Anita Muhimpundu

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>> S.I.: Bonjour! >> A.M.: Bonjour! >> S.I.: Alors, pour commencer, est-ce que vous pourriez nous parler de vous, en nous donnant votre nom, âge, et nous parler un peu de votre famille? >> A.M.: Je m’appelle Anita Muhimpundu, j’ai 27 ans, je suis rwandaise, et je viens d’une grande famille de six enfants; plus Papa et Maman ça fait huit. Et on est tous

ici au Québec.
>> S.I.: Et quel est votre état matrimonial? >> A.M.: Pas mariée. >> S.I.: Pas mariée, O.K. Vous avez dit que vos parents sont ici. Est-ce que vous avez

encore vos grands-parents? >> A.M.: J’ai encore une grand-mère qui


est encore vivante. Les deux parents du côté de ma mère, le grand papa est mort quand


ma mère était plus jeune, donc elle aussi ne l’a pas beaucoup connu. Donc nous les
enfants on ne l’a pas connu vraiment. La grand-maman… la maman de ma mère est encore en vie jusqu’à maintenant et je l’ai connue tout au long de ma vie. Tout récemment

justement, elle était au Canada, elle est partie récemment au Rwanda. Du côté de
Papa, je n’ai pas beaucoup connu… j’ai connu ses parents peut-être un an; lorsqu’on

habitait au Rwanda on allait les visiter. Sa maman, elle est décédée quand j’étais


encore jeune, j’avais peut-être sept ans, je ne l’ai pas beaucoup connue. Mais son
papa je le connais très bien, je me souviens encore des activités qu’on faisait. Et puis il est décédé pendant le génocide. >> S.I.: O.K. Donc si je comprends bien, pour l’instant vous avez votre grand-mère maternelle.

>> A.M.: Oui, tout à fait.


>> S.I.: Quelle relation vous diriez que votre grand-mère a avec vos parents? En fait, quels


souvenirs avez-vous de vos grands-parents en interaction avec vos parents?
>> A.M.: Ma grand-maman du côté de ma mère, bon, elle, elle a eu quatre enfants. Un garçon

qui est l’aîné, puis trois filles. Donc elle est très protectrice, c’est un homme.
Dans le sens que vu qu’elle a perdu son mari très jeune, elle a vraiment un sens de leadership d’organisation de la famille. Pour moi, quand je pense à ma grand-mère, je vois la force, je la vois comme la chef de la famille d’une certaine façon. Donc

avec mère… elle est très proche avec ses enfants, énormément. Et elle a toujours
le dernier mot. Même sur ma mère, c’est elle qui a toujours le dernier mot sur…

Elle essaie toujours de garder la famille ensemble. Vraiment, c’est la force. Elle


inspire la force pour moi.
>> S.I.: Donc, pouvez aussi me parler de vos parents maintenant? Donc, quel genre de personnes

ils sont? Quelles sont leurs occupations? >> A.M.: O.K. donc. Mes parents… Mon papa,


il s’appelle Joseph. Lui a travaillé toujours dans la construction. Au Rwanda il était


architecte, et ici il travaille toujours dans la construction, et puis c’est un pasteur


aussi. Donc il est autant dans la construction qu’à l’église, très actif. Il est très


proche de sa communauté, puis il est très proche avec ses enfants. Je trouve qu’il


est très proche avec nous, avec ses sentiments. Maman, elle, elle était éducatrice au Rwanda,


plus professeure en maternelle, je dirais. Et ici aussi elle a continué à travailler


dans une garderie, auprès des enfants, ainsi de suite. Et… quoi dire?. On


est proche avec les parents, mais c’est sûr que … à la culture, c’est pas…


>> S.I.: Ce n’est pas aussi expressive…? >> A.M.: C’est comme ça. On est proche


avec les parents mais ce n’est pas… Il y a des choses qui ne se disent pas comme…


barrière parent-enfant, comme partout dans notre communauté, la plupart des parents.


>> S.I.: Et aussi, pouvez-vous nous parler de vos frères et sœurs, vous avez dit que


vous avez… >> A.M.: On est six enfants.
>> S.I.: Six enfants, je comprends, O.K. >> A.M.: On est six enfants. Un grand frère qui est l’aîné, quatre filles, et ensuite un dernier, le petit frère. Richard, Jeannette, moi-même la troisième, ma petite sœur Anne-Lise, Nelly, et David. On est très, très proches,

malgré qu’il y ait une certaine période, avec les circonstances du Rwanda, où on a


été séparés pendant trois ans. Mais je trouve qu’on a une bonne relation, on est


très, très proches. On s’encourage, on s’entraide énormément. Et puis on est


comme des meilleurs amis des uns et des autres, ça je trouve ça extraordinaire.


05 >>18 >> S.I.: Est-ce que vous diriez qu’il y
a un de vos frères et sœurs que vous diriez qu’il a une influence particulière sur

vous? Peut-être une relation plus proche, particulière avec vous?
>> A.M.: Je pense ma petite sœur Anne-Lise, qui a une relation particulière avec moi. On se complète tous d’une certaine façon, dans le sens qu’il y a un moment donné

que c’est mon grand frère qui va m’inspirer dans certaines circonstances, un moment donné


c’est ma grande sœur, un moment donné c’est ma petite sœur, ça dépend. Donc,


on est proches, des fois c’est celui qui est disponible qui nous inspire ou qui nous


fortifie. Mais je dirai que j’ai une relation particulière avec ma petite sœur qui vient
tout de suite après moi, Anne-Lise, parce que justement, pendant la séparation avec Maman et les autres frères et sœurs, c’était juste moi puis elle avec Papa. Donc il y a

comme un petit côté comme peut-être maternel de ma part envers elle. Puis en même temps


on est très complémentaires d’une certaine façon, des fois elle va dire quelque chose


puis je vais la compléter, des fois je pense quelque chose puis elle me complète. Il y


a quelque chose qui s’est créé là pendant cette période, je ne peux pas expliquer c’est


quoi, mais c’est une bonne relation, je dirai.
>> S.I.: Est-ce que vous pensez que ça a toujours été le cas, depuis que vous êtes

jeune, ou c’est justement à cause de cette période où c’est seulement vous deux avec


votre père qui étaient ensemble, séparés des autres frères et sœurs? En fait c’est


plus pour un peu que vous nous parliez de votre enfance, où est-ce que vous avez grandi,


donc comment vous avez grandi avec vos frères et sœurs?
>> A.M.: Si je parle de mon enfance, je suis née au Burundi en 1982, et quand j’étais petite, on est partis au Rwanda. Papa travaillait au Burundi, donc il a eu une promotion au Rwanda, il est parti travailler au Rwanda, j’avais un an quand on est arrivés au Rwanda. Et je n’ai pas beaucoup de souvenirs quand j’étais plus jeune, parce que je pense

que j’étais encore trop jeune, je vais pas mentir. Le seul souvenir que j’ai du
Rwanda, bien entendu je jouais avec des voisins, des amis, des enfants et tout, les odeurs, les clôtures des maisons, les couleurs des portes, des choses comme ça. Et à sept ans, j’ai pu commencer l’école en première année. À sept ans, je me souviens du chemin qu’on faisait pour aller à l’école; je me souviens de mon professeur qui était très sévère, vieux, vieux, vieux, mais il était très, très sévère. Et j’ai vraiment très peu de souvenirs du Rwanda, parce que j’ai quitté à huit ans le Rwanda pour retourner au Burundi. Sinon, mon enfance, je peux dire que c’était comme les autres enfants >> beaucoup de jouets… la plupart des souvenirs je les ai du Burundi, pas nécessairement

du Rwanda.
>> S.I.: Pouvez-vous me parler de vos souvenirs justement au Burundi, donc je suppose que

c’est après être revenue du Rwanda que vous avez le plus de souvenir du Burundi.


Donc, pouvez-vous me parler de vous, de vos études, de…


>> A.M.: O.K. Lorsque je suis arrivé au Burundi, bon, comme je vous ai dit j’étais au Rwanda,


j’ai fait la première année. Pendant les vacances, ma mère m’a envoyée au Burundi


pour rejoindre ma petite sœur, qui était partie un an avant dans un mariage de ma tante,


et qui était restée, parce qu’elle n’allait pas à l’école encore. Donc, au Burundi


il y avait les deux petites sœurs de ma maman et sa maman. Donc mes tantes et ma grand-mère,


qui habitaient au Burundi. Et du côté de Papa il y avait ses deux tantes, c’est des


sœurs, donc les «shangazi», comme on les appelle, les deux tantes de Papa. J’étais


au Burundi, donc on avait quand même une partie de la famille qui était au Burundi.


Lorsque j’ai quitté le Rwanda à sept ans et que je suis arrivée au Burundi, j’ai…


Ben, chez les grand-mamans, on est tellement gâté que… c’était vraiment comme…


le temps passait vite. Il y avait beaucoup d’activités, beaucoup de petites gâteries.
J’étais la chouchou de mes grands-mamans, je me souviens très, très bien. Et en même

temps c’était comme une réunion avec ma petite sœur parce que ça faisait longtemps


que je ne l’avais pas vue, et puis vu que nous deux on n’allait pas à l’école…
Moi ça faisait juste un an que j’allais à l’école, ça faisait un an que je ne l’avais pas vue. Mes souvenirs c’était nos jeux, nos activités; on passait beaucoup

de temps ensemble à la maison. Donc c’était particulier de la rejoindre. En fait, l’autre


chose qui était peut-être un petit peu difficile, c’est la séparation des parents longtemps.
Parce que je suis arrivée au Burundi, je pense que c’était en ’90, et il y avait

des trucs qui commençaient au Rwanda. Donc Papa nous a dit de rester là-bas en attendant


parce que ce n’était pas très sécuritaire. Il perdait son travail, il y avait beaucoup


de petites menaces comme ça. Mais vu qu’on était jeune on n’a pas compris ces choses-là.
10 >>06 On est restées là-bas, chez les deux tantes. Puis la séparation, de ne pas comprendre pourquoi tes parents sont loin peut-être qui m’a marquée un petit peu, mais j’avais toujours hâte de retrouver mes parents. Puis ça passait tellement vite que je… C’était long mais vite dans le sens que j’étais

un enfant, c’était différent, j’étais gâtée mais je n’étais pas avec Maman
et Papa. Donc moi puis ma sœur, automatiquement, on a commencé à se souder pour être plus fortes, pour s’encourager et tout ça. Heureusement, mes tantes avaient des enfants. Il y a justement celle qui s’était mariée pendant que ma petite sœur était partie, la tante Goretti, qui avait un petit garçon, [Amand?], et sa grande sœur qui avait deux filles de l’âge de ma petite sœur. Donc, automatiquement, je devenais une grande sœur de ces trois petites filles puis un petit cousin. C’était quand même une bonne harmonie, beaucoup d’enfants

dans une petite maison. J’ai commencé l’école. J’allais à une école à Cibitoke, ça


s’appelait Cibitoke, quartier Cibitoke, j’ai fait deuxième à cinquième année.


J’allais pas à la même école que ma sœur parce que ma sœur, elle, elle… vu qu’elle
était plus jeune on ne voulait pas l’amener dans une école plus loin de la maison. Elle

allait à Libre, où est-ce que ma tante enseignait. Donc j’étais comme plus… [un petit suivi?].
Puis les deux filles de ma tante aussi allaient à cette école-là. Donc… Les souvenirs

de l’école, bon. Là j’étais jeune, les enfants sont insouciants. Je jouais, je
m’amusais, c’était vraiment agréable. Je pense que je n’ai pas de traumatisme de quand j’étais jeune comme tel. À part un moment donné, ma tante est venue enseigner

à mon école… les deux sœurs de ma mère étaient enseignantes, entre parenthèses


Doc la plus jeune, qui avait un petit garçon, est venue enseigner à mon


école, et en cinquième année est devenue ma professeure. Je me suis vraiment fait niaiser


par les étudiants. Elle n’était vraiment pas sévère, elle n’avait pas de leadership,


fait que les jeunes la niaisaient beaucoup. Donc moi je m’amusais avec ça, j’ajoutais
un petit peu pour la donner un peu du fil à retordre, puis je me souviens qu’elle

était tellement douce que les jeunes l’adoraient, en même temps, genre les étudiants qui disent >>


"Madame, est-ce que je peux t’amener ta mallette jusqu’à la maison?". Il y avait


toujours des petites filles, des petits garçons qui l’aimaient beaucoup, qui prenaient les
mallettes de correction jusqu’à la maison pour la raccompagner. Puis ce qui me revient à l’esprit lorsque je pense à cette période-là c’est que pendant la récréation, on jouait dehors puis elle, elle m’appelait dans le bureau des professeurs. Elle me donnait du

yogourt, ikivuguto. J’étais jeune, je bois, je bois, je bois, avec les amandazi, les beignets,


et je retournais dehors entrain de mâchouiller, puis là les enfants voient que je venais


de manger dans le bureau des professeurs. Et là je me faisais tabasser un peu, c’était


comme, ils rigolaient, ils me bousculaient. Puis des fois j’essayais d’en sortir quelques-uns
pour donner à mes amis, mais elle me dit >> "Non, essuies-toi la bouche, tu n’as pas

le droit". C’est comme un petit peu du favoritisme mais c’est ma tante, mais ça je sais que


les enfants ont… mes amis n’aimaient pas ça du tout. Puis moi j’étais comme innocente,
je sortais avec la trace de lait puis… Je me suis un peu fait niaiser pendant cette

période-là. C’était la cinquième année, j’étais quand même assez grande, mais
c’est… gâtée, pourrie et tout… on ne remarquait pas que ça pouvait affecter

les autres qui étaient moins nantis que nous. Sinon, c’est le rôle de grande sœur qui


me revient souvent dans cette période-là. Rendue à la maison, là c’était plus la


princesse, c’était comme O.K., on supervise, on aide un petit peu grand-maman, on aide


les deux tantes avec les autres enfants. Donc j’ai développé tout de suite un sens de


protectrice envers les plus jeunes que moi à cette période-là. Et du moment où est-ce
que ça me tentait pas, j’avais envie de faire l’enfant puis, j’étais la grande sœur, je me faisais rappeler à l’ordre. C’est juste que, ce n’était pas quelque

chose de sévère, à ce moment-là j’étais comme "Je veux ma maman!". Maman n’était


pas là. C’était une période un peu difficile mais qui m’a permis d’être qui je suis


en ce moment, parce que jusqu’à maintenant c’est comme… je les considère comme mes
petites sœurs, pas mes petites cousines. Et avec ma sœur c’est comme… ça a fortifié les liens d’une certaine façon. 14 >>40 >> S.I.: O.K. Donc c’était les trois ans dont vous nous parliez que vous avez passé seulement avec votre sœur, et vous avez dit avec votre père aussi?

>> A.M.: Mon papa est venu après, peu après.


>> S.I.: O.K. Est-ce que vos frères et sœurs aussi sont venus vous rejoindre? Ou ils sont


restés au Rwanda? >> A.M.: En fait, vu que moi je suis venue


au Burundi rejoindre ma sœur et mes tantes et mes grands-parents, mon grand frère et


ma grande sœur, ils étaient au Rwanda, à l’école, avec mes deux parents. Et il y


a ma maman qui venait d’avoir un cinquième enfant, la petite Nelly. Et c’est sûr que


les parents n’allaient pas venir parce que leurs vies étaient au Rwanda. Nous, on était


comme en vacances, mais vu que ça n’allait pas très bien, mon père voulait qu’on


reste là-bas. Je pense qu’en ’92 ça s’est vraiment aggravé, surtout dans notre
secteur où est-ce qu’on habitait. Il y avait des gens qui menaçaient Papa, des choses comme ça. Il avait même été emprisonné une fois, ça a duré comme 24 heures. Quand

même, c’était assez pour que Papa commence à vouloir protéger la famille et tout. Ils
ont attaqué des maisons, ils ont brûlé des maisons dans mon quartier où est-ce que

j’habitais, c’était… On dirait que j’ai une bonne mémoire… On habitait au
Rwanda dans le coin, c’était Kicukiro? Je suis pas sûre, ouais, c’était Kicukiro

où est-ce qu’on habitait. Je me souviens, c’était pas loin d’un cimetière, donc


il y avait des gens qui se cachaient dans le cimetière pendant la nuit, puis ils attaquaient


des maisons pendant que les gens dormaient. Tu sais c’était quand même assez dangereux,


puis mon père était… c’était très clair qu’il faisait partie des gens qui


étaient recherchés pour se faire tuer pendant cette période-là de temps. Donc en ’92,
lorsque…avec le recul je me dis >> "Mais c’était quand même assez tôt ‘92". Mais il y avait des choses qui se passaient. Et qu’est ce qui s’est passé c’est que Papa… Il y avait le grand-frère de Maman qui habitait ici au Canada depuis déjà

quelques années, ça faisait au-delà de cinq ans qu’il était ici, qui a fait tout


son possible pour faire venir ici Maman avec les enfants, pour, justement, éviter des


violences éventuelles. Donc Maman elle est venue avec les enfants, elle est arrivée
ici en février ’92. Et là Papa a trouvé des moyens pour nous rejoindre au Burundi pour venir ici. Donc cette période-là de ’90 à ’95… en fait on était séparés avec Maman pendant cinq ans, mais de ’92 à ’95, c’est là qu’on était avec

Papa, dans cette période-là. Puis Maman était ici.
>> S.I.: O.K. donc après votre cinquième année vous avez passé vos deux autres années

au Burundi avec votre père et votre sœur, et ensuite vous êtes venus ici?


>> A.M.: C’était un peu plus compliqué que ça, parce que quand Papa est arrivé,


il est arrivé chez nos deux tantes qui avaient des enfants les plus jeunes, et lui, il était


dans le processus de nous faire venir au Canada pour rejoindre Maman. Mais c’était plus


compliqué, je ne sais pas, les papiers ou quoi que ce soit, parce qu’au Burundi c’était


sécuritaire mais pas au Rwanda. Pourtant au Burundi aussi on vivait des périodes très,


très, très difficiles, surtout les Rwandais immigrants. On se faisait aussi rejeter au


Burundi, surtout à l’école. Et Papa… en faisant la demande, on lui a proposé d’aller


au Kenya pour accélérer le processus. Donc on s’est séparé de nos deux tantes, mais


il y a une tante qui est venue avec nous. On est parti au Kenya, et au Kenya on a passé


à peu près un an et demi avec Papa, moi puis ma petite sœur, et ma tante et son petit


garçon. On a passé du temps au Kenya, un an et demi, toujours nos valises prêtes parce


qu’on pouvait partir n’importe quand au Canada. Donc c’était vraiment une période


particulière et, après trois mois, Papa a dit >> "Ben, écoute, on ne va pas rester


là entrain de rien faire, vous allez aller à l’école". Fait que là on est allés


à l’école pendant un an au Kenya. Je me souviens en fait un an d’école, donc nouvelle


langue, nouveaux amis, nouvelle nourriture, tralala. C’était un petit peu difficile,
mais quand on est enfant, je pense qu’on s’adapte rapidement. >> S.I.: Est-ce que vous qualifiez ça comme une période qui a été quand même difficile

pour vous? Ou donc un peu comme c’était une période où vous ne pouviez pas vraiment


vous installer parce que vous pouviez partir à n’importe quel moment… En plus vous
êtes séparés d’une partie de votre famille, et en plus il faut s’adapter à un nouveau

pays? >> A.M.: Je pense que c’est avec le recul
que tu réalises que c’est difficile. Dans le moment… c’est très particulier hein, tu sais. Je ne sais pas comment je peux exprimer ça, dans le sens que… Au Burundi, on avait

une Bonne qui faisait un petit peu tout, qui nous aidait à organiser. Mais ma grand-mère,


des fois, la donnait congé pour qu’on fasse nous-même notre lit, nos ménages, et tout


ça. Donc, au Burundi on était très gâtés donc on était… Mais il y a des moments


où est-ce qu’on faisait des trucs. Au Kenya, il n’y a pas de Bonne, fait que, automatiquement,


tu dois faire des choses et tout. Papa et ma tante ils étaient occupés en train d’essayer
de trouver des papiers, puis remplir, faire des entrevues et tout ça, tout ça. Fait que moi je me suis encore retrouvée grande sœur mais cette fois-ci, c’est nous qui

faisions tout là. On cuisinait, on lavait nos linges, on marchait pour aller à l’école.


C’était [le dynamisme?] mais… C’était plus difficile au Kenya qu’au Burundi mais,


encore une fois, on apprend à travers cette situation-là. Je me souviens encore quand


j’étais au Kenya, ma petite sœur elle avait… c’était en quoi, c’était en


’93 à peu près. On allait à l’école, et déjà nous vu qu’on était en voie de


venir au Canada, je me souviens à l’école tout le monde avait les cheveux rasés, même


les filles, même les professeurs. Les cheveux courts, les cheveux très, très courts. Et
nous, Papa avait demandé s’il pouvait nous laisser avec les tresses, puisqu’on venait éventuellement au Canada, pour éviter que ça soit éventuellement un choc pour nous. Au Burundi on tressait les cheveux, mais pas au Kenya, parce que cette école-là, c’était

une école plus privée et plus stricte, donc tout le monde avait des têtes rasées à
part nous. Fait qu’on était devenues les risées des amis >> "Ah les immigrantes", tralala tralala. Puis on se faisait des petites tresses tellement petites, tellement couchées que ça avait l’air comme si on n’avait pas de cheveux, mais c’était des petites tresses couchées. Mais n’empêche, ça avait une couette , fait qu’on se faisait tirer les couettes dans la classe, des choses comme ça. Et je me souviens que

ma sœur était tellement paresseuse, mais elle était aussi jeune. Mais tellement paresseuse.


On devait quitter plus tôt pour aller à l’école, donc des fois je me réveillais,


je la débarbouillais, et là je la mettais sur mos dos puis on partait à l’école,


parce que j’avais peur d’arriver en retard, parce qu’on nous frappait à cette école-là.


On nous frappait quand on arrivait en retard, des choses comme ça. Fait que là je disais >>


"Non, non, moi je ne mange pas de bâton aujourd’hui là". Je préférais mieux la porter sur mon


dos, puis on courait, on allait à l’école, on arrivait, je la déposais dans sa classe,


puis moi j’arrivais dans ma classe. C’était… Avec le recul j’en ris parce que c’est


tellement drôle de voir cette image-là. C’était un an et demi mais c’était intense,


c’était particulier. Et je me souviens aussi des petits trucs au Kenya, des amis.


Mais toutes ces choses-là que j’ai racontées depuis l’enfance, c’était autant dans


la communauté que dans l’église. Donc il y a aussi quelque chose qui nous permettait


d’avoir la foi, d’avoir la confiance, de se dire bientôt ça va finir, on va rejoindre


Maman, ou ça va aller. Donc on avait toujours cette foi-là, on avait confiance.


>> S.I.: Est-ce que votre père était aussi pasteur au Rwanda?


>> A.M.: Oui, oui.
>> S.I.: Est-ce que quand vous êtes allés au Kenya est-ce qu’il a pu être pasteur?

R >> Il a pas été pasteur au Kenya, mais il était très actif à l’église, donc


il était comme un, comme je peux dire ça… un officier de l’église, on appelle ça


un officier de l’église. Donc il participait dans beaucoup d’activités, dans les prières,


dans les… il était responsable des réunions de prière, des choses comme ça. Donc ce


qui fait qu’on a quand même continué à rester dans l’église, grandir dans l’église,
dans la chorale, des choses de la chorale. Je me souviens que des fois la chorale venait

chez nous répéter. C’est tellement beau…c’est dans une langue que je ne comprenais pas parce


que c’était dans leur langue maternelle, au Kenya. Mais j’ai encore comme des petits


bouts de chansons qui me viennent à l’esprit. Je les chante, mais je ne sais pas ce que


ça veut dire en kikuyu. Mais je pense que c’est l’église vraiment à cette période-là


qui nous a permis d’avoir la foi que bientôt on allait rejoindre Maman, et tout ça.


>> S.I.: Est-ce que c’est votre père qui était dans la chorale? Ou c’est vous qui


étiez dans la chorale? >> A.M.: Mon père était dans la chorale,
mais vu qu’on était toujours dans la maison avec eux, on a fini par joindre la chorale

malgré nous . Sans savoir comment, on connaissait de petites chansons, on nous
a dit >> "Mais est-ce que vous voulez faire un solo?" On avait des petites voix, fait

que des fois on faisait des petits solos à l’église. Fait que tranquillement, moi
je commençais à aimer le chant, je commençais à aimer chanter et tout. Et ça a duré pas

longtemps, mais quand même je peux pas dire qu’on faisait partie de la chorale, mais
ils nous donnaient une place dans la chorale. On pouvait peut-être performer trois fois

par année, mais quand même, on pratiquait toujours avec eux.
>> S.I.: Donc avec un père qui était pasteur, je comprends que la religion avait une grande

place dans votre vie. Comment est-ce que vous diriez que ça a influencé votre vie, et
aussi vous en tant que personne que vous êtes devenue? >> A.M.: La religion ça m’a beaucoup… ça m’a influencé positivement, ben, j’avais la foi, j’ai grandi dans une religion adventiste, je suis adventiste du septième jour, on prie

le samedi. On respecte un petit peu comme, si je peux me permettre, les Juifs. De vendredi
soir au coucher du soleil à samedi soir au coucher du soleil on est supposé d’être dans le Sabbat, donc automatiquement, c’était vraiment une journée de repos total. Donc on ne faisait pas de télé, pas de ménage, c’était vraiment un moment où on pouvait

lire, rigoler. Justement la chorale venait dans cette période-là, donc on chante, on


rend gloire à Dieu, et tout ça.  25 >>00
Vu que Papa ne nous a jamais forcés à aller à l’église, c’était comme naturel,

c’était comme une nationalité pour moi. Comment je peux dire ça? C’est comme inné.


Je ne peux pas dire que je suis devenue chrétienne, je suis née là-dedans, et je m’identifie


comme chrétienne. Et c’est des valeurs vraiment importantes, personnellement je roule


sur ces valeurs-là. Le respect, la patience, l’amour, l’aide à l’autre, le service,


et tout ça. Des choses qui me motivent moi en tant que personne présentement parce que
c’est des choses que j’ai vues, puisque j’ai vécu avec, et je pense qui me permettent

d’être qui je suis d'un certain sens. D’ailleurs, je pense que si on n’avait pas eu la religion,
ça aurait été très, très difficile pour nous les enfants de ne pas comprendre pourquoi

on n’est pas avec Maman, de ne pas comprendre pourquoi… plein de petites injustices quand


on est enfant, il y a du favoritisme qui se passe aussi quand on est plus jeune. Des fois,


ma tante qui est trop occupée pour te donner un câlin, tu sais, de petites frustrations


des enfants. Mais je pense que ça nous a aidés beaucoup à traverser cette période-là.


On n’était pas les petites filles qui priaient chaque soir en disant >> "Oh merci Seigneur!",


on avait une foi un peu… On croyait en Dieu, on savait que tout allait bien. Même si quelque


chose nous faisait mal, on disait que ça va aller, je pense que ça va aller. On se


donnait le courage comme ça mais ce n’était pas forcé, c’était pas quelque chose qu’on


s’obligeait à faire. Et l’autre chose qui est particulière, c’est que lorsqu’on


était au Burundi, les deux tantes étaient catholiques. Fait qu’ils nous emmenaient
à l’église le dimanche, puis le côté de Papa, qui était adventiste, on allait

à l’église samedi. Fait que nos fins de semaine c’était à l’église. Et on a


pu comparer les deux, avoir une certaine ouverture d’esprit envers d’autres religions aussi.


Parce que je me souviens, la deuxième fois que j’ai été à l’église catholique,
je voyais qu’eux autres ils recevaient l’hostie à chaque dimanche. Je me disais >> "Mais

nous on le fait une fois par trois mois, tu ne gaspilles pas le corps du Christ!". En


même temps je posais des questions, puis je comprenais. Puis là, un moment donné


elle m’a dit >> "Mais, si tu veux aller, tu peux en prendre". Puis, j’ai été en


prendre, j’ai dit >> "Mais le vôtre ne goûte rien!". Enfants, on faisait des petites


comparaisons comme ça, et ça m’a permis quand même de grandir dans une religion malgré


une période difficile. Puis, avec le recul maintenant, je trouve que c’est une des
choses qui nous a aidées à rester fortes. >> S.I.: Et là si on revient sur votre parcours, donc vous étiez rendue que quand vous étiez au Kenya, vous alliez à l’école, donc

par la suite, qu’est-ce qui s’est passé? >> A.M.: Au Kenya après l’école ou…?


>> S.I.: Oui, je veux dire que vous avez passé un an et demi au Kenya, donc ensuite vous


avez quitté le Kenya pour aller où? >> A.M.: On a quitté le Kenya pour venir


ici parce qu’effectivement c’était… le processus a été plus accéléré parce


que Papa faisait les démarches depuis le Rwanda, ensuite au Burundi pendant un an,


ensuite au Kenya pendant un an. Donc au Kenya ça a vraiment débloqué, on a pu traverser


l’Afrique vers l’Amérique, si je peux me permettre, et on est arrivés en ’95.


Mars ’95, je me souviens très bien. Il faisait tellement froid. Mais le Kenya a passé


très vite parce que les adultes travaillaient, les enfants on rentrait à la maison tard,


fait que les moments de jouer c’était plus les fins de semaine, après les messes, après


les églises et tout, puis au Kenya on allait juste à l’église adventiste, parce que


les tantes et les grand-mères n’étaient pas là. Au Kenya, j’ai appris le swahili


là-bas, l’anglais, entre autres, je l’ai appris là-bas.
>> S.I.: Donc, juste pour clarifier, votre mère, avec vos autres frères et sœurs, ont quitté le Rwanda avant ’94. >> A.M.: Oui. >> S.I.: Et votre père était au Burundi en ’94.

>> A.M.: Oui. Il était au Burundi en ’94.
>> S.I.: O.K. Il n’était pas au Rwanda. >> A.M.: Il n’était pas au Rwanda, mais

au Kenya on est arrivés en mi-’93.
>> S.I.: Donc vous étiez au Kenya. >> A.M.: On était au Kenya. >> S.I.: Et donc, si on parle de votre arrivée au Canada maintenant, quelles étaient vos

impressions justement quand vous dites que vous êtes passés de l’Afrique à l’Amérique,
comment ça vous a… comment vous avez trouvé ça? >> A.M.: Quand on était en Afrique, les gens qui te parlent du Canada, ça a tellement

l’air beau et tout. Ma mère me disait >> "Oh, le lait c’est gratuit". Mes petits


frères et mes petites sœurs… mon grand frère et ma grande sœur me disaient >>


"Oh, t’ouvres un robinet, il y a du lait, t’ouvres un autre robinet il y a de l’eau,


il y a des soldats partout!". Donc on était dans un monde un peu irréel quoi. Puis ils
en mettaient là, ils en mettaient à un point que nous on croyait que c’était le paradis,

quoi. 30 >>17
Mais je pense que mon grand-frère faisait exprès pour nous faire hâter puis tout ça,

parce qu’il a toujours été humoriste mon grand frère, il avait toujours un petit sens


de l’humour, vraiment… Depuis qu’il était jeune, il disait des choses assez flyées,


merci. Mais quand on est arrivée au Canada en ’95, papa nous avait fait toutes jolies


toutes poupounes, des petits lulus, des petites robes, de petites sandales. Fait qu’on arrive


à l’aéroport, heureusement l’avion avait atterri super loin il y a eu une navette qui


est venue nous chercher. Dans la navette je vois des gens qui sortent leurs manteaux,


et tout ça, et qui sortent leurs foulards. Nous on est là, dans la navette on gèle,
t’sais! Et la navette a roulé pendant dix minutes d’où est-ce que l’avion était jusqu’à l’aéroport, t’sais où est-ce qu’on doit sortir dans la navette. Encore

une fois, heureusement c’était comme un tunnel, tu ne voyais pas dehors, tu ne sens


pas vraiment le froid, mais on sentait que c’était frileux. Et, on a traversé de
la navette à l’intérieur, Maman était en haut, elle nous regardait, elle disait >> "Oh mon Dieu, ils vont mourir". Elle avait plein de manteaux avec elle, et moi j’étais

comme… Et là, on arrive, plein de monde qui viennent nous voir, les amis de Maman


avec des pommes, avec des poires, avec des ci, tous les fruits du Canada, c’est correct.


On goûte nos fruits, Maman nous donne nos manteaux, on dit >> "Non, non, non" parce


qu’on était tellement excités, tellement comme… on ne savait même plus c’était


quoi l’émotion, ça faisait trois ans qu’on n’avait pas vu Maman, Maman est rendue toute


costaude, toute grosse, elle était toute mince avant. Elle était rendue aux cheveux
longs, j’étais comme >> "Ce n’est pas ma mère ça" . Fait que t’sais, on était comme plus concentrés sur les retrouvailles que sur les manteaux. Donc là on sort de

l’aéroport et là, le premier petit vent là, j’étais comme >> "C’est quoi ce


pays-là, c’est quoi cette affaire-là? Est-ce qu’on est dans le frigo? Mais il


me semble qu’il faisait froid mais là, qu’est ce qui s’est passé en peu de temps?".


Mais c’est vraiment directement dans les os là, surtout quand tu viens du soleil,


là, c’est vraiment dans les os. Et je me souviens que ma mère faisait tout pour nous


couvrir pour nous protéger, et mon père était comme >> "Ah chérie…". T’sais,
on était comme vraiment dans un autre monde, puis tout le monde autour de nous nous couvrait,

puis nous, on était comme… Mais cinq minutes après, crois-moi, on grelotait puis si on


n’aurait pas fait attention on se serait retrouvés à l’hôpital, dans le sens que


c’était très froid. Il n’y avait pas de neige, je pense qu’il faisait six degrés,


mais c’était agressif. C'était très agressif comme accueil. Mais après ça, on s’intégrait


très tranquillement.
>> S.I.: Et, c'était comment les retrouvailles, bon je comprends donc à l'aéroport, mais

par la suite dans les jours qui ont suivi, premièrement avec votre famille, mais aussi


la découverte d'un nouveau pays? >> A.M.: C'était, c'était trois petits points


parce que ma mère est arrivée ici en '95 avec mon grand frère, ma grande sœur, mon


petit frère, ma petite sœur. Donc, quand elle a quitté le Rwanda elle était enceinte


de mon petit frère, David, qui est né ici. Elle est arrivée en février, et mon petit


frère est né au mois de mai. Fait qu'elle avait quand même une grossesse assez avancée.
Fait qu'on est arrivés ici, notre petit frère avait 3 ans. On ne l'avait pas vu. Quand on est arrivé ici, c'était vraiment gâter le petit frère, je me souviens, il était tout petit, tout dodu. On ne le lâchait pas. C'était vraiment comme récupérer tout le

temps perdu à ce nouveau-né. On ne le laissait pas. Il avait 3 ans, mais pour nous c'était


un bébé. On se l’arrachait, c'était chacun son tour. Et mon grand frère qui voulait


absolument nous montrer toute la ville le même jour, on était épuisé. Ma sœur qui
nous expliquait chaque petit détail de la maison "Ça c'est une brosse à dent", on sait. Mais c'était comme... ils avaient tellement hâte de nous revoir qu'ils voulaient comme

nous intégrer tout de suite dans la même journée. Nous on était épuisés, on était


dépassés, c'était une grande maison, c'était ci, c'était ça. On est vraiment restés
comme [mine impressionnée], tout ce qu’ils nous montraient c’était comme wow, wow,

pendant deux jours on était dans le wow. Et c’était, il y a des choses des fois


que tu n’as pas de mots pour décrire parce que… tu suis. On t’amène là, tu y vas


et tu regardes. On t’amène là, tu y vas et tu regardes. Tu suis où est-ce que les


gens te dirigent. On a fait deux mois avec Papa à la maison parce que les autres travaillaient,


allaient à l’école et tout. Même plus que ça, parce qu’on est arrivés au mois


de mars, on a commencé l’école au mois de mai. On a commencé l’école au mois
de mai, en accueil, parce qu’on avait perdu le français. On parlait maintenant anglais et swahili, avec un petit peu la langue maternelle. Et on a été en accueil, moi puis ma petite

sœur Anne-Lise, on était dans la même classe. Donc c’est particulier entre autres notre


relation moi puis ma petite sœur parce qu’on a toujours presque été dans la même classe,


plus ou moins. En accueil on était dans la même classe, même prof. Et on a appris le


français, ça nous a pris sept mois avant que notre français revienne. Et après ça,


c’est le train-train quotidien, moi j’ai commencé… je suis rentrée en sixième


année, elle est rentrée en cinquième année. On a toujours été dans les mêmes écoles,


on avait plus ou moins les mêmes professeurs, parce que c’était presque la même année.


J’étais un an avant elle, mais c’était les mêmes professeurs, des fois on avait


les mêmes matières carrément. Fait qu’on s’entraidait donc…
35 >>55 >> S.I.: Fait qu’à l’arrivée au Canada vous êtes venus tout de suite habiter à Montréal? >> A.M.: Oui. >> S.I.: Parce que c’est là que votre famille était. >> A.M.: Oui. >> S.I.: Et vous êtes restés à Montréal jusqu’à maintenant, ou un moment donné…

>> A.M.: On est toujours resté à Montréal jusqu’à maintenant. Avant on habitait à
St-Léonard, on est arrivés à St-Léonard, on s’est installés là-bas. Il y a à peu près six ans, on a déménagé. Depuis ’95 à 2000 je crois, on était à St-Léonard ; lorsqu’on est arrivés, on est restés dans la même maison. Et après 2000 on a

déménagé maintenant dans une autre ville. Ben, un autre quartier plutôt je devrais


dire, de Montréal, Parc-Extension. Et on vieillit, on grandit, on se sépare, ça va


très, très vite. Mais on est toujours restés à Montréal.


>> S.I.: Donc si je comprends bien, quand vous êtes arrivés ici à Montréal, donc


après quelques mois d’adaptation, vous avez commencé les études. Est-ce qu’on
peut dire que votre occupation principale après c’était l’étude? Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de ça? >> A.M.: Oui, bien sûr, j’étais jeune,

puis l’occupation c’était plus les études. En accueil, à l’école secondaire. Moi


je me souviens que j’ai voulu travailler plus jeune, parce qu’il y a un ami à moi


qui travaillait, fait qu’il m’a fait rentrer dans sa job. Ma mère n’était pas tout


à fait d’accord avec ça, parce que "T’es faite pour aller à l’école, tu n’as


pas encore l’âge pour travailler", mais moi c’était comme juste le trip de faire


comme mon ami. J’ai commencé à travailler à 17 ans. Non, à 16 ans, j’étais en secondaire


cinq. Non, j’étais en secondaire quatre. Puis je me disais, je me préparais pour mon


prom, mon bal de finissant. Donc c’est une des motivations, je travaillais pour mon prom,


je le voyais tellement grand, tellement gros. Et j’ai commencé à travailler à 16 ans.


On s’intègre très vite hein, à Montréal, surtout quand tu as déjà des gens sur place


qui vont t’aider. On s’est intégré très, très rapidement.
>> S.I.: Je comprends que c’était plus facile pour vous, surtout quand vous êtes

très jeune, est-ce que vos parents ont trouvé ça aussi facile? Tantôt vous avez dit que


le frère de votre mère habitait déjà à Montréal, donc je suppose que c’est la


raison pour laquelle vos parents ont choisi la ville de Montréal? Donc est-ce que vous


trouvez que l’intégration a été aussi facile pour vos parents?
>> A.M.: Je pense que, pas aussi facile que nous les enfants, parce que nous les enfants

comme… on grandit dans la société. Tu es vraiment, tu palpes toutes les [inaudible]


de la société et tu t’adaptes. Les parents sont comme dans un autre monde. Ils arrivent


ici, ils ont comme le côté professionnel, puis ils n’ont pas vécu toutes les difficultés


des études ici, puis la recherche de travail et ainsi de suite. Mon père c’était un
petit peu difficile, pourquoi? Parce qu’il avait cette habitude-là d’aller visiter les gens en Afrique, parce qu’il était pasteur. Ici à Montréal c’est différent,

le dynamisme est différent. On ne peut pas vraiment aller chez les gens sans appeler,


des choses comme ça. Donc il fallait qu’il calme un petit peu ce côté-là. L’église,


c’était des Haïtiens, donc on ne comprenait pas vraiment ce qu’ils disaient, la moitié


des adventistes ici à Montréal c’est des Haïtiens. Des fois on allait à l’église


et c’était constamment en créole. Nous on chantait nos chants dans notre langue,
on lisait la Bible dans notre langue. Au niveau de l’église, c’était un challenge pour mon père. Parce que mon père se disait >> "Mais…on est venus ici, mais il y a d’autres

Rwandais sûrement qui sont ici, là! On peut ouvrir une église rwandaise et leur permettre


de louer et d’adorer et tout ça. Parce qu’ici on ne comprendra rien". Parce que


c’était en français, mais le créole ressemble à du français. Fait que, tranquillement
on a commencé à comprendre le créole, on a commencé à parler créole. On a commencé à manger créole et tout, à danser créole. Et mon père, avec son idée, il a ouvert

une église qui était au début pour les rwandais, mais il y a tellement d’amis haïtiens


qui sont venus nous aider que l’église est devenue francophone et maintenant c’est
une église qui est francophone. On n’a même pas fait un mois en kinyarwanda, on

avait d’autres visiteurs, fait qu’on a ouvert pour tout le monde.
40>> 17 Côté professionnel ça a été un peu plus difficile pour Papa parce qu’il avait une bonne qualification au Rwanda, il avait travaillé avec les plus grosses compagnies, il avait travaillé dans les plus grosses banques,

les plus grosses églises au Rwanda. Maintenant, rendu ici, il fallait qu’il recommence l’école,


qu’il apprenne le français… Ben, il parlait français, mais je veux dire ce n’était


pas pour s’exprimer à l’aise. Donc c’était un peu plus difficile côté professionnel.


Il a fait des cours, il a voulu rester dans le même domaine, ensuite il a voulu se lancer


en entreprise personnelle. Il a ouvert une garderie avec Maman. Ils ont travaillé dedans


pendant quelques années mais c’était tellement épuisant, c’était tellement gros que je


pense qu’ils ont arrêté quelques années après, peut-être quatre ans après, mais


ça nous a quand même aussi… ça nous a comme… ça faisait partie de notre jeunesse,


notre enfance ici… Pendant une période qu’on allait à l’école, ils avaient
une garderie, mais ce n’était pas à la maison, fait qu’on était toujours entourés d’enfants, on aime les enfants chez nous. Ça fait un autre dynamisme. Puis ils ont arrêté après ça. Papa a eu un travail au niveau de la construction. Ils se sont intégrés quand même, jusqu’à maintenant je peux dire qu’ils ont quand même réussi

à s’intégrer un petit peu dans leur domaine, mais ce n’était pas facile. Ce n’était


pas facile. Ils ont commencé à zéro comme tous ceux qui arrivent ici au Canada.


>> S.I.: Donc c’était plus facile pour vous parce que vous étiez jeune, mais est-ce


que pour vous vous diriez que tout s’est bien déroulé? Est-ce qu’il y avait une


période qui était peut-être plus difficile pour vous? Aussi, il faut tenir compte que


c’était un nouveau pays, donc avec peut-être des enfants qui ont une culture différente…


Est-ce qu’à un moment donné vous avez trouvé ça difficile?


>> A.M.: C’est sûr. C’est sûr qu’il y a des périodes où est-ce que tu te demandes


ce que tu fais ici. Il y a des périodes où est-ce que… surtout les enfants, on est


très, très méchants entre nous. Puis en accueil surtout, quand on venait d’arriver,


on parlait en anglais. On parlait très, très peu de français, dans le sens que nos amis


nous disaient des choses et on ne comprenait rien, ils étaient peut-être une petit peu


plus avancés que nous. Il y a un petit espagnol qui m’appelait toujours "Chocolate"


et là je demande à ses amis >> "Pourquoi tu m’appelles toujours chocolate?


" T’sais des petites choses de racisme quand on est jeune, mais ça ne m’a jamais comme


affectée, parce moi quand il m’a dit chocolate que j’ai su que c’était en espagnol,


j’ai été demander à quelqu’un d’autre comment est-ce que je pouvais répondre en


espagnol. Et là on m’a dit >> "leche". Ça veut dire le lait. Lui il m’appelait


chocolat, moi je l’appelais le lait. Donc à chaque fois qu’il m’appelait chocolate


moi je l’appelais leche. Mais ce n’était pas méchant, c’était juste pour dire >>


"Moi aussi je comprends ta langue! Je peux m’exprimer aussi!". Fait que c’est des


petites choses comme ça mais, encore une fois, le parcours qu’on avait eu ça m’avait


rendue peut-être un petit peu plus forte pour ne pas me laisser écraser par les autres.


Et puis, surtout, mes parents dénigraient les autres. Ce n’était pas comme agressif,
mais c’était plus comme >> "Je dois me protéger, là. Ou ne dois pas laisser les gens me blesser". Tu deviens comme un petit adulte en toi. Je comprenais qu’il ne comprend

pas qui je suis et je ne voulais pas l’insulter parce que la


religion, on dit c’est méchant, ce n’est pas gentil, et tout. Mais d’un autre côté,


je me disais >> "Aussi longtemps qu’il ne me frappe pas, je n’ai pas de problème


avec ça". Mais on a eu des petits moments difficiles comme ça avec… quand on est


jeune, les enfants sont méchants. On se dit des mots, des gros mots qui peuvent blesser
les autres enfants, mais c’est normal je pense. Il n’y a rien qui m’a traumatisé en arrivant ici, à part le froid. Mais maintenant c’est mon meilleur ami, là. J’adore l’hiver.

Oui, oui, oui. J’adore l’hiver. Je ne dirais pas que c’est ma saison préférée,
mais dans les deux saisons, c’est ma saison préférée, l’hiver. 44 >>21 >> S.I.: O.K. Donc à part justement les connaissances que vous aviez fait déjà dans vos classes, et aussi à part vos frères et sœurs, est-ce

que vous aviez des connaissances, d’autres rwandais de votre âge, peut-être qui étaient


là justement après l’école, que vous voyiez peut-être en fin de semaine. Donc
avec qui c’était plus facile les relations étant donné que c’était un peu plus la même culture, donc qui vous a aidé à vous adapter?

>> A.M.: Oui, je sais que ma grande sœur Jeannette elle faisait partie d’un groupe


de danse rwandaise. Mon grand-frère Richard faisait partie d’un groupe de soccer. Fait


qu’on allait les encourager, donc on a vu des Rwandais, on a grandi avec des Rwandais


mais on n’avait pas la culture rwandaise moi puis ma petite sœur, dans le sens qu’on


avait grandi au Burundi et au Kenya. Donc, moi je ne voulais pas trop m’intégrer dans


les Rwandais. Je ne sais pas pour quelle raison. Je n’ai jamais compris pourquoi mais je


voulais juste comme observer ce qu’ils faisaient, puis les aider, les encourager, mais je ne
voulais pas embarquer là-dedans. Je détestais la danse rwandaise, personnellement je détestais

danser. Je trouvais ça beau, tellement magnifique, mais moi je ne me sentais pas à l’aise


de faire cette danse-là. Et ma sœur qui allait dans les pratiques et qu’on accompagnait,


qu’on voyait les amis, les jeunes et tout… mon grand-frère qui allait au soccer, il


y avait beaucoup de fans et tout. Donc, on a quand même côtoyé la communauté, et


moi c’est vraiment plus tard que j’ai intégré la communauté, c’est à peu près


en 2000 que j’ai intégré la communauté, que je me suis engagée au niveau de la communauté.


Parce que j’ai vu un spectacle qui m’a bouleversée, j’étais vraiment touchée,


j’étais comme "Wow, on a une belle culture! Oh c’est magnifique!". Puis j’étais juste


comme… je voulais faire un petit peu du bien, je voulais comme aider dans l’avancement


de la culture et je me suis intégrée. Depuis 2000 jusqu’à présentement je peux dire


que je suis plus ou moins intégrée dans ma communauté ici à Montréal.


>> S.I.: Donc par la suite vous vous êtes fait des amis rwandais, maintenant vous avez


un grand cercle d’amis rwandais? >> A.M.: Oui, il n’y a pas de problème


avec ça. C’est toujours bien de socialiser dans notre langue, de faire des jokes, des


inside, des choses comme ça. Et surtout de parler de la culture, surtout de retrouver


des choses parce que comme je te dis, on n’a pas grandi au Rwanda, fait que c’est comme


quelque chose qui nous manque de comprendre certaines expressions sopecya, si je peux


me permettre, de comprendre certaines expressions ou certaines périodes, certaines anecdotes


de ceux qui ont grandi au Rwanda. Ça nous manque un peu. Nous c’était au Burundi,


c’est sûr qu’il y a d’autres réalités au Burundi qu'eux autres n’ont pas connu,
mais il y a aussi des Rwandais ici qui ont grandi au Burundi qu’on peut échanger certaines

choses. Mais je trouve que ça a agrandi les horizons dans la communauté, dans la culture,
justement pour combler un petit vide, peut-être, qui nous manquait. Ben, personnellement. Je parle pour moi, là, qui me manquait, parce que je n’avais pas grandi au Rwanda. 47 >>22 >> S.I.: Justement, en parlant du fait que vous n’avez pas grandi au Rwanda, donc la

communauté ça a fait un vide que vous sentez en vous, est-ce que depuis que vous êtes


venue ici, êtes-vous retournée au Rwanda? >> A.M.: Oui, je suis retournée en 2007,
et c’était un voyage que ça faisait comme trois ans que j’avais préparé. J’avais… Comme j’avais dit au début de l’entrevue, au Burundi il y avait deux tantes de Papa. Il y en a une en particulier qui était comme ma mère. C’était vraiment une sage, là. Elle, peu importe les minutes que je passais avec elle, elle me donnait toujours une leçon de vie. C’était comme une mentor, c’était comme une marraine. Je ne sais pas comment dire ça. Elle me disait toujours >> "Tu vois, le partage c’est important. Tu vois, quand tu vois quelqu’un qui n’a pas de chaussures et que tu as une paire que tu n’utilises pas, tu peux la donner". T’sais, elle m’avait inculqué des choses comme ça, et pour moi étant loin d’elle, ne pas avoir cette nourriture-là sur les valeurs de la vie, ça me manquait beaucoup. Puis je me disais >> "Il faut que je retourne au Rwanda coûte que coûte la voir", parce que, t’sais, tu as toujours des grand-mères "gâteau", qui te gâtent beaucoup. Tu as des grand-mères sévères, tu as des grands-parents sévères ou "gâteau", whatever. Mais il y a toujours une qui te manque d’une façon particulière, surtout les leçons de vie ou quoi que ce soit. Et c’est grâce à elle que je suis devenue

très mature très jeune, à cause justement de ces leçons de vie. Je ne m’intéressais


pas aux petites choses >> "Ah moi, j’ai la plus belle robe", ou des choses comme ça.


Non, c’était vraiment comme "Oh mais j’ai une robe qui ne me fais plus, tu la veux?".


Puis je la donnais à une amie. Puis des fois ma tante me disais >> "Mais c’est ta robe!
Tu ne donnes pas tes affaires aux autres!" Mais pour moi, c’était comme "moi je n’en ai pas besoin, je ne la porte plus, je ne l’aime plus ou elle est plus petite" ou quoi que ce soit, puis c’était des choses comme ça. C’était comme vraiment des valeurs

qu’elle m’a transmises. Donc, lorsque j’ai été en 2007 au Rwanda, ça faisait
trois ans que je préparais mon voyage. Elle est décédée en 2006. Malgré ça, je voulais quand même aller au Rwanda pour lui rendre un dernier hommage. C’était vraiment très émouvant comme période, surtout que c’était elle qui avait élevé mon père, qui avait payé ses études. Elle aussi c’était comme un homme. Elle s’était mariée, mais elle n’avait jamais eu d’enfants. Fait que tous les enfants de tout le monde, c’était ses enfants. Même les enfants du quartier c’était ses enfants. Elle avait une grande générosité, elle était tellement proche des gens, surtout les pauvres. C’était… c’était vraiment une… en tout cas. Et lorsque j’ai été au Rwanda… Bien entendu,

le Rwanda a beaucoup changé. Il y a des endroits que je me souvenais, comme le chemin qu’on


faisait pour aller à l’école quand j’étais en première année. [Inaudible], la petite


forêt. Ce n’était pas vraiment une petite forêt, c’était comme… Il y avait plein


d’arbres, les enfants traversaient pour aller à l’école. On a passé par là,
c’était comme des souvenirs qui revenaient. 50 >>22 Des rues, des coins de rues, des ronds-points. Des magasins qui étaient encore debout, malgré que j’ai quitté en ’90 à peu près, puis en 2007 il y avait des petits points

encore qui étaient là, puis je me retrouvais. Des odeurs de nourriture qui tout d’un coup…
Il y a plein de choses qui se réveillaient quand je suis retournée. J’ai vraiment aimé l’expérience mais je n’ai jamais eu la chance d’aller dire au revoir à ma grand-mère sur le tombeau, parce que c’était trop loin puis ça "n’a pas adonné", mais j’y retournerai puis je vais aller là-bas me recueillir sur… >> S.I.: Donc vous avez des plans d’y retourner, est-ce que vous envisagez même que vous pouvez y retourner de façon permanente? Est-ce que vous y pensez parfois? >> A.M.: J’y pense beaucoup. J’y pense beaucoup. Est-ce qu’y penser ça veut dire le faire? Non. Pas nécessairement. Mais si je pouvais, j’irais au deux ans, passer au moins un mois ou deux mois minimum. Si je pouvais, j’irais passer tout l’été. Si je pouvais, j’irais passer six mois. Six je pouvais, j’irais passer un an. J’ai comme quelque chose qui m’attire vers le Rwanda, mais je me dis que dans la vie on ne sait jamais. Mais j’ai quand même cette petite ouverture-là qu’éventuellement, peut-être, je pourrais travailler là-bas pour une période indéterminée, je pourrais aller aider d’une certaine façon, contribuer d’une certaine façon. J’y pense beaucoup. 51 >>54 >> S.I.: Est-ce que vous pensez peut-être que la raison qui vous garde est que votre famille est ici? S’il y avait peut-être certains de votre famille qui étaient au Rwanda, est-ce que vous pensez que dans ce cas vous seriez déjà partie, ou vous auriez des idées plus concrètes quant au retour au Rwanda? >> A.M.: Je n’en ai aucune idée. Dans le sens que c’est sûr que je suis vraiment chanceuse d’avoir toute ma famille ici, d’ailleurs chaque jour je remercie Dieu de nous avoir permis de… malgré les séparations puis t’sais les questions, et tout ça, on est encore en vie. On est encore ensemble, mais on a aussi d’autres personnes au Rwanda. Des deux grand-mères, celle qui est décédée, sa petite sœur est encore en vie. Elle est encore au Rwanda. C’est quand même des gens que… Pendant la période que j’étais au Burundi, mes tantes du côté de ma mère et mes deux grand-mamans du côté de mon père, je passais du temps avec ces deux familles là, donc je la connais très, très bien. Mon cœur est au Rwanda, je ne sais pas pour quelle raison. J’ai de la famille, mais pas très, très proche, j’ai cette grand-mère-là, j’ai une cousine que j’ai rencontrée justement en 2007, que j’ai vraiment appréciée, on a vraiment cliqué. On a vraiment beaucoup cliqué. J’appelle au Rwanda une fois par mois, facilement. Juste pour avoir des nouvelles des gens, juste pour savoir comment ils vont, si on peut faire quelque chose ici, des choses comme ça, je garde des petits contacts au Rwanda. >> S.I.: Sinon, à part le Rwanda, est-ce que vous pouvez vous imaginer habiter à Montréal le reste de votre vie? >> A.M.: [Sourire] Montréal, c’est chez moi.

>> S.I.: Donc on peut dire aussi que vous vous êtes appropriée la ville? Est-ce que
vous pouvez dire que vous êtes plus chez vous à Montréal qu’au Rwanda? Ou [inaudible] au Rwanda il y a toujours ce vide en vous, vous voulez connaître le Rwanda? Comment est-ce que vous balancez ça, Montréal et Rwanda? >> A.M.: Ça c’est une très bonne question que tu me poses, je n’ai jamais vraiment

pensé comme ça, mais quand je me vois dans dix, vingt, trente, quarante ans, je me vois
à Montréal. J’ai grandi à Montréal, j’ai connu mes premières peines à Montréal, mes petits mauvais coups à Montréal. Fait que les gens tous les gens qui ont grandi en Afrique, ils ont connu toute la période de l’internat en Afrique, tous les petits mauvais coups, ils ont connu ça au Rwanda ou en Afrique. Moi, j’ai connu ça ici.

Parce que mon adolescence… je suis arrivée à 13 ans, fait que mon adolescence je l’ai
vécue à Montréal. Tous mes petits mauvais coups, toutes mes petites peines, mes ci, mes ça, mes références, c’est vraiment à Montréal. Malgré que j’aie des bons souvenirs en Afrique, mais pour moi, Montréal, c’est chez moi. Puis je me sens très à l’aise à Montréal. D’ailleurs, mes parents, il y a deux ans ils ont déménagé. Ils n’habitent plus à Montréal. Et je n’arrive pas à partir, je n’arrive pas à vouloir aller m’installer là-bas et tout. Pas parce que je ne veux pas, mais parce que… Même que

les circonstances ont fait que je n’ai pas encore eu la chance d’aller les visiter,
mes autres sœurs sont parties. Mais je ne me vois pas ailleurs qu’à Montréal. Je suis bien à Montréal. >> S.I.: Est-ce que vos parents sont retournés au Rwanda? >> A.M.: Non, ils sont à Calgary présentement. 55 >>00 >> S.I.: Donc, c’est vraiment à Montréal que vous vous voyez faire votre vie, avoir une famille ici, avoir des enfants peut-être aussi? >> A.M.: Oui. >> S.I.: Qu’est-ce que vous allez leur dire sur le Rwanda? >> A.M.: Mes enfants? >> S.I.: Oui. >> A.M.: De belles choses. De belles choses, parce que malgré la tragédie qu’il y a eu au Rwanda, Papa ne nous a jamais appris ces choses-là. Dans le sens qu’il ne nous a jamais montré la différence politique. Papa n’a jamais parlé de politique chez nous. D’ailleurs, c’est vraiment après le génocide qu’on a su qu’on était Tutsi. Ça c’est vraiment… C’est peut-être… Ça nous a peut-être sauvé la vie au Burundi, ces choses-là, parce qu’on se tenait et avec les Hutu et avec les Tutsi, parce qu’on n’avait aucun… c’était tout à fait naturel. Il y a des moments donnés où est-ce que des enfants tutsi venaient et nous voyaient avec des Hutu et nous insultaient, puis nos amis hutu nous défendaient. Mais nous on ne savait pas pour quelle raison. On pensait que c’était juste des petites cliques qui se jalousaient entre eux. À la maison, Papa ne nous a jamais dit >> "Vous êtes Tutsi, vous êtes Hutu". Quand on lui posait la question, parce qu’à un moment donné, à l’école, les amis nous posent des questions, Papa nous disait >> "Ben, vous êtes Rwandaises, qu’est-ce que vous voulez de plus? Qu’est-ce que tu veux que je te dise? T’es Rwandaise". Et moi ce n’est pas des choses que j’aimerais apprendre à mes enfants. Ça existe. Mes enfants doivent savoir c’est quoi, quoi que ce soit, mais ce n’est pas quelque chose que je veux mettre de l’importance dessus, et je pense que d’une certaine façon, je n’aime pas particulièrement parler de politique. Il y a beaucoup de choses, il y a beaucoup de questions autour de ce thème-là, parce que mes parents n’étaient pas trop dedans, donc ils sont mal placés pour m’informer. J’ai cherché moi-même des réponses, à comprendre et tout, mais il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas comprendre pour ne pas se blesser plus davantage, ou ne pas avoir une idée. En plus, qu’est-ce qui s’est passé, pourquoi? Personne ne sait pourquoi. Et ça a tellement détruit la communauté que ce n’est pas quelque chose que j’aimerais que mes enfants grandissent avec. Donc je vais leur parler du Rwanda, de la paix, de la fraternité, du partage, de la culture, de la nourriture, des habits, des choses comme ça. Je vais leurs parler de chez nous, mais je ne vais pas leur parler de… je ne vais pas mettre l’importance sur ces choses-là.

57 >>30 >> S.I.: Justement, peut-être qu’on n’en
a pas parlé… Si on revient un peu en arrière, justement vous nous parlez du génocide présentement, est-ce que vous auriez voulu savoir [inaudible] qu’est-ce qui s’est passé à ce moment-là? Vous l’avez su après? Ou comment vous avez vécu tout ça? >> A.M.: Quand ça s’est passé, nous on était au Burundi avec mes tantes, donc ils nous protégeaient beaucoup. On n’écoutait pas la radio. Surtout en ’92, lorsque Maman est arrivée au Canada, Papa a passé six mois sans aucune nouvelle. Fait que mes tantes avaient peur que Papa soit décédé pendant cette période-là. Et on écoutait la radio quand même, en cachette, pendant la nuit. Et on savait que ça allait très mal au Rwanda, et je me souviens avoir prié puis dit à Dieu >> "Je m’en fous, là, peu importe ce que tu me donnes ou que tu ne me donnes pas, je veux que mon papa soit en vie". Et six mois après, lorsque Papa est arrivé, il était tellement différent. Il avait maigri, il avait la barbe et tout, et sur le coup je n’ai pas reconnu mon père, parce que j’avais du mal après. Il vient il dit >> "Oh, ma fille"! J’étais comme >> "Tu es qui?". Et Papa a passé comme une semaine en train de dormir, peut-être parce qu’il avait vu des choses, peut-être parce qu’il avait passé des moments difficiles d’épuisement et tout ça. On ne sait pas dans quelles circonstances il est arrivé au Burundi, il ne nous a jamais dit ça. Je pense que je me suis perdue dans la question, excuses-moi… >> S.I.: Mais vous avez quand même répondu à la question en disant un peu comment vous avez vécu tout ça, donc même si vous n’étiez pas là, vous avez quand même… >> A.M.: Oui, on l’a vécu d’une certaine façon, quand même. Oui. >> S.I.: Donc, on parlait vraiment de la période génocide en ’94, vous nous disiez comment vous étiez au Burundi, mais vous vous inquiétiez pour votre père qui était encore au Rwanda, vous ne saviez pas s’il était encore en vie, vous priiez pour lui. Donc pouvez-vous nous parler de ça, donc vraiment de cette période, comment vous vous l’avez vécue justement même en étant au Burundi, quand même ça vous affectait beaucoup dans votre vie? >> A.M.: Oui, ça nous a affectées un peu, surtout pour Papa, parce que c’était directement pour Papa qu’on associait le génocide. On ne savait pas que c’était même un génocide ou pas. Parce que c’était le seul qui restait au Rwanda, de Papa, Maman et les enfants. Donc, ça nous a inquiétés beaucoup quand Papa est arrivé; je me souviens il était tellement épuisé, mais il ne voulait pas en parler, il ne voulait pas en parler. On était trop jeunes et il ne voulait pas nous traumatiser ou quoi que ce soit, mais je pense qu’il avait vu des choses assez spectaculaires.

Malgré que c’était en ’92, on avait vu des choses quand même assez traumatisantes.
Et je me souviens que malgré cette période-là quand Papa est arrivé, quand on habitait au Burundi, du côté de ma mère avec les tantes, les sœurs de Maman, au Burundi, la même chose s’est passée. Et lorsque la même chose s’est passée, il fallait qu’on fuie, parce qu’on avait une maison déjà mu Kigwati. On avait une maison là-bas, et je me souviens que c’était justement les Hutu qui traumatisaient les Tutsi. Ben, c’était les Hutu et les Tutsi, mais en plus, les Rwandais. Et les Hutu et les Tutsi burundais traumatisaient les Rwandais immigrants. Et nous, je me souviens lorsque ma tante, elle a… La maison, c’est dans la maison où est-ce que mon père habitait avant que je sois née, au Burundi. Donc la maison c’était vraiment une très, très, très grande maison, très imposante, de loin tu pouvais la voir. Et on avait comme un chemin qui amenait vers la maison. Mais avec le temps, les Burundais construisaient, construisaient et fermaient la rue, fait qu’on était comme rendus avec un petit espace que tu passais quasiment sur le côté, parce qu’ils voulaient peut-être qu’on quitte la place. Et je me souviens pendant cette période-là on était obligés de fuir, parce qu’ils nous disaient qu’ils allaient brûler la maison cette nuit-là, au Burundi. Et il y a un voisin et un oncle, un cousin de Maman plutôt, qui est venu nous chercher dans une grosse, grosse camionnette, vraiment. Une camionnette comme pour l’armée, mais dans le temps c’était pour les déménagements ou les marchandises. Ils sont venus nous chercher et il fallait qu’on s’habille en vert, parce que c’était le Parti qui était au pouvoir. Il fallait qu’on s’habille en vert, et c’était un peu tard le soir, c’était vraiment une période assez sombre. On le faisait parce que tout le monde le faisait, mais on ne savait pas qu’est-ce que ça représentait. Donc, dans les fenêtres, il fallait qu’on fasse ça comme ça [poing en l’air fermé], parce que c’était leur signe patriotique, là. Il fallait qu’on fasse ça comme ça pour traverser la ville, parce qu’on quittait le Kigwati pour le Cibitoke. C’était quand même un bon dix minutes en voiture. Et on voyait des gens en dehors qui lançaient des roches sur des maisons, qui brûlaient des maisons, qui criaient et qui avaient des bâtons et tout ça. Pourtant nous, là où est-ce qu’on habitait, c’était quand même assez calme, on n’avait pas ces choses-là. Chemin faisant, il y a beaucoup de choses qui se sont passées dans le chemin, il y a eu des cris, des choses comme ça. On entendait juste des cris et des bruits, et des feux partout qu’on voyait.

1 >>03 >>00 On est arrivés à Cibitoke, mon oncle nous
a gardés dans sa maison, il nous a donné une petite chambre. Donc c’était moi, ma petite sœur, ma tante, ses deux filles, et mon autre tante avec son garçon, et ma grand-mère. Mon père lui, il nous avait laissés, il était parti chez ses deux tantes, parce qu'il fallait qu'on se sépare pour éviter que quelque chose se passe, quoi. Et peu après on a déménagé dans un endroit un peu plus tranquille, mais quand même c'était très instable au Burundi pendant cette période-là. Le génocide, on l'a vécu d'une autre façon aussi. On n'était pas au Rwanda. Plus tard, quand on est arrivés au Canada, Papa il est retourné au Rwanda. Donc on est arrivé en 95, mars, je pense qu'en décembre mon papa est retourné au Rwanda. Pour voir qu'est-ce qu'il restait de son père et de sa maison. Eux autres habitaient à Butare, la famille de papa, et quand il est arrivé là-bas, la maison était toute saccagée, plus de toit, plus de fenêtres plus de portes. Et, c'était vraiment désertique il y avait des corps partout, et tout ça. Et il a été dans la maison, où est-ce qu'il a trouvé son papa? Il a été tué. Il a ramassé les petits os...les choses qu'il trouvait et il a pu enterrer son papa. Je n'ai pas beaucoup de souvenirs de mon grand-père parce que je l'ai vu une courte période de temps, je me souviens juste de son visage et de sa photo qu'on avait à la maison. Papa, vraiment, il a perdu presque toute sa famille pendant le génocide. Parce qu'ils n'ont pas voulu aller en ville, ils ont voulu rester à la campagne parce qu'il avait vraiment un grand terrain où est-ce qu'il vivait, le grand-parent avait vraiment beaucoup de terrains et tout ça. C'est des oncles que je n'ai pas beaucoup connus, je connais juste le demi-frère de Papa et sa demi-sœur, qui étaient au Burundi avec lui. Mais des plus proches, proches parents, Papa a vraiment perdu toute sa famille. Et Maman, elle, a perdu des oncles, des cousins, des nièces, des neveux. 1>>05>>23 Ça nous a touchés quand même d'une certaine façon, parce que savoir que dans l'album de photos il y a des gens que tu ne peux plus compter, c'est des souvenirs que tu ne peux plus considérer, ces gens-là. C'est un peu difficile, mais surtout ceux qu'on a vus, qu'on avait rencontrés, qu'on avait eu des souvenirs avec, c'était plus difficile à faire le deuil. Surtout quand tu ne peux pas savoir pourquoi, comprendre ce qui s'est passé. Donc, je pense que chaque Rwandais a vécu le génocide d'une certaine façon. T'as perdu quelqu'un, soit un camarade ou un collègue, ou un ami de famille, un ami proche, proche.

La famille, pour ne pas aller trop loin. Mais je pense que chaque personne a vécu le génocide
d'une façon ou d'une autre. Même ceux qui n'ont pas perdu les leurs, proches, proches, ils ont quand même perdu quelqu'un dans leurs familles. >> S.I.: C'était aussi plus dur pour vous parce qu'en même temps, vous étiez au Burundi et il y avait déjà quelque chose qui se passait, donc... >> A.M.: Oui mais on n'avait pas vu des corps, heureusement, on n'a pas vu des mutilations, on n'a pas vu des choses atroces. Il n'y a rien qui arrive pour rien, maintenant je peux le dire qu'il n'y a rien qui arrive pour une raison, parce qu'on aurait pu être au Rwanda, on aurait pu y passer, parce que, plus tard, il y a un voisin qui a dit à mon père "Vous étiez les premiers sur la liste''. Parce que ma maison c'était la première, la vôtre c'était la deuxième, et c'était moi le chef qui était supposé raser les gens. Et vous étiez les premiers sur la liste. Et juste en sachant ça, tu ne sais pas quoi dire à la vie. Tu ne sais pas quoi dire à la vie. Tu dis juste merci, parce que quand je suis partie au Burundi en '90, c'est vraiment cet été-là que ça a commencé. Papa a commencé à se faire enfermer, des choses comme ça injustement, et le monsieur expliquait à Papa que "Toi, tu n'aurais même pas traversé un mois au Rwanda avec la famille". Donc quand on est croyant, on dit >> "Merci, mais pourquoi tu as fait ça? Mais merci quand même". Parce qu'on ne méritait pas d'être en vie plus qu'une autre personne, mais on est reconnaissant quand même au Seigneur, puis tu essaies d'être reconnaissant toute ta vie envers les autres. Il y en a beaucoup, proches, des amis qui ont vécu des choses traumatisantes, qu'on côtoie chaque jour puis on entend des choses. Ça nous rappelle encore qu'on a failli y passer, quoi. >> S.I.: Même si [inaudible], c'est quand même assez émouvant. Est-ce qu'il y a autre chose que vous voudriez rajouter, pour conclure? Est-ce qu'il y a peut-être un aspect que vous trouvez qu’on n’a pas assez abordé? >> A.M.: Non, je pense qu'on a fait le tour, je pense qu'on a fait le tour. Merci. >> S.I.: Donc, ce n'est pas quelque chose qu'on fait tous les jours, raconter sa vie; est-ce que c'est quelque chose qu'il vous est déjà arrivé de faire, est-ce que vous le faites souvent? Est-ce que vous en parlez de façon ouverte comme ça? >> A.M.: C'est la première fois que genre j'en parle de façon narrative, genre, ouvert, oui c'est la première fois. Mais des fois on parle de petites anecdotes, mais dans la famille je pense qu'on n’a pas trop eu la place pour parler de ça, parce qu'on savait que Papa avait vécu des moments très, très, très difficiles, et on attendait peut-être des moments pour que lui puisse s'exprimer là-dessus. On n’a jamais vraiment voulu insister sur ce qui s'est passé ou quoi que ce soit. Surtout que nous on n’était pas là. C'est plus les gens de l'extérieur qui nous racontaient leur histoire. Tu sais, lorsque tu n’as pas vécu le génocide sur place, comme nous, nous étions à l’extérieur, on a toujours l’impression qu’on n,a pas souffert, on a toujours l’impression que notre histoire n’est pas importante. Et je me souviens que, c’est en faisant justement le… en côtoyant les gens qui font le projet que j’ai réalisé que chaque histoire est importante de chaque personne. Je n’étais pas là dans le moment, mais les déplacements qu’on a eus, c’était suite à ces choses-là. Et le fait d’en parler ça te permet de voir aussi que tu l’as vécu d’une certaine façon. Et ça peut aussi exprimer des choses, des non-dits ou juste pouvoir mettre des mots sur les choses. Parce que souvent on ne va pas s’arrêter et commencer à dire >> "Oh, j’ai fait ci, j’ai fait ça". Ça dépend d’une question qu’une personne nous pose, et ça nous permet de s’ouvrir.

Et des fois en racontant, tu réalises que… Je réalise moi, personnellement, qu’il
y a des choses que je n’avais pas senties. L’émotion que maintenant je sens, cette émotion, je ne savais ce qui s’était passé, et maintenant en racontant, ça ouvre plus, c’est plus clair pour moi. Donc c’était la première fois que je le raconte comme ça et je pense que c’est un bon cadre pour nous qui ont vécu cette situation-là de pouvoir en parler, de verbaliser des émotions. >> S.I.: Vous avez réussi vraiment à savoir qu’est-ce qu’on ressent de l’intérieur, et s’approprier ces histoires aussi. >> A.M.: Tout à fait, tout à fait. Merci au projet, parce que ça nous… en tout cas, personnellement je sens que mon histoire, petite que soit-elle ou grande que soit-elle pour quelqu’un d’autre, chaque histoire est une histoire quand même. La petite ou la grande histoire, c’est quand même une histoire. C’est grâce à ce projet-là que j’ai compris que moi aussi j’avais quelque chose à raconter dans le sens que je pense que chaque Rwandais l’a vécu d’une certaine façon. Donc juste le fait d’en parler, tu permets aux autres de penser, de la petite histoire de chaque personne, des choses comme ça. Ça permet d’informer les gens qu’est-ce qui s’est passé sur tous les aspects, comme un miroir cassé. Chaque personne peut regarder dans un miroir cassé, mais tu vois un objet différent dans chaque miroir. Donc, l’histoire de chacun et de chacune, ça devient comme un casse-tête qui complète l’histoire de qu’est-ce qui s’est passé au Rwanda. >> S.I.: Merci.