Emmanuelle Kayiganwa

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Sa.G.: Emmanuelle, merci beaucoup d'avoir accepté de nous partager votre histoire de vie et du coup de participer au projet "Histoires de vie de Montréal''. Alors pour commencer, sans plus tarder, et je voulais d'abord qu'on parle de votre...,

de votre enfance et les souvenirs que vous gardez de vos grands parents ? Est-ce que


vous les avez connus ? E.K.: Ah!


..., je ne les connais que..., mon grand-père maternel, un très, très bon souvenir et...,


parce qu'on y allait en vacances et..., c'était un monsieur très... [en train de réfléchir],
très, très gentil et qui nous aimait évidemment beaucoup... [en train de réfléchir], il

nous a... fait aimer la nature parce qu'on allait herboriser avec lui, il reconnaissait


toutes les plantes et on l'accompagnait pour qu'il nous explique qu'est-ce qui est toxique,


qu'est-ce qui est comestible, c'est quoi les médicaments et puis on faisait les veillées


et il jouait la cithare traditionnelle et c'était vraiment enchantant et donc je garde
un très très bon souvenir de lui [rires]! Sa.G.: Très bien! Votre grand..., vos grands-mères vous les avez connues ? E.K.: Non. Sa.G.: Ok. E.K.: Il y a eu de grands-tantes mais..., je n'ai pas connu les deux grands-mères et

puis c'est ça [rires]!
Sa.G.: Oh! Très bien! ..., pourriez-vous me parler de vous d'abord, me décrire votre famille, votre nom..., votre époux, votre religion. Parlez-moi de vous, qui êtes-vous? E.K.: ..., donc si je comprends bien c'est..., de mon enfance ...? Sa.G.: Oui E.K.: Que vous voulez que je parle..., donc..., je suis la deuxième fille de mes parents..., mes parents, c'est-à-dire que..., ma mère

s'est mariée très, très, très jeune et puis elle a fait dix-huit ans de mariage sans


avoir d'enfant, donc c'est vous dire combien j'étais attendue [sourire]! ...on a eu un
frère ainé qui est mort quand il était très jeune, moi j'étais comme..., la deuxième, deuxième enfant de la famille, née..., née prématurée et..., comme ma mère venait

de perdre son premier enfant après dix-huit ans de mariage et que moi j'étais prématurée


et tout ça..., donc j'étais toujours chouchoutisée [chouchoutée], j'étais toujours prise comme...,
comment dire, comme quelque chose de précieux [sourire], et..., j'ai toujours senti que..., j'étais aimée, j'étais protégée..., donc c'est ça, j'ai eu une enfance très heureuse

et..., donc une enfance..., ok, on va y revenir, heureuse c'est-à-dire que mes parents m'aimaient


beaucoup!
..., ils avaient tout le temps l'œil sur moi de peur qu'il ne m'arrive pas quoi que ce soit. J'ai une petite sœur et..., Dieu merci, elle a survécu [rires] au génocide, donc..., j'ai eu beaucoup de frères et sœurs, je l'ai su plus tard que c'était pas des vrais

frères et sœurs, parce que..., mes parents étaient quand même relativement aisés,


ce qui fait que tous les enfants de..., la famille élargie, comme ma mère et mon père


n'avaient pas beaucoup d'enfants, ils étaient élevés chez nous.
Mais pour nous, il n'y avait pas vraiment une différence, ça..., vers les années '65, '66, quand il y a eu des troubles encore que..., tous les enfants sont partis, alors

on comprenait pas où est partie ma sœur, où est parti mon frère [rires]..., c'est
là qu'on a su que non, ce n'était pas vraiment les sœurs et les frères de sang, mais de

la famille élargie.
Sa.G.: Mais vous avez juste une petite sœur ? E.K.: Oui. Sa.G.: Ok. Quelle était votre relation entre vous et elle en grandissant ? E.K.: En grandissant..., c'était toujours ma sœur, on ne se pose pas de questions,

donc c'est normal, c'est ma petite sœur, je suis la grande sœur, donc...
Sa.K.: Vous avez beaucoup d'années de différence ? E.K.: Non..., c'est quatre ans de différence.

Sa.G.: Très bien!
Et..., quel était..., votre rapport avec, avec vos parents? Quelle influence ils ont eue sur votre vie?. E.K.: ..., une très grande influence bien sûr, parce que..., c'est la famille rwandaise,

je disais à ce moment-là, c'est vraiment classique, c'est-à-dire que c'est mimétisme.
Les parents faisaient très attention de dire: "il faut qu'on dise, il faut qu'on donne

l'exemple à l'enfant". Ce n'est pas ce qu'ils disent mais ce qu'ils font, comment
ils se comportent que..., qu'on doit imiter ça. Jusqu'à présent c'est ça..., les souvenirs qui me marquent, il y a beaucoup de choses

que je critiquais chez ma mère..., sa largesse, ses..., sa façon de prendre les choses très...


[en train de réflechir], comment dire?
..., très calmement, et puis..., moi je lui reprochais: "comment tu penses que ça doit se faire?", et puis je me rends compte que je fais la même chose [rires]. Donc, ils ont eu quand même une grande influence, c'était des repères, vraiment des..., des

piliers solides.
Mon père ne parlait pas beaucoup mais... tout était dit dans son comportement...,

c'était l'autorité mais en même temps, dire voilà je suis là pour vous... et c'est


surtout la maman qui est vraiment chargée de..., de l'éducation des enfants...
Sa.G.: Oh..., d'accord! ... est-ce que vous avez des tantes, des oncles ? E.K.: Oui... Sa.G.: ...de vos parents? E.K.: Oui... Sa.G.: Est-ce que vous les voyez régulièrement? Quel était votre rapport avec eux ? E.K.:..., la famille élargie..., j'avais

une tante qui était très très proche, parce que c'était la seule tante paternelle...


mais qui a vécu longtemps dans ma propre famille..., ce qui fait que..., ma mère me


racontait justement comment elle s'est mariée très jeune, c'est elle qui est restée avec


elle pour l'initier à..., comment dire?..., au-devant d'une épouse..., donc ce n'était
pas sa belle-sœur mais c'était vraiment comme sa..., comme une sœur..., comme...

sa protectrice, comme..., comment dire?..., comme une personne très significative pour
elle et puis ça c'est continué à travers le temps, c'était notre tante paternelle mais on la considérait vraiment comme une maman! Sa.G.: Donc elle était à la maison avec vous ? E.K.: Souvent elle était avec nous. Sa.G.: Ok d'accord! Et du côté..., donc ça c'est du côté paternel, et du côté maternel? E.K.: J'avais des tantes maternelles..., justement que je voyais beaucoup quand j'allais en vacances chez mon grand-père! Parce qu'il y a une qui habitait là et jusqu'à présent sa..., sa fille, c'est vraiment comme

une sœur puisqu'elle a grandi chez nous, donc c'était vraiment aussi très proche


et notre tante... maternelle qui..., c'est avec elle qu'on partait souvent à..., pour


aller en grandes vacances, on est très proche parce qu'elle a vécu aussi chez nous!
Au fait, c'était comme une grande sœur, c'était la sœur, la petite sœur de ma mère mais qui a grandi chez nous... [rires]... Donc c'était vraiment très très proche! Les oncles oui..., même dernièrement il y avait un qui..., puisqu'on habitait Bujumbura

entre '90 et '94 (1990 et 1994)..., on va y revenir, il était très très proche de


nous!
Donc..., les oncles que j'ai vraiment connus c'était comme... des membres entiers de..., de la famille! Sa.G.: Je vois que vous étiez..., il y avait beaucoup de monde à la maison!

E.K.: Oui!
Sa.G.: Vous avez dit tout à l'heure que votre père n'était pas quelqu'un qui parlait

beaucoup E.K.: Oui
Sa.G.: ..., comment il manifestait ses émotions, son affection, sa colère, sa joie, comment il manifestait ça? E.K.: ..., comment il manifestait ça ?..., il intériorisait beaucoup en fait, il n'était

pas beaucoup démonstratif mais il y avait quelque chose en lui qui..., qui attirait


quand même..., c'est le regard, c'est..., chez nous, il y a beaucoup le regard qui compte,


et c'est en regardant notre papa qu'on voyait qu'il est d'accord ou pas d'accord.


Et quand il avait quelque chose qui le contrariait, là il parlait en swahili [rires]..., c'est
bizarre parce que dans le temps..., il a été longtemps à la Cour, il était très très

proche de la Cour, c'est ..., je ne vais pas vous apprendre l'histoire du Rwanda..., mais


ce qui ressortait c'est que..., le temps de Musinga c'est là où il était vraiment à


la Cour et les autres... on les empêchait d'aller à l'école des blancs, parce que
l'école des blancs à ce moment-là ça signifiait qu'il fallait aller au Séminaire, c'était les seules écoles accessibles occidentales..., et là, c'était vraiment comme..., l'ethnocide

parce que..., on voulait qu'ils adoptent..., absolument la façon de penser, la façon


de se comporter à l'occidentale et que le roi Musinga était vraiment contre...
Mais bien..., ils ont fait une école parallèle, ils ont dit le swahili est très important,

il faut apprendre le swahili, il faut apprendre à gouverner, il y avait comme une école
de la noblesse, parallèle avec l'école des blancs. Et c'est ce qu'il a fait mon père [rires]... Donc, il a appris le swahili et quand il était fâché, il disait "shawuri yako"... [rires]

... les premiers mots que j'ai entendu en swahili c'était de mon père, ça veut dire:
c'est ton affaire, ça te regarde, shawuri yako, c'est ta raison, ça te regarde! [rires]. Sa.G.: Et comment c'était avec votre mère justement, est-ce qu'elle était aussi elle-même renfermée...? E.K.: Ma mère était plus..., démonstrative, elle était plus émotive..., elle parlait

tout de suite mais d'une façon très calme, très douce... mais elle passait le message
qu'elle voulait passer... et il fallait pas discuter avec elle...

Sa.G.: C'était ça ou c'était pas ça!
E.K.: Oui, quand ça sortait, elle disait bon: "écoute, cette fois-ci ça suffit,

écoute-moi... [rires] donc..., mais elle exprimait quand même...
Sa.G.: D'accord!... Et quelle était leur occupation quotidienne, qui s'occupait par exemple de votre éducation...,

que vos parents...
? E.K.: Que mes parents..., comme je disais c'est vraiment une famille... assez atypique, l'éducation regarde toujours la maman ; papa

c'est l'autorité pour..., pour les grandes décisions.
Mais je n'ai..., même si j'étais..., comment dire?..., j'étais..., j'ai reçu une enfance

très heureuse, j'ai reçu comme éducation..., comme enfance mais..., j'étais très jeune


dans les années...
'60... , et c'est là que les troubles ont commencé... Moi, je ne vois pas vraiment comment dire si j'ai connu à peine insouciance, ça veut

dire..., moi le plus important c'est l'école,... après l'école qu'est-ce qui va se passer...


Aussi longtemps que mes souvenirs se sont..., remontent, c'était toujours des troubles
quand même, c'était lié à la politique du Rwanda, parce que mon père était sous-chef, ça veut dire que..., il travaillait pour la monarchie..., et le temps qu'on commence

l'école primaire..., qu'on fasse tout..., tout le parcours scolaire..., il y avait des


maisons qui brûlaient, il y avaient des élections qui se préparaient pour...
1960..., il y avait l'indépendance et mon père était..., très tôt emprisonné...,

je revois la maison d'Alphonse, il était très jeune justement..., il y avait du personnel


à la maison..., donc on n'allait pas puiser de l'eau, on..., donc c'était quand même
un peu aisé... Et que..., tout de suite on est parti se réfugier à Nyanza et c'était..., même aujourd'hui,

si j'avais mes souvenirs, je ne sais pas combien de fois on a changé de maison à Nyanza parce
qu'on venait comme d'être déporté de là où travaillait mon père, parce qu'il était déjà en prison, on était avec notre maman mais on comprenait pas exactement ce qui se passait... Sa.G.: Et là vous aviez quel âge? E.K.: Six, sept ans... Sa.G.: Ok. Et..., qui prenait les décisions à la maison? E.K.: Comme mon père n'était pas justement là, c'est ma mère qui prenait les décisions.

Sa.G.: Comment chacun de vos parents a-t-il influencé votre vie, donc là je parle de


votre travail par exemple, votre vie sociale aujourd'hui, comment ils ont influencé ça?
E.K.: ... d'une façon quand même positive..., parce que comme je disais, ma mère c'était

la largesse même, c'était..., dans les..., plus graves cas de précarité comme mon père


était en prison, la maison était toujours pleine, il fallait toujours partager, il fallait


vraiment, comment dire?
..., la porte était toujours ouverte pour les plus démunis que nous..., son courage,

son..., sa persévérance, sa..., je me rappelle quand je devais..., avoir..., comme dix, douze,


le temps de confirmation..., c'est ça..., elle n'avait pas les moyens de m'acheter une


nouvelle robe pour la cérémonie et tout..., je me rappelle qu'elle a pris le plus joli


pagne qu'elle avait, donc..., qu'elle a commencé à..., me coudre la robe, une robe élégante


et je la vois avec une natte par terre en train de couper, vous êtes très bien ma
mère..., même aujourd'hui ma fille a une robe qu'elle a cousue, vraiment en main toute

entière!
[rires] ..., donc c'est ça..., sa générosité, sa créativité et c'est sa..., sa façon...,

vraiment..., sociale, innée, que j'ai gardé d'elle...


Mon père c'est son intégrité, c'est sa façon de rester digne malgré tout ce qui
se passe..., donc je crois que ce sont des valeurs quand même ..., qui sont ..., qui m'ont influencée jusqu'aujourd'hui!... [rires]. Sa.G.: Et, parlez-moi de votre partie, de votre voisi...[voisinage] de vos voisins, est-ce que par exemple vous aviez la liberté de jouer avec les voisins, est-ce que vous aviez une vie de quartier dans votre enfance? E.K.: Oui..., c'est ça que je disais quand on était..., quand on a quitté le Kaduha

là où mon père travaillait, on est parti à Nyanza, ça fait comme six, sept ans qu'on


a peut-être vécu là-bas... ; j'ai pas vraiment beaucoup de souvenirs de..., des quartiers


de..., parce que comme je vous dis..., c'était toujours précaire..., d'abord c'était comme
dans des camps..., par commencer évidemment que..., il y avait la vie des quartiers, c'était

vivant, où est-ce qu'on va chercher de l'eau, où est-ce qu'on va chercher ceci, donc il
y avait ..., il y avait quand même beaucoup des enfants là je me rappelle, il y avait

quand même l'école qui continuait et puis..., non il n'y avait pas vraiment comme..., quelque


chose qui nous isolait de nos voisins ou..., c'était une vie communautaire comme..., normale


avec un peu d'insouciance des jeunes justement, on comprenait pas la gravité de..., et puis


nos parents nous protégeaient beaucoup aussi..., pour dire qu'ils n'étalaient pas les problèmes,
ils voulaient protéger les enfants: dire ça va aller, ça va bien, donc..., c'est tout! Sa.G.: En parlant de votre vie scolaire, quels souvenirs vous gardez de vos différentes écoles que vous avez côtoyées pendant votre enfance et de vos enseignants..., rapports

entre élèves et enseignants, quels souvenirs vous gardez?
E.K.: Ce qui m'a beaucoup marqué c'est, comme au Rwanda..., cette période là...,

quand on finissait la sixième année primaire, il fallait faire un examen d'État...


Et nous on se rendait pas compte des quotas...
Et avant de passer cet examen, il fallait avoir absolument un papier de la commune...

d'origine et quand je suis allée chercher chez le bourgmestre, c'est comme ça que ça


s'appelait: "non je ne peux pas te donner ce papier parce que tu n'es pas d'ici!"
..., alors j'ai dit: "comment je vais faire pour faire l'examen?"..., mon père est allé le voir et lui dire justement: "on ne peut pas retourner dans la commune d'origine, maintenant on a la résidence ici et on habite ici". Il a dit non: "vous, vous êtes des déplacés, on ne va pas vous donner de papiers". Déjà les problèmes..., commençait "pourquoi

moi je ne peux pas avoir de papiers"? Sa.G.: Là, vous aviez quel âge à-peu-près?


E.K.: C'est onze ans, c'est après l'école..., c'est la sixième année primaire.


Ce qui fait que j'ai pas pu faire cet examen-là, j'ai redoublé l'année, j'ai changé de ville,
j'ai dû aller vivre chez une tante maternelle justement et puis ils ont pu avoir ces papiers l'année suivante pour que je fasse cet examen.

Tout le monde m'avait dit: "non tu as réussi et tu vas aller peut-être étudier à tel


endroit". Ils faisaient des..., des hypothèses..., mais quelle surprise à..., à la sortie des
examens, je n'étais pas sur la liste!

Et c'était vraiment la catastrophe de la directrice et sa réponse que je garde...,


c'était une religieuse, belge, Soeur Andrada qui..., c'était la première fois que je
voyais un adulte pleurer parce qu'elle disait: "... c'est pas possible que..., non..." ; jusqu'à présent c'est vraiment comme..., moi j'y voyais pas d'ampleur..., mais... pour

elle non, c'était la catastrophe.
Et là ..., c'est maintenant que je réalise plus tard: ah oui c'est vrai, il y avait les quotas, il y avait les... Sa.G.: Et vous avez travaillé fort pour ça? E.K.: Oui! Sa.G.: Oui, premier rapport avec l'injustice? E.K.: Oui, oui.. Sa.G.: D'accord. Et est-ce que vous avez travaillé pendant votre période d'études ou vous avez attendu de terminer les études pour travailler? E.K.: Non, non, je travaillais pendant mes études parce que justement comme j'ai pas

ce fameux examen, je suis allée étudier à Kigali, je vivais chez un cousin, donc
on a trouvé une façon parallèle de..., de me permettre d'aller à l'école et pendant les vacances justement, je travaillais dans l'entreprise là où travaillait mon cousin,

NAHV [rires]..., et puis j'ai mis..., c'était une..., il commercialisait les pièces de


rechange des voitures de Peugeot donc..., oh mon Dieu, j'étais fière parce que je
gagnais de l'argent, je pouvais aider mes parents qui étaient déportés entre temps à Nyamata, donc c'est..., c'était comme waouh..., donc j'ai... [Rires]... Sa.G.: Vous arriviez à combiner facilement travail et études? E.K.: Non, non, pendant les vacances. Sa.G.: Ça c'est vraiment pendant les vacances! E.K.: Oui. Non, je combinais pas. Sa.G.: Ok. Et là quand les études reprenaient...? E.K.: Je retournais en classe..., oui. Sa.G.: Ok... Une fois que vous avez terminé vos études, qu'est-ce que vous avez fait? E.K.: J'ai pas terminé vraiment les études comme tel, parce que..., en '73 justement

j'ai dû quitter le Rwanda... ; moi, je suis de la génération '73 là, ce qu'ils ont
appelé la révolution sociale parce que tous ceux qui travaillaient, tous ceux qui étudiaient,

tous ceux qui émergeaient au fait pour sortir de... là où ils étaient cantonnés, ils


ont remarqué, non les tutsi étudient quand même, ça, ça vas pas là..., donc..., ceux


qui travaillaient, il y a eu des listes qui sont sorties dans leur entreprise: tels, tels


dont les noms suivent, il faut plus qu'ils se présentent.
Dans les écoles c'était pareil. Il y a même les étudiants qui étaient assassinés. Comme je vivais justement à Kigali, j'étais..., les vacances encore une fois de Pâques c'était

au mois d'avril, je n'ai même pas dit au revoir à mes parents parce qu'ils avaient


dit: "non, vous quittez sans regarder en arrière".
Sa.G.: C'est dur ça. E.K.: Oui. Donc moi j'ai quitté en '73. Sa.G.: Et vous quittez en '73, vous allez où? E.K.: A Bujumbura. A Goma d'abord..., et puis Goma c'était comme..., c'était plus facile dans le sens que..., non, on a voulu partir d'abord à Bujumbura parce qu'il y a des amis qui nous aidaient, on était comme une bande de jeunes, c'est les français qui nous aidaient à traverser

et... [en train de réfléchir], on est passé par Butare et puis..., à la frontière du


Burundi, ils venaient d'assassiner quelques personnes qui essayaient de passer, on a fait


demi-tour.
Donc, on est remonté de Butare mais on ne peut plus passer par Kigali parce qu'à ce moment, il y avait encore des barrières, il fallait montrer des laisser-passer... Si vous changez pas de préfecture à une autre sans montrer de pièce d'identité et en sauf conduit. Ce qui fait..., qui fait qu'on a bifurqué vers Gitarama, de Gitarama directement vers

Kibuye, Kibuye vers Gisenyi pour être à la frontière.
On a fait quelques jours à Gisenyi avant de trouver quelqu'un qui va nous... faire

passer la frontière, puis on est allé à Goma.
Goma, il y avait des avions qui..., du Haut-Commissariat qui étaient là pour évacuer les personnes.

On se disait bon..., rester à Goma c'est tout près encore du Rwanda et moi comme je


venais de quitter mes parents qui n'ont jamais quitté justement le Rwanda, c'était très
difficile de ne pas être tenté de retourner... [Rires]. Donc pour la sécurité, ils ont dit: non il faut aller au Burundi, il y a... déjà...

des mesures qui... sont mises en place pour vous accueillir.
Donc on est..., après une semaine, je crois, on s'est enregistré et on est parti au Burundi.. Sa.G.: Quand vous dites on, vous étiez un groupe de combien de personnes?

E.K.: "...", dans mes souvenirs on était comme une dizaine de personnes... mais...


il y a ceux qui ont préféré quand même rester à Goma, quatre ou cinq, on est parti
à Buja (Bujumbura). Sa.G.: Quand vous arrivez dans un nouveau pays seule, sans les parents, comment vous vous débrouillez les premiers mois? E.K.: "...", vive la famille [rires]. Mon oncle vivait à Bujumbura justement, donc..., et puis il y avait surtout beaucoup de... familles qui étaient dans la même situation, des fois, des familles entières sont parties, ce qui fait que..., il y avait une... cousine, il y avait des tantes, il y avait..., qui ont refait leur vie là-bas, donc c'était plus facile parce qu'ils se connaissaient et puis... comme je vous dis, il y avait déjà l'oncle paternel. Je suis allée d'abord chez l'oncle paternel mais après..., bon je me suis déplacée justement dans la famille élargie parce que... si tu connais plus des habitudes, ils te connaissent

mieux les autres, c'est comme tu es une étrangère..., même si tu es dans la famille mais vous n'avez


pas les mêmes... modes de vie, vous n'avez pas... grandi ensemble, il y a des choses


qui étaient plus difficiles, d'autant plus que mon oncle n'a pas eu de fille, donc j'étais
comme la seule fille à la maison et tu sais, être une seule fille dans une famille traditionnelle,

c'est à toi toutes les corvées [rires]..., c'était difficile pour moi [rires].
Sa.G.: Ah! Vous étiez contente de partir! E.K.: J'étais aimée et choyée là comme..., eux aussi c'était comme bizarre d'avoir une

fille à la maison, c'est comme..., c'est bizarre parce que..., c'est drôle parce que...


comme justement..., vraiment les garçons qui ont grandi avec moi..., on mangeait dans


un seul plateau et..., c'était vraiment le repas qu'on a, ils amenaient et mettaient
ça à table..., chez nous c'était pas ça... et moi des fois je les regardais manger, j'oubliais

de manger.
Quand c'était fini, ils se disaient mais qu'est-ce qui s'est passé? Pourquoi t'as rien mangé? J'étais fasciné au fait de voir..., oh mon Dieu c'est... [Rires] Sa.G.: ... [Rires]... C'était un choc culturel! E.K.: Voilà! [rires] Sa.G.: D'accord! Par contre, là quand vous avez quitté pour aller avec les tantes, les personnes qui vous

connaissaient plus, est-ce que vous avez..., vous étiez complètement à l'aise, vous
aviez l'impression d'être à la maison? E.K.: Oui, oui... mais n'empêche que..., l'exil c'est..., c'est là que j'ai..., je

comprenais pas le mot exil..., c'est..., c'est quoi?
Tu sais au Burundi, à ce moment-là..., disons... que c'était une..., c'était une vague nouvelle

de réfugiés de '73 qui est vraiment... scolarisée et qui est... compétitive, qui est..., épanouie


et tout... mais en même temps qui..., qui est stoppée.
Les..., les gens qui retournaient aux études pour faire un examen, ils devaient avoir, je ne sais pas, un pourcentage qui n'était pas comme celui de Burundais.

Pour travailler, il fallait avoir un papier encore spéciale de la main d'œuvre qui précisait


que si tu occupes cette place-là, c'est-à-dire qu'il n'y a aucun Burundais qui est qualifié


pour ce travail.
Sa.G.: Ils donnaient la priorité d'abord...? E.K.: Absolument. Sa.G.: Ensuite... E.K.: On se débrouillait, on pouvait passer à travers, mais au moment où tu ne fournissais

pas ce papier, tu pouvais pas travailler.
Moi je me rappelle que je suis allée travailler un peu..., ça s'appelait METALUSA et quand

je travaillais comme quelques mois au Burundi dans les premiers jours, le chef du personnel
disait où est le papier ? Pourtant, j'avais fait l'examen et tout, j'étais qualifiée

pour le travail que je faisais..., c'était... une usine des métaux ; ... j'étais préposée,


comme on dit, à la comptabilité et tout..., et service à la clientèle pour prendre des


commandes et tout ça, enregistrer ça..., calculer...
A ce moment il y avait pas les ordis [ordinateurs], on devait tout faire à la main, je devais

aller à l'usine pour faire des commandes et signer les bons de commande, surveiller
les livraisons et tout... puis, il m'arrive avec les papiers de la main d'œuvre et je me dis: "c'est quoi ça?" Il me dit: "mais... t'as pas le droit de travailler au fait!" Et je dis: "comment ça? Parce que tu es réfugiée." Donc, on s'enregistrait comme des réfugiés et c'était ça notre statut.. Sa.G.: Il n'y avait pas moyen d'avoir les papiers, éventuellement des papiers..., après

il n'y avait pas de processus de libération...
E.K.: Non, non, non, non,... Au Burundi, tu t'enregistrais et tu étais réfugié au sein de la convention, donc..., c'est tout. Après il y a eu quelques personnes qui étaient là depuis une trentaine d'années et qui

ont appliqué pour la nationalité mais même..., cette nationalité c'était comme deuxième
classe, ce n'était pas vraiment... tous les droits qu'ils avaient de..., à part entière...

entre Burundais.
Mais nous, la vague de '73 oublie ça... Et c'est là que j'ai remarqué que..., bon, il y avait plusieurs choses qui n'allaient pas, je pouvais pas travailler..., l'école oui, je peux retourner à l'école mais à quelles conditions, et puis, mes parents commençaient à me manquer et on m'a dit: mais..., tu

es mal tombée parce qu'au Burundi, les relations ont toujours été tendues entre les réfugiés
du Burundi pour retourner au Rwanda, tu n'auras pas de papier qui va t'amener, qui va te permettre

de retourner chez toi.
Donc..., oublie ça. Alors, j'avais un cousin encore à Bukavu, il est venu en visite à Bujumbura, ah, et puis on a parlé et puis ben, écoute c'est des choses qu'il faut penser..., si tu veux

venir au Congo, là il y a moyen de t'avoir des papiers et tu pourras retourner chez toi,
tu pourras faire ce que tu as envie de faire... Et puis, il y avait plus d'opportunités à ce moment-là au Congo, parce que c'était la zaïrenisation..., tous les expatriés venaient de partir et puis c'était pas du

tout la même mentalité burundaise que congolaise.
Alors... '85 je suis allée à Bukavu et donc "..." Sa.G.: Vous êtes restée quand même quelques années au Burundi? Une bonne dizaine... ? E.K.: Oui, parce qu'on regarde est-ce qu'il y avait moyen de faire ceci, il y avait moyen de faire cela, quand j'ai vu que ça débouchait

pas "..." Sa.G.: Vous avez décidé de bouger?
E.K.: Oui. Sa.G.: Et là, c'est là que vous avez vu vos parents?

E.K.: Quand je suis allée justement c'était l'avantage, en arrivant au Congo, à Bukavu,


c'est là que..., grâce à ce cousin-là où j'habitais, je peux avoir des papiers


zaïrois, que je peux travailler comme n'importe quelle personne... comment dire, normale.


Donc intégrée que..., oh!
Maintenant je suis congolaise mais bon, pour les papiers... [Rires], que je peux avoir un papier de voyage, que je peux retourner voir mes parents...

mais en se cachant aussi, je ne pouvais pas passer d'un coup à Cyangugu parce que là


ils te connaissent.
Je devais passer par Goma, là où je côtoie pas les gens de..., de l'autre côté tous

les jours, qui te connaissent pas vraiment, pour entrer Gisenyi – Kigali, Kigali aller


à Nyamata.
Sa.G.: Et là vous avez fait tout le tour pour éviter... E.K.: Oui. Et là, je devais pas faire beaucoup de jours, ni m'exposer vraiment, parce que tout le monde sait qui est tout le monde. Sa.G.: Donc ils devaient se demander qui est cette personne? E.K.: Où est-ce que tu vis, tu es de qui?...

Donc, en plus les gens qui vivaient à Nyamata en ce moment-là ils étaient vraiment surveillés


comme..., parce c'était..., Nyamata c'était vraiment une terre de déportation pour tous
les tutsi de tout le Rwanda... Sa.G.: [propos inaudible] E.K.: Oui. Sa.G.: "..." E.K.: Et qu'ils avaient amenés beaucoup de gens du Nord, des hutu du Nord, et puis des réfugiés du Burundi du '72, ils avaient

même construit un collège pour ces gens-là, c'est là qu'il a étudié..., feu Ndadaye,


tous les notables de '72, ce sont eux qui ont eu le pouvoir après parce qu'ils étaient


proches du gouvernement rwandais.
Sa.G.: On en apprend avec vous dans ce dossier! E.K.: "..." [rire] Sa.G.: Et..., donc là vous avez plus d'opportunités de travail, c'est quoi votre premier emploi? E.K.: Au Burundi ou au Congo? Sa.G.: Au Congo. E.K.: Au Congo, c'était dans une pharmacie [rires]. J'ai travaillé dans une pharmacie de..., c'est comme qui dit maintenant je comprends, même ici c'est le réseau, quelqu'un qui connait quelqu'un qui sait quelque chose [rires]

et puis par la facilité, justement, de l'entourage de mon cousin et puis..., il y avait..., une
pharmacie et puis, ils avaient besoin de..., de quelqu'un pour travailler à la pharmacie et ça c'était mon premier emploi..

Sa.G.: Ça s'est bien passé?


E.K.: Très bien, c'était bien, comment dire..., la façon de travailler c'est...,
comment dire..., j'étais sérieuse, je tenais à cœur vraiment, justement..., à faire

honneur à ces gens qui me facilitaient l'entrée au..., à l'emploi.


Et puis...
[En train de réfléchir], entretemps j'ai connu le père de mes enfants [rires] et j'ai

travaillé chez un médecin...
Sa.G.: Après la pharmacie?

E.K.: Après la pharmacie.


Donc il y a eu une place qui s'est libérée, c'était plus près de la maison, c'était
plus... valorisant, c'était plus payant parce que j'avais plus..., j'apprenais beaucoup. D'ailleurs après, j'ai fait les études là-bas que j'ai pas pu terminer. J'avais commencé à..., les études de technicienne médicale, c'est ça..., donc... [rires]. Sa.G.: Et là-bas, vous n'avez pas l'impression d'être discriminée, d'être citoyenne de

seconde zone comme au Burundi?
E.K.: Oui quand même mais pas vraiment comme au Burundi.

Là, c'est comme..., avec les papiers qui nous protégeaient, tu sais le Congo, le Zaïre


en ce moment-là, c'est pas..., comment vous dire ça?


Même si on ..., on a le faciès qui montre que tu n'es pas congolaise..., c'était pas


des raisons..., tu sais, il y a des gens toujours qui vont dire: "elle a une tête de tutsi,
elle a une tête de rwandaise, elle a une tête de...", mais on ne s'attarde pas sur ça parce que tu n'es pas en menace pour eux, il y a la place pour tout le monde et si tu vis bien avec eux, c'est..., tu partages ce que tu as avec eux, c'est-à-dire qu'il n'y

a pas de compétition, il n'y a pas..., tu ne lui enlèves rien.


Il se sent..., moi l'impression que j'ai eue, les congolais n'avaient pas ce complexe d'infériorité,


c'était comme..., ok, tu es là, tu es là, tu ne me ressembles pas mais ce n'est pas
un problème. C'est après que c'est venu, quand justement la graine de la haine était plantée, quand les ressources ont commencé à diminuer, quand..., on les a vraiment mis dans la tête

qu'on était des mauvais, qu'on était des..., des ennemis, que..., que ça a commencé mais


au début non, parce que je voyais de profs [professeurs] qui étaient des tutsi, les...,
les gens qui..., les grands commerçants c'était des tutsi, des pakistanais ou... des indous.

C'était plus classe sociale... plutôt.
Et que..., dans ton monde, tu voyais pas vraiment de menaces et, surtout que quand tu te sentais...,

il y a des choses qui n'allaient pas..., malheureusement il faut le dire mais c'est comme ça que c'était,


tu payais pour avoir ce que tu veux...
[Rires]. [Propos inaudible de Sa.G.] ... Oui, des fois ça venait te chercher: pourquoi je dois payer pour un permis de conduire, je sais conduire, pourquoi je dois..., mais c'était leur façon aussi de survivre, donc

c'est..., on peut y penser maintenant avec du recul mais en ce moment-là, ça dérangeait


personne, oui ça me dérangeait pas de dire: ok, il a besoin de ça, si un policier m'arrête


c'est pas parce que je suis tutsi, c'est parce qu'il a besoin de quelque chose pour vivre
et si j'ai ça, il a senti que c'est pas à cause de ma race, c'est pas à cause de mon

ethnie et puis..., je sentais pas le danger de mort, c'est revenu après.
Mais en ce moment-là, c'était pas ça. Sa.G.: Et alors vous m'avez..., vous avez mentionné tout à l'heure que vous avez rencontré

votre compagnon..., à ce moment-là, au Congo...
E.K.: Oui. Sa.G.: Parlez-nous de votre rencontre..., comment ça s'est passé? E.K.: Comment ça s'est passé...? [rires et propos inaudibles].. Sa.G.[Question destinée au conjoint d' E.K.]: Vous avez deux minutes?... [réponse inaudible du conjoint d' E.K.]. Ok, entendu, vous pouvez, vous pouvez survoler et faire ce que vous voulez... Comment vous l'avez rencontré?... [réponse inaudible du conjoint d' E.K.]... E.K.: [Rires] ..., tu permets pas..., parce que..., comme elle a dit, si tu ne veux pas qu'on en parle, on peut éteindre la camera! [en s'adressant à son conjoint] Hein?...

[Silence]. En fait, il était voisin à mon..., il était voisin et collègue de mon cousin,


c'était des collègues, ils étaient professeurs à la même école, donc des voisinages...,


c'est comme ça qu'on s'est connu. Sa.G.: Ah, d'accord!
E.K.: Il était compatriote aussi à mon patron, là où je travaillais, il était syrien aussi! Donc..., c'était comme je vous dis les mêmes environnements, les mêmes...

voisinages et tout. C'est comme ça que je l'ai connu. Je vais pas m'étaler là-dessus
parce que..., il veut pas! [rires]. Sa.G.: D'accord. Pas de problèmes et parlez-moi de vos enfants alors. E.K.: "..." [en train de réfléchir], l'aîné est là [en le désignant des yeux], il est né en... '81 et puis...

Sa.G.: Toujours au Congo? Vous étiez toujours au Congo?
E.K.: Oui à Bukavu..., je vais vous montrer tout à l'heure..., là où il est né et

puis..., j'ai une fille, il a vingt-huit ans le garçon et ma fille a vingt-quatre ans...


Sa.G.: C'est ça! E.K.: Dès qu'on est sorti ?
Sa.G.: Très bien! E.K.: Voilà! Sa.G.: "...", quand vous les élev..., quand vous les éleviez, qu'est-ce qui, à vos yeux, était le plus important pour vous? E.K.: La sécurité et puis..., vraiment..., les donner tout ce qu'on pouvait leur donner..., comme une bonne éducation, comme des bases

de..., d'une bonne éducation..., comment dire?... Tout ce qu'un parent..., un parent


responsable pouvait donner à son enfant "..."! Sa.G.: Et c'est bien que vous avez eu une


fille et un garçon, est-ce que pour vous l'éducation des filles et des garçons, c'est...,
c'est la même chose? E.K.: Il y a des nuances quand même. Donc...,

on n'éduque pas parce que..., je vais t'éduquer comme ça parce que tu es un garçon, je vais


t'éduquer ça ..., ils avaient tous les chances. Mais selon leurs caractères, les enfants
n'ont pas les mêmes besoins, tu mets plus d'emphase là où tu sens que ton enfant a

besoin de..., de plus, c'est-à-dire que..., si, lui était plus fort en mathématiques,


qu'il fallait travailler plus au niveau du français, tu comprends que c'est ça. Si
c'est un enfant qui était plus turbulent quand il était jeune, tu essaies quand même

de mettre des limites. La petite était tellement, comment dire...? Difficile, elle pleurait


tout le temps, c'est-à-dire que là, tu vas dire: ce n'est pas parce qu'elle est une


fille qu'elle pleure beaucoup, tu vas dans le sens de ce qu'est ton enfant. Mais ils


ont fréquenté la même école, ils ont eu toutes les chances, ils ont mangé toujours
la même chose, évidemment, je les ai pas habillés de la même façon [rires]..., mais à part ça..., ils ont eu..., chacun ce que..., ils devaient avoir, mais pas l'éducation

différentielle à cause du genre. Sa.G.: Et en comparant votre attitude par
exemple envers vos enfants, était-elle différente de vos parents envers vous?

E.K.:"... ", je crois que chaque génération a ses... singularités, d'abord ce sont des


enfants... de deux mondes... opposés, moi je suis rwandaise et lui il est syrien, ça


va les apprendre à être des personnes à part entière d'assumer leur identité qui
n'était pas question chez moi. Moi j'étais une rwandaise, je me posais pas de question

mais pour un enfant issu de deux communautés, qu'est-ce qui..., qu'est-ce qu'il faut pour
renforcer justement cet avantage, puisque c'est un avantage. C'est tout à fait différent de ce que moi j'avais reçu comme éducation... N.S.: Dans les valeurs que vous avez transmises

à vos enfants, d'après vous, qu'est-ce qui vient de vos parents?
E.K.: "..." la dignité, la..., la façon justement que chaque fois ils se disent:

mon Dieu, si j'ai posé tel acte, c'est pas personnel, ça vient aussi de..., je suis


le fils de... et de... Donc il faut faire honneur à ses parents, je crois que c'est
vraiment ça que je les ai légués, de se poser toujours la question de dire: c'est pas un acte isolé, si je fais n'importe quoi, c'est parce que justement, je dois faire honneur

à mes parents... [moment de silence]. Ça répond à...?.
Sa.G.: Oui, bienvenue. Très bien! Vous restez à Bukavu combien d'années avant de décider de partir? E.K.: "...", je suis..., on est à Bukavu de '75 jusqu'en '90. Sa.G.: "...", quinze ans! E.K.: Oui! Sa.G.: Et qu'est-ce qui vous a poussé à partir?

E.K.: '90 c'est déjà vraiment le..., les évènements au Congo après la conférence


nationale, là c'est ça que je disais, c'est la haine qui commence, la division, on commençait
à dire: il y a des gens qui ont eu la nationalité d'une façon frauduleuse, donc il y a des

gens qui ne sont pas vraiment des congolais.
C'est là qu'ils commencent vraiment à... pourchasser tous les gens, ils appelaient

comment des gens?
"...", des gens de nationalité douteuse. C'est là qu'on commence à comprendre, c'est vrai quand tu vois les commerces, quand tu

vois les professeurs, quand tu vois ça..., c'est comme il y a une rancœur des gens issus
de..., que ce soit les bashi, que ce soit les barega, que ce soit les hutu de Rutshuru

qui étaient au parlement, qui avaient un mot à dire et qui visaient surtout vraiment


des gens qui étaient aussi proches de Mobutu, il y en avait... les Bisengimana et compagnie...


; excuses-moi de noter des noms peut-être après on va les biffer...


Mais..., c'est vraiment comme les rancœurs qui commencent envers les tutsi, c'est la


haine semée par... le Rwanda qui commençait la guerre et la conférence nationale... du


Congo.
La montée justement du racisme au Burundi, des hutu qui..., c'était comme les Grands

Lacs qui s'embrasaient..., qui commençaient à dire: ces gens sont dangereux.


Il faut vraiment les muter.
Il y a eu des pillages à Bukavu, il y a eu des attaques, l'école, ils étaient à l'école

qui a fermé et puis on s'est dit: non, on est vraiment menacé et puis..., il faut absolument


que les enfants continuent leur scolarité, on avait les amis expatriés qui étaient
là, tout le monde a trouvé une solution d'aller, en attendant, au Burundi.

On est parti à Bujumbura, je me rappelle on habitait même l'hôtel en attendant que...
ça se tasse. Sa.G.: Vous aviez encore de la famille que vous aviez laissée à Bujumbura? E.K.: Là on n'était pas vraiment à la famille, on était à l'hôtel...

Sa.G.: Ok.
E.K.: Et les enfants trouvaient ça tellement bien que... habiter l'hôtel avec le petit déjeuner et puis aller à l'école et rentrer à l'hôtel au bord du plage, pour eux, c'était vraiment des vacances merveilleux [rires]! Mais alors on se posait la question: qu'est-ce qui va se passer, on peut pas se permettre de rester à l'hôtel pendant, je ne sais pas combien de temps, d'ailleurs pour le prix

et la logistique dans le sens que l'école commence à sept heures trente [7h30 a.m.],


le petit déjeuner n'est pas servi encore à l'hôtel c'est un peu tôt, il faut rentrer
à midi, il faut retourner, c'est quand même une distance assez..., il faut acheter l'essence,

il faut payer l'hôtel, donc..., après un moment ça se calmait pas à Bukavu... et


puis..., on s'est dit: bon, ok, là il faut rester au moins un trimestre pour ne pas déstabiliser
les enfants, on est allé habiter chez des amis, en attendant de trouver un petit appartement

et on n'est jamais reparti à Bukavu mais le papa faisait les va-et-vient parce que


lui, il enseignait à Bukavu, les enfants étaient à l'école à..., à Buja [Bujumbura]


et quand ça allait bien, la guerre a commencé au Rwanda.
On ne peut pas passer par Bugarama parce que..., la frontière pour certaines personnes comme

moi, il faut pas t'exposer, il faut passer par les escarpements, c'était vraiment pénible.


C'était une route, qu'ils appelaient la route des allemands, c'est comme un escarpement


la route... incroyable et on voyait le Rwanda en bas, on pouvait pas y passer.
C'est ça..., donc.... Sa.G.: Et c'était en '90!

E.K.: Voilà!
Sa.G.: Et vous restez à Bujumbura combien de temps? E.K.: Jusqu'à '94. Sa.G.: Ok. Chez des gens...? E.K.: Non, non. Après on a trouvé un appartement et puis..., ma famille est venue et, et les histoires

ont commencé vraiment à barder très, très fort au Rwanda surtout à Nyamata puisqu'ils


venaient d'assassiner une amie très, très chère, une italienne avec qui je communiquait


beaucoup ou je correspondais quand ma mère avait besoin de quelque chose, c'est elle
qui allait la voir et il y a eu une attaque très grave à Bugesera justement là où

elle a été tuée, c'est là que que ma mère a été évacuée et elle est venue me rejoindre
à Buja (Bujumbura), ma sœur et mon beau-frère et les enfants sont venus un peu plus tard. Mais là, c'est toute une autre histoire. Sa.G.: Et là, ça faisait combien de temps que vous n'aviez pas vu votre mère quand

elle est venue...?
E.K.: Depuis '90... puisqu'elle venait de temps en temps à Bukavu, moi j'allais la

voir de temps en temps à Nyamata.
Donc..., mais depuis '90 je l'avais pas..., je l'avais pas revue. Sa.G.: Comment ça s'est passé les retrouvailles? E.K.: Très, très émouvant... dans le sens que..., mais d'abord je ne sais pas comment

dire ça, il y a eu toujours une question: pourquoi mes parents eux n'ont pas quitté


comme les autres?
Comme le..., les gens qui sont allés en Ouganda, pourquoi quand il y avait des troubles mon père n'a pas quitté ma mère comme les autres réfugiés qui sont allés au Burundi, pourquoi...

pas l'Ouganda, pourquoi pas comme les autres?
Pourquoi... donc on s'est touj [toujours], malgré le fait qu'il y a eu toujours des problèmes, pourquoi mon père n'a jamais quitté? Et puis, ce qu'il disait c'est que..., justement comme il était à la Cour, lui, il a accompagné

le roi en 1930 je ne sais pas combien, quand il a été banni, parce qu'ils l'ont forcé


à partir en exil.
Mon père l'a accompagné jusqu'à Cyangugu et puis le roi avait dit: "non, vous les

jeunes, vous ne traversez pas avec moi, vous devez retourner au Rwanda, moi je suis obligé


mais pas vous". Et quand on demandait à mon père: "mais tu es retourné mais chaque


fois tu as été en prison, chaque fois tu as été torturé, chaque fois tu as eu des
problèmes, pourquoi tu n'as pas quitté pour aller à ...?" Alors chaque fois c'était

négatif, il a dit: "vous qui êtes jeunes, partez". Parce que pour moi, quand tu pars


en exil c'est pour deux raisons: ou tu sauves tes biens, ou tu sauves ta vie.


Moi, je n'ai plus ni l'un, ni l'autre, je vais pas mourir en exil.


Donc il faut voir que c'était imposé quand même à ma mère et quand elle est venue


justement en '92, on lui disait: "est-ce que maintenant tu es d'accord que c'est le


moment d'oublier un peu le Rwanda, voilà ce qui se passe et puis... sauver ta ..., ton


père n'a jamais voulu quitter, j'ai respecté ça, c'est pas à mon âge maintenant que
je vais commencer... une nouvelle vie. Vous êtes là, vous êtes mes enfants, je vous visiterai quand je peux, vous viendrez

me voir quand vous pouvez mais je veux pas, j'ai..."; elle a sa petite vie, elle a
sa routine, elle a ses habitudes, elle a ses voisins justement et là..., elle veut plus

vivre l'inconnu même si elle a la famille comme je vous dis, c'est une autre vie quand


même.
Là, elle avait ses champs, elle avait ses vaches... [rires], donc c'est..., pour elle, ça n'avait de sens.... Sa.G.: Même s'il y avait l'insécurité? E.K.: Non. Sa.G.: C'était pas... ? E.K.: Non, c'était pas des raisons suffisantes... pour changer de vie. Elle a toujours cru "..." N.S.: Est-ce qu'elle avait vécu ailleurs qu'au Rwanda? E.K.: Oui, parce que je vous dis qu'elle venait au Congo, elle venait souvent, maintenant elle est venue à cause des évènements au Burundi, donc elle est restée de longs séjours

mais elle se sentait jamais chez elle...
Il y a des choses qui lui manquaient, il y a des choses que ..., qui lui paraissaient

bizarres, c'était pas chez elle au fait.
Même si on avait..., puis lui trouver un chez elle, avec dans ses affaires, dans ses

routines et tout ça..., elle aurait pas pu ..., comment dire?
Et puis comme je vous dis, il y avait quand même d'autres enfants, il y avait... des

gens dans la famille, c'était pas seulement nous qui comptions, c'était aussi ses autres


personnes qui faisaient... partie de..., de sa propre famille.


Elle avait adopté beaucoup d'enfants, entre parenthèses, bon pas seulement des enfants


de... famille élargie, il y avait des enfants qui se sentaient bien chez elle, qui disaient:
"moi je vais rester avec grand-mère", on l'appelait tous grand-mère, donc elle accueillait, elle accueillait... [rires]. Sa.G.: Elle se sentait sans doute responsable de tout ce monde ? E.K.: Absolument, absolument! Sa.G.: Petite pause! On va changer la cassette. Donc..., on parlait de..., de Bujumbura et de la visite de votre maman qui est venue vous voir et qui est partie quelque temps après.

Alors comment ça s'est passé entre '92 et '94?


E.K.: Elle est venue, ma sœur aussi, ses enfants, le beau-frère est retourné parce


que..., lui il voulait plus protéger sa famille en disant: "si jamais vraiment il se passe


quelque chose, ce sera plus facile de partir tout seul... sans famille".


En ce moment-là, c'était justement les négociations avec Arusha et puis..., il y avait des hauts,


il y avait des bas, tout le monde avait l'espoir vraiment que..., c'est..., ces accords vont


aboutir à quelque chose, il y avait beaucoup de propagandes, il y avait beaucoup de...,


d'inconnus aussi.
Mais..., comme je disais, pour ma mère c'était pas une vie..., c'était comme en attendant.

Après '92 justement, ils avaient assassinés notre amie Tonia, pour nous, c'était comme


vraiment un contact important qui était coupé, on se disait: "si tu tombes malade, maintenant


il y a pas quelqu'un qui est proche, ma sœur est ici et ses enfants, toi tu es là, qui


va veiller sur toi?"
Et puis..., reste un peu avec nous, mais pour elle c'était vraiment comme...: "vous

exagérez". Il faut tenir en compte aussi que Bujumbura n'était pas vraiment calme


parce que c'était aussi tous les jours des problèmes.


Il y avait des villes-mortes, Ndadaye venait d'être élu comme président, il y avait


beaucoup de troubles, il y a..., il y avait de... pénurie de carburant, les magasins


étaient fermés, il y avait les grèves, il y avait des..., ils appelaient ça en ce
moment les villes-mortes. Donc il suffisait que..., à partir d'ici aujourd'hui, ils décident de faire des barricades,

on mettait des pierres dans la rue.
On habitait, je me rappelle, cinq minutes de l'école... ; même s'il y a cinq minutes,

les enfants n'y vont pas à pied, parce qu'ils ont tous les livres dans les cartables, il
faut absolument les conduire. Puis ils savaient qu'est-ce qu'il va rencontrer, il y avait des balles perdues, il y avait...,

ils saccageaient des maisons, ils lançaient des grenades, puis...


Ce qui était aussi plus dangereux pour nous particulièrement, c'est parce qu'on avait
une plaque du Congo et que, quand ça a été grave pendant ces événements-là, tous les

gouvernements hutu avaient pris comme refuge le Congo, Uvira et aux environs justement


du Congo.
Alors quand on voyait une plaque du Congo, c'était comme non, c'est un ikimwenyi, ça

veut dire un hutu.
En ce moment-là, il y avait les jeunes qu'on appelait "les sans échecs" qui étaient

du côté des tutsi, qui faisaient justement des barricades pour s'opposer aux..., aux


hutu.
Quand ils voyaient la voiture, c'était comme la provocation et quand il y avait un qui

connaissait mes enfants, qui me connaissait et qui me voyait dedans, il disait: "ça
va pas, qu'est-ce que tu fais dans cette voiture?" Moi je pouvais pas changer la plaque parce que mon mari était encore à Bukavu et moi

je vivais comme temporaire au Burundi, je pouvais pas dédouaner la voiture et changer


de plaque... ça ce sont des détails mais quand même administratifs assez importants,


j'ai un visa pas de..., de résidence mais j'ai un visa comme provisoire mais je peux


pas dédouaner l'auto, je peux pas, si je retourne à Bukavu comme on y allait de temps


en temps, ça va me causer de problèmes.
Je devais aller à la frontière changer, prolonger plus ou moins le..., pour la plaque

d'immatriculation et pour ça..., ça causait vraiment des problèmes et ma famille était


insécure, même ici t'es pas en sécurité, au Rwanda ça va mieux, les accords d'Arusha
sont en train d'être mis en place, on est plus tranquille chez nous que..., qu'ici. Et moi comme je vivais, je jonglais avec les enfants et l'école, une fois c'était fermé,

des barricades, on faisait des détours, donc je savais jongler avec ça.
Mais eux, c'était vraiment insécurisant parce qu'ils disaient: "est-ce que tu vas rentrer?", d'autant plus qu'on habitait un quartier français où ces jeunes venaient saccager en disant: ce sont des français qui sont en train de mettre la merde partout et qui attaquaient les maisons tous les jours, ils attaquaient tous les enfants métis aussi parce qu'ils disaient: peut-être que des papas sont des français, donc ils faisaient vraiment la

pression, donc on se demandait: qu'est-ce qui va se passer?
Il faut faire attention et surtout aussi le personnel de la maison, c'est le personnel

mélangé, tu n'engageais pas seulement les hutu, tu n'engageais pas seulement les tutsi
et des fois il y avait les bagarres dans la parcelle parce que les deux il fallait les

séparer.
Donc c'était vraiment des choses incroyables, on entendait des tirs toute la nuit et ce

qui a fait déborder..., la goutte qui a fait déborder..., comment on dit, le vase, c'est


l'assassinat de Ndadaye.
On habitait tout près d'un camp militaire..., ma mère est là, ma sœur entretemps est...,

elle a dit: "non je ne peux pas, je retourne chez nous, je peux pas attendre". Quand
il y a eu les premiers accords, vous vous rappelez un peu peut-être quand les militaires de FPR (Front Patriotique Rwandais) sont rentrés au Rwanda, quand ils ont dit: ok, voilà maintenant vous partagez le pouvoir, ils sont arrivés au CND [Conseil National de Développement] et tout, pour tous les gens qui étaient comme en transit..., c'est la paix chez nous, on

s'en va, on retourne..
Sa.G.: Donc votre sœur est restée combien de temps avec vous? E.K.: A peu près un an... Sa.G.: Ah quand même! E.K.: "..."! Sa.G.: Et après elle est partie? E.K.: En '92 justement après l'assassinat de Tonia et puis... en '93 juste après Noël...

Donc, toute la nuit on entend les blindés qui passent et les mortiers toute la nuit,


ma mère est terrorisée, ma mère est comme vraiment au bord de la crise cardiaque, le


lendemain c'est..., c'est comme ça y est là, c'est fini, comment on va vivre l'assassinat
du président, est-ce qu'on va ramasser les affaires..., qu'est-ce qu'on va faire?

Puis..., on peut pas retourner à Bukavu, c'est ..., il y a une parenthèse parce que


les gens de Cyangugu me connaissaient très bien parce qu'à la frontière de Bukavu et


de Cyangugu, on traversait presque tous les jours avant la guerre, avant '90, c'est là


que se trouve les postes, on va chercher notre courrier, au Congo ça ne fonctionne pas les


postes, c'est là qu'on va faire des appels internationaux parce que le téléphone marche.


Les deux choses ne fonctionnent pas à Bukavu, donc on sait qui tu es et, entre parenthèses,


jusqu'aujourd'hui c'est dans le..., dans les propagandes toutes les filles tutsi qui ont


épousées des expatriés, c'est nous qui causaient des problèmes au niveau des médias


parce qu'on informait, on faisait du lobbying... et surtout, c'est nous qui envoyaient l'argent


au front parce qu'on avait les moyens.


Donc ça..., les gens le savaient très bien, si tu vas à Cyangugu tu t'exposes.


On sait qui tu es, des fois ils ont bousillé la voiture parce qu'ils ont ouvert la frontière,


ils ont lâché..., ici c'est comme la barrière, ils ont un truc qui est amovible, qui fait


comme en béton, le temps que j'engage la voiture il l'a lâché.
Et puis il y avait quelqu'un qui m'a dit: "ne fais pas les histoires, si tu es assurée, continuez". Là, c'est comme un avertissement. Donc il y avait des signes qui disaient: "non, faites attention, il y a des gens,

la liste est faite et puis..., faites attention". Donc tu es menacée particulièrement.


Donc on peut pas retourner à Bukavu..., Bujumbura c'est pas le moindre mal mais ça va pas du


tout, le Rwanda... moi j'ai quitté en '73 même si les militaires du F.P.R.


(Front Patriotique Rwandais) retournent au C.N.D.
[Conseil National de Développement] moi j'ai rien au Rwanda. Je peux pas dire à mon mari: ça va on va aller au Rwanda maintenant avec les enfants

et tout..., c'est pour cela que ..., '92 jusqu'en '94 c'était l'enfer mais la décision a été


prise justement en '94 en disant: maintenant c'est fini il y a le génocide, on va pas


retourner à Bukavu ça va très mal, tous les miliciens sont allés à Bukavu, c'était


vraiment le repli, Bujumbura ça ne va pas, on ne sera jamais du Burundi, on n'aura pas


un visa permanent pour... rester éternellement à Bujumbura, on peut pas aller au Rwanda


avec le génocide, il faut qu'on parte.
C'est là que la décision est venue de..., j'ai une nièce aux États-Unis et un cousin,

puis ils disaient: "écoute..., les gens peuvent demander un statut de réfugié et


puis viens un peu pour voir qu'est-ce qui se passe et puis..., tu peux rester au États-Unis
comme tu peux aller au Canada mais... pour la scolarité des enfants c'était mieux d'aller

dans un pays... là où ils parlent...
Ils parlaient quand même la langue, ils pouvaient apprendre l'anglais tout de suite mais c'est vraiment pas notre système, même pour moi, je dis: je préfère là où je peux donner

ce que je peux donner ce que je peux donner mais..., dans le sens où je suis à l'aise.
C'est pas les enfants qui allaient commencer à me traduire ce qu'ils ont appris à l'école, comme ça se fait des fois. Pourquoi l'Europe aussi parce que... non. C'était un..., comment dire? Franchement, lui [en parlant de son son mari] a étudié en Europe, il a étudié en France

et tout..., mais c'est pas du tout..., on avait des amis québécois, ce qu'on entendait...,


et lui [son mari] avait déjà visité le Québec et tout..., c'est différent.
C'est vraiment différent la mentalité, c'est différent la vie. Moi ce que j'avais aussi à l'image à ce moment là c'est les ghettos [rires]. Oui, donc je me disais: non, j'y voyais les gens qui y vivaient, qui n'étaient pas heureux,

ils n'étaient pas vraiment heureux, c'est pas ça que je veux pour....
Sa.G.: Donc votre choix était plus... E.K.: Oui, plus orienté soit aux États-Unis, soit au Canada. Sa.G.: Donc là, c'est '94, quel mois environ que vous avez décidé de partir? E.K.: En juillet.

Sa.G.: En juillet 94. Et en étant à Bujumbura, comment vous entendiez ce qui se passait là-bas?


Est-ce que vous aviez les nouvelles régulièrement? C'était quoi votre... ?


E.K.: Directes. Oui, les nouvelles directes parce que justement j'avais les amis expatriés
qui vivaient au Rwanda, le téléphone n'a jamais été coupé..., les expatriés voyageaient entre..., tu sais Bujumbura en ce moment-là c'était comme vraiment..., la place privilégiée

pour les vacances, il y a un lac, il y a les restaurants, il y a les cinémas, il y a...


les vols directs tout le temps, surtout les vols directs pour ceux qui partaient en vacances.


Chaque personne connaît chaque personne, donc..., par les réseaux on communiquait.


On savait que... tel a été assassiné tel jour, tel..., on sait pas là où il est,


tel ..., évidemment... tu n'as pas les nouvelles mais tu peux pas..., c'est l'impuissance,


tu peux pas faire quelque chose. Tu peux pas prendre l'auto et aller... les enlever, tu


peux pas..., comment dire? ... lui dire quoi faire. Tu peux demander justement à cet expatrié:


va les prendre avec toi, même les gens qui avaient ce mandat-là n'ont pas pu. Donc c'était


exposer aussi ces personnes, si jamais tu voulais qu'ils interviennent...
Sa.G.: Et quand vous avez entendu justement de l'avion de Habyarimana et tout ça...,

est-ce que vous saviez que ça allait barder comme ça? Ou vous vous disiez, bon, ok c'est


arrivé? E.K.: Là, je vais vous dire précisément
que... [en train de réfléchir] quand l'avion est tombé justement c'était les vacances...

de Pâques et les vacances de Pâques dans le système belge, c'est deux semaines de


vacances, lui [son mari] comme il était à Bukavu, il était venu à Buja [Bujumbura]
pour qu'on aille en vacances à Bukavu et la route était, depuis les accords d'Arusha

justement ouvert, c'était ouvert les frontières. On pouvait, de nouveau, passer par le Rwanda.
Et c'était la première fois depuis deux ans, trois ans, qu'on pouvait passer par le

Bugarama. Oh mon Dieu, la route asphaltée, quelle joie, quel bonheur! Et pour les enfants
aussi c'était comme waouh une semaine de vacances avec papa, l'insouciance chez nous

dans la maison et puis..., nos amis qui sont restés là-bas. Donc c'était vraiment la


vraie maison au fait à Bukavu où il y avait les bonnes qu'ils connaissent depuis... la


petite enfance, ils allaient se faire dorloter par Josée, ils allaient manger la nourriture
de..., comment dire? De..., de quelqu'un qui a travaillé longtemps chez nous. Donc c'était

vraiment comme le bonheur total! On passe par le Bugarama, en même temps justement,


je devais récupérer..., ma mère devait venir à Bukavu. Et en traversant, en voulant


traverser la frontière, il y a un douanier qui nous a demandé de..., un lift. Il venait...


de Cyangugu..., je ne sais pas là d'où..., il avait la malaria et il est allé chercher


les médicaments. Donc on a fait... la moitié du chemin comme ensemble pour le déposer


justement à la frontière, mon mari était devant et moi je vais derrière avec les enfants


et il n'a pas arrêté de me provoquer, depuis le moment où il m'a vu, il a commencé à


dire: "mais ces cancrelats qu'est-ce qu'ils veulent?" On a de belles routes, de bonnes


écoles, ces voyous qu'est-ce qu'ils veulent prouver? C'était la paix chez nous, ils foutent


la merde partout, ils..., je ne sais pas, qu'est-ce qu'ils visent? Et mon mari me regardait


dans les rétroviseurs comme dire: "ne répond pas"; il me faisait de grands
yeux, moi je me taisais évidemment, c'était pas le moment de parler quelque chose. Là, je vous parle du six avril 1994. On arrive à Bukavu le six avril la nuit et puis...,

le soir disons, le lendemain matin comme vers quatre heures, là je me dis, je vais prendre


comme un somnifère parce que la tension qu'on vit tous les jours à Bujumbura, maintenant
que je suis à la maison, je peux me payer le luxe de dormir longtemps et de lâcher

prise. Je ne sais pas le bulletin de France Inter c'est à quelle heure [son mari lui


dit que c'est six heures du matin], il [son mari] commence à me dire: écoute, écoute.
Donc on l'a toujours la radio à côté du lit, même ici on a gardé ce réflexe d'écouter

les informations, ce qui fait que bon il me ditécoute... Je disj'écoute quoi? Moi


je suis loin... Il a dit: c'est grave... Je vous jure que ce qui m'est venu à l'esprit


c'est la Youg...[Yougoslavie] puisque c'est là que ça pétait plus. J'ai dit: c'est


dommage mais... Là, il m'a secoué vraiment et dit: "assis-toi et écoute, Habyarimana


est tombé et celui..., le président du Burundi". Je vous jure que moi ce qui m'a inquiété


le plus, c'était le président du Burundi parce que c'est là qu'on vivait..
Sa.G.: Là, vous avez laissé la maison, toutes les choses et qu'on ne pouvait pas retourner là? E.K.: Oui, oui. Sa.G.: Donc tout de suite vous avez plus pensé, ah mon Dieu...! E.K.: Mon Dieu, ça va être très grave. Qu'est-ce qu'on va faire? On peut pas rester à Bukavu, les écoles vont fermer, le président Burundais est mort... Moi j'y pensais même

pas du tout, parce que je me disais..., pardon les problèmes du Rwanda, je ne pouvais pas


penser une seconde, même pas. Moi je croyais que le pire était passé. Puis là, vraiment


le sommeil est parti, tout à fait. Je commence à me demander: qu'est-ce qu'on va faire?


On habitait tout près de... cathédrale, moi j'ai mis un pagne, j'ai pris un gros tricot


parce que Bukavu il fait frais ; ah..., je suis allée à la messe qui..., qui commence


à six heures trente. Je suis allée à la messe, en arrivant à la messe, je suis sortie,


il y avait deux autres rwandaises... qui célébraient, vraiment. Il y avait une femme d'un professeur


et son collègue [en désignant son mari], il y avait une autre femme que je connaissais,
ses parents étaient au Burundi, on se connaissait très bien, c'est la petite sœur de la femme

de mon cousin, c'était la liesse. Moi, au fond de moi je me disais, mais est-ce que


je suis si égoïste que je suis vraiment... aveugle que..., mais je sentais aucune joie.
Puis il m'ont dit: "mais qu'est-ce qui se passe? Tu n'es pas contente? Il est mort,

Kinani (surnom du président Rwandais) il est parti". Et on l'appelait ikinani, le


président. "Écoutez, moi je..., mes parents sont là, moi je..., je suis pas vraiment
à l'aise, je vis maintenant à Bujumbura, le président du Burundi est mort et tout..."

Puis elles m'ont dit: “mais... tu es vraiment incroyable..." Les mots qui me sont venus


en ce moment-là, c'était de dire: "la joie que vous avez maintenant, vous allez


le payer cher." Elles ont dit: "mais pourquoi, qu'est-ce qui se passe, mais tu
es vraiment... négationniste, vraiment..." J'ai dit: ok. On s'est séparé comme ça...

J'ai essayé d'aller... communiquer avec ... le Rwanda, je pouvais pas, évidemment les frontières


étaient déjà fermées, mais il y avait une société des Allemands qui s'appelle


Pharmakina, ils avaient un téléphone satellite. J'ai dit: qui connait quelqu'un à la Pharmakina?
Il y avait une amie pakistanaise qui disait: "moi je connais des gens on peut leur demander

parce que eux aussi avaient de la famille au Rwanda". Donc on peut ... pour aller


prendre des nouvelles. Mais dans la journée justement en cherchant, en regardant à gauche


à droite, on a vu des maisons, c'est comme si tu habites ici, tu vois l'autre côté


de la colline c'est Cyangugu, les maisons brûlaient déjà et les gens commençaient
à traverser ; et ce qu'ils racontaient déjà ça donnait la chair de poule. Il y a eu des

événements de '60, de '73, tout le temps qu'il y a eu des événements, mais là c'était


vraiment des horreurs. Parce que les choses qu'ils racontaient, tu te disaismais ce


n'est pas possible, des gens ne peuvent pas faire des choses pareilles. Et là tu oubliais


tout à fait qu'un moment à l'autre c'est ta famille aussi qui va être comme ça. Ils


disaient des choses crûment avec une cruauté que tu te disais c'est pas possible! Mais


moi ça rentrait même pas, c'était comme peut-être je serais devenue folle. Je...,


j'arrivais à..., à faire vraiment la distance en disant c'est arrivé à ça mais moi ça


peut pas être comme ça, parce que je me serais écroulée. On avait une maison qu'on


louait avec quelqu'un du Haut-Commissariat pour les Réfugiés justement et les premiers


expatriés ont commencé à passer la frontière, ce sont eux qui ont organisé justement le


retour sur les évacuations de Bujumbura pour qu'ils prennent l'avion. Donc on avait vraiment


des nouvelles des gens qui venaient, qui avaient assisté à ça. Je me rappelle un dimanche,


on est allé justement chez des amis tunisiens, c'est..., ils faisaient toujours des rencontres
là parce qu'ils travaillaient dans les plantations et puis c'était un endroit un peu éloigné

soi-disant la ville, c'était à la campagne, c'était très agréable, c'était des retrouvailles,


des gens qui étaient partis, qui revenaient pour les vacances. C'était les gens, les
enfants aussi qui revenaient pour les vacances, qui étaient en Europe, les femmes qui étaient

parties ou les hommes qui revenaient. Donc c'était vraiment comme un rassemblement et


on n'a pas cessé de parler de ça. Puis les gens disaient


justement: "il faut retourner à Buja [Bujumbura] même si le président est mort, c'est le
seul endroit où plus ou moins on pouvait avoir la sécurité. Alors, on a décidé de retourner vite avant que ça dégénère et là je vous parle c'était comme le mercredi [6?] avril, il fallait retourner à Buja [Bujumbura]. On a fait partie justement de ce convoi, on a trouvé l'ambassade de France, l'ambassade de Belgique, toutes les ambassades étaient à la frontière pour accueillir leurs ressortissants et c'est que goutte à

goutte il y a les gens qui revenaient du Rwanda, qui ont pu échapper, ils ont commencé à


parler, à témoigner. C'est là qu'on disait: "ah tel est venu, tel est venu, il faut


lui demander qu'est-ce qui s'est passé"; mais au fait, les gens qui venaient en ce


moment-là, ils étaient comment dire, ils étaient comme..., comment dire? Ils n'ont


rien vu, ils étaient cachés et puis ils ont été évacués, donc ils n'ont pas assisté.


Ce qui fait qu'ils pouvaient pas témoigner, ils pouvaient pas te dire ce qui s'est passé
des cachettes à la frontière. Peut-être ils voyaient des horreurs et puis eux aussi entendaient des gens qui parlaient mais ils n'avaient pas vécu ça puisqu'ils étaient cachés, ils n'ont vraiment pas vu des choses. Nous, ce qu'on voulait savoir, qu'est-ce qui

s'est passé, qu'est-ce que vous avez vu, qu'est-ce que vous avez vécu, ils te disaient
leur souffrance, je sais pas ils n'ont pas mangé ce soir, ils ont pas lavé et puis

comment ils ont pu partir mais ils pouvaient pas te dire....
Sa.G.: Des détails. E.K.: Les..., là c'était dans les journaux, c'était à la télé mais en connaissant les médias aussi tu te demandais: [en train de gesticuler]..., ils filmaient pas ce que

tu voulais savoir.
Moi je voulais savoir qu'est-ce qui s'est passé à Nyamata, je voulais savoir qu'est-ce qui s'est passé à Kigali, à tel endroit précis où habitait ma sœur mais il y a

personne qui va te dire ça.
Tu allais voir un tel ou tu disais: tel est venu, va le voir, mon beau-frère, lui on

nous avait dit que bon c'est fini, il est mort parce qu'ils avaient pris des gens qui
étaient au CELA, c'est à côté de Saint-Paul, ils les ont mis dans la camionnette, ils ont..., ils sont allés les fusiller au bord de la fossé, il faisait partie de ce convoi-là. Ça on est sûr. Sa.G.: Qui vous a donné cette information? Il y avait des gens qui étaient là...? E.K.: Oui, qui étaient comme..., parce que c'est une Mission, c'était des religieux qui venaient en ce moment-là, qui étaient évacués par leur ..., par les membres de

leur congrégation.
C'est une religieuse qui me l'avait dit, qui partait pour la Suisse. Parce qu'il y avait aussi sa sœur, c'est là que je suis allée la voir. Mais l'histoire je l'ai sue quand le..., vraiment même lui, il n'a pas raconté parce qu'il

a survécu, on l'a su plus tard.
Mais c'est dans les..., c'était des rumeurs, il est dedans. Alors c'est là que je me dis: "dix ans après, on va apprendre, quatorze ans après,

quinze ans on va apprendre encore... les détails de ce qu'on n'a pas su en ce moment-là."
Et c'est tout à fait la vérité, chaque fois que je suis retournée, j'ai appris encore

quelque chose de nouveau.
J'ai appris encore un détail, donc il y a beaucoup de détails encore qu'on ne connait pas. Bref, pour revenir sur ça justement, c'est là que..., on est retourné à Buja [Bujumbura]

mais c'était comme non, il faut faire quelque chose, il faut partir.
Mais les visas, vous savez, j'avais un passeport congolais, lui [son mari] il a un passeport syrien, c'est pas du jour au lendemain que tu as le visa des États-Unis. Donc, il avait un collègue qui était parti pour..., qui vivait à..., à San Francisco,

il enseignait là, il a dit: "c'est pas grave, je vous envoie une prise en charge,
vous venez comme pour les vacances". J'ai une nièce qui vit..., j'avais deux nièces

et un neveu qui vivaient au Minnesota et puis ils ont dit: "on peut vous accueillir,


il n'y a pas de problème". Donc de Buja [Bujumbura] en Europe bien sûr et puis de
l'Europe jusqu'aux États-Unis chez mes neveux ; là, on nous a présenté un monsieur qui pouvait nous aider, qui était dans le Michigan, il nous a dit comment il faut faire pour demander un statut de réfugié et on a vécu dans une coalition, on a appliqué parce que ce

n'est pas comme au Québec ici.
Là, à la frontière de l'Ontario, tu fais la première entrevue, on enregistre tout,

on..., tu passes un questionnaire puis après, tu...., tu retournes faire les empreintes


digitales et c'est là que tu traverses.
Tu reviens et puis on te dit la date que tu vas traverser en fait. Sa.G.: Et donc vous avez fait ça? E.K.: "..."! Sa.G.: Vous êtes venus tous? E.K.: "..."! Sa.G.: Et là c'est fin avril, on est quand? E.K.: Non, juillet, juillet.. Sa.G.: Ah juillet, d'accord. Et vous avez dit que vous avez eu des nouvelles de votre beau-frère? E.K.: "..."! Il sautait, je sautais, je sautais un tout petit peu vraiment parce que je pense que ma mémoire est sélective, jusqu'à présent ça me fait... quelque chose

de dire justement les gens qui revenaient comme je vous disais, qui vous racontent des
choses, ils vous disent pas ce que vous voulez entendre, on compatit de ce que eux ils ont

vécu, on se dit: "mais mon Dieu, c'est terrible" mais en même temps, on ne sait


pas.
Et quand les premières personnes ont commencé à..., à partir en juillet au Rwanda, j'ai su qu'il y avait deux amis qui partaient et j'ai dit: "il faut absolument que j'aille,

il faut que je..., je mette..., les images dans ma tête de ce qui se passe, qu'est-ce


qui s'est passé?"
Là, j'ai su justement par la religieuse que mon beau-frère est mort, j'ai su que ma sœur

a survécu, elle était à Saint Paul mais dans quelles conditions, comment, je sais
pas. Puis..., elle est quelque part puis on me dit: "écoute, c'est sur place que quelqu'un sait quelque chose, tu vas savoir qu'est-ce qui s'est passé". Et c'était le quatre juillet, je pense, que je suis partie le quatre, oui le quatre juillet

et les enfants viennent d'être en vacances, lui [son mari] il est à Bukavu mais je sais


qu'il va venir, j'ai une copine qui est venue de Bukavu voir sa fille, j'ai dit: de toute


façon, là c'est pas que j'abandonne pas mes enfants mais il faut que je sache.
Donc c'est ça j'ai dit: non, il faut absolument que j'aille voir qu'est-ce qui se passe et

puis évidemment, la première chose c'est d'aller à Nyamata, aller à Nyamata c'est


ça tu..., tu vois, après '94 on a su qui ressemble à celui-là [en train de montrer
la photo qui est dans l'album photo]. Sa.G.:[en parlant au cameraman] Est-ce que tu peux rester sur les photos? E.K.: A la frontière Sa.G.: Là c'est au-dessus [en regardant dans l'album photo]? E.K.: Non tu les vois à la frontière, lui c'est ..., tu te dis: oh, les choses ont

changé.
Vous voyez [en montrant les photos], ok tu sens pas l'horreur qui s'est passé mais tu

vois quand même, donc moi ça me pince le cœur de voir quelqu'un comme ça a la frontière,


tu dis: oh mon Dieu, c'est lui maintenant qui a le contrôle, qui a le pouvoir.
Mais là, le sentiment est mitigé..., tu dis: c'est vrai qu'il y a des gens qui doivent

célébrer, il y a..., pour lui [en montrant une photo d'un militaire] c'est une victoire,
pour lui c'est..., c'est quelque chose. Mais je, je m'identifie pas tout de suite à cette victoire, pas tout de suite, non..

Sa.G.: Pour le moment pour vous, le fait de le voir, est-ce que vous avez eu l'assurance, une sécurité? E.K.: Oui, oui de dire: de toute façon il va pas me demander des papiers d'identité,

il va me regarder de pied à la tête, quand il va me voir, il va pas se poser des questions


de dire: je la laisse entrer ou je la refoule, donc pour moi je dis: ah!
ils sont arrivés... mais comme je te dis c'est mitigé. Sa.G.: "..."! E.K.: [En continuant de montrer les photos de l'album] Donc là, c'est la voiture que..., qu'on a pris, là, ce sont des gens qui attendent

justement pour traverser. "...", je sais pas, attends je vais trouver [en train de


feuilleter dans l'album photo], justement tu vois une frontière comme ça, tu te dis:


mais [rires] qu'est-ce qui se passé?
Donc c'est quand même..., tu te dis: lui [photo d'un militaire dans l'album] le monsieur-là,

il est capable de faire respecter quand même la loi, il a une autorité, là tu peux l'enjamber


et partir [photo d'une barre d'arbre servant de frontière] mais il a quand même le pouvoir
de dire: non, là c'est quoi le sens...? Sa.G.: Et là c'est dans quelle région? E.K.: Là, c'est dans le Bugesera, ou bien je pense, ou Sake parce qu'entre le Burundi

et le Rwanda, on pouvait pas passer parce que les ponts étaient dynamités, on pouvait


pas, il y avait pas de pont, il fallait passer par le Sake, je me rappelle même pas moi-même.


Et puis justement, on arrive dans la région de Bugesera, on fait tout un détour.


La première chose c'est d'aller voir la maison de ma mère, d'aller chez nous quoi, pour


dire: mon Dieu et c'est ça [en montrant des photos de l'album] que je confronte, que


je regarde, tout est détruit, les tôles sont parties, les..., c'est la broussaille,


puis on dit que peut-être les..., les gens étaient..., ça c'est l'église [photo dans


l'album]..., il y a une photo en particulier que... [en train de la chercher], voilà,


là justement je voulais pas qu'on me prenne en photo, qu'on voit la tête [en montrant
sa photo dans l'album], j'ai dit ça, ça suffit, ça va me rappeler que j'étais là mais je fais pas de pause, donc coupez-moi la tête parce que... j'ai pas de tête en

ce moment-là vraiment [rires].
J'ai des jambes pour marcher, j'ai les autres choses qui bougent mais... non.

Sa.G.: Et là vous êtes avec qui dans cet endroit [en désignant une photo dans l'album]?
E.K.: Je suis avec les deux amis mais on voit pas parce que j'avais vraiment perdu l'appareil, là c'est ça qu'on a pu sauver [en montrant une photo dans l'album], parce que je l'ai laissé là, c'est comme, peut-être j'avais peur de confronter ça mais plus tard

je vais vous montrer les photos parce que mon mari est retourné.


Ça je tenais absolument que..., qu'on voit ça [en montrant une photo dans l'album],
dans le coin, c'est là que je me suis dit..., je pense vraiment en français parce que moi

je crois que c'était des mauvais herbes parce que, en Kinyarwanda comment on appelle ces


arbres, c'est... ça [en montrant une photo dans l'album], c'est gereveliya (grévillier),


je sais pas l'appeler en Kinyarwanda, ça fait des feuilles très minces, ce sont de
très jolis arbres, c'est ça qui faisait l'entrée chez nous [en montrant une photo dans l'album] et puis, là je croyais qu'il y avait la même chose, là c'est l'église de Nyamata [elle montre une photo dans l'album], moi je croyais que c'était les feuilles mortes mais en regardant bien, il y avait des choses noires [en pointant sur la photo de l'album],

moi je voulais pas regarder en haut, je vais vous dire pourquoi, je voulais pas regarder
toutes ces traces de sang, toutes ces histoires qui étaient encore à l'église,...., la

derrière [photo dans l'album] il y avait une montagne de corps, ils les avaient pas
encore... enlevés ; mais ça, j'ai trouvé que c'était pas tous des ... des feuilles

mortes, c'était des cuirs chevelus avec des cheveux là-dessus.
Mais on n'a pas mis le plan dessus parce que j'ai dit: je fais pas de reportage, je fais pas les trucs mais rien que voir ça, moi je me rappelle c'était quoi. J'ai dit: mon Dieu! Là, je n'étais même pas choquée mais j'ai dit: ah oui, c'est pour ça qu'ils appellent ça le cuir chevelu parce que c'était vraiment comme le cuir, parce que c'était vraiment

comme tanné, puis les cheveux dessus, j'ai dit: "oh mon Dieu!
Ok, c'est le cuir chevelu." Et ça m'a pris vraiment du temps pour reconnaitre que c'était ça chez nous [en montrant les

photos dans l'album], on se trompe, on se gare, on va ailleurs, on revient, finalement
c'est ça [en pointant une photo dans l'album]. Là, c'est mon mari qui est retourné justement voir mon cousin paternel et ma tante et regardez

comment, je vous jure que ma mère avait tout fait pour faire repousser ces plantes, ça


n'avait jamais poussé..
Sa.G.: Et puis comment ça se fait? E.K.: Et là, c'était comme un peu poussé [en montrant une photo dans l'album].

Là, c'était justement à l'intérieur de l'église, là c'est sur la tombe de mon père


justement parce que c'était à côté de l'église et c'est là que tu te dis: la


nature est vraiment forte, incroyable, c'est..., c'est comme il n'a pas de pudeur.


Et puis..., c'est ça... justement la tombe de mon père, lui il est décédé, il s'appelle


comme ton papa!
Sa.G.: Gasana? Oh! E.K.: Et là, c'est la tombe de Tonia [En train de montrer les photos à Sa.G.] justement l'amie Italienne et c'est ça.

A l'intérieur de l'église [en montrant les photos de l'album] là, je suis retournée,


je vais vous dire, c'est ça l'intérieur de l'église mais là..., ils avaient quand
même pu construire les deux..., c'était comme des tombes.

Là, on a retapé un peu la maison pour qu'elle soit pas tout à fait démolie, oui un tout
petit peu pour justement la rendre encore un peu... Sa.G.: [En train de regarder les photos de l'album] Et vous avez mis une tombe à l'entrée

de la maison?
E.K.: Non, non, ça c'est la tombe de mon père encore. Ça, c'est la cérémonie qu'on a fait pour accompagner quelques années après maman,

ça c'est ma sœur, je vais y arriver tout de suite, c'est à l'intérieur de l'église...


Sa.G.: ... ah, donc c'est l'un des lieux que les gens peuvent aller visiter et voir
tout comment ils ont fait comme à Montréal? E.K.: Oui, oui, c'est plus..., comment dire, c'est... c'est pas que c'est moins choquant mais c'est..., vraiment c'est..., c'est moins pénible que..., que ce que j'ai vu en '94

parce là, c'était comme..., voir des os, voir des trucs dans des sacs poubelles, là
ça m'avait posé tout un choc. Puis je me rappelle justement que... dans les premières photos quand j'ai vu que derrière,

les corps sont un peu... superposés justement avec un tout petit peu de tas, c'est tout


ce qu'ils ont pu faire, en faisant ça, je pouvais peut-être retrouver [le compte ?] à


mon père.
J'ai fait..., je vais peut-être la reconnaitre mais il y avait des milliers et des milliers.

J'ai dit: ok, je me sentais capable de le faire mais en même temps j'ai dit: mais...,


si je reconnais d'autres personnes, qu'est-ce que je vais faire?


Est-ce qu'elle aimerait vraiment, parce qu'elle disait justement aimer les voisins, mes enfants,
elle aimerait qu'elle soit traitée d'une façon très spéciale que les autres?

Là, j'ai dit: "non c'est..., il faut respecter sa dernière volonté, elle voulait aider
les autres et puis... ça ne m'appartient plus..." Donc, on a continué après ça

et on est arrivé vers..., parce que là, il faut voir qu'on traversait ..., les points


de check comme ils disent les point check..., il y avait quand même les officiers, il y
avait les militaires du FPR et puis on disait les gens qui étaient au centre, qui ont survécu

où est-ce qu'ils sont.
C'était bien organisé, ils disaient les gens de Kigali centre ils sont tous à Kabuga et les gens de tel endroit, ils sont à tel endroit. Ce qui fait qu'on est allé à Kabuga et puis ils disaient..., ma petite sœur s'appelle Caritas, il a été évacué ici et puis..., est-ce que vous la connaitriez, c'est la femme

de qui, tu sais là-bas c'est la fille de qui, c'est la femme de qui, de fil en aiguille


et puis on explique, bon là, c'est elle, c'est elle et ah oui, allez voir à tel endroit,


il y a pas de numéro et puis finalement je suis arrivée à la trouver.


Elle était là oui avec..., son mari était en Ouganda parce qu'il a eu des balles quand
même dans le genou, il est allé se faire opérer. Il était évacué sur l'Ouganda, c'est..., il était avec sa belle-sœur, il était avec d'autres personnes dans la maison il y avait comme une vingtaine de personnes qui se partageaient justement l'espace là où ils les avaient mis. Et ma sœur comme c'est une battante, c'est elle qui faisait à manger pour tout le monde, qui organisait tout le monde, qui était enceinte de cinq mois mais c'est elle qui organisait

vraiment tout le monde, c'est..., trouver cette énergie et..., moi je me dis: mais...


moi je suis qui pour me crouler par terre?
Donc, c'est dans..., justement dans la survie de ce moment-là de dire: j'ai survécu que

j'ai trouvé que... elles étaient vraiment braves d'aller..., la vie continue donc...,


il faut qu'on mange, qu'on...
On a survécu c'est déjà... comme un miracle alors, on n'a pas le droit de se replier,

puis... c'était pas aussi le moment de vivre le trauma parce que pour eux c'était pas


compréhensible, au contraire c'est elle qui avait beaucoup plus d'empathie envers moi
parce qu'ils disaient: tu viens de Nyamata, c'est vrai ma mère est décédée, donc tu l'as pas vu c'est..., donc c'était comme pauvre toi, tu as vraiment confronté ça,

tu as, tu as vécu ça, donc c'était comme...
Elle, c'est pas grave, elle, ça va très bien, c'est moi que ça va pas.. Sa.G.: Alors que c'est la petite sœur! E.K.: Oui. Et puis elle voulait me protéger, jusqu'aujourd'hui elle me dit: "c'est vous qui étiez pas là qui avez plus de souffrance que nous, on a cette chance, ce bonheur d'avoir survécu.

Au contraire il y a des choses que vous, vous avez vécu que nous, nous n'avons pas vécu.


Nous c'était la peur justement de se dire peut-être c'est ce soir, peut-être c'est
demain mais vous, vous vous imaginiez, vous aviez autant de peines que nous de savoir

que nous allons mourir et que vous ne pouvez pas nous sauver.
Et jusqu'à présent, c'est vous qui avez tout vu, comme je te disais tout à l'heure, nous il y a des choses que nous n'avons jamais vu, que nous ne verrons jamais, c'est nous la joie de dire que la vie continue mais nous on est là et puis..."

Sa.G.: C'est beau je trouve, comment elle a dit ça!
E.K.: Oui. Sa.G.: Est-ce que vous avez pensé que quelqu'un qui était là... [propos inaudible] E.K.: Ils ont souffert de soif, ils ont souffert de misère, de ne pas avoir de l'eau, de trucs

comme dans leur chair mais leur mental n'a..., vraiment pas pour la plupart des personnes,


été atteint parce que ils avaient cette énergie justement d'assurer le quotidien,
de... Sa.G.: De survivre... E.K.: Non, de se battre. Parce que j'en ai parlé un jour avec une amie, est-ce que c'est la survie, est-ce que c'est la force spéciale, c'est une grâce que vous avez plus que les autres de..., d'être comme ça, elle a dit: non, à un moment donné tu te dis: "tu survis parce que tu as peur mais quand tu décides de ne pas vivre à part entière, ça pas..., tu peux appeler ça une vie? Or, il faut qu'on vive..." Il dit: n'appelles jamais ça la survie, c'est elle qui nous donne le courage de comprendre

plus ou moins comment, d'avoir le sens de ce qui se passe.
Parce que je ne m'approprierais jamais ce qu'elle a vécu mais pour elle c'est comme

non, c'est toi qui a été plus affectée mentalement, moi j'ai eu faim, j'ai eu soif,


mais... là je suis là, la vie continue.
Il y a d'autres joies mais quand je l'ai vue, justement je ne sais pas comment expliquer

ça mais, il y a peu de gens qui étaient plus atteints que les autres et qu'on pouvait


pas se replier sur sa propre douleur.
Il y avait sa belle-sœur qui était couchée avec un bébé de... même pas de trois semaines.

Elle avait eu une balle dans le dos parce que ils l'ont laissée comme morte, enceinte


de neuf mois, mais elle a mis au monde, elle a eu son bébé, elle a pu être sauvée parmi


les cadavres.
Toute sa famille au-dessus d'elle. Alors Jeanne est couchée là avec Grâce de trois semaines ; moi, j'attrape une grippe

carabinée, mon cœur, mon corps dit non, tu vas pas, tu vas pas rester là, tu dois


te coucher et dormir, c'est ça mon corps réagit et je me couche à côté justement


de Jeanne ; j'oublie ma sœur [rires] pour qui j'ai fait ce voyage parce que elle c'est


comme j'ai pas..., j'ai pas besoin de ça, que tu pleures sur moi, j'ai pas besoin que...


Pourtant dans mon idée j'allais... peut-être des jours que j'allais passer avec elle c'est
moi qui va faire à manger, c'est moi qui va prendre soin de tout le monde. D'abord c'est pas possible parce que il y a une vingtaine de personnes. Une petite fille, si tu amènes un costume parce qu'il n'avait rien, on disait: qu'est-ce

qu'on vous apporte?
Cette question n'a pas de sens, on n'a rien, amène tout, mais tout quoi?

En principe, on se disait quand on va voir la famille, on prend des paniers de..., des


paniers de pomme de terre, on prend un sac du riz, on prend je sais pas combien de kilos
de pomme de terre, on prend le sucre..., ça on sait, c'est vraiment le rituel.

Mais après le génocide, jusqu'à me rappeler on dit mais..., même un biberon d'un bébé


on n'en a pas, même une bougie pour éclairer on n'en a pas.


Toi à Bujumbura, tu te dis: quoi?
On a acheté des..., des petites culottes, on a acheté des..., des Kotex (marque de

serviettes hygiéniques) pour les filles, donc il y a..., il y avait rien d'une boite
pour... les médicaments contre..., mais rien..., rien. Donc on fait des sacs comme on n'a jamais travaillé pour les cat..., les catastrophes,

on sait le kit de première nécessité c'est quoi, on n'est pas à la Croix-Rouge, on n'est


pas...
Tu arrives, tu as un petit costume de..., une culotte et une chemise, on va donner la

culotte à la..., à la petite fille pour que tu l'habilles une partie en bas, on a


donné la chemise parce qu'elle dépasse un peu pour la petite fille.


Donc, une fille va dire: "Est-ce que tu peux me prêter tes babouches ? Je vais aller
voir qu'est-ce qui se passe à la rue. Donc..., mais démuni d'une façon que..., tu te demandes: oh mon Dieu.

Et pour eux c'est pas grave.
C'est la joie d'être en vie. On était en auto, je me rappelle, une fille a dit: "j'ai besoin d'aller à Nyamirambo,

là ils étaient à Kabuga, puis... elle dit: il parait qu'il y a un membre de ma famille
qui est..., il y a pas de transport, il y a rien, est-ce que vous pouvez s'il vous plait

m'accompagner?"
On l'accompagne, on passe, tu vois l'église Sainte Famille, elle ferme les yeux elle commence

à hurler dans l'auto, elle dit: "on n'a jamais pensé qu'on va passer encore ici et


regarde maintenant, on traverse". Donc, ils n'ont jamais pensé qu'ils pouvaient encore
une fois avoir à manger, ils n'ont jamais pensé qu'ils vont..., ils n'ont jamais..., qu'ils vont encore avoir du sucre pour mettre dans le thé, donc c'est comme une renaissance.

Et cette renaissance c'est comme un miracle.
C'est comme ils n'en revenaient pas tout simplement d'être en vie.

Donc je trouve ma sœur comme ça et puis... je vois qu'elle se bat, je vois que ses enfants


sont là, elle a survécu, je vois l'entraide incroyable de toutes ces personnes.
Donc tout ce qu'ils ont, ils partagent. Je vois que bon ils sont plus forts que moi [rires] et ok, tu m'as vu, je t'ai vu c'est

bon et on est retourne à Buja (Bujumbura) et c'est juste après que je me suis dit:


donc... non, on reste pas ici..
Sa.G.: Et justement elle, comme elle était là votre sœur, elle a pu vous répondre

à certaines questions que vous aviez, est-ce qu'on a réussi un peu à parler ou c'était...?


E.K.: Pas en ce moment-là.
Je suis retournée en 2001 et là..., c'est comme je vous disais plus tôt, on apprend

tous les jours, justement on essaye... pas seulement de savoir mais de comprendre, c'est


comme une quête de sens de ce qui ne vas pas.
On peut parler parce que je vois ok, pour elle, ils ont construit une maison, ses enfants

sont à l'école et puis, il y a des hauts, il y a des bas, il y a des jours plus difficiles


que les autres, mais je ne dis pas qu'il y a avant '94 et après '94, pour moi, je n'ai


pas répondu encore à cette question et je peux pas répondre pour elle.
Mais comme je vous dis, chaque fois qu'on abordait toute façon, même ici, même là-bas,

on peut pas avoir une conversation sans que '94 revienne, tous les jours.


Sinon c'est en détail, sinon c'est..., qu'est-ce qui s'est passé, sinon c'est une question


qu'on avait oublié de poser...
Chaque fois ça revient, chaque jour ça revient.

Donc c'est comme... je sais pas.
Il y a eu un colloque justement une fois à Concordia..., c'est pas... je sais pas, ils

parlaient de victimes et ils parlaient de..., ils parlaient de rescapés: qui s'appelle


rescapé, qui ne l'est pas?
Oh mon Dieu que ça m'a dérangé, oh mon Dieu! Et c'était des amis justement qui faisaient comme des colloques, que ce soit Jean Pierre,

que ce soit Béatrice.
Pour moi, je suis rentrée très dedans parce que, ok je comprends, ce sont des gens qui

font la littérature, ce sont des gens qui veulent rendre compréhensible certaines choses


mais, moi et ma sœur, on n'a pas vraiment vécu le génocide de la même façon.
Est-ce que c'était vraiment les rescapés qui ont le droit de s'appeler comme ça, même

si, parce que il y a pas d'échelle de souffrance, il faut laisser les gens se nommer.


Et moi j'ai..., quand je lui pose justement la question comment ça va, qu'est-ce qui


se passe, là on va y revenir, ou bien c'est parce qu'elle n'ose pas vraiment faire face


à ce qui lui est arrivée mais pour elle, c'est comme elle qui me prend plus en empathie


parce qu'elle n'est pas capable peut-être de porter tout ça, c'est comme si... je porte


la souffrance d'une autre personne, moi ça m'évite de revenir sur moi.


Je sais pas, j'ai pas fait la psychologie mais... peut-être c'est ça.
C'est un cheminement que l'on a pas vraiment la réponse aujourd'hui. Même si après on peut lui dire voilà ce qui va faciliter..., on a les bons avocats

au niveau du statut de réfugié et on connait comment on cherche le premier appartement,


on est là on peut, comment dire, faire les premiers pas avec toi et puis te montrer comment


il faut faire, te présenter aux amis justement pour te faciliter l'adaptation.


Mais .... ici chaque trajectoire est personnelle!


Je peux pas lui dire il y a 14 ans j'ai fait ça, ce n'est plus la même réalité..


Sa.G.: Alors, on a terminé la deuxième cassette avec... les retrouvailles avec votre

sœur, le temps que vous avez passé là-bas et après ça vous avez décidé de partir.


Vous m'avez dit que vous n'avez pas eu le temps de parler avec votre sœur de ce qui
s'était passé... plus de détails, c'est ... en 2001 que vous avez parlé de ça.

Parlez-moi de votre voyage de 2001, en quoi il était différent de celui de '94?


E.K.:"..." c'est moins catastrophique, j'ai..., quand même fait un peu de recul


parce que la vie ici justement c'est pas comme, c'était pas les mêmes émotions, ça c'était


comme vraiment les vraies retrouvailles, c'était aussi un retour où je dis: j'ai un passeport


canadien, ma famille est en sécurité et... même si j'allais à Bukavu pour d'autres


problèmes... propriété, mais là vraiment c'est comme si je retournais à la maison.
Tu sais qu'ils sont à l'aéroport, ils t'accueillent, tu vas dormir à la maison, tu..., c'est pas

la même ambiance.
C'est pas... et puis..., comme je vois de mémoire, ils avaient entre '94 et 2001 de

continuer leur vie, donc tu retournes, c'est la joie des retrouvailles, ce n'est pas la
même peine, ce n'est pas les mêmes..., c'est pas les mêmes sentiments.

Sa.G.: Et la distance!
E.K.: Oui. Sa.G.: Et comment allait votre sœur? E.K.: Très, très émue de dire que, c'est pas facile même si ce n'était pas '94, c'est

dire... depuis 2001, je l'ai pas vu, ça fait six, sept ans, c'est comme quand même long,


on n'a jamais passé autant de temps sans nous voir, mais très proche, on s'appelle


tous les jours mais c'est pas la même chose que se voir.
Les enfants ont grandi..., beaucoup de choses se sont passées et il y a eu des décès,

il y a eu de..., donc il y a beaucoup de nouvelles à partager quand même.
Et puis justement cette distance qui est..., tu la vois pas quand tu veux, tu la vois pas,

tu peux..., moi si je peux voyager comme je veux est-ce que je peux me le permettre, ça


coûte cher le billet, elle, elle ne peut pas avoir le visa même si elle a l'argent,
donc c'est tout ça, c'est la réalité aussi, donc... on essaye de maximiser le..., la joie

des retrouvailles que de s'attarder sur... ce qui ne va pas.


C'est la justement qu'on dit, écoute il faut qu'on fasse..., on n'a pas eu le temps en


'94 de..., de faire un rituel de deuil et c'est très important.


Il faut qu'on appelle les gens de la famille qui ont survécu, il faut qu'on se réunisse


pour être ensemble, pour célébrer la vie et puis accompagner ceux qui sont partis.


Faire un texte de chaque personne disparue, parce que... mes parents habitaient à côté


de ses beaux-parents, donc c'était toujours, comme la belle-sœur c'est elle d'ailleurs


qui vient de téléphoner, c'était vraiment comme la même famille de très, très proche.


Sa.G.: Et est-ce qu'en 2001 par exemple, elle, elle parlait un peu plus, est-ce que
cette distance qu'elle a eu par rapport à '94, est-ce qu'elle était plus à l'aise de parler de ce qui s'était passé? E.K.: Parce que ça c'était dans les villages justement où vivait ma mère à Nyamata tandis

qu'elle, elle a vécu autre chose à Kigali.
Ce qui fait que... justement ce qui nous réunissait, c'est..., c'était qu'il fallait célébrer

là où habitait ma mère.
Ce qui me faisait beaucoup..., c'est mitigé. Ce qui me faisait beaucoup de peines, c'est que normalement quand je retournais au Rwanda,

je passais bien sûr à Kigali parce que c'est la plus grande ville, c'est là où se trouve


l'aéroport mais pour moi c'était le transit même s'il y avait les amis, même si...,


le but ultime c'était d'aller chez ma maman.
Et puis arrivée à Kigali, tu dis: je n'irai plus là-bas. Comme je disais, tu achètes pas du riz, du sucre pour..., donc c'était comme... t'es

coupée quand même.
Mais retourner justement, aller faire ce rituel c'est comme un retour à la maison, c'est

pas comme c'est fini, qu'est-ce qui va m'amener là-bas?
Moi j'ai trouvé ça courageux quand même parce qu'il y a des gens qui ne sont pas capables...

de retourner, qui savent que c'est fini, c'est fini, ils ont mis un point final.
Mes parents ne sont plus là, qu'est-ce que je vais faire là-bas?

Mais pour nous, c'était comme si on était retourné à la maison, c'était comme un


rituel, peut-être parce que la tombe de mon père est encore là, parce que... on s'est
dit peut-être ma mère est là ou bien elle n'est pas là, donc c'est pas... mais il y

a des choses qu'on a la certitude, il y a des autres qui fait que moi je me sens toujours


attirée d'aller là-bas.
C'est pas la maison, il y a plus personne à la maison mais elle a été un tout petit

peu retapée parce qu'il y avait une veuve qui ne savait pas où aller, qui ne pouvait
pas aller habiter à l'intérieur...??, parce que nous on est vraiment comme au centre.

Mais c'était pas sécurisé en ce moment-là d'aller habiter à l'intérieur, vraiment
comme dans les villages éloignés, ils préféraient rester au centre là-bas, comme la maison

était retapée... pourquoi pas?
Et nous, on a trouvé que c'était l'idéal, c'est comme l'esprit de ma mère est encore

là, elle qui aide toujours tout le monde, elle aurait été d'accord [rires] qu'elle
soit la!. Sa.G.: On a parlé tout à l'heure de votre père, mais on n'a pas parlé un peu des conditions

qui ont conduit à sa mort et puis c'était en '94?
E.K.: Oui, c'était en '94, bon... par pudeur on dit toujours il est mort de vieillesse...,

en sachant que..., qu'est-ce qu'il a justement subi, il a fait la prison, il a souvent été


torturé, on l'a plusieurs fois déraciné, de l'enlever de tel endroit en le mettant
à tel endroit, il n'a jamais voulu justement partir. Là, on a quand même un tout peu

de..., c'est pas pour faire la victimisation mais on sait que si ça avait été autrement,


s'il avait eu une vie... sans souffrance... peut-être il aurait vécu plus que ça...


parce qu'il était solide, il était vraiment bien portant, c'est quelqu'un qui était mentalement


très solide, qui a gardé sa tête, comme on dit ici très longtemps, qui marchait beaucoup,


qui avait une hygiène de vie très... stricte, c'est-à-dire il mangeait à 11 heures, il


marchait beaucoup, il pouvait faire Nyamata-Kigali à pied ; pas aller-retour mais il passait


par les villages évidemment, il prenait pas toute la route, il connaissait les raccourcis,


donc... il était vraiment... Il se levait très, très tôt, il faisait la sieste et


puis... vraiment... Il buvait pas d'alcool, il..., je ne l'ai jamais vu comme... souvent


les hommes de sa génération allaient veiller... dans les bars mais non. Sa boisson préférée


c'était le thé... mais il fallait une carafe entière [rires]. Et puis... c'est ça...,


et puis ... on avait un voisin qui était justement assistant médical et chaque fois


qu'il tombait malade, c'est lui qui le soignait, c'était comme son médecin, on allait le
voir et à un moment donné il a dit on essayait de l'amener, comme je travaillais dans le

domaine je veux comprendre, je voulais savoir et puis il me??des fois il avait vraiment
très, très mal aux articulations, des fois il avait des pieds qui gonflaient, des yeux qui gonflaient et puis il a dit c'est... , avec pudeur toujours, il disait c'est la suite

de ce qu'il a vécu. Il a été beaucoup frappé, il a été beaucoup..., mais en ce moment-là


comme on dit c'était vraiment des gens très fins, lui il n'a jamais voulu nous donner
des détails. Comme je disais, il a une certaine pudeur de ne pas dire, de ne pas nommer les

choses et surtout au niveau de la souffrance. Et c'est comme, plus tard on s'est posé d'ailleurs


la question est-ce que s'il nous avait dit exactement comment ils ont souffert, qu'est-ce
qu'on les [leur?] a fait, peut-être ça nous aurait protégé. Et puis quand on parlait

de ça avec les gens un peu plus âgés qui étaient de leur génération, il dit non,
il n'a jamais voulu mettre la graine de la haine parce que ça n'aurait pas fait [de?]

vous protéger, mais vous auriez grandi avec la rancœur, avec la haine. Ça jamais de
la vie, ça fait pas partie de ce qu'on veut vous transmettre. Donc c'était ça mon père...,

c'était un homme de sa génération... et puis qui s'est jamais plaint de ce qu'il a


vécu et puis quand on lui posait des questions précises justement comme..., moi je me rappelle


quand on a quitté Kaduha, on est à Nyanza, on était tout seuls... on nous avait évacués


dans un camion, c'est comme dire: ah! qui a laissé les enfants au marché, qui a laissé


les enfants à tel endroit? Nous... ça fait comme des bêtes, des œufs mais en ce moment-là,


ça voulait rien dire du tout. Et puis il y a quelqu'un qui nous a dit: ah! le papa
est en prison, je connais leur papa mais ils peuvent aller le voir parce qu'il est hospitalisé.

Et moi, je l'ai pas reconnu à l'hôpital, j'ai dit non ce n'est pas mon père, parce


qu'il avait gonflé..., là seule..., la seule chose que j'ai demandé... si c'est vraiment


mon père parce que je jouais beaucoup avec la boucle de sa ceinture qui était comme
un lion, la boucle de sa ceinture c'était un lion, j'ai dit montre-moi sa ceinture. Mais évidemment, il a été battu, il a été torturé, on lui a pris les habits, comment..., comment ils vont me montrer sa ceinture? Mais quand je lui pose la question là-dessus,

qu'est-ce qui est arrivé, pourquoi tu étais à l'hôpital? Il dit j'étais malade, c'est
tout. Pourquoi tu étais en prison? Qu'est-ce que t'as fait papa? Puisque quand tu commences

à grandir, c'est comme, c'est qu'on nous faisait sentir au fait c'est que.., ils n'ont


pas fait de bonnes choses donc ils doivent être punis... mais il peut pas te dire...


je suis en prison parce que j'ai enfreint la loi, parce que j'ai fait des choses pas


comme il faut, c'est les hutu..., non il peut pas dire ça. Alors quand on pose des questions
précises, il dit mais... c'est des choses qui arrivent. Donc il y a des mots en Kinyarwanda

vraiment qui..., qui dit pas directement..., donc tu as compris que..., ça suffit là.


Tu es un enfant..., ce n'est pas une interrogatoire et puis... il y a des choses que je dois pas


te dire, d'autres choses qui ne te regardent pas..., c'est ça..
N.S.: Par la suite, est-ce que vous avez, vous en avez discuté avec votre mère ou c'est toujours... resté un petit peu...? E.K.: C'était pas question tabou, moi ce

que je demandais plus tard à ma mère, j'ai dit: je me rappelle que tu amenais la nourriture


en prison, qu'on se déplaçait, puis que..., je me rappelle de tel endroit parce que c'est...,


il y a des choses qui reviennent et que tu veux partager ou il y a des questions que...,
maintenant ça me revient encore mais c'est..., c'est ça ma peine aussi c'est de dire j'ai

oublié de demander ça. Mais le peu que je lui demandais concernant cette période c'est


que j'ai dit: tu lui amenais à manger et puis elle disaitmais..., vous vous rendez
compte, c'est comme ça qu'il disait, c'est même pas lui qui les mangeait, on me faisait croire qu'il était là, il n'était même pas là... Donc c'est comme dire... ça n'avait

pas de sens... Sa.G.: Ce sont les souvenirs comme ça qui


vous reviennent? E.K.: Oui et là je me dis: au fait, qu'est-ce
qui s'est passé, pourquoi j'ai oublié de vous demander ça? Mais... justement dans

l'entourage aussi combien des gens de sa génération, de la famille qui restent pour poser ces questions,


des fois il y en a pas; tu regardes même les photos tu te dis..., j'ai un cousin justement


que je vous ai montré quand il est allé en 2001, il a tellement, tellement, comment


dire, très conservateur, il a des photos qu'on s'imagine quand on a besoin de quelque


chose, c'est chez à lui qu'on fait appel. Alors des fois... mes neveux lui envoient


des photos, comme tu dis avec... la technologie maintenant Skype, il m'envoie quelques photos


et puis je me dis: au fait c'était qui? Je vois un enfant dans les bras de ma mère,


je vois toute la parente, je sais pas c'est ma tante, c'est sa belle-sœur, donc il y
a comme c'était qui? Je peux pas prendre un téléphone, faire un interurbain et appeler à Kigali et dire: la troisième personne assise sur la photo c'est qui [rires]? Tandis

que si vraiment j'avais eu la photo quand ma mère était là, elle m'aurait raconté
son histoire, elle m'aurait raconté dans quelle circonstance ils ont pris la photo,

c'est qui ces bébés, c'était quelle période, pourquoi ils étaient là? Donc pour moi c'est...,


c'est comme il y aura des zones... Et si mes enfants aussi plus tard vont me poser la question


en regardant cette photo mais c'est terrible de ne pas pouvoir... leur dire parce que je


ne peux pas...lui, et pourtant je sais pas où je vais demander mais demander à qui,
quand?"..." Sa.G.: Et justement du temps des oncles et des tantes qui sont restés, qui étaient là au Rwanda, est-ce qu'il reste beaucoup de gens de votre famille? E.K.: Quand on me pose justement cette question,

pour moi c'est difficile parce que famille élargie je vous ai dit le contexte: ... ils


ont grandi chez nous, ceux qui étaient plus proches, ceux qui étaient éloignés sans
parler des gens de la diaspora maintenant qui sont de retour mais auxquels on n'a pas, on n'a pas vraiment eu des liens, qui sont là, qui est apparente [qui est ta parenté?],

mais qui ne le savent pas et nous, nous ne le savons pas parce qu'ils sont partis il
y a longtemps et... les gens qui devraient nous présenter ne sont plus là. Donc moi,

ceux que je connais, que je côtoyais, ceux qui étaient plus proches, je peux pas faire


la comptabilité et je dis il faut plutôt me demander combien il te reste, là, plus
ou moins je peux estimer mais... ceux qui sont partis..., je n'ose même pas faire le

décompte. Mais comme je vous dis, il y a ma petite sœur, il y a mes deux cousins paternels
qui étaient très proches parce que j'ai vécu chez l'un et puis l'autre c'est justement...

ses enfants ont grandi chez nous à Bukavu, c'est..., on est vraiment très proche...,


il y a les Pauline, tu connais Pauline, donc il y a Pascal, il y a Patrick, il y a...,
et puis... il y a eu des gens justement qu'on a tissé très fort les liens, comme quand

je vous dis si j'arrive à Montréal, c'est pour une vie ici, pourtant on a vécu ensemble
à Buja [Bujumbura] parce qu'il étudiait à Buja [Bujumbura] mais il y avait sa tante maternelle, il y avait ses grands-parents, on se voyait souvent mais c'est pas la même

chose de se retrouver ensemble à Montréal là où j'étais comme le parent référant


qui a..., qui nous a beaucoup plus rapproché parce qu'elle, il est..., il dit bon, c'est
une tante, c'est maintenant que je me rends compte, ma mère n'est pas là, mes parents

sont éloignés mais maintenant Montréal c'est devenu plus proche, c'est le climat
qui fait ça aussi, donc je dois les compter aussi dans ceux qui me sont proches même si... dans le temps on n'était pas vraiment, tellement proche. Elle allait à l'école Belge, je la voyais tous les matins quand je déposais mes enfants mais on n'était pas si proche en ce moment-là parce qu'il y a pas ce besoin.. Sa.G.: Donc il y a des liens qui ont été tissés après à cause de toutes ces circonstances?

E.K.: Absolument!
Et je t'explique le contexte. Sa.G.: Alors pour terminer, en fait les raisons de départ, l'immigration, qui, qu'est-ce

que vous pensez avoir laissé derrière vous en quittant pour venir ici?


E.K.: "..." un peu de nous-mêmes.
C'est comme on dit: partir c'est mourir un peu, je cite pas les littéraires mais ...c'est

vraiment la vérité parce que... j'ai vécu là-bas.


Il y a... justement ce que tu as tissé comme réseau, ce que tu as vécu tous les jours,


il y a ta famille que tu peux pas voir comme... tu voudrais, qui peuvent pas te voir comme


ils voudraient.
Pour nous..., ma famille nucléaire, comme on dit, mon mari, mes enfants et tout ça,

jusqu'en '94 c'était comme... la vie est faite, on a construit une maison, on a...,


les enfants sont nés là-bas, on était aisé, donc c'est comme... plus ou moins tout est


fait, c'est du connu, c'est chez toi.
Donc tu n'as même pas besoin de te poser la question si tu es bien ou tu n'es pas bien. D'un coup il y a la guerre, tu quittes ta maison qui est occupé par les banyamulenge,

après c'est comme tu as investi toute ta volonté et un jour c'est zéro, tu retournes


au Rwanda la moitié de..., même les trois quarts, comme je te dis, je fais pas la comptabilité


encore, ... tout ce qui avait du sens et tout ce que tu avais tissé, ça n'existe plus.


Tu te dis, comme on dit ici... la neige, toi tu viens d'arriver, tu es réfugié et il


y a ce qui est dans..., dans le construit ici de réfugié donc, c'est comme tu viens


pour apprendre le français, tu dois retourner à l'école, tes enfants viennent d'Afrique,


ils ne..., ils connaissent rien donc..., l'éducation, au fait tu commences ta vie ici.


C'est comme..., on va te montrer comment il faut faire, donc tu n'existais pas avant.


Si tu n'es pas dans la victimalisation, [victimisation?] tu es dans l'ignorance totale.
J'ai pas de compte à régler avec le Canada, c'est comme ça c'est dans le système. Mais dans le sens que tu viens, quand même, tu as quitté l'aisance, tu viens ici parce

que tu es obligé, on te traite comme quelqu'un qui a tout..., tu es très contente maintenant


d'être ici et tu as le bonheur d'être ici.
Donc tout ce que tu as vécu avant est nié ou je ne sais pas où est-ce qu'ils mettent ça. Si tu te plains que..., t'as pas d'autos, tu n'as pas de personnels à la maison, ça

pas de sens.
Pourtant, tu dis mais, si tu essayes un tout petit peu avec la confiance expliquer ta vie

là-bas, tu avais trois, quatre personnels à la maison et c'est normal, que tu avais


même un jardin triple de l'appartement...
Quand je visitais les appartements, je disais: je ne vois rien, mais qu'est-ce que tu veux voir madame? Nous, on avait la vue sur le lac, la photo est là [en train de montrer la photo], tu

retournes de l'autre côté tu vois les montagnes, ici tu cognes les murs, tu cognes les murs.


C'est pas la première fois que tu vois un dollar..., donc c'est comme pourquoi tu te


plains?
Et c'est comme il faut chanter alléluia tous les matins. Nous, c'est difficile la vie ici ; qu'est-ce qui est difficile?

Tu parles de ça, c'est incompréhensible.
Et quand un peu tu arrives à réaliser, qu'il arrive à réaliser c'est en ce moment-là qu'il dit: alors qu'est-ce que tu fous ici? Donc il y a vraiment un travail à faire mais on n'a pas cette énergie en ce moment-là

de mettre toutes les choses en contexte, d'aider, d'aider tes enfants parce que lui [son garçon],


il a eu des problèmes à l'école parce que justement on lui demandait où il habitait
en Afrique, est-ce qu'il était dans un arbre, comment il a fait pour venir au Canada, est-ce qu'il y a des avions? La première fois que... ma fille a eu un devoir on lui a dit: tu vas regarder la télé (télévision) et puis tu vas faire le devoir le soir, elle a dit: on vient d'arriver c'est

pas la priorité mais nous on n'a pas de télé (télévision) et puis on la regarde.
Evidemment ça renforce ces préjugés, ce sont des pauvres gens, ils ne peuvent pas avoir, même pas la télé (télévision). Toute la classe qui se moque, ils connaissent pas. Donc c'est tous ces petits incidents un tout petit peu qui fait que oui, tu es en sécurité

mais en même temps c'est pas le bonheur total... les premiers jours..
Sa.G.: Vous aviez dit qu'au départ vous étiez allés aux États-Unis d'abord.

E.K.: "..." Sa.G.: Ensuite que vous avez des amis québécois
que vous avez entendu, donc c'est pour ça que vous avez choisi Montréal? E.K.: Oui. Sa.G.: "..."? E.K.: Et Québec, on pouvait aussi aller à Québec parce qu'on a aussi des amis à Québec, qui avaient d'ailleurs inscrit les enfants à l'école mais... entre Québec et Montréal justement on se sentait plus proche de ceux qui sont à Montréal parce

que c'est un couple mixte aussi. Sa.G.: Ok!
E.K.: Le papa est Sénégalais, la mère est québécoise et puis... ils ont été à l'école avec mes enfants même s'il y avait cette rupture, entretemps c'est vrai

que, mais bon moi je me sentais plus à l'aise à Montréal et puis d'autant plus, comme


je vous dis, tous les dias (diaspora), tous les réfugiés de '94 en provenance du Rwanda,
il y en avait quand même beaucoup à Montréal plus qu'à Québec, c'était comme il y avait plus d'entraide ; tu rencontrais dans les... maisons d'hébergement justement des personnes

que tu connaissais ou bien qui te disaient qu'ils te rendaient visite, qui t'aidaient
à chercher l'appartement, qui te parlaient des quartiers, qu'il y avait des gens qui

connaissaient des endroits où on pouvait acheter des choses moins chères, qui donc...,
tu étais là au fait pour t'entourer de la compagnie dans ce processus, ils connaissaient

les bons avocats, qui t'accompagnaient justement à la Cour, donc c'était plus... Et puis


l'accès aussi à Montréal, les transports en commun, le marché... [rires], le marché


ethnique pour faire le pas, donc c'est un peu déstabilisant que d'être dans un endroit


où tu dois tout faire toi-même, tu ne connais presque rien.
Sa.G.: Est-ce que vous estimez que la communauté Rwandaise de Montréal vous a aidé à mieux

vous intégrer? E.K.: Oui beaucoup en ce moment-là "..."
Sa.G.: Et comment vous avez gagné votre vie alors depuis que vous avez emménagé

au Canada? E.K.: "..."
Sa.G.: Vous aviez de la difficulté à trouver du travail...? E.K.: C'est le premier choc comme on dit parce que justement comme je te dis bon...,

tout ce que tu es, est nié. Donc c'est pas tout de suite que tu comprends mais qu'est-ce
qui se passe? Comment ils me voient? Où est ma place? Parce que c'est comme les places

sont déjà assignées, c'est, c'est comme codé. Tu te trouves pas tout de suite. Ok,


les équivalences des diplômes, ou est-ce que tu as appris le français, en quoi...,


c'est tout un autre système ici. C'est pas que tout de suite tu vas... et comme mes études


en Afrique étaient toujours comme morcelées, j'avais plusieurs expériences sans avoir


vraiment un endroit précis, j'ai travaillé dans une pharmacie, j'ai travaillé chez un
médecin, on a eu notre propre commerce à un moment donné, à Bujumbura je ne pouvais

pas travailler parce que... j'étais toute seule et lui [son mari] il faisait les navettes
des fois..., donc c'était une autre vie, le matin tu peux pas amener les enfants et

aller travailler et puis aller les prendre à midi, faire les devoirs après-midi, c'est
comme j'étais monoparentale dans le vrai sens du mot d'ici. Donc tu arrives ici, on

te demande en quoi tu es spécialisé, dans quel domaine précis tu dois travailler? C'est


pour ça qu'il y a eu beaucoup de compatriotes, je ne parle pas de moi tout de suite, qui


sont allés dans les manufactures parce que ce sont des places assignées, excuse-moi
les mots, pour les nouveaux arrivants. Comme là t'a pas besoin d'expérience, t'a pas

besoin de... tout de suite. Mais moi comme je vous dis, j'avais ... ces amis-là qui


me dit[disent?] pour te faciliter peut-être la vie, tout de suite tu ne peux pas vraiment


travailler et puis... fais du bénévolat. C'est en faisant du bénévolat que tu vas


construire ton réseau, ils vont voir de quoi tu es capable et s'il y a des places à l'intérieur


ou bien tu entends ce qui se passe, tu es à l'intérieur. Et en ce moment-là, c'est
moi qui avais beaucoup de programme de gouvernement, je me rappelle même pas comment ça s'appelle,

il y en avait deux, c'était comme tu as la sécurité de revenu mais on t'augmente toujours


un peu d'argent parce que tu es participante, en même temps tu n'es pas à la maison c'est


comme, c'est pas comme si tu profites de l'État, tu travailles mais c'est pas la charité.


Pour ta dignité c'était vraiment la meilleure chose. Et j'ai..., on m'a trouvé une place


du..., du bénévolat, au fait on m'a pas..., on te trouve pas. On te donne des pistes et


tu fais le tri. J'ai pris vraiment du temps de comprendre comment ça fonctionne, parce


que c'est toute une histoire de vie comme vous, c'est vraiment les leçons de vie. Chez


nous, il y a ceux qu'ils appellent les pistons, on connait la place, on connait quelqu'un
qui est haut-placé qui va t'introduire mais ici c'est pas ça. Même si tu as des amis,

on te montre le chemin et tu fais tes propres démarches. Mais j'ai pris du temps pour comprendre


que c'est comme ça, je comprenais pas pourquoi on me propose pas ça, pourquoi on me donne
pas ça, mais il y a personne qui va t'amener le plateau, c'est toi qui doit te battre,

c'est toi qui doit chercher parce que tu dois savoir si c'est ça qui te convient, il faut


que tu te confrontes à ça. Alors j'ai dit: ok on simplifie la vie, on commence le bénévolat.


Où? Henri Bourassa dans un organisme de bénévoles justement qui..., qui font la popote roulante.


Tu cuisines ou bien tu vas chercher des plats qui ... cuisiner pour les personnes âgées
qui peuvent plus sortir ni cuisiner de chez eux. Et là déjà c'est vraiment en toute

humilité que j'ai dit: oh mon Dieu, je suis pas la seule ou bien on n'est pas les seules
qui ont des problèmes. C'est une autre vision de la société d'accueil et tu te sens utile.

Ça te..., ça t'ouvre un tout petit peu la vision de l'endroit où tu es, de confronter


aussi ah mon Dieu il y a ces problèmes, c'est la vie réelle d'ici. De la popote roulante


jusqu'à que il y a une place, parce qu'ils avaient une joujouthèque (ludothèque), qu'on
a monté..., qui s'est mis en place. J'ai commencé à travailler comme justement une

participante. Je suis à la popote roulante et je travaille. C'est bien, c'est comme ça
mon premier travail. De programme en programme, de chômage au travail, c'est ça, donc j'ai compris mais le problème c'était d'abord de..., justement travail-famille. La première fois que j'ai donné à ma fille la clé, j'étais traumatisée, parce qu'ils ne finissaient pas l'école en même temps. ... Racem, il avait 13 ans c'était tout à fait..., ici dans la loi c'est..., c'est tout à fait légitime que... tu laisses un enfant de 13 ans à la maison mais ma fille avait 10 ans, donc... elle finissait..., elle était dans l'école de quartier, elle finissait à trois heures et demie et comment elle va rentrer à la maison avant son frère? C'était un dilemme.. Sa.G.: De donner la clé? E.K.: De donner la clé.

Elle va rentrer à la maison, il y a personne, c'était l'enfer.


C'était l'enfer mais tout autour on m'a dit: c'est comme ça qu'on vit!


J'ai dit: mais tu fais le ménage, tu fais le marché, tu t'occupes des enfants et tu


travailles, tu fais tout ça toute seule?


Oui, c'est ça.
Donc... des programmes..., des programmes du gouvernement jusqu'à travailler dans les

garderies, jusqu'à retourner à l'université pour aller quand même, parce que c'était
important que j'ai un diplôme d'ici, tout ce que j'avais, l'expérience ça compte beaucoup

même si j'ai étudié chez nous mais c'était comme... non, on ne sait pas, ça vaut pas
la peine. Mais dès qu'ils voient Université de Montréal, ça ouvre plus de portes.

J'ai étudié en immigration et puis en intervention multi-ethnique, j'ai travaillé à l'accueil


des réfugiés et puis..., j'ai travaillé beaucoup sur appel au niveau de... maison


d'hébergement et là ça fait un an et demi, que c'est plus ou moins un travail permanent


dans une maison aussi d'hébergement... plus santé mentale.
Donc c'est ça! Sa.G.: C'est intéressant comment tous vos emplois et des bénévolats que vous avez faits, ça venait toujours en aide à des personnes. E.K.: Relation d'aide. Sa.G.: Relation d'aide. C'est..., est-ce que c'était par choix, vous saviez que vous alliez faire ça pendant longtemps quand vous êtes arrivées ou de fil en aiguille vous vous retrouvez toujours dans ce domaine?

E.K.: J'ai..., je sais pas, il y a eu d'autres expériences parce que comme j'ai travaillé
au niveau Afrique ... c'était la communication, c'était autre chose. Mais j'ai travaillé à la FFQ (Fédération des Femmes du Québec) comme... assistante

aux projets ponctuels mais c'était plus vraiment comme... même si c'est de l'aide mais c'est


un peu de distance avec... le terrain.
Mais j'étais pas vraiment heureuse, je..., c'était comme la recherche, je continue à

faire des recherches pour avoir, ... avancer dans certaines... compréhensions de..., de


la vie mais pour moi c'était pas vraiment ma place.
Ma place c'est le terrain "..." Sa.G.: Par rapport à Montréal, ... qu'est-ce

que vous pensez par exemple de la division ici entre francophone et anglophone par exemple,
est-ce que c'est quelque chose qui vous a choqué quand vous êtes arrivée?

E.K.: Oui, jusqu'aujourd'hui parce que je travaille beaucoup dans un milieu anglophone
et c'est cette différence de..., mon Dieu, de... de philosophie. "..." c'est vrai

que quand on vient ici, on se dit on va au Canada.
On se rend pas compte que... Québec c'est un peu spécial. On l'apprend quand on arrive ici, tu es réfugié..., tu fais pas partie d'une juridiction de Québec

sauf pour l'école, la santé et la police.... ; on commence à te parler avec du fédéral,


on commence à te dire des forces du pouvoir et puis... jusqu'au moment où tu dis: moi


j'ai choisi c'est vrai j'avais dit, je vais le dire toujours, j'ai choisi le Québec à


cause de la langue, je voulais pas que mes enfants me traduisent, je voulais qu'on soit
toujours comme à la long..., à la même longueur d'ondes. La mixité de mon mariage fait que le français c'est la langue, c'est la langue usuelle tous

les jours.
On parle pas la langue [en désignant son mari], on parle pas ma langue mais c'est..., c'est la langue commune, c'est la langue familiale, comme la langue maternelle disons. Donc pour moi, c'était très important mais je n'entre pas dans la politique..., de division.

Les anglophones, les francophones, je pense que... ils sont capables d'adresser ce qu'ils


adressent entre eux, moi je prends pas partie c'est pas mon rôle donc...
Moi je regarde ce qui me convient quand ça me convient, vraiment c'est pas jouer la diplomatie

ou l'hypocrite mais pas..., moi il y a des choses qui me conviennent et je prendrai toujours


ce qui va bien derrière chez l'autre.
Donc c'est pas de me dire fais le choix, tu préfères les anglos (anglophones) ou tu

préfères les francophones, non...
Je les aime tous les deux, je suis au Canada et en même temps je suis à[au?] Québec donc les deux ça me convient. Sa.G.: Est-ce que..., comment vous pensez que les sentiments ... en rapport avec votre

pays d'origine le Rwanda, est-ce qu'il a changé depuis que vous avez aménagé au Canada?
E.K.: Mais bien sûr! Oui tout change, il y a rien qui est ..., inamovible.

Donc ..., sauf que... dans ces changements peut-être je suis dedans ou je ne suis pas


dedans je ne sais pas mais si j'ai quitté, c'est..., c'est pour des raisons, je peux


pas vivre ici et vivre là-bas.
Je peux pas vraiment..., tu sais..., je vais te dire la vérité parce que, comme exemple,

quand on veut m'embarquer dans ce qui se passe maintenant au Rwanda, quand je vois les gens


qui me disent ici de toute façon maintenant..., ce sont tes compatriotes qui ont le pouvoir,


c'est le paradis, qu'est-ce que tu fais ici?
Mais qu'est-ce que tu en sais, qu'est-ce qui a fait que moi j'ai choisi de venir?

C'est pas parce que c'est mes compatriotes... comme ils disent, peut-être ils sont plus
éloignés que celui qui est ici avec moi parce qu'on vit la même chose. Donc c'est pas la même réalité, c'est vrai que ça a changé, chaque fois qu'on retourne

c'est... je sais pas, ça se voit.
Je vais regarder encore les photos des gens qui sont restés là-bas [en train de feuilleter les photos de l'album], je..., je vais dans des endroits que je ne pensais pas à aller, je vois des choses qui sont wow, on voit des boutiques qu'on avait jamais vu..., je vois

des gens qui sont rentrés de diaspora, je vois de... beaucoup vraiment de choses qui


ont changé et en même temps ces changements, pour moi comment je les interprète, comment


je les vis c'est pas la même chose.
Excuses-moi [en train de tousser)]... C'est pas..., c'est pas la même réalité que... de vie ici. Peut-être je connais beaucoup plus de choses de Québec que du Rwanda maintenant. Je suis attachée à mon pays parce que je peux pas dire... je suis québécoise mais

même des fois par blague je le dis mais... puis c'est la vérité, ça fait 14 ans que


je vis ici, que je n'ai pas vécu au Rwanda.
Donc je connais plus de choses d'ici que je connais il y a 14 ans au Rwanda. Quand je retourne, je vois des enfants qui ont grandi, des nouvelles personnes, des enfants

qui sont nés en même temps, je vois de... des alliances qui se sont tissées, des mariages
qui se sont faits, je... Donc la famille s'agrandit... mais je ne suis plus là... Et d'ailleurs ma sœur qui me disait: quand tu quittes ici, ils disent elle est allée

chez elle au Rwanda.
Donc pour ici, je suis une rwandaise et c'est tout à fait vrai.

Quand j'arrive au Rwanda, bonjour, comment ça va?
Quelles sont les nouvelles de là-bas? Quand est-ce que tu rentres chez toi? Et là ma sœur chaque fois je disais: dis à tes amis de ne jamais me poser la question

quand est-ce que je rentre chez moi?
Parce que chez moi, c'est partout où je suis un instant. Parce que là-bas ils vont me dire: quand est-ce que..., tu es d'où?

Je suis rwandaise, je suis québécoise, j'ai mangé beaucoup de bleuets et j'ai changé


de peau [rires] et puis là-bas ils voient bien que je ne parle pas comme eux, je suis
pas habillée comme eux, je me comporte autrement, j'ai changé, ils ont changé et puis... Ah ! elle vient d'où? Elle vient du Canada, ok, quand est-ce que tu retournes chez toi au Canada?

Mais... c'est la réalité, c'est maintenant en parlant que... j'ai des flash je me rappelle


justement je suis d'où?
[rires]... Je suis d'où je suis en ce moment-là! "..."!. Sa.G.: Très bien! Vous pensez retourner au Rwanda en 2001 et est-ce que vous êtes retournées après ça? E.K.: 2004 Sa.G.: En 2004 aussi? E.K.: "..." Sa.G.: Et quel..., qu'est-ce que vous ressentez à chaque fois que vous retournez là? Votre récent voyage...? E.K.: Moi quand j'y vais c'est toujours... quelque chose de précis, c'est comme en mission,

donc c'est pas pour les vacances mais j'en profite aussi pour voir les gens que j'aime,
je vous ai..., on avait construit une maison à Bukavu, 2001 il fallait retourner chez nous vraiment voir ce qui s'est passé..., faire le rituel en même temps aller regarder

la maison de Bukavu..., ce qui était arrivé, c'est là qu'il y avait les banyamulenge,


puis c'est la..., plus tard je vais vous montrer les photos c'est vrai vous allez comprendre,
vous allez travailler aussi pour illustrer ce que je vais vous dire... [rires].

Ce qui fait qu'en 2004 là, c'était aller essayer de vraiment..., c'est comme maintenant


je suis sûr on va pas retourner vivre là-bas.
Sa.G.: Ok. E.K.: Donc il faut... se débarrasser de la maison comme on dit... même si jusqu'aujourd'hui

Racem [son fils] n'est pas d'accord, il dit quand il y aura beaucoup d'argent, il faudra
que tu retournes racheter la maison... mais pour nous c'est comme, c'est fini. C'est fini, donc il fallait aller la vendre et puis... justement cette fluidité de mouvement,

d'être sur... il m'arrive, s'il m'arrivait que... je vais retourner quoi qu'il arrive...,


donc j'ai..., j'ai en arrière, je suis pas prise dans... dans des problèmes, que je


n'ai pas de solutions.
Donc, je sais ce qui m'a amené, je sais qu'est-ce qu'il faut faire, je..., je dois retourner,

ma famille est ici maintenant, mon travail est ici maintenant, donc... c'est ça "...".


Sa.G.: Vous avez mis une croix sur la possibilité de retourner et de vous installer là-bas?


E.K.: "..." Sauf que les gens..., les gens de là-bas justement quand ils retournent,
ils comprennent pas. Qu'est-ce que tu fais là-bas? En sachant justement comment c'est pas facile, c'est comme, maintenant que tout va bien, tu es partie parce que ça n'allait pas bien, maintenant ça va, pourquoi tu ne rentres pas? Ils peuvent pas comprendre que le temps est passé, il y a des choses qu'ils peuvent pas réaliser parce qu'ils sont pas là, c'est comme il y a quelque chose qui va pas chez

toi parce que...
Sa.G.: Normalement... E.K.: Oui... et puis c'est comme... tu es une femme, tu as une famille mais c'est toujours

dans la tradition, dans le contexte de dire... nous, nous savons qu'est-ce qui est bien pour


toi...
Ils comprennent pas que tu as changé la façon de penser, la façon d'être, la façon de...

c'est comme..., c'est un choc aussi de dire: on n'a plus vraiment de pouvoir de décision


pour l'influencer, c'est comme il nous fuit puis... donc elle ne veut pas peut-être rester


avec nous.
Mais en même temps, c'est..., c'est vrai, c'est effrayant de dire: ok moi si je dis, je vais décider d'aller au Rwanda, peut-être la vie sociale ça va être facile mais il y a des choses que je ne pourrais plus gérer... Parce que tu appartiens à tout le monde et tout le monde t'appartient, spécialement dans ma famille, c'est spécial [rires]. On va pas cogner à la porte à un moment donné même si je suis bien, si je retourne, si j'ai une très belle maison, dire que je n'ai pas 10 ou 20 dollars à leur donner parce

que les enfants doivent aller à l'école, parce que quelqu'un est malade il doit aller
se faire soigner... C'est pas par égoïsme mais en même temps je me dis que je ne pourrais plus. A un moment donné peut-être j'ai pu dans d'autres circonstances mais maintenant... je me dis la vérité mais c'est quelque chose que je ne pourrais peut-être pas gérer...

Sa.G.: "..." E.K.: Et puis... ça veut pas dire que...,
il y a l'entraide qui est séculaire, il y a l'entraide qui est tout à fait normale,

j'adhère à cette idée, si ma sœur aujourd'hui je la vois jusqu'à présent, je le fais...,
je suis proche et tout mais... c'est pas seulement ma sœur. Même ma sœur elle-même viendra me dire: j'ai une amie, j'ai une cousine, j'ai... donc c'est elle qui va faire aussi la demande... d'aider d'autres personnes, si je dis non,

je suis mauvaise.
Est-ce que je pourrais? Je ne pense pas...[rires]. N.S.: Est-ce que votre sœur, contrairement aux autres, elle a compris peut-être un petit

peu votre choix de rester ici à Montréal?
E.K.: Oui. N.S.: Oui? E.K.: Elle a compris mon choix parce qu'elle sait justement par mon mariage mixte, et peut-être

c'était la bonne place..., que mes enfants sont plus épanouis ici que là-bas, que mon


mari est plus...
C'est vrai que pour moi c'est chez moi, je pense à moi personnellement toujours en ignorant

mon quotidien, je suis en train de... de taper vraiment à côté.


Sa.G.: Et est-ce que vous connaissez les personnes qui ont déménagé, des personnes


de Montréal qui sont retournées?
E.K.: Oui. Sa.G.: Qu'est-ce qu'ils vous racontent de leur retour au Rwanda? E.K.: Je ne sais pas si on l'a abordé rapidement au début, c'est pas tout le monde qui peut

vraiment vivre l'immigration et vivre l'exil.
Il y a des gens comme je vous dis, moi ça fait mon affaire à cause de... adaptation,

à cause de... de cheminement de ma propre famille, à cause des expériences personnelles,


des trajectoires migratoires, tout ça, ça compte.


Les autres peut-être ils sont arrivés à Montréal au moment où il y avait quelque
chose qui leur convenait pas et ils sont retournés pour des raisons familiales, je sais, j'ai

des cousines, des cousins qui sont retournés, parce que pour eux peut-être que c'est...
ils ont besoin justement d'y vivre..., ils ont besoin de cette sécurité.

Parce que la plupart, c'est pas des familles entières, des fois c'est l'autre qui est
parti parce que son épanouissement..., comment dire..., matériel ne s'est pas réalisé,

son rêve ne s'est pas réalisé, il n'a pas trouvé un travail dans son domaine et il
est retourné au Rwanda, il a trouvé du bon travail et la femme est restée peut-être avec les enfants, plus tard ils les ont rejoints ou il fait les va-et-vient, il y a des filles

qui sont parties parce qu'elles se sont mariées et elles ont trouvé des maris et puis...
heureuses de fonder la famille, de continuer d'avoir justement une vie qui leur convient,

il y a les autres qui ont essayé et qui ont trouvé la manufacture très difficile et
qui ont trouvé justement le peu qu'ils avaient mais la sécurité..., donc, ils ont fait

la balance, ils ont trouvé que c'est beaucoup mieux de vivre là-bas. " ...".
Sa.G.: Alors tout à l'heure on a parlé de la question du colloque ou on disait qui

est rescapé, qui ne l'est pas, c'était le thème de l'année dernière je pense, est-ce
que vous vous considérez comme une survivante? E.K.: Oh mon Dieu, ça... oui, franchement oui.

Parce que je me dis si je n'étais pas partie en '73, peut-être je serais morte.


Je me dis que chaque fois je suis retournée voir mes parents, je pouvais être assassinée,


j'ai pris des risques.
Je me dis qu'en '94, même '90 quand j'étais à Bukavu, comme j'étais fichée, comme...

j'avais malheureusement ou heureusement une physionomie..., comme ma sœur vous avez vu


sa photo, elle, elle pouvait se camoufler mais pas moi [rires].
J'ai pas de camouflage, ... elle se faisait passer des fois pour mixte ou... mais moi

j'ai pas de choix.
Il y a eu plusieurs fois, soit à Bukavu, soit à Bujumbura, soit si j'étais restée

au Rwanda et voir ce qui est arrivé aux miens, pourquoi moi je n'aurai pas été tuée?


Moi je me dis, non ils n'ont pas le droit de m'assigner une place, oui je suis une survivante


[rires].
Sa.G.: C'est bien! Comment pensez-vous que votre histoire et celle de la communauté peuvent-être présentées

dans des classes, dans des pièces de théâtre, dans des musées par exemple?


Comment vous pensez qu'on pourrait représenter l'histoire, le Rwanda et ce qui s'est passé?


E.K.: Je ne sais pas...
Peut-être comme donner des exemples sur ce qui..., vraiment en faire un matériel didactique, parce que..., comment dire..., la tradition Rwandaise c'est... quand on te donne une parole

c'est pour en faire quelque chose.
C'est pour cela que j'ai accepté de témoigner, de..., de vous partager mon histoire, parce

que si je savais que c'est juste pour m'entendre parler ou pour faire un document, très peu
pour moi. C'est de dire que... il y a des choses que je vais dire peut-être d'une façon ou ça

va toucher une personne, ou c'est pour l'amener à la réflexion.


J'aimerais que vraiment, que les plus jeunes, que ce soit dans les écoles, les trucs, ça


mène une réflexion de dire: oh mon Dieu, qu'est-ce qui s'est passé?
Il y a eu un grand débat sur ... le film Hôtel Rwanda.

Il y a eu beaucoup de critiques, c'est vrai que bon, personnellement je peux me dire comment


je le vois, comment je le pense mais... au fait, cet homme..., c'est tourné d'une façon
de Hollywood parce que c'est la compréhension de la jeune génération, ils n'avaient pas de choix même s'ils ont fait de l'argent, ok, mais il y a des jeunes qui l'ont vu et

qui ont compris qu'il s'est passé quelque chose quand même.
C'est à eux de tirer la réflexion. Donc, moi la façon dont je le dis ou je le dis pas, je sais qu'il y a une petite phrase même si c'est trois cassettes, là où il y aura de..., quelqu'un qui va dire: au fait,

si on développe cette partie, si on a une réflexion de cette partie, ça peut aider


un tout petit peu à la compréhension et c'est pour ça.


C'est parce que..., c'est pour cela oui.
Sa.G.: Mais qu'est-ce que vous aimeriez que vos enfants apprennent de votre histoire avec

ce DVD ? E.K.: Parce qu'il y a des choses que je vous


ai pas dit directement, en regardant, en assistant, ils n'auront pas la même peine que moi quand


je disais que je n'ai pas demandé à ma mère, donc c'est leur permettre aussi de poser des
questions, maman tu as dit ceci, est-ce que c'est vraiment comme ça, est-ce que tu as dit comme ça ou bien peut-être aussi de dire: ok, on a su quelque chose qu'on a jamais osé te demander. Sa.G.: Écoutez, ça va clore l'entrevue ici mais je vous remercie encore d'avoir pris

le temps dimanche de nous parler ... trois bonnes heures!
E.K.: Écoute, c'est moi qui vous remercie parce que juste... encore en kinyarwanda quand

on te donne la parole, c'est un honneur...

Length: 2h 51m 23s

Original Language French

Interviewers: Sandra Gasana and Neal Santamaria

Transcriber: Marie-Bernard Mukaniyonsenga

Transcription: KAYIGANWA, Emmanuelle_FR_Transcription

Translators: Charlotte Doane and Lauren Laframboise

Translation: KAYIGANWA, Emmanuelle_EN_Translation