Jean-Serge Polisi

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SG: Avant de commencer, je vais vous demander de vous présenter d'abord.

JSP: Ok...[rires]... bon, je suis rwandais d'origine, rwando-canadien, puis je m'appelle


Jean-Serge Polisi.
Donc ça fait environ...quinze ans je pense que je suis au Canada et suis né en Mille

neuf-quatre-vingt-onze donc... voilà je pourrais me présenter...
SG: Où? JSP: Où? A Kigali, je suis né au Rwanda, à Kigali, à l'époque on appelait ça Nyarugenge ou

Rugenge puis c'est rendu Kigali-Ngali actuellement ; donc c'est vraiment dans la ville de Kigali,


très proche de la prison, je sais pas si vous voyez la prison actuelle de Kigali, probablement


ça serait ça ; à moins que vous vouliez que j'aille en détail mais ...[rires].
SG: [inaudible] ... cette entrevue c'est une histoire de vie, donc on va commencer en fait

avec, chronologiquement avec vos souvenirs de vos grands-parents, est-ce que vous avez
connu vos grands-parents? JSP: Aie...vous allez trop rapidement [rires]. Ok, mes grands-parents..., je pense que du côté de ma mère je suis vraiment chanceux,

je les ai vraiment connus..., les deux, puis à un âge où on apprend tout de la vie,


donc je les ai connus à partir de quinze ans ; puis j'avais tellement entendu parlé
d'eux, puis je les ai connus à l'âge de quinze ans et c'était.., ils habitaient à Shyorongi, c'est une colline que quand on sort de Kigali pour aller à Butare ou vers

Ruhengeri, qui est vraiment entre les deux, pris en tenaille en fait par les deux routes


qui mènent aussi bien à Butare qu'à Ruhengeri.
Puis comment je les ai connus? C'était comme un retour au Rwanda, puis j'ai vraiment eu la chance de découvrir mon grand-père paternel et ma grand-mère maternelle. Je pense qu'ils avaient environ dans la soixantaine à ce moment-là, puis ils avaient presque

vraiment réussi dans la vie, presque tout ce qu'il avait entrepris, je pense, il avait


vraiment réussi.
Du côté de mon père c'est différent, parce que mon père n'a pas connu son père; donc, j'ai seulement connu ma grand-mère, une femme exceptionnelle que j'ai connu tout au long de ma vie et qui, par la grande chance de la vie, elle est encore en vie ; je dirai

même qu'elle a quatre-vingt-onze ans aujourd'hui.
Donc j'ai connu cette grand-mère, tenace, forte, qui n'a pas vraiment eu le plaisir

de vivre avec ses autres parents dû à ce qui se passait chez nous avec la guerre.
Mais par contre, donc j'aurais jamais le plaisir de découvrir mon grand-père paternel, mais

j'aurais quand même quelque chose qui reste dans mon nom parce qu'à l'époque, il était...,


il avait dédié sa vie à la police, à la municipalité ; donc c'est là que l'on tient
notre nom dans la famille. SG: Et quels étaient les rapports..., alors les grands-parents que vous avez connus, quels

étaient les rapports avec votre mère?
Qu'est-ce qu'ils ont transmis à vos parents? JSP: Je pense que la valeur la plus sûre c'est que tout s'obtient par le travail dur.

Ma mère avait une certaine souplesse, flexibilité, elle riait tout le temps, un genre de relativisme


au fait, de résilience, pas de fatalité, mais elle savait que tout s'obtenait un peu


par le travail ; mais dans la vie de tous les jours ça se voyait pas, tout le monde
rigole... c'est une vie plus ou moins facile à la limite mu kinyarwanda baravuga ngo ni abatesi: des gens un peu caricaturés naïfs, innocents, par ailleurs quand tu avais la

chance de voir, tu sentais qu'il y avait beaucoup, beaucoup de rigueur et d'exigence de travail,
travail à la main, physique donc et aussi une forme de construction, développement

de soi-même et il tient ça de son grand-père qui était un très, très, très grand bosseur,


vraiment un très, très grand travailleur ce qui explique même pourquoi peut-être
par moment les événements l'ont un peu épargné parce qu'on avait besoin plus ou moins quelque part besoin de ses... de sa capacité, de ses...

Il travaillait sur les chantiers, il faisait des routes, l'asphalte, il y avait des fermes,


donc il travaillait vraiment...un labeur de la terre.
Je pense, côté de ma mère, je pourrais dire ça, je pourrais aller loin mais je prends

ça comme un [inaudible].
Côté de mon père, lui je pense qu'il a..., ce qu'il a eu comme chance, il a eu..., comme...,

la parenté de chez lui, du côté paternel, ils l'ont envoyé tout de suite à l'école.
Ils sont allés..., un bon jour, ils l'ont dit: ''toi tu n'es plus un enfant de la maison,

tu dois juste aller à l'école.''
Il a commencé l'école, je dirais catéchisme, sais pas comment ils appelaient ça à l'époque.

Bon, il va brûler les étapes parce qu'il a commencé un peu plus vieux que les autres
j'imagine ; je pense qu'il avait comme huit ans ou neuf ans, c'était un peu tard mais à l'époque peut-être ça se faisait facilement ; puis il va continuer toute sa vie durant

étudier pour l'église et avec l'église.
Donc c'est un vrai chrétien catholique qui va vraiment comme presque terminer le grand

séminaire.
Donc quand on parle de ça, ça veut dire cinq ans au primaire peut-être, six ans au secondaire ou peut-être cinq ans, mais cinq ans aussi post secondaire. Donc tu vas chercher comme..., ce qu'ils appellent, dans le langage catho..., chrétien, avoir

fait le grand séminaire ; donc tu as fait toute la philosophie, psychologie, sciences
sociales avant de faire la pratique. Il lui reste juste [mime avec ses doigts] demi seconde pour devenir prêtre ; ... ce qui lui a donné beaucoup de ce qu'il a été jusqu'à la fin de sa vie en termes d'intellectualisme.

SG: Quand tu regardes maintenant, qu'est-ce que tu aurais hérité de tes parents aujourd'hui,


chacun d'eux ? JSP: J'ai hérité beaucoup de chose!
Un, j'ai de temps en temps, la chance de dire..., qu'ils se sont tués à la tâche pour que

je puisse avoir les meilleures écoles!
Donc, tout ce que je tiens de l'école c'est à cause d'eux, la joie de vivre: c'est indéniable que sans mes parents, je ne l'aurais pas, quelque soient les moments, les moments les

plus banals de la vie ou les plus durs ou les plus beaux, toujours teintés d'un arrière-goût


de rire, de..., de vrai, comme si on n'avait pas droit d'avoir..., à se sentir frustré


par la vie.
Donc, pendant longtemps on savait que tout est possible, puis il y a toujours un dicton qui disait chez nous, avec un arrière-goût qui disait: ''tu te fais ou t'es rien'', donc ça veut dire t'es ce que tu veux devenir quoi qu'advienne, c'est à toi de décider

un peu de ton destin.
Donc, je pense ça décrit un peu la situation parce qu'on a traversé quand même...la vie

n'était pas stable et constante donc ; des fois on se trouvait dans des situations où
complètement c'est la personnalité qui va aider à ce qu'on s'en sort: c'est pas les trucs que tu as étudié à l'école, c'est plutôt les petits proverbes, la petite tape dans les dos: "tu vas y arriver", puis c'est important ça, il faut faire ça, sinon c'est

un petit peu cette richesse qu'on nous a donnée à la maison, puis une chose très, très
importante je pense c'est quelque chose comme la loyauté et la fidélité ; donc c'est comme..., il n'y avait pas d'espace pour mentir pour faire des..., on savait ce qu'il fallait

faire ou pas faire ; donc, une fois que la raclée venait, tu savais que tu avais droit
au pire, il n'y avait pas d'espace de discussion [rires]. C'est l'éducation au fait que je leur dois, puis l'abnégation ; l'abnégation dans tout

que..., que ce soit au travail, que ce soit..., s'il faut pas dormir pour faire un boulot...,


la responsabilité..., c'est vraiment l'éducation à la rwandaise j'ai vraiment rien à ajouter


sur ces mots-là.
S.G: Vous avez parlé de l'occupation de vos grands-parents, quelles étaient les occupations

de tes parents?.
JSP: Mon père est devenu..., mon père il avait..., de ma vie, ce que je me rappelle,

mon père était comptable. Je nais et je vis, mon père est comptable. Par contre,


je sais pertinemment qu'il n'est pas que comptable. Donc, j'ai dit qu'il avait fait sociologie,
psychologie, il a fait le Grand Séminaire, c'est un tout, plus tard il va faire un an

ou deux ans d'agronomie à l'Université Nationale de Butare ; il va arrêter, il a eu un accident,


puis il n'a même pas eu la chance d'avoir ce qu'on appelait à l'époque..., les assurances
; donc, il a dû arrêter et puis..., c'est à ce moment peut-être de perspective à

se connaître et de se recentrer sur lui-même parce qu'il avait comme tout perdu, c'est
là où qu'il a commencé des cours de comptabilité et de façon un petit peu informelle, mais

comme il était parmi les pionniers à l'époque, donc il est allé au maximum de ça, il est


allé se chercher une expertise vraiment, de sorte que..., quand on parlait de comptabilité


on savait qu'il était capable ; pas seulement au niveau de la famille, mais au niveau...,
il s'est fait un nom. Il a même réussi à ouvrir un cabinet à l'époque ; je dirai un cabinet privé au Burundi à l'époque; qui est une chose quand même qu'il faut saluer

quoi. Il avait beaucoup de cabinets privés ou des choses.., il s'est fait un nom.


Ma mère, elle, était institutrice, je pourrais dire enseignante. Je pense qu'elle avait fait
ce qu'on appelait sociale..., normale sociale, suis pas très sûr avec les..., mais à l'époque,

quand elle croise mon père, elle est enseignante. Elle connaît très bien le Burundi parce


que c'est là où elle habite, a étudié..., Burundi ou Gitega? Ils se retrouvent au Rwanda.
Ils se retrouvent au Rwanda dans les années soixante-dix et moi je nais en soixante-onze.

Puis en soixante-treize ils sont obligés de fuir le Rwanda. Donc, ils ont..., deux


ou trois ans où ils peuvent dire vraiment qu'ils mènent une vie paisible de couple,
où j'ai pu naître, mais très vite donc, ils sont obligés de quitter le Rwanda. Donc

ça c'est le nœud, l'un des nœuds que...auquel tous les rwandais se retrouvent au fait: il


y a cinquante-neuf, il y a les événements de soixante-dix, il y a soixante-treize, il
y a les années soixante..., bref c'est un cheminement historique dans lequel..., si

je peux tout reprendre en fait puisqu'on est là, mon père, des fois je rigole, il a eu


ses dix-huit ans en '59. Il est originaire de Ruhengeri qui est la région du Nord ; alors


à dix-huit ans, '59, à trente ans, '71, et à cinquante ans à peu près, la guerre


du FPR qui commence. Donc t'as l'âge de comprendre les choses et de tirer des leçons. Et...,


quand on a fouillé ma famille en soixante-treize, c'est un peu le résultat de tout ça ; donc
le gars il se dit..., je m'imagine, je me mets..., parce que là je comprenais tout ce qui se passait, les propos, les demi-mots, non-dits là, mais maintenant je comprends

vraiment, sérieusement ce qui leur est arrivé, même quitter le clergé c'est pas parce qu'il
voulait, c'est parce qu'on les a éjectés du clergé, et j'imagine qu'il avait dans les années..., dans les 25 ans maximum ou autour et quand on les a sortis du clergé,

ils étaient pas très contents, parce qu'ils étaient trois ou à peu près si ma mémoire
est bonne puis ils étaient à la veille de finir. Donc, ils n'ont pas choisi de quitter le clergé, peut-être je serais pas né, mais c'est un événement qui te suit puis qui t'amène à dire:"la vie n'est pas facile" surtout au Rwanda à l'époque et surtout

pour certains types de gens. SG: Qui s'occupait de votre éducation par


exemple..., à la maison est-ce que les tâches étaient réparties...,[inaudible] ?


JPS: Ça..., ma mère..., je pense que ma mère a eu l'entièreté de la tâche, complètement,
elle a... [sifflement et geste de la main pour dire qu'elle faisait tout] elle a...

[rires] mais une chose est très sûre, mon père était toujours là. Je pense qu'ils
se partageaient les tâches..., de loin mon père pouvait voir, malformation professionnelle de ma mère, elle est enseignante, donc elle peut pas laisser ça, c'est ça qu'est sa vie c'est d'enseigner, déjà j'étais même pas le seul de ma mère. Ma mère, elle ne nous considérait pas comme ses seuls enfants, donc elle en profitait de temps en temps pour dire c'est mon fils aussi, c'est mon aîné à un moment donné, tu sais les gens qu'elle avait enseignés, mais sauf qu'à la maison elle pouvait aussi être notre complice, ça

veut dire on pouvait pas lui parler sans ..., on n'avait pas nécessairement peur de notre
maman comme étant une maman qui pouvait frapper ou être dure, c'était plutôt un peu la

tâche du papa d'être assez dur. Et..., à la limite à ce moment-là, il voulait être


dur c'est elle qui nous protégeait donc.... Mais quand j`ai terminé mon primaire, même


avant, je pense que là j'ai senti un peu la barque..., je devenais un peu plus sous


la charge de mon père et c'est lui qui de temps venait me demander des comptes à rendre


plutôt que ma mère ; peut-être ma mère s'occupait plus à ce moment-là des deux
petites sœurs que j'avais, ... qui n'étaient pas faciles non plus. Tu sais quand tu as

trois enfants, deux filles en bas âge puis un garçon qui commence à grandir, [inaudible,
étant...je...?] dans la société rwandaise en tout cas ça devient plus clair: le garçon va plus vers père et puis les filles vers la maman. Globalement je peux dire que c'est

ça. Mais, étant d'une famille large, comme quoi bon à un certain moment [inaudible:


dû?] elle est venue vivre chez grand-papa moi je suis tombé sous la coupe du grand-papa
et là c'était clair, les ..., le garçon il a plus à rendre au papa, au grand-papa

et la fille ou les filles sont sous la charge de la grand-mère. La ligne n'est pas très


visible mais c'est un peu les grands axes: le fils et le grand-papa puis le..., le genre


féminin sous la coupe de grand-mère. De temps en temps ça peut se replacer dépendamment
des obligations familiales ou de l'urgence du moment. Puis l'autre chose qui serait assez

intéressant à dire c'est... mon grand-père lui insistait sur l'aspect physique de l'éducation.


Donc c'est le genre qui va dire ''pourquoi tu passes cinq heures dans la journée à
lire?''. Parce que pour lui ça passe pas, la lecture, les gros lectures philosophiques,

passer sa vie à lire c'était pas trop son genre, j'imagine que c'était d'une autre
époque, c'est plus dans la tâche alors que mon père c'était plus les livres, les grosses discussions intellectuelles, mais pas nécessairement dans la tâche. SG: [inaudible: Tu étais confus alors?] JSP: Très confus, c'était vraiment pas facile parce qu'au début moi j'arrive..., quand j'avais un livre que je à la maison dans notre petite famille que je lisais, c'était très bien. Mais quand j'arrive chez grand-papa, c'est peut-être pas la chose à faire, si tu le fais c'est parce que c'est le soir puis la tâche dans la ferme n'est plus ; donc c'est après à certaines heures, à six heures..., dix-huit, dix-neuf heures, vingt heures. A la petite [inaudible] à la maison, grand-papa

lui, plutôt dix-hhuit, dix-neuf heures, vingt heures, petite famille il fallait que je sois


à la maison, chez le grand-père il s'en foutait un peu, tu pouvais aller mais demain
six heures il faut que tu sois debout par exemple. Donc tu fais une balance..., mais c'est aussi une richesse je pense, une fois au Nord on a tendance à ne plus avoir cette chance de"..." ; ou bien mes oncles, mes oncles ont joué un grand rôle incroyable dans ma vie. C'est tous des références sur lesquelles, que je suis allé chercher. Donc l'éducation que j'ai eu est assez..., je suis allé piquer un peu de partout, sauf que bon la rigueur était la même puis les parents savaient plus ou moins ce que je faisais et où j'étais, et ils savaient très bien où je devais pas aller puis ils me l'avaient très bien expliqué. Donc c'était un peu l'éducation ce que je vais prendre [inaudible] tu vois, ugafata ahantu hose mu babyeyi bawe. SG: Tu m'as parlé de tes deux sœurs...,

décris-moi tes sœurs et surtout les rapports que tu avais avec chacune d'elle.


J-SP: Bon, celle qui me suit maintenant elle est mariée, donc j'ai pas vraiment de contrôle,
elle est mariée, quand on était en bas âge, c'était un peu..., elle était un peu du style garçon manqué, donc c'est pas une fille nécessairement qui fait le ménage

non, c'est une fille qui se tient débout, puis elle est assez forte et grande donc elle
s'impose, à la limite elle me contredit presque tout le temps que ça m'énerve à la fin [rires]. Mais la petite sœur, elle est un petit peu en retrait ; donc elle nous observe, puis elle a le... c'est une [inaudible] quoi, elle a tout ce qui va avec les parents, elle

a la largesse des parents, mais en même temps, elle est plus disciplinée je dirais ; elle
est plus rigoureuse à ce qu'elle...., elle a comme...., elle est comme séquentielle, ce qui fait qu'à la limite très vite..., peut-être qu'elle a regardé ce que nous on pouvait ou on ne pouvait pas faire donc elle a su très vite où aller chercher dans les limites du possible dans la petite famille. Et elle s'est contentée de cela et pour longtemps

; sauf qu'à un certain moment on vivait plus avec notre père, donc j'imagine aussi qu'elle
a grandi plus vite que nous. Elle a dit "Ah, papa n'est plus dans les parages", donc ça l'a ouvert dans sa tête très vite que..., elle a grandi peut-être plus vite et plus

forcément que nous. Un bon jour, elle avait peut-être neuf-dix ans, alors que moi j'en


avais 15, donc comme on a perdu, on a perdu notre père j'avais 20 ans, elle, elle devait


avoir 13-14 ans, ça aussi ça a dû la marquer alors que moi à 15 ans j'étais encore bébé


[rires]. Mais les deux on est vraiment..., la seule chose qui m'énerve c'est qu'on est


éparpillé sur le continent et..., l'une est en Allemagne, moi je suis ici, puis l'autre
au Rwanda, donc on se cherche un peu puis on s'appelle au téléphone, donc on n'est pas vraiment ce qu'on pourrait appeler un parfait exemple de famille bien soudée et

unie, qui vit sous le même toit, qui se parle tous les jours, ça crée une forme d'indépendance
; donc quand on se croise en plus, on a comme l'impression d'être deux adultes qui sont pas vraiment nécessairement frère et sœur ; on se complète mais on a comme toujours cet esprit de famille qui plane au travers, puis qui nous..., qui fait qu'on est plus porté à s'écouter et à s'entendre vite plutôt qu'à s'amener à des confrontements [confrontations?]. SG: C'est quoi les souvenirs que t'as de ton l'enfance..., primaire, les premiers souvenirs

que tu gardes de ton enfance ? JSP: Il y a quelque chose qui..., qui m'a


quand même assez embêté ; dans ma vie, on a beaucoup voyagé ou beaucoup bougé quand


j'étais jeune, puis là, je me demandais comment ça se fait qu'on peut pas rester
sur place ? Pour moi ça s'appelait une stabilité là. Bon, il y en a qui vont dire papa travaille,

il a trouvé un autre travail et là on déménage à cause ça, un peu comme les coopérants:


je bouge en fonction du travail de mes parents. Mais nous ce n'était pas un peu ça, c'était
plutôt ..., on est dans la même ville mais j'ai l'impression qu'on déménage, on quitte tel quartier pour un autre quartier. Puis plus tard ça..., ça m'a emmené très vite

à une forme d'impatience ; tu peux pas avoir les mêmes amis pendant toute une vie, tu
dois en changer..., et puis là, je me posais la question de savoir qu'est ce qui se passe et plus tard j'avais réalisé que c'est vraiment..., que ça dépend plus de l'histoire des rwandais et aussi de l'histoire tout court, de notre histoire au Rwanda, au Burundi et ...., tu

viens au Canada, il faut déménager à chaque premier juillet, tu retournes au Rwanda après
le génocide, là tu te rends compte, tu ne peux que voyager et puis qu'est ce qui reste finalement, c'est les liens que tu as créés avec les gens en espérant que ces liens traversent le temps, et donc finalement fidéliser les liens d'amitié plutôt que les emplacements

où on vit, parce que sinon tu es perdu là. Je me rappelle en train de crier: "je veux
pas qu'on déménage !" Maman me dit très simplement:"oui, parce que l'école où vous allez aller c'est maintenant là-bas et puis vous allez être plus proche de l'école". Je dis: "non, ça fait deux ou trois fois qu'on vient" elle dit:"non, bien..., c'est ça où...", mais ça reste un peu... Puis l'autre chose qui m'aurait marqué...,

dans la vie, de mon enfance ? SG: Oui, le quartier, la maison d'enfance,
parce que là tu es au Burundi là? JSP: Même au Rwanda! Même au Rwanda. SG: Même au Rwanda! Tu es né au Rwanda puis deux ans après tu vas au Burundi? JSP: C'est ça, puis après 13 ans de vie au Burundi, en '86 exactement on se retrouve

au Rwanda. Je vis de '86 à '91 au Rwanda, et..., je vais y faire mon secondaire, puis


là, on arrive d'abord chez les grands-parents qui s'occupent de nous pendant un ou deux,
puis là on déménage, on devient autonome, on a notre maison. Après un an ou deux, on

doit encore changer un peu d'école, puis la guerre qui commence, puis on déménage
encore! [rires]. Puis à ce moment-là, '91 la vie là devient impossible au Burundi...,

au Rwanda, qu'est-ce qu'on fait? On s'imaginait déjà un petit tunnel pour aller quelque
part ailleurs, pour ne pas être rattrapé ; on se retrouve au Burundi, on..., redémarrage encore, puis là on vit deux trois ans, puis la fin de la guerre, on se dit mais, d'abord le temps de stabiliser, on se trouve une première bricole puis après un ou deux ans, on peut trouver mieux, puis après oups, il est peut-être temps que..., on retrouve les rwandais parce

que la guerre vient d'être plus ou moins atroce, puis il faut rentrer absolument combler
le vide au Rwanda. Donc, ça c'est un petit tableau vite fait, mais qui saute aussi....

bon, on a eu des années assez instables, assez géniales, donc j'ai eu une enfance
vraiment adorable, je pense que si je parle un peu d'instabilité, c'est que ça m'avait marqué, mais sinon j'ai été très chanceux, j'ai vraiment un papa et une maman que je trouve encore exceptionnels aujourd'hui. Et..., je le dis pas parce c'est mes parents, souvent

quand je parle de mes parents comme ça, j'ai tendance à me dire: “ok mes parents sont
génials [géniaux?], mais tu te dis:: "attends, mais chaque enfant a un papa et une maman génials" [géniaux?], mais là tu les examines à froid, puis tu réalises que peut-être il y a d'autres qui estiment plus ou moins tes parents selon un angle x, puis tu te dis: "est-ce que mes parents ont posé des gestes qui peuvent faire que... ils étaient exceptionnels?" A un certain moment tu dis oui, et c'est vrai ils en ont fait. Moi vraiment, je ne vois

que mes parents en train d'aider ou de travailler et d'aider d'autres et à aucun moment j'ai
vu mes parents égoïstes. Donc si je peux dire que ça m'a marqué, ça peut aussi aller

dedans..., à la limite on disait: "non, on n' en a assez là de...., oui, on va aller
voir tantine après" ou..., tu sais une forme de socialisation à l'africaine ou plutôt rwandaise où les autres ont toujours une place, ça aussi ça m'avait marqué, un grand

moment qui se présente, un dimanche à la maison ou un samedi, ou à six heures le matin,


ça vient te chercher dans ton éducation, puis un jour où tu as trente ans tu te dis::


"bon ben..., c'est peut-être ça la vie!" Ce petit confort égoïste dans lequel on
est, on dit c'est peut être ça un peu la vie, une fois grand je ferais comme ça hein!

[rires]..
SG: Et..., c'était comment au primaire, au Burundi..., l'adaptation..., comment ça s'est passé..., est-ce qu'il y a des souvenirs de ton école au Burundi? JSP: Moi j'ai été vraiment chanceux à l'école primaire où..., question éducation, je pense

mon père, il flanchait..., vraiment quand ça parlait éducation, il y avait pas d'espace
à négociation. Donc on arrive au Burundi, il a la chance de se faire un très bon travail c'était après les événements du Burundi, [inaudible], un bon comptable, avec un CV rempli, il arrive

au Burundi, il trouve du travail tout de suite.
Et moi, pour aller à l'école, je suis allé à l'école primaire de l'école française à l'époque. Et..., on se dit que tu es à l'école française, tu es rwandais réfugié, au Burundi, c'est

pas donné à tout le monde.
Et..., je savais que j'étais chanceux, mais bizarrement ma mère ne voulait pas nécessairement

que j'aille à cette école de l'homme blanc, qui a tout l'aspect de l'éducation riche,


etc., elle était enseignante, donc elle avait dit à mon père: "ne mets pas notre fils
là-bas parce qu'il va avoir comme un..., un challenge énorme" ; tu vois, parler

français dans une école, alors que tu rentres dans un quartier où plus ou moins il vit
une vie plus ou moins normale, donc, tu vas dans une école d'éducation plus ou moins orientale, occidentale, et tu rentres dans un quartier simple, normal, tous les jours, mu Ngagara, où tous les gens ont accès..., comment expliquer ? Donc, il y a comme deux

accès qui ne se joignent pas, parce que souvent les gens qui vont à l'école française sont
des gens qui arrivent pas à vivre dans les quartiers là où je vivais. Mais mon père lui, il était au-dessus de là, il dit:: "non, non, il disait confrontation, challenge, défi..., la langue d'abord, il va avoir accès à la meilleure éducation,

puis après ça, le reste on va régler ça à la maison"; sauf qu'il payait énormément
cher. Il payait pas comme un coopérant parce qu'ils ont des subventions qu'ils donnent, je pense

des organisations intergouvernementales... ou je..., ou sinon, il ne payait..., il ne


pouvait pas payer comme un burundais parce que le cas rare, donc il était dans une troisième
catégorie qui payait plus cher, et vraiment très cher. Quand j'y pense je me disais..., je me dis pourquoi il faisait ça? Et puis je me dis c'est important pour lui que j'aie une bonne éducation. Sauf que je ne vais pas y rester longtemps, je vais faire cinq ans et je vais vraiment voir l'une des meilleures éducations, des fois c'était dur, j'avoue j'étais pas toujours l'enfant idéal, ça va me permettre aussi de découvrir..., je sais pourquoi j'en parle,

une forme de racisme, de l'homme blanc encore en Afrique, même après la décolonisation


et..., tu t'imagines, une école entièrement plus ou moins faite de blancs, avec beaucoup


de gens d'Europe: belges ou français, coopérants quoi, mais encore avec cette graine de néocolonialisme,


je pourrais pas..., comment expliquer..., ou là, ça se passe au Burundi, c'est dans


un pays de..., tu sais, d'Afrique, mais ceux qui y sont, qui ont été là-bas pour aider
par exemple cette une communauté agrandie, encore cette graine où ils se sentent différents, la nature dure des choses et ça se transmettait même aux enfants avec lesquels on jouait.

Puis moi ça m'avait marqué, et puis je pense ça m'a aguerri très vite à la différence


de couleur, de race et..., il y avait cette part dans mon éducation qui planait un peu.


Puis je me rappelle en parler avec mon père qui pense que je mens, puis un jour il se
réveille avec ma mère ils me disent eux, qu'ils avaient remarqué une forme d'intolérance et d'ignorance dans cette école là ; ça faisait quatre ans et demi ou cinq ans que j'étais là ; donc..., mais mes sœurs, ç'est bizarre, je pense ça coûtait cher à la

famille, eux, ils n'ont pas pu me rejoindre à cette école, ils étaient dans une école
publique. Peut-être aussi, ils ont eu la chance d'apprendre par rapport à ce qui m'arrivait et ma mère je pense au début, ne voulait vraiment que..., elle voulait qu'on ait la même éducation que les gens de l'environnement dans lequel on était. Et puis bon bref, de toute façon, j'ai quitté là, puis je suis allé dans une école rwandaise. SG: Au Burundi. JSP: Au Burundi. Donc j'arrive là, école privée au Burundi, Ecole libre, et puis là, je tombe dans la

communauté rwandaise, baigné complètement à cent pour cent ; puis là, je me rends
compte que oui, c'est diffèrent, puis je vais tout faire quand même pour réussir

mon examen national, ça a été difficile parce que la première année, je dis six


premiers mois parce que j'avais pas fait l'année au complet, il fallait m'adapter, puis la
dernière année de l'école primaire, il fallait que je passe mon examen officiel, puis là j'ai réussi, on était quatre, puis..., là j'avais le droit d'aller à l'école secondaire,

à l'école Saint Albert au Burundi.
Puis après ça, j'irais à l'Ecole Saint Esprit, je me suis dit je pourrais avoir encore

un peu mieux, [rires]..., puis après, plus tard je vais terminer à l'APACOPE [Association


des Parents pour la Contribution à la Promotion de l'Education] qui est au Rwanda, donc c'est
là où je terminerai mon école secondaire. Et..., brièvement, je sais pas si j'ai dit tout ce que...

SG: Et des..., est-ce que tu as des souvenirs de tes enseignants préférés..., du Burundi,
dans les différentes écoles justement que tu avais fréquentées [inaudible: qui t'ont

marquées?]
J-SP: Oui, j'ai connu un prof [professeur]...malheureusement je n'ai pas les noms tout de suite, j'ai son

visage... ; ils appelaient ça CP [Cours Préparatoire] à l'école française, c'était un prof [professeur]


un maître d'école vraiment très, très, très intéressant, je pense c'est lui qui
m'a donné l'énergie de..., malgré ma différence par rapport à tous les autres mais..., mon comportement, il m'a vraiment donné la joie et l'énergie ; j'ai cru en lui, puis il a

cru en moi, puis tout est devenu possible à ce moment-là.
Puis, c'est vrai aussi à l'école maternelle il y avait une madame, je pense elle s'appelait madame Nathalie, elle a vraiment donné, donné de l'énergie..., comme un soufflé de possibilités

à ce que je faisais à l'école primaire.
Très vite, bon je saute parce que je veux pas que..., je vais à l'École Libre, puis là, il y a un monsieur qui s'appelle Rwirangira, Frère Rwirangira, c'était lui qui était comme le Directeur de l'école primaire là où j'étais, qui était en charge de l'éducation.

C'était un Frère, [inaudible: comme c'était africain..., c'était quel genre de Frère?]
Bref, il était en charge de toute l'École Libre là où on était puis à chaque fois

que je le saluais, je sentais un éducateur, un enseignant, tu sais un éducateur, quelqu'un
qui est vraiment un enseignant. C'est lui qui m'a accueilli quand j'ai changé. C'est lui qui s'était assuré... que quand j'ai réussi il était même venu à la maison pour me féliciter personnellement. Donc, c'est du service après vente. Tu arrives, on t'accueille, on suit ton cheminement... Tu es peut-être le vingt quatrième parce que je venais d'arriver dans l'école. Il me suit, il me dit que c'est bon. J'arrive, je suis huitième, il me dit tu as fait un progrès. La session d'après il me dit très bien parfait, puis quand je termine il me dit... ; il était un monsieur..., il est venu vraiment me féliciter la main dans la main comme si j'avais son âge! Puis ça là m'a beaucoup marqué ; puis à l'école..., à l'école secondaire, j'ai

eu plusieurs profs [professeurs] qui m'ont vraiment "..." Il y a un..., il y'a
un prêtre qui s'appelait Jean Christophe [inaudible, De Fay?]. C'était un Jésuite, un Père jésuite qui m'a vraiment marqué. Parce que je pense en ce moment-là, à l'école secondaire, c'est lui qui a un peu façonné ma façon de lire, d'écrire, de parler. Il était en charge de la langue, il enseignait le français. Puis..., ça rejoignait un peu mon père, donc il fallait bien parler..., tout ce qui se dit s'énonce clairement, oui les mots pour le dire arrivent aisément. Tu vois! Et..., tu sais comme..., il tenait absolument que tout soit fait selon la regèle..., la

règle..., les règles de l'art, je sais pas comment...; et..., il va me donner même à


la limite le goût d'écrire, ce qui fait que plus tard ça va devenir facile.


Sauf qu'après, à chaque fois que j'allais dans les écoles publiques, je me rendais
compte à quel point c'était difficile pour les autres étudiants, les autres élèves d'écrire, de parler spontanément français alors que moi j'avais pas ce problème. Ce qui fait que je vais même à la limite essayer de régresser un peu pour ne pas paraître marginalisé. Donc il fallait que ce soit souple et facile pour tous les gens, sinon tu étais tagué

[targeted?]
différent, alors que c'est pas important ; à la limite c'est nocif quand tu es tagué [targeted?] différent ; donc tu acceptes même de parler comme du monde alors que c'est pas nécessairement

le cas, tu pouvais faire mieux..
Donc..., et le dernier [inaudible: boucle ?] c'était un prof [professeur] qui s'appelait Marshall Charles. Quand j'étais au Burundi il était là. Puis je le vois en train de

parler..., il dit: "je vais être vos... [votre], nouveau préfet des études, je pense,


ou de discipline. Il venait d'être mis à charge d'être le préfet de discipline, puis


il nous parle, puis à un certain moment il nous dit: "je ferai ce que je peux, et j'espère
que vous ferez ce que vous pourrez pour qu'on puisse travailler ensemble." Mais là, je savais pas que ce monsieur qui était réfugié au Burundi, qui vivait peut-être au Burundi

allait se retrouver à l'APACOPE qui sera mon..., l'école où je vais terminer mon


secondaire et je vais le trouver là comme enseignant, professeur de géographie et d'histoire.


Très bon professeur d'histoire, jamais vu un professeur pareil, il connaissait tout.
Tu poses n'importe quelle question il est prêt à te répondre. Il parlait bien, dictait

très vite..., l'enseignement à l'ancienne puis... magistral ; le professeur par excellence


mais, il va devenir préfet des études je pense, même il va devenir directeur, mais


il va être tué pendant le génocide. Donc pendant que la dernière journée où je vais
lui demander:: "est-ce que vous pouvez me donner un document..., de réussite, attestation,

n'importe quoi pour prouver que j'ai fini ici", il me donne un papier, je vous passe


des détails, mais moi, je m'en vais au Burundi avec mon petit document en attendant que mon
diplôme vienne ; diplôme qui ne viendra jamais au fait parce qu'il y avait une petite erreur... Puis les gens n'étaient pas motivés de t'envoyer ce genre de document une fois

que tu avais quitté le pays. Quand je reviens au Rwanda, il a été tué, sa famille, plus


d'enfants! Quand on parle de familles exterminées là... Marshall Charles, sa femme et je pense


ses trois enfants, qui habitaient pas loin de l'aéroport à Kanombe, n'existent plus.
Donc c'est des histoires qui te marquent [inaudible] tu sais un professeur génial, que tout le monde peut..., peut..., dont on cherche une référence à la limite. Il m'en reste encore

heureusement, mais..., quand on te dit:: "les meilleurs professeurs que tu as eus comme
celui-là n'est plus", puis on te dit:: "il a été tué...", bon..., ça te marque quand même. Tu te dis à la limite, l'école là c'est pas trop le truc hein..., pourtant

je sais comment c'était dur pour lui de s'affirmer pour lui au Rwanda à l'époque et..., de
se faire une place..., parce que certaines personnes vont dire::"OUI le problème

hutu-tutsi n'existe plus au Rwanda entre les années Soixante-treize et Quatre-vingt-onze".


On vivait comme si tout le monde s'adorait bien que personne ne savait plus nécessairement


on était quoi. C'est vrai pour certaines familles mais pour beaucoup bien d'autres


encore il y'a toujours eu cette ligne de démarcation. Ce qui fait que quand je suis revenu au Rwanda


en Quatre-vingt-six, j'avais quinze ans je pense, seize ans..., il fallait que j'aie
un document..., moi ma première carte d'identité que j'ai eue à l'époque c'était..., carte

d'identité provisoire. Et là tu dis:: attends, carte d'identité provisoire c'est un peu


comme permis de conduire provisoire"..." Vous revenez du Burundi puis, vous avez...,
vous êtes répertorié nulle part, puis on est dans un processus de réconciliation des rwandais de la diaspora et ceux de l'intérieur. "Donc nous connaissons votre mère, elle est encore enregistrée par le fait que son père est encore en vie, donc elle, nous pouvons l'enregistrer, mais votre père lui, il n'est pas ici et si même il vient, il faut qu'il aille à Ruhengeri dans le nord pour prendre sa carte d'identité puis là vous aurez droit vous, à votre...", et là ça devient compliqué. Puis dans tout ce brouhaha qu'est-ce qu'on se propose et on vous propose une carte d'identité provisoire rwandaise où c'est marqué aussi:

"biffer hutu ou tutsi". Puis là, tu te poses la question, tu te dis: "attends,
je suis dans un pays à moi où je suis quelqu'un qui est en train..., dans du processus d'immigration

comme on dit ici au Canada. J'ai d'abord droit à une carte d'identité comment on appelle
ça...? Carte de résidence, puis carte d'identité par après si jamais je..., donc, il y a toujours

cet espace de frontière, entre les gens qui au fait pendant ma jeunesse étaient là,


qui planait, puis ma résilience va l'accepter comme un fait. À la limite on se bat pas


trop là..., c'est quelque chose qui existe là..., mais faut pas trop que ça me pourrisse
la vie, faut continuer à vivre, qu'on se batte. Ce qui fait qu'aujourd'hui encore quand

je pense à ma [marque ?] quand je sens quelqu'un qui veut écarter l'autre juste à cause de
sa peau ou de sa couleur ou sa race, ou sa..., ça vient me chercher très loin. Si tu écartes

l'autre à cause de sa..., incapacité..., son manque de loyauté..., si tu l'écartes


en fonction du fait qu'il a fait des actions concrètes qui se tiennent pas, répugnants...,


là je peux comprendre, mais quand tu te bases juste sur l'apparence, une apparence très


partielle et ignorante ça vient me chercher très loin. Puis je peux le tolérer et à


un moment où je ne sais plus trop..., quelles pourraient être mes réactions à ce genre


de choses, parce que ça a dégénéré chez nous par un génocide tout simplement...,


donc c'est ça, je sais pas si j'ai pris le tour de la question.
SG: Et... donc vous revenez à..., au Rwanda... a quinze ans. Vous y restez combien de temps

? JSP: Quatre ans, juste le temps de terminer
mon école secondaire... SG: Pourquoi vous êtes retournés encore [inaudible...]? JSP: Parce que la guerre reprenait au Rwanda. Donc dans le fond au fait, pour faire ça bref... 'Soixante-onze... Je nais avec mes

parents en Soixante-onze, qui sont dans une sorte de famille coquille, famille petite.
Mais en Soixante-treize il y a les événements, donc très vite ils se rendent compte qu'ils devaient partir. Puis là mon père a été enfermé. Bien sûr en Soixante-treize avec tout ce qui est arrivé à Bugesera, il a été relâché très vite je pense, j'imagine

il a dû faire jouer ses relations s'il en avait quelques peu. Mais là qu'est ce qui
se passe, il est averti hein... Cinquante-neuf il était là, il sait ce que sa grand-mère

a vécu..., sa famille, dans quelle position ils ont grandi, il connaît très bien le


clergé, il est né en Quarante-et-un, il connaît toute..., toute..., je pourrais dire


la classe religieuse régnante au Rwanda. Et j'ai pas peur de le dire et donner des
noms, si tu vas chercher les gens qui sont nés en Quarante-et-un, vous allez vraiment être très étonnée. "..." on peut commencer par Bagosora je pense il né en Quarante-et-un, je pense il est de Ruhengeri ou de Gisenyi ; tu prends un gars comme Lizinde il est du

Nord, peut-être plus jeune mais dans les années Quarante je pense il serait né ; tu
prends un gars comme Habyarimana, lui-même il est un tout petit peu..., je pense il est né dans les Trente..., Trente-huit, Trente-neuf j'imagine. Un gars comme..., tous les gens,

tous les gens qui ont marqué la..., la..., dans les années Soixante-dix, mon père les...,
la prêtrise elle, on en parle même pas, il la connaît toute parce qu'il a vécu avec eux. Il connaît tout ce qui a été... sur les Bigirumwami, il connaît les Kagame, il

connaît... Gahima, Gahamanyi, Gahima ou Gahamanyi. C'était un"..." Donc, il connaît tout


le clergé, il connaît toute la classe dirigeante et quand tu prends ça, t'en fait un homme
qui va très bien ; où on s'en va...? Parce qu'il sait ce qui va arriver, il a failli

être tué, donc il prend sa femme, vite et il s'en va. Ils s'en vont au Burundi, ils
arrivent, où les tutsi, où les hutu ont été tués en Soixante-douze ou si non, pour être [fait...?] il y a eu animosité entre les deux communautés. Donc, il est accueilli

à bras ouverts. Pour fuir, ils fuient, ils font des mascarades impossibles. Ils disent
ok, nous sommes à Kigali, on va pas aller au Burundi ni au Congo. Par contre si on dit qu'on va à Ruhengeri parce que je suis de là, on va pouvoir arriver à Ruhengeri, de Ruhengeri on va arriver à Gisenyi et de Gisenyi on va passer dans les petits chemins pour arriver à Goma. Ça c'est la première étape, deuxième étape, ça se retrouve au Burundi. Comme beaucoup d'autres cas par ailleurs, par avion, mais arrivé au Burundi ils s'établissent. Soixante-seize, tous les Rwandais sont bien accueillis..., à peu près. En tout cas pour ceux qui ont une bonne éducation, parce qu'ils pouvaient combler un vide de la société ; et il utilise son savoir de la comptabilité sauf qu'en Mille neuf cent quatre-vingt, quatre-vingt-et-un,

quatre-vingt-deux jusqu'en Mille neuf cent quatre-vingt-dix, il y a une forme de nationalisme
burundais qui s'installe.. Donc il y'a une forme de crise peut-être qui s'est installée et qui non seulement

entre la peur de l'un et de l'autre, parce qu'il y avait une forme d'hystérie dans la
société entre ceux du Sud et ceux du Centre burundais, puis il y avait aussi les rwandais...,

puis quand il y a une forme de nationalisme qui s'installe dans toute cette région d'où


nous sommes venus, au Burundi principalement, c'était qui... le plus... armé à payer


les comptes dans le fond..., c'est les rwandais parce que c'est lui qui est en plus grande
quantité en étant étrangers au Burundi. C'est pas nécessairement que les Burundais n'aiment pas les Rwandais, mais c'est parce que les faits sont là, la terre, la crise emmène à l'exiguïté, puis la crise amène

à voir l'étranger plutôt comme un problème et pas comme une solution.
Et donc, je pense mon père il va amener..., les pots cassés, il va commencer à être..., il se battait un peu. Tu t'imagines dû à son âge peut-être, un peu de son leadership et il y a plein d'autres

hein, il n'est pas le seul.
Puis là, il y avait la bataille pour avoir la nationalité burundaise, est-ce que les gens la veulent ou pas ; et je pense que lui il se retrouvait sans l'avoir lui peut-être,

mais ce qui est important à signaler [inaudible...] dans les années quatre-vingt, il se retrouve
au chômage, alors que dans les années soixante-dix, on avait tellement besoin de lui. Un chômage, voulu ou pas voulu, et je pense qu'il était un petit peu tagué [targeted?].?

quoi, on veut pas de vos services au fait ; quoi qu'il travaillait, mais pas au maximum
de ses compétences. SG: Et..., et l'accident ? JSP: Non..., ça c'est il y a longtemps. Ce qui fait qu'en mille neuf cent quatre-vingt-six, on a plus d'issue, ma famille se dit: "si

mes enfants doivent avoir une bonne éducation, ce qui est très important chez nous, il faut


aller ailleurs; ou on retourne à la maison", et à la maison il y avait encore..., à l'époque


une structure qui pouvait les accueillir au Rwanda.
Ça pouvait aussi juste prendre un peu de temps, tu sais, tu penses quitter un peu de

temps, puis revenir et trouver mieux mais ça a duré quatre ans!
Et ça allait pas mieux. Au Burundi mille neuf cent quatre-vingt-huit, ça a donné raison au mouvement d'aller au Rwanda... Je pense que mille neuf cent quatre-vingt-huit au Rwanda [Burundi?] il y avait eu ce qu'on appelle Ntega-Marangara, un événement à l'échelle nationale au Burundi. Coup d'état d'abord en mille neuf cent quatre-vingt-six ou mille neuf cent quatre-vingt-sept, quatre-vingt-huit on venait de gagner Marangara pourquoi tu vas retourner au Burundi ? [inaudible] ça, nous disons de rester au Rwanda parce qu'à l'époque ils nous considéraient Suisse d'Afrique.

Quatre-vingt-dix, les Burundais sont un peu plus stables, mais au Rwanda il y a la guerre.


En Ouganda mille neuf cent quatre-vingt-quatre..., c'était chaud, mais Museveni s'est installé,


puis là qu'est ce qui..., convergence d'énergies, les Rwandais veulent rentrer chez eux parce
qu'ils n'en peuvent plus. D'ailleurs, bref au début de la guerre, premier mensonge de ma vie, un militaire rentre chez

nous puis là je me dis: ça y est, on est foutu.
Il pose une question: "il est où le papa, le vieux ?" Puis là ma mère, très vite, très grande menteuse [claquement des doigts], j'ai jamais vu ma mère mentir aussi vite et dit: "... il est au Nord, il est à Ruhengeri-Gisenyi!" alors qu'il était au Burundi, mon père n'a jamais été au Rwanda après..., en mille

neuf cent quatre-vingt-six, jusqu'en..., parce que s'il venait il était [tagué?]
toute suite en prison. Il se sentait en insécurité. Il y avait déjà deux-trois exemples qui disaient que si jamais..., je connais un monsieur qui est mort parce qu'il avait fait l'erreur de rentrer, d'avoir un travail décent au

Rwanda.
Mais mensonge, elle dit: le papa il est à Gisenyi puis là, le militaire l'a crue parce

que..., c'est vrai que mon père était né de Ruhengeri puis... c'était plus facile


de faire passer ça.
On a vraiment eu de la chance, le militaire est allé, il n'a pas traîné dessus ; mais quand il a entendu Ruhengeri il a dit bon ok, c'est pas plus grave..., mais nous, chez

nous, on était choqué, comme la première fois de ma vie on voit nos parents mentir.
Et..., après ça sera ce qu'on disait tout le temps:: notre père il était au Nord et...,

on venait de là, on rêvait d'aller voir [Ruhengeri].
Mais on l'avait jamais fait, jusqu'aujourd'hui je pense on est allé une fois ou deux.

Mais... ce qui fait qu'on va revenir au Burundi après huit mois de guerre au Rwanda, ce qui
fait que j'ai fait huit mois d'études ; huit mois d'études vraiment au jour le jour avec

le début de la guerre en mille neuf cent quatre-vingt-dix, quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-onze.


La guerre a commencé en octobre, puis moi j'étais au Rwanda au mois de juillet.
On revenait du Burundi on a eu la chance de juste faire un petit move [mouvement?] aller voir notre père, puis en mille neuf cent quatre-vingt-dix, la guerre commence.

Puis... oui, c'est mon anniversaire.
En fait, ça c'est aussi un petit truc que je peux partager, je sais plus trop où est-ce que je suis dans tout ce que je dis, et... mon père et ma mère, tu sais "..." moi

je suis né le premier octobre, le 1er octobre c'est le début de la guerre de FPR [Front


Patriotique Rwandais], et ma sœur elle est née le deux juillet.
Le 02 juillet si tu demandes dans l'histoire du Rwanda je pense c'est... synonyme pour...

la prise...
Habyarimana je pense, fêtait la prise du pouvoir et tout ça allait avec "..." Donc la Deuxième République fêtait toujours le 02 Juillet. Pour une raison ils avaient pris le pouvoir je ne sais pas quand, ils appelaient un révolution...

j'oublie le nom.
Une révolution..., tranquille ou responsabilisée je ne sais pas quoi; mais c'est plus pour

la masse.
Et la dernière, ma petite sœur est née le 06 avril, le 06 avril qui symbolise la guerre... le début des massacres au Rwanda [inaudible...] Chaque fois que je fête mon anniversaire je rigole, mais il y'a une petite nuance ça devient facile là, j'oublie jamais les dates auxquelles chez nous on est né parce que tellement facile à attraper. Et puis ma mère elle est née un 24 décembre, c'est Noël.

Donc il y a que mon père qu'on a jamais connu c'est quand qu'il est née [rires]...


En vrai rwandais, c'est seulement l'année qui est écrit, c'est en mille neuf cent quarante-et-un
; ... donc... SG: Donc en octobre la guerre commence, tu es encore..., étudies...

JSP: Oui...
SG: [inaudible...], mais après tu pars vers le Burundi?

JSP: Je termine en juillet mille neuf cent quatre-vingt-et-un, je termine, je suis, je


pense le deuxième, oui, oui, deuxième à l'école, dans la promotion..., la deuxième
promotion d'APACOPE en option économique. Et puis... ah! il y a un autre professeur qui m'avait marqué parce que quand tu.., un enfant étudie dans

un moment de paix, il est impossible, inconcevable pour lui d'étudier en temps de guerre, jusqu'à...


quand..., que quelqu'un te touche et te dise:: "dans le fond, il n'y a rien d'autre que
tu puisses faire. Tu es un enfant, tu peux même pas aller à la guerre, et tout ce que tu puisses faire c'est gober le plus de connaissance possible, parce qu'après ça va te servir. Et si tu dois aider à trouver des solutions c'est maintenant ou jamais que tu dois apprendre parce que demain t'es pas sûr de nous avoir avec toi". Et là, il y avait un monsieur parmi plein d'autres qui m'ont marqué au fait c'est vrai il y'a beaucoup de professeurs qui m'ont marqué... Celui-là, il s'appelait Roger Millard c'est un haïtien et il enseignait le droit à l'époque

à l'APACOPE; puis là, il vient nous voir, il parlait à tous les étudiants sans différence...


Son histoire va nous marquer parce qu'il va nous dire: "vous savez, les évènements
comme celles-ci, j'ai eu la chance ou la malchance de les vivre, je suis haïtien, vous connaissez

l'époque Duvalier et tout ce qui va avec?"
Puis là, il m'avait marqué pourquoi? Parce que lui il parlait plusieurs langues, il était vraiment polyglotte. Il avait fait le Séminaire puis il parlait français très bien, créole, il parlait anglais très bien, il parlait espagnol, par proximité des îles environnantes, il parlait

allemand.
Le monsieur, puis un jour, il nous dit il parle aussi portugais. Et en plus ça va pas, le droit qu'il maîtrisait très bien. [inaudible...] j'étais vraiment

épaté, puis on lui demande:: "qu'est-ce que tu fais au Rwanda maintenant, pourquoi
tu es au Rwanda ici comme enseignant ? Tu peux pas trouver mieux quelque part, une autre planète où tu peux aller vivre, grandir...?" On lui posait des questions puis il nous disait: "j'ai choisi le Rwanda et malheureusement il y a la guerre ; puis au début avant d'être venu ici j'étais au Congo, à Goma, puis j'ai quitté parce que j'ai perdu tout mon projet qui était là-bas, un projet de production je pense, une forme d'alcool fort qu'il voulait

implanter dans la région.
Puis là, il s'est retrouvé en train de faire du droit à temps partiel pour notre école.

Puis ce genre de personnes qui ont tellement de bagages, quand tu les croises dans une
période guerre, ils te donnent l'énergie au fait de finir. Puis là, je me retrouve quand même au Burundi, mais là, le problème c'est au Burundi pendant le génocide, ou pendant la guerre en mille neuf cent quatre-vingt-quatorze, là j'ai personne en fait pour me donner l'énergie pour terminer mon école là-bas. Ce qui aurait été génial parce qu'il me restait que deux, trois ans, je termine en Quatre-vingt-dix-sept, Quatre-vingt-dix-huit, Quatre-vingt-dix-neuf, puis j'ai ma licence en économie. Je pourrais aider au Rwanda mais non! Qu'est ce qui se passe dans l'équation, pendant le génocide, on est rendu tout le monde un peu fou..., on court aux nouvelles, on a plus le goût d'aller en classe, on veut savoir

comment ça se passe...
Ta mère qui te dit: "est-ce que tu as demandé les nouvelles de tel... Vas voir tel..." Toi aussi tu te donnes des initiatives. En classe tu regardes le professeur parler pendant cinq heures, mais rien qui rentre,

tu retournes le lendemain, rien qui entre.
Pendant une semaine tu étais là tous les jours puis a un certain moment tu te dis:: "non mais attends, qui trompe qui là? Est-ce que moi-même je me trompe que je suis en train de suivre le professeur de géographie économique..., est en train de me dire ?". Je pense j'ai dit au revoir à l'école, j'étais en géographie économique. En ce moment-là, ça s'appelait économie de... oui, géographie économique. J'ai oublié le nom du titre. Donc, j'apprenais la géographie versus économie, un peu la frontière, puis l'externalité

d'une ville comme Montréal.
Puis là le professeur était très intelligent, il parlait, il parlait, il parlait puis il n'arrêtait pas. Puis je dis: c'est très intéressant ce que vous dites mais j'ai l'impression je suis pas dans la classe. Puis je pense c'était un fin mai, début juin-là mille neuf cent quatre-vingt-quatorze

puis j'ai dit: là, il y a pas moyen là, je suis plus capable de suivre et d'aller
en classe. C'est dommage... SG: [inaudible] JSP: Oui... d'ailleurs j'en ai eu un, lui il ne m'a pas aidé à continuer à étudier, il m'a dit: "viens, viens, on arrête ; science

sans conscience n'est que ruine de l'âme". C'est comme ça qu'on dit là.
Puis l'autre chose c'était la devise de l'école, c'était..., c'est au Rwanda ou au Burundi,

Et salus populi ça veut dire le slogan de l'école où on étudiait, ou cet enseigne


où on étudie c'est:: le salut du peuple.
Je pense celui du Burundi c'était la lumière..., c'est ici qu'on trouve la lumière qui va

guider genre le peuple...
Puis tu es là, de l'autre côté-là on n'arrête pas de se massacrer et qu'est-ce qu'on fait

ici là, c'est qui, qui dirige l'affaire [inaudible...] c'était quand là..., tu te poses des questions
[inaudible...] puis tu retournes plus à l'école..., tout est fini.

Ce n'est que plus tard que le goût de l'école va me revenir et ça va prendre beaucoup de


temps ; ça va me prendre de Quatre-vingt-quatorze à Quatre-vingt-dix-sept.


Je me rappelle la première fois en conférence, je paniquais.
J'avais même plus la capacité d'aligner même une question, tellement j'étais déconnecté

de ce milieu intellectuel où les gens veulent discuter pour discuter.
Parce que moi une discussion ça me met plus une stratégie ou une... à une capacité de compréhension des choses, mais quand tu vois une conférence ou les gens se jettent la balle mais sans..., à un certain moment nécessairement prendre un document, aller

de l'avant...
Je trouvais ça bien mais..., mais je me disais ça va où ? Ça rime à quoi ? [inaudible] j'en ai un peu perdu..., le fait de lire sans intérêt, pour aller vers une..., une touche

de solution ou de mise en exécution de solutions, je sais pas si j'ai bien réussi à m'expliquer.


Donc du coup, aller en classe ça ne voulait plus rien dire.
Et depuis ce jour-là, si je peux le dire sans trop nécessairement en mettre beaucoup,

je n'ai plus le goût d'être nécessairement premier comme je l'étais avant.
Tu sais, comme tu vas en classe, les gens se chicanent pour être premier puis tu regardes...,

c'est tellement..., c'est tellement, comment dirais-je..., premier pour, mais premier à


quel prix ? J'avais vraiment plus le goût, je chercherais longtemps, parce qu'avant j'étudiais


pour être premier, pour faire plaisir aux gens.
On te demandait ah! tu es le premier puis ça se passe correctement... puis tu es fier [claquement de mains] et le grand père ailleurs, le grand oncle, tout le monde ils arrivent et te félicitent. Mais là tu es là, tu te dis même si je suis premier..., ça rejoignait un peu ce que mon oncle m'avait dit un jour, il me dit un de mes oncles: "oui tu étudies, oui on verra après..." parce qu'il m'expliquait au fait que rendu à un certain âge, tu es

ce que tu es, puis y a rien à prouver à qui que ce soit.
Tu étudies pour toi en fonction des événements qui t'arrivent. Et comme lui il travaillait dur pour payer ses études, il n'avait plus nécessairement le temps de tout mettre dans l'école pour pouvoir être toujours le premier. Ça veut dire que consciemment tu dois couper dans l'école et le temps pour aller faire

autre chose.
Du coup si c'est vraiment la vie que tu mènes tu es plus capable d'être premier, tu ne peux qu'être toujours dans le premier bateau, peut être celui qui suit mais jamais le premier.

Parce que si on t'appelle pour une urgence x, il y a de fortes chances que tu dises "d'accord
j'arrive" et tu vas pas finir le travail. Et quand tu vas vouloir te concentrer tu dis "c'est très difficile hein... ça prend trop d'énergie", faut être concentré. Donc tu as plus la tête à cent pour cent à l'école pour pouvoir maximiser. Pourtant tu as toute la matière qui tourne hein, tu peux arrêter ça pour ce moment précis, tu vas y arriver hein... Je peux arrêter là si non je vais [rires...] SG: Après tes études, tu as terminé tes études en quelle année ?

JSP: Secondaire ? Quatre-vingt-onze, juillet Quatre-vingt-onze.
Oui juillet Quatre-vingt-onze j'ai terminé l'école. SG: Qu'est ce que tu fais après ? Tu as travaillé toute suite... ? JSP: Travailler où ? quoi ? comment ? au Rwanda ou au Burundi ? Non, oublies ça. Je me suis battu, en fait, je me voyais toujours avec l'espoir d'aller étudier au Nord puis...,

mon père me disait "quand même ce n'est plus nécessaire de faire l'école au Nord,


donc...", ma mère aussi; donc je me disais "je vais faire l'université au Burundi" et
là, un autre drame. Là, tu sais comme ne pas avoir un pays à un certain moment, c'est vraiment grave.

Je termine l'économie, ce qui était assez..., je pense c'est l'option la plus corsée à


l'APACOPE, puis il y avait beaucoup de mathématiques, puis il y avait beaucoup de sciences, tu sais...,
j'arrive au Burundi, qu'est-ce que je vais faire là-bas ? Je demande l'économie spontanément,

puis j'ai pas droit à l'économie.
Parce que qu'est-ce qui se passe? Je viens d'un système qui n'est pas le leur, oui puis, ils se disent c'est saturé. Donc ça veut dire c'est les meilleurs éléments burundais qui doivent y aller. Très compréhensible, vraiment je comprends ça. Sauf que si j'ai pas le premier choix je fais quoi, là je vais, ou bien c'était langues,

ou bien c'était polytechnique.
Là, je prends mon courage à deux bras, puis je fais polytechnique. Puis là, je me dis: je me vois plutôt ingénieur que quelqu'un des langues. Là, je fais la première année Polytechnique B1. Je rentre, puis cent cinquante heures de mathématiques, genre géométrie analytique, 100 heures de

physiques ou plus, quarante-cinq heures de trigonométrie.


Je compte le nombre d'heures de mathématiques là, puis suis genre... arrivé à un niveau
de saturation puis je me dis "c'est pas possible"; c'était pas fait pour moi, mais je pouvais pas le savoir avant d'avoir été. Puis je me dis "bon, je vais passer mon temps, je vais faire le maximum" surtout que je réussissais

à avoir un certain pourcentage, ça me donnait peut-être le choix de revenir et de voir


le premier choix ailleurs.
Puis là, je réussissais tant bien que mal à passer. J'avais comme passable. Puis là c'était pas brillant, suffisamment brillant pour qu'on te garde de force dans

cette Polytechnique ou c'était passable aussi suffisamment pour qu'on te donne le choix
d'aller là où je voulais. Puis là, je fais le choix Economie, deuxième choix Droit. Là, Economie je l'ai pas. On me dit "non, désolé nous allons vous donner Droit". Là, je dis:: "non c'est pas correct... peut-être le choix...", on me dit "non,

vous n'avez pas le choix".
Je viens en Droit, je fais un bon mois en Droit, pour me rendre compte qu'en faisant

cours en Droit, j'ai eu la chance, j'avais été pris en Economie.
Là, t'as assisté à tous les cours de Droit pendant un moment, les professeurs viennent et t'abreuvent... SG: C'était avant... JSP: De commencer ? ..., en économie ? Non j'ai fait un recours, pendant le recours il faut que t'ailles à l'école. Et donc pendant le mois j'étais avec des collègues qui maintenant sont juristes, un peu des fois je les regarde puis je me dis, là j'aurais pu être juriste. Dont certains, je veux pas citer des noms là [rires] Mais..., après ça, il y a un

monsieur qui m'a suivi beaucoup, il s'appelle Patrice Nahimana, malheureusement il est mort,
que j'aimais beaucoup. Et puis le monsieur qui me dit: "Serge, Economie ou Droit c'est la même chose hein ; ne te poses pas trop de questions." Il me dit j'ai plutôt fait..., je pense il avait fait Droit, des fois il faisait la gestion de l'économie puis bien, il avait fait économie puis il gérait des affaires de Droit. Puis là à la fin quand le vieux te dit ça, le vieux sage, tu comprends pas. Parce que toi tu es vraiment dans ta vie de jeunesse avec toute l'énergie, tu as vraiment envie de ce que tu veux, le reste n'est que possibilités puis ça ne fait pas...

Puis là, il me fait comprendre en fait que j'ai pas trop le choix, mais avec élégance
je pourrais revenir plus tard refaire une maitrise ou me spécialiser en Droit. Puis là, je suis pris en économie, je commence la première année, mon secondaire revient

[claquement de main...] au galop pour m'aider parce que j'avais un background en Economie,
[claquement de doigts]..." première année je passe, pas de problème.. C'est en deuxième année que quand je serais en train d'étudier que le génocide se passe

au Rwanda.
Donc, il restait trois ans là. Si je finis ma deuxième année, il me restait ma troisième puis ma quatrième, juste deux

ans.
Mais là qu'est-ce qui se passe? J'arrête, mais là, j'ai sauté des événements. Mon père est mort en Quatre-vingt-onze, donc ça ne m'a pas vraiment aidé:: ni dans mon choix, ni d'ailleurs après pour payer l'école et tout ça..., mes sœurs aussi n'auront

pas la tâche facile, elles aussi vont devoir aller à l'école Saint Albert, mais petite


sœur je pense c'était Ecole libre.
Mais on connaissait au moins l'environnement. On connaissait tous les gens. La vie devenait possible, puis on n'avait surtout pas quelqu'un qui nous disait: "on va vous tuer..., on va vous tuer..." Donc j'étudie dans ces conditions..., qui n'étaient pas faciles hein! Des fois au Burundi on se disait qu'est-ce qu'on a fait là? Parce qu'ils rentraient dans un processus démocratique, la première élection parait-il

libre et ouverte.
Le Président hutu qui remplace Buyoya, Ndadaye qui va être tué... Quand il va être tué, exactement ce qu'on fuyait au Rwanda on le retrouve au Burundi. Attends: on a quitté le Rwanda pour venir ici..., parce que ce qui s'est passé au Burundi en Quatre-douze, est pire que ce qui... ce serait même imaginé de se passer au Rwanda.

Parce qu'au Burundi, oui Quatre-vingt -treize... les burundais ont tué le président du Parlement,


ils ont tué je pense... le procureur général, ils ont tué les chefs des partis d'opposition.
IL y a plein de gens qui sont morts de la haute sphère, vraiment haute sphère. Mais juste après [inaudible...], les hutu ont eu comme une revanche tout de suite qui

s'est faite.
Je pense qu'on parle de comme deux-cent mille morts au Burundi de tutsi dans toutes les régions environnantes à la campagne, même à Bujumbura il y a eu des exactions. Donc moi je fuyais le Rwanda, là, je vais au Burundi pensant être un peu..., déjà quand on tirait moi j'allais dans le corridor puis j'ai des amis qui disaient pourquoi vas [tu?] dans les corridors, je dis:: "la balle quand elle passe, elle traverse les fenêtres, puis mieux vaut être assis dans le couloir". Déjà à l'époque on était déjà dans l'événement, sauf que ceux qui étaient au Burundi n'avaient pas encore ce réflexe d'aller dans le couloir, corridor comme on disait.

Puis, plus tard, quand Ndadaye est mort, meurt, je me rends compte qu'en fait au Rwanda on


n'avait jamais visualisé aussi grave que ça.
Parce que l'histoire des Bagogwe qui s'était passée au Rwanda au..., dans le Nord c'était de dix mille à vingt mille morts maximum., six mille peut-être ou dix mille à Ruhengeri la région native de mon père, puis quand on prend à Bugesera ce qui s'est passé plus tard c'est peut-être un autre dix mille ou vingt mille maximum, je... connais pas les

chiffres mais c'était pas à l'orde de cent mille.
Si je prends ce qui s'était passé dans les années 'soixante-treize où il y a eu des tueries mais, jamais comme un cent mille morts... C'était beaucoup mais, au Burundi là en quatre-vingt-treize, au mois de novembre,

juillet à novembre, c'est l'apocalypse.
Je me dis:: "attends, dans quel monde on vit?" Au Rwanda il y a la guerre tu ne peux même pas y retourner! Oui, je me rappelle en 'quatre-vingt-treize, en décembre, ma grande mère qui meurt puis

enterrée au Rwanda puis je me dis... parce que j'avais plus de passeport, pour demander


un visa, pour aller vers le Nord avec un laisser passer de réfugier, ou un "passeport réfugié",
ça passe pas. Il fallait que j'aie un passeport rwandais en bonne et due forme. Là, je fais tout pour retourner au Rwanda, pour avoir un passeport. Je vais l'avoir... comme quoi tout le monde n'est pas méchant au Rwanda. Même pendant les pires moments on peut toujours avoir un passeport. Et là, je retourne au Burundi, puis là je me rends compte que le Rwanda c'est quand

même beaucoup plus dangereux.
Quelque chose se fomente, je sais pas trop... c'est surtout avec le compte que j'ai eu avec

mon grand-père qui me fait dire que le Rwanda c'est une bombe à retardement, personne ne


sait ce qui peut y avoir; mieux vaut ne pas y être.
Si tu y es, c'est parce que tu sais, et que tu es prêt à payer le prix.

Et là, je ne comprendrai que plus tard aussi que tous mes parents qui étaient au Rwanda,


connaissaient très bien le prix qu'ils pouvaient payer par rapport à ce qui se passait mais
ils avaient nulle part où aller... Parce que longtemps j'ai pas compris nécessairement leur manque de motivation à quitter le Rwanda

pour aller ailleurs.
Ils pouvaient aller en Ouganda me dis-je. Ils auraient pu traverser quoi, Mulindi, traverser, traverser... c'est déjà la ligne de front ils ne pouvaient pas y aller. Au Congo, c'était presque impossible, fallait traverser... déjà les Congolais eux-mêmes c'était pas facile... Et en plus, quel est le drame de certaines personnes, quand ils ont des responsabilités,

ça veut dire tu es le grand-père, ça veut dire tu as des enfants, tu as des enfants
de tes enfants, et tu as aussi des gens autour de toi qui ne dépendent que de toi. Ça veut dire que si toi tu fuis, ça veut dire qu'il y a une pyramide qui vient de s'écrouler, et toi tu peux pas partir. J'ai..., au fait c'est plus tard que j'ai compris que des gens à responsabilités pouvaient pas nécessairement quitter le Rwanda, des gens qui..., parce que s'il part, il doit partir avec tous les siens. Donc les petits enfants, les enfants peuvent partir. Alors s'il y avait des gens comme ça au Rwanda ; beaucoup, beaucoup, beaucoup.

C'est ça qui m'a expliqué ah!...
Parce que moi ils m'ont chassé hein..., quand? En Quatre-vingt-seize. Quand j'étais là, mon grand-père m'a dit: je te veux pas ici. J'ai dit. "mais attends." "Mais toi... [inaudible]" "Je veux que tu partes le plus vite possible". Et là, je comprenais pas trop. Pourtant il faisait la..., il sentait que moi je pouvais..., mais lui il avait..., il

était prêt à se battre sur un autre terrain.
Puis c'est aussi leur façon à régler certains différends qui avaient trop traînés depuis

Cinquante-neuf, Soixante, Soixante-treize...
Tu sais mon grand-père c'est quelqu'un qui avait jamais voyagé de sa vie. Certains diront par exemple, je connais très bien les Rwandais, il diront:: mon grand-père n'a jamais voulu fuir. "Il a voulu garder ce qu'il avait comme acquis et rester riche". Et les hutu l'ont laissé prospérer un peu, vivre avec eux dans ce Rwanda qui était le sien aussi. C'est vrai qu'il avait beaucoup d'amis hutu, qu'il en avait comme..., même des frères de sang, parce que ça existait au Rwanda les gens baranywanaga [faire un pacte de sang].

Mais est-ce qu'il avait vraiment la liberté de mouvement ? Non.
Ça veut dire que toute sa vie, mon grand-père a vécu à moitié de ses compétences, de

ses possibilités.
S'il avait eu la possibilité, je pense ça aurait été plus loin... j'imagine..

Donc ça veut dire, dans les années Soixante-seize, moi j'ai entendu parler de mon grand-père
puis là je me demandais à chaque fois:: "pourquoi il vient pas ici ?" Ils me disent "non il ne peut pas", comme ça. Mon grand-père pouvait pas, il était comme enfermé. On

appelle ça gufungisha ijisho [être en résidence surveillée]. Le vieux, ne peut pas bouger,
il n'a même pas de passeport, il peut même pas avoir de laissez-passer, s'il veut, il laisse sa femme là-bas ? Comment ça se passe là ? S'il peut le faire est-ce que... Déjà, il est tellement important pour fuir facilement. De fil en aiguille, tu te rends compte que tu es libre oui, mais en même temps, tu n'es pas si libre que tu ne le penses. Et..., mon

père lui il comprenait, mais sauf que quand il a fait..., je pense on parlait avant qu'il


fuie donc, il fallait aller avec la moitié de la famille, sauf que quand mon père a


évalué la capacité à revenir au Rwanda, il s'est dit: "si j'arrive


ils m'attendent. [long silence...] ils m'attendent. Ils seront trop contents de m'attendre, de
m'accueillir d'une certaine façon". Donc, être vite..., je me suis dit bon... Le Rwanda,

à la limite même au Rwanda, pendant le génocide, moi je voulais pas rentrer au Rwanda, parce
que je me disais... "je connais le Rwanda sous une belle lumière, des gens se parlent entre eux, pourquoi moi je vais aller là-bas trouver un vide? Il y a rien, la mort partout".

Moi je me suis dit::"je rentre pas au Rwanda, je rentre pas". Si tu rentres pas,
tu fais quoi ? Déjà tu es en classe, ça rentre pas. "..." dans la société burundaise

tu peux pas avoir le droit de travailler. Même si on te paie, on va te payer combien
? Tu pourras même pas faire vivre une famille. Tu vas aller où ? Le passeport donc que je demandais à l'époque déjà, je voulais partir loin, aller vers le Nord, quelque part je ne sais pas, mais quitter, mais le..., des fois on a ce qu'on veut, des fois on n'a

pas ce qu'on veut et les concours ont fait que, ma mère a déposé l'équation très
facilement, elle a dit: "ils ont tué tous les nôtres, ils veulent qu'il n'y ait plus

rien là-bas mais nous on a une tâche, il faut combler ce vide". Et là, ça va me


marquer longtemps parce que... je vais me dire... dans le fond, elle a tout compris.
Ils ont tout fait pour... pour vider le pays, et quand les gens vont rentrer de la diaspora

il n'y aura plus rien. On va juste compter le temps, et les gens qui ont tué vont récupérer...


non seulement le pouvoir, mais ils vont même vivre comme bon leur semble après l'horreur


qu'ils ont commis. L'équation était simple. On est [inaudible]..., on fait un terrain


vide, on brûle, on fouille, le pays va être ingouvernable, puis ils vont revenir dans


un terrain vide et ma mère elle a vu ça, elle a... en parlant, je..., je me suis rendu
compte c'était la chose à ne pas faire. Et ça va motiver beaucoup mon retour au Rwanda,

en mai-juin Quatre-vingt-quatorze..., c'est ça. Un peu comme un coup de tête, on est


plusieurs étudiants, on dit"non, non, il faut faire... tu sais on est jeune, on a de
l'énergie, puis... on va remonter le Burundi un peu dans le sens inverse..." [mime la direction

empruntée] non un peu dans le sens de la guerre gagnée par le FPR. Donc on se dit


"on n'a pas le droit d'aller vers l'Ouest du Rwanda mais on peut passer par l'Est".
Donc on remonte un peu vers le Burundi à l'Est. On remonte un peu jusqu'à Kibungo, de là, on rentre dans Kigali, et on suit le mouvement de la guerre en se disant, en

constatant les faits et en se disant est-ce qu'on peut faire quelque chose... Non il n'y
avait rien à faire. Juste compter, puis compter, puis compter... Puis ce n'est que plus tard

que je vais me retrouver à Butare, avec plein d'autres étudiants et se dire "qu'est-ce


qu'on peut faire? " Ici on appelle du community work parce qu'il y'a personne qui donne la


tâche mais il y a tellement de choses à faire. Je comprenais jamais pourquoi je ne
suis jamais retourné chez..., le domicile familial de mes grands-parents. Au fait, il y'avait aussi comme un mouvement de t'empêcher de retourner où il y avait eu ces événements.

Dès que les gens savaient directement que tu es de telle place, ils ne voulaient pas
vraiment que tu y ailles, ils t'empêchaient. Si tu y vas, c'est à tes risques et périls. Puis ils ne voulaient pas que tu ailles là-bas, parce que les gens, les règlements de compte...,

il n'y a que des expéditions punitives, des gens qui se rebellent, qui..., il y avait


une forme de discipline. Là ça m'emmène à dire que pendant le génocide, vraiment
il y avait une forme de..., le germe, le germe de la réconciliation existait déjà pendant

le génocide parce qu'il y a des gens qui empêchaient les autres de commettre l'irréparable


quand tu sais très bien ce que la personne a fait, mais ça t'empêche déjà d'aller...
Tu sais, je connais des militaires qui avaient pas le droit d'aller chez leurs parents, parce que s'ils y allaient, ils allaient perdre la tête. Et puis, je connais une fille qui

venait de..., elle me fait toujours rire de son innocence, elle arrive en Quatre-vingt-quinze,


parce que j'ai commencé aussi l'Université à Butare, et quand [inaudible...] j'ai pensé
commencer là-bas puis elle me dit: "ce qu'il faudrait..., c'est qu'il faudrait amnistier les gens qui ont commis le génocide, ceux qui ont tué les autres, puis elle disait:

on amnistie tout le monde, on repart à zéro. Et je lui dis: "mais attends, c'est possible
ce que tu dis mais dans le meilleur des mondes! ...sauf qu'ici on vit l'horreur. Les gens

n'ont pas encore fini de tuer. Il y a des gens qui ont souffert, il y a des orphelins,
toi tu le dis comment ? Je te comprends pas." Mais je pense ça me prendra ce qui restait un peu de ma foi ce jour-là, c'est comme si on nous disait:: "Jésus pardonne et

toi aussi il faut que tu pardonnes". Donc..., sauf que j'avais aussi croisé un prêtre
qui s'appelait Mana. Le prêtre vraiment il était déboussolé et il me disait un jour:

je comprends plus rien... Parait-il qu'il avait aussi quitté la prêtrise pour fonder


une famille [inaudible...] ses adeptes, ceux qui venaient dans son église, il n'a rien
compris de ce qui se passait ; et quand tu comprends plus rien et que tu n'es pas nécessairement capable de donner avec..., ton maximum tu te recentres un peu. Et par rapport au génocide

je pense que lui il a compris qu'il fallait qu'il refasse une petite famille, qu'il ramène


les siens dans un semblant de foyer, qu'il essaye de se recentrer sur lui-même. Tu vas


prêcher la foi, mais avant de la prêcher il faut t'assurer que tu sois capable d'être
sûr que ta maison et les tiens sont capables de..., d'avoir un minimum. Peut-être même

pas marié dans le fond mais tu vis comme homme-femme. Moi aussi je me rappelle à un


certain moment j'ai croisé une fille qui avait 17 ans, il restait plus rien chez eux,


très belle fille, j'avais 24 ans, je la regarde je dis: "si je la marrie pas, quelqu'un d'autre


va s'en charger". Un peu innocent, mais non..., si je la marie, je viens de résoudre le problème


? [Inaudible...] Et je vais..., tu sais comme lui éviter de tomber dans le piège de...,


de la guerre, ou ceux qui ont tué peuvent toujours revenir, ou celui qui a gagné aussi
la guerre un peu fou qui a besoin d'un peu d'affection pourra prendre ça..., un peu comme ça hein. Puis je me dis, je pourrai l'emmener chez nous. Elle pourra devenir une

autre enfant à la maman. Sauf que je rêvais debout, j'ai jamais été au-delà. Tu sais
il y a plein de ces idées qui nous venaient à la tête, et je voulais surtout pas finir là, dans ce petit terroir, je me voyais finir à la campagne, dans une petite famille. En

ayant perdu l'ambition qui était de faire de grandes études, faire ma maîtrise, ce
que j'ai fait par après. Je pourrai dire ça..., donc j'arrête à Bujumbura l'école,

je vais au Rwanda, on fait du community working pendant presque un an et puis après on reprend


l'école avant de se rendre compte que même à l'école, l'Université Nationale du Rwanda


là tout le monde était comme protégé là, on était dans un petit camp, protégés de


tout ce qui pouvait venir nous faire du mal. Parce que nous, on pensait que la guerre était
finie mais elle était pas encore finie parce qu'au Congo elle était pas encore... Là je me dis "quoi, je retourne au Burundi, je sors du Rwanda". Ma mère encore une fois

me regarde et me dit: "tu as fait ce que tu peux, il est temps que tu repartes. Tu


as une vie à vivre, sors d'ici vite et vas faire tes études le plus vite possible et
ailleurs. Parce que je pense qu'elle venait de comprendre que le problème rwandais était loin d'être fini puis que... et on en avait pour des années quoi, donc....

SG: Pendant l'année tu es reparti au Rwanda, est-ce que tu as eu des nouvelles de la maison,
les gens ? JSP: Tu sais quand on te dit que quelqu'un est mort, tu dis toujours quelqu'un d'autre est mort mais pas le nôtre. Donc..., on va s'en rendre compte très certainement que mon grand-père était mort..., presque tous les gens qui étaient autour de lui. Mon oncle maternel qui était handicapé qui avait réussi à fonder une famille, disons

ils sont juste venus et ils ont tiré dans le tas...
Malheureusement, ou heureusement, beaucoup sont morts, mais il y'en a eu trois qui sont restés. Trois enfants avec toute l'épreuve inimaginable de l'arme qui est passée en eux, blessés partout mais pas morts, même sa femme. Il ont laissé que les gens qui devaient être morts, mais ils sont pas morts, Dieu en avait décidé différemment. Puis... j'ai mon oncle Pierre aussi qui est mort, mais nous on pensait toujours qu'il

n'était pas mort.
Il est un peu spécial, on se disait il est jeune, il peut courir, sa femme et ses enfants étaient en vie. Puis là on va se dire..., pendant longtemps, il a dû se faufiler se cacher mais..., non on a eu tort, plus tard d'ailleurs, on se rendra compte que la personne qu'on croyait

qui l'avait..., qui avait aidé la moitié de sa famille à fuir, qui avait été le
chercher à la maison pour x raison, on pensait que c'est la personne qui l'avait aidé à se cacher aussi ; non, non, il est approuvé aujourd'hui que ce serait lui peut-être qui

l'aurait laissé en pâture.
Et on n'est pas encore capable de le prouver. Parce que si Gacaca aujourd'hui ça va s'arrêter ça vas être encore un cas à prouver, mais c'est aussi une énergie à aller chercher parce que les gens pensent que Gacaca c'est facile mais quand on pense que quelqu'un va aller devant, prouver, faire parler les gens,

c'est une énergie là, des fois tu as l'énergie mais des fois..., déjà c'est difficile d'aller


à la messe le dimanche alors imagine aller les dimanches pour comme se confronter [craque
les mains] avec des gens pour connaitre la vérité. Donc, il arrive à des moments où, les gens sont fatigués. Que ce soit ceux qui ont tué et ceux qui n'ont pas tué qui veulent connaître la vérité, des deux bords on est fatigué là. On a juste envie de tasser ça, puis ça recommence encore [inaudible...]. Ce qui veut dire oui, les gens sont morts, oui, j'ai pas fait tout ce qu'il fallait pour

savoir qui l'a fait, parce que des fois, c'est un peu fataliste.
Au plus profond de moi, je me dis "bon, je connaîtrai jamais, puis qu'est-ce que ça va...", c'est pas l'attitude à adopter, si moi je peux l'adopter à mon niveau, un jour

ou ailleurs, si c'est pas au niveau institutionnel ou quelque chose qu'il faudra..., si non la
vie devient impossible. Ceux qui ont commis les crimes vont pouvoir le refaire demain. C'est pour ça que cette fille en discutant avec elle je ne comprenais pas nécessairement

là où elle s'en allait là...
Le pardon oui, mais le pardon avec le diable! Le pardon avec qui ? Tu pardonnes qui ? Même le bon Dieu il ne pardonne pas au diable.

Il pardonne à quelqu'un qui a [inaudible...] exactement.
Donc... moi, génocide consommé, je me retrouve finalement au Canada mais en arrivant ici...

SG: Pourquoi le Canada ? JSP: Le Canada c'était simple, parce que
toute ma vie j'y pensais. J'avais vu un reportage, un film sur le Canada, la blancheur, le blanc de la neige, un film

qui m'avait fait rêver... un terrain fini.., un peu l'Eldorado, c'est pas les États-Unis


mais en même temps ça parle français, anglais, à ce moment-là j'étais plus sur le français,
je me disais les Etats-Unis c'est trop anglophone.

Puis j'arrive en Belgique, je regarde de près la société belge puis je me rends compte


qu'elle a tous les tares que nous on a fui au Burundi et au Rwanda, donc je me dis "c'est


pas possible.
Deux peuples qui se sentent pas, ils parlent français et les autres néerlandais.

C'est facile hein, ils ont juste à exporter leur problème, puis c'est tout.


Comment je vais vivre là ? " Oublions qu'ils ne sont peut-être pas un exemple, mais je


me rends compte vite aussi que la vie est difficile là-bas.
En termes de fuir les gens qui avaient tué, je les voyais partout là, je les voyais... J'ai vu un jour, un soir, à la télévision belge une entrevue qui avait été donnée

par un des gens qui étaient en place au Rwanda à l'époque.
Je le vois parler, tellement intelligent, tellement articulé, je dis "mais, ils sont

en Belgique ? Non, non, je pars d'ici là" [se frotte les mains].
La France c'était pas possible..., je sais pas pourquoi. Mais si c'était à refaire, peut-être que le canada serait nécessairement le meilleur

choix, mais je peux dire que les québécois et le Canada c'est vraiment un terrain propice,


c'est une terre d'accueil..., les gens sont vraiment..., ils ont ce qu'ils appellent...,
ils sont prêts à accueillir les gens. En Europe tout est saturé hein, et en plus une confrontation qu'un accueil. Mais je vais arriver, puis je vais me sentir pendant un an, être seul, parce que je me

rendais compte, oui je suis seul, puis il va falloir que je me débrouille, [inaudible...]


maman qui t'envoie un petit cent dollars, une bourse qui vient de je sais pas où non...


Puis là je vais aller..., je pense ce jour j'ai vraiment grandi, je me suis dit:: "ça


y est, je suis majeur, je suis physiquement apte, le Canada est prêt, [inaudible...]


il y a une chance"; c'est très dur, parce que le taux de chômage à l'époque..., quand
je vois les gens ici des fois immigrés, tu lui demandes "tu travailles où ?" La personne

te dit fièrement:: "je travaille dans un centre d'appel" ou quelque chose, tu sais,
c'est un peu bureau, chez nous en Afrique quand tu as un bureau, on aime ça! Ils disent mon premier travail c'était dans une manufacture. Puis encore même la manufacture c'était très difficile à avoir [rires]. La personne dit comme ça? Tu dis non, non, le taux de chômage était environ huit pour cent, neuf... peut-être même dix, je suis pas très sûr. Je dirais à Montréal peut-être treize, quatorze, je suis pas sûr.

Mais pour un immigrant, on peut dire même quatre-vingt pour cent [rires]...


Pour un immigrant déjà avoir un boulot c'était... dire que tu travailles là, c'était une fierté,


tout le monde te dit "où ça, je veux faire comme toi, je veux travailler".
Puis... oui, je pense j'étais payé, mon premier salaire, j'étais payé six dollars

maximum par heure, ce qui était le minimum en fait.
Mais pour avoir un travail, il va falloir aller dans ce qu'on appelle une agence de placement, une agence d'emploi ; et eux ils te donnaient ce qu'on appelle..., eux ils

contactaient un employeur, puis toi, tu étais prêt, tu te levais à six heures, tu étais
là-bas, cinq heures tu te lèves, à six heures trente minutes tu étais là-bas, puis là tu sais pas si tu vas travailler. T'étais un peu comme sur appel. Et sur appel, ça suffisait pas parce que sur appel on t'appelle la veille puis on te dit "tu travailles le matin", puis tu dis non, non, non, tu te levais puis [inaudible...] tu devais aller travailler. On te donnait l'adresse puis tu allais bosser. Sauf que je me dis:: "non, je suis pas capable de vivre comme ça", c'est là je me dis que

c'est très important les trucs comme...
Tout ce qu'on a comme bagage avec nous, des fois la hiérarchie décidait autre chose. Puis en parlant à des amis, c'est pour ça que des fois il est important, parce que réinventer

la roue ça sert à rien.
Si quelqu'un te dit" tu as cinq choix, celui-ci est le meilleur", il te donne les raisons,

si tu crois en lui, des fois, il vaut mieux ne pas vérifier.
Bref, on me dit il y a de l'emploi dans l'Ouest. Et là, je vais me retrouver dans les plantations à Vancouver - Prince Georges à huit heures

de voiture.
Donc ça veut dire si de Montréal à Toronto c'est déjà loin c'est six heures, donc là-bas, c'est de..., quittant Victoria à Vancouver pour aller à Prince Georges je pense ça nous avait pris 8 heures. Si je ne me trompe là. Tu roules, tu roules, tu roules puis on arrive là, on pensait trouver du travail, tree planting ils appellent. Parce que tous les jeunes étudiants, qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs, qui veulent vraiment de l'emploi, ils allaient là-bas pour avoir un peu d'argent parce que Montréal, tout était pris là, café, travailler dans un McDonald oublies ça, là... c'est un travail

tu pouvais pas avoir nécessairement.
Puis on arrive là, on se rend compte, oh non, comme par enchantement, le travail que

vous vouliez, il y'a plus de demandes que d'offres, oui..., les compagnies veulent se


faire désirer puis c'est vrai il y avait plus d'emplois comme on pensait, peut-être
on avait été nombreux là-bas compte tenue de l'offre et de la demande.. Là qu'est ce qui se passe, tu fais l'attente, du camping... Là quand tu fais du camping tu te rends compte que le froid...

Quand on dit quinze degrés c'est pas froid parce que tu es à l'intérieur quand tu veux.


Cinq degrés dans une tente à tous les jours ça commence à faire froid.
Avec le matin peut-être zéro degré ou trois degrés dans une tente, tu te lèves puis

tu chauffes, ah mais non.
Après une semaine-là, tu te rends compte qu'il faut manger plus, faut trouver d'autres

moyens.
J'ai réussi à avoir un travail, malheureusement pendant le fait que je travaillais, je me

rendais compte qu'il fallait que je fasse attention car je perdais le fil de mon processus
d'immigrant reçu ici. Je suis revenu à Montréal vite, et j'ai eu la chance avant la fin de l'année d'avoir

tous mes documents.
Ça veut dire que... Quatre-vingt-dix-sept, j'étais prêt à commencer l'école. Parce que j'avais plus envie de continuer l'école que de faire ces petits boulots qui

paient rien dans le fond que le minimum.
Et là je suis retournée à l'école en Quatre-vingt-dix-sept. SG: [En arrivant au Canada...?] Tu avais pas trop d'amis... [inaudible...]? JSP: Je connaissais trois personnes ou quatre. J'avais une connaissance de famille que j'appelais oncle... Vraiment je le remercie encore de tout ce qu'il a fait pour moi. Sauf que comme on dit, on n'arrive jamais à très bien remercier ou à donner ce qu'on

nous a donné au moment où on le veut.
On y arrivera peut-être un jour mais jamais quand... C'est le... Donc le monsieur m'a vraiment aidé puis... une petite anecdote qui m'avait fait rire

et pleurer en même temps.
C'est que quand tu fuis un pays, tu penses que les gens sont toujours plus aptes à t'aider.

Puis là, pendant toute ma démarche pour arriver au Canada, j'ai eu ce qu'on appelait


des coups bas.
Puis moi j'ai été étonné de voir un oncle de famille, parce que c'était pas un oncle

direct, qu'on avait vraiment, dans les familles chez nous on a vraiment un lien de sang, qui


me..., tu sais qui me fait comme un petit coup bas puis, je suis obligé de débourser


cinq mille dollars..., cinq mille francs rwandais..., cinq mille francs belges à l'époque pour


avoir droit à un service qui allait me permettre d'arriver au Canada.
Alors que ces cinq mille chez..., il n'était rien dans ce système..., c'est ce qu'on appelle

un peu une histoire des juifs qui veulent fuir, c'est comme s'il y avait un autre juif
qui t'attend à la frontière de l'Allemagne et de la France qui te taxe avant que tu [inaudible...]

non l'Allemagne pour rentrer en France.
Où... que tu puisses juste voir la porte de sortie pour avoir droit au soleil. Là, il y avait un gars rwandais tutsi qui m'attendait et qui me taxe cinq mille francs belges. Puis là, je le regarde, c'était à peu près cent cinquante, deux cents dollars. J'avais jamais eu avant possession d'argent à l'époque je me rendais compte que c'était beaucoup. Plus tard je saurai qu'il n'avait rien à faire dans cette histoire. Autant il y a des bonnes personnes qui sont prêts à t'aider, et autant il y a d'autres qui sont en train de profiter bassement de ce processus de..., alors qu'il a compris.

Il y a un génocide, il faut aider ce jeune à se développer, à aller plus loin.
Non, non, non, il y en a d'autres qui [inaudible...] puis ils sont prêts à te... Ça m'avait vraiment marqué puis quand je suis arrivé au Canada, lui..., j'avais ce monsieur qui m'avait vraiment aidé beaucoup. Puis je me disais: "tous les gens ne sont pas si gentils". Et... je sais pas si c'est inconsciemment mais je suis un peu mis en retrait. Puis je me suis fait tous les amis possibles de mon âge, mais les gens que je comprenais pas qui étaient derrière l'outrage..., c'était à eux de m'aider, mais j'allais jamais les

chercher parce que je me disais: "s'ils peuvent, ils peuvent le faire, si non moi ça va être
très difficile d'aller les chercher parce que je suis pas trop sûr du coup, puis je les connais pas". Du coup finalement je suis rendu seul hein. Au fait j'avais grandi mais en une seconde.. Même le peu qui restait pas je me suis dit: "tu es parti". Quand je suis arrivé ici je me suis rendu compte combien j'étais encore [nounou et bébé ?] en Afrique. Je pense qu'en Afrique on grandit vraiment quand on a trente ans. Alors qu'ici on grandit quand on a peut-être dix-huit, dix-neuf, vingt ans...

Ça m'a pris un coup de me rendre compte que la famille n'est plus toujours là.


Puis là je vais cheminer seul jusque... aujourd'hui [rires].
SG: ... qu'est-ce qui a été justement les plus grosses difficultés... dans ton installation

à Montréal ? JSP: "..." Montréal c'est simple.
Quand je suis arrivé il y avait pas d'emplois. C'est pas mettre sur le dos d'un quelconque racisme, non, non, il n'y avait juste pas

d'emplois....
Le taux de chômage était élevé, il y avait une forme de crise bizarre qui était installée dans les années Quatre-vingt-dix..., fallait mieux étudier que de travailler en ce moment-là.

Donc, même à la fin de mes études, parce que j'ai fini en informatique de gestion,
c'était en Deux mille-et-un, Deux mille-deux... SG: Tu avais fait un Bac ? JSP: Un Bac en informatique. Je voulais pas trop refaire informatique..., je voulais pas faire économie parce que ce serait repartir à zéro. Les trucs d'équivalence ça marchait pas trop. Donc je termine mon Bac en informatique, puis tout suite c'est après le... [inaudible] de l'an Deux mille. Deux mille, deux mille et-un, si vous recherchez sur internet, Deux mille, Deux mille et-un, Deux mille deux, Deux mille trois... crise de technologie dans l'informatique. Donc, tout l'effort qui a été fait pour former les informaticiens, en Deux mille et un, Deux mille deux, Deux mille trois on n'en a pas trop besoin [geste du pousse ] ça va repartir je pense vers les Deux mille quatre-Deux mille cinq.

Et puis ..., oui on se dit "oui, j'aurais pu rester économiste ou faire sociologie


pour faire face à d'autres challenges... [sourire] mais c'est pas grave".
À la fin, je vais couronner ça, je vais me dire bah: "tout ce que je suis jusqu'à

aujourd'hui, je vais [inaudible] ça par une maîtrise.
Une maîtrise..., c'est pas une maitrise en économie, parce que je suis pas... chapeauté

dans l'économie.
Je me dis je vais faire une maîtrise en administration des affaires, ça va chapeauter toutes mes expériences, et c'est vrai. Autant relation public, autant si on demande de gérer un projet en informatique, autant

faire de la finance un peu..., du management, autant en terme de leadership.


J'étais comme un peu illuminé puis je me suis dit "oui ça va faire une maîtrise en
administration des affaires". Dans tous les cas c'est ce que je voulais faire. Sauf que j'étais propulsé à la faire plus vite que je le voulais et à me retrouver

dans ça, sauf que c'était pas du tout si facile non plus, parce qu'il fallait se relocaliser,


repartir à Sherbrooke plutôt que le faire à Montréal, vu que l'UQAM n'était plus


nécessairement en mesure de me donner mon maximum.
Puis j'ai choisi de me mettre un peu en village pour connaitre un peu Sherbrooke, qui était

aussi la seule Université à l'époque qui formait ce qu'on appelle, qui donnait ce qu'on
appelle une formation COOP. J'ai fait une maîtrise COOP, donc, on chemine ensemble, à plusieurs, en cohorte puis on

a droit à des stages; qu'à la fin quand je sors j'ai droit à tous les autres.


Que ce soit un policier de cinquante-cinq ans, que ce soit quelqu'un qui a travaillé


comme..., en fonction publique à Sherbrooke, que ce soit un ingénieur, on formait des


groupes de cinq-cinq, quatre-quatre, trois-trois, jusqu'à ce qu'on termine.
Puis ça devait se faire en seize mois, puis vraiment avec des crédits de sept par session.

C'était assez intense, il fallait le faire, puis Dieu merci je suis passé dedans, puis
je me suis dit: "oui, je suis fatigué, je suis à la fin", puis quand on parle école,

bien sûr sur mon cv j'aurai l'essentiel pour pouvoir aller chercher mon maximum sans complaisance...


sans avoir de dire [tape la main] j'ai touché le maximum.


SG: ... la communauté rwandaise de Montréal est-ce qu'elle vous a aidé à votre intégration


? [inaudible] mais par après, est-ce que vous avez retrouvé une communauté ici ? Vous...


[inaudible] JSP: Bon c'était pas facile vraiment en Quatre-vingt-seize,
parce que les meilleurs, j'ai tendance à le dire, les meilleurs d'une communauté qui peuvent aider à ce que ceux qui viennent, si on parle de communauté, les meilleurs

qui pouvaient accueillir ces jeunes comme moi, avaient été poussés à aller voir


comment aider le Rwanda.
Ça veut dire on est dans quelle situation, Quatre-vingt-quatorze, il y a un génocide qui se passe au Rwanda. Puis là, les meilleurs, je veux dire les rwandais qui se disent: je viens de perdre les miens, faut que j'aide ce pays à se rétablir, faut faire face à ce génocide, qu'est-ce

qui se passe là...
? Qui veulent même comprendre. Ils sont tous partis au Rwanda. Sauf qui est pas parti au Rwanda pour moi, c'est peut-être quelqu'un qui avait perdu

au FPR ou qui avait d'autres raisons, ou qui avait juste pas envie parce qu'il avait peut-être


perdu trop et il se dit: "moi je prends une pause de pas rentrer au Rwanda" mais


pour la majeure, certains autres que je connais, que je comptais peut-être même croiser ici,


ils étaient tous partis.
En Quatre-vingt-quinze, quatre-vingt-seize, quatre-vingt-dix-sept, quatre-vingt-dix-huit, tous les Rwandais capables... qui avaient un peu fui les époques d'avant et qui avaient

tout perdu et peut-être qui étaient aussi dans la diaspora se disaient: "il est temps
de rentrer". Mais moi quand j'arrive au Canada, je retrouve une communauté vidée. Bon à la limite il y avait encore quelques personnes, mais qui se sentaient aussi, tout

aussi seules que ces gens-là...
Ils n'ont plus la capacité d'aider ni même de revoir... Ils sont aussi désabusés, ils se demandent "qu'est-ce qui se passe là-bas". À la limite quand ils me voient ils sont contents, ils te posent la question: " et... tel est-ce qu'il est en vie ? Tel..." Ils te posent des questions, ils sont à la recherche d'informations. Il y a un petit vide qui s'installe. Tu te dis:: "ok le gars est peut-être aussi paumé que je le suis. Il a peut-être la maison mais il lui manque un peu d'espoir et de...". Et tu te rends compte, à la limite on a une communauté à reconstruire. Ce qui explique aussi peut-être notre difficulté à trouver de l'emploi.

Peut-être que les autres en trouvaient puis nous autres on n'en trouvait pas.
Mais très vite, je pense aussi, il y avait une forme d'énergie... une auto [inaudible].

Les jeunes aussi qui venaient avaient aussi beaucoup d'énergie, donc on va cheminer très
vite en Quatre-vingt-dix-sept, quatre-vingt-dix-huit, quatre-vingt-dix-huit. Tous les jeunes de l'époque que je connaissais vraiment ils voulaient juste aller à l'école. C'était pas nécessairement des gens qui venaient faire de l'argent au Canada. Ça passait par l'éducation. Donc il y a eu des communautés..., on commençait par le basket, plus tard même des troupes

de danse [rires].
Il y avait quelque chose qui se faisait puis globalement je vais dire en Deux mille-deux,

pour moi, je me suis dit, la communauté en Deux mille-deux avait vraiment l'image peut-être
de la communauté qu'on aurait pu retrouver en Quatre-vingt-quatorze ici au Canada.

Et c'est en ce moment-là que je me suis dit "à la limite j'ai même plus besoin d'aller
dans cette communauté parce qu'elle a touché son maximum" ...Aussi l'âge me rattrapait puis j'avais aussi le goût de voir autre chose, puis parce qu'en quittant le Rwanda

j'ai voulu fuir cette communauté, grandir un peu, faire mes études.
Puis là, tu arrives ici, tu te rends compte que tu vis avec un fantôme, tu es en train seulement de vivre avec des Rwandais. Tu as aucun ami nécessairement de la communauté qui t'accueille. C'est que plus tard que tu te dis: "oh..., j'ai peut-être raté une coche". Puis comme on vit au Nord, les gens du Nord sont aussi froids, puis... ils ont... leur façon de

vivre.
Ils ont une empathie, ils veulent comprendre, mais en même temps ils ne vont jamais t'accueillir sinon très peu. Il faut que tu provoques ces choses-là. Vraiment je pourrais dire que plutôt en Deux mille-deux, j'ai fait plutôt du rattrapage. Je vais aller chercher tous ces gens-là que je voyais. Puis chaque fois que j'avais l'occasion, j'allais dans la communauté d'accueil, je parle aux gens. Je grandis avec eux, je leur partage mes expériences, alors que quand je suis arrivé en Quatre-vingt-seize,

c'était plus un recentrage sur moi-même, je veux comprendre même ce qui m'est arrivé.
J'appelle tout le temps au pays, alors que je pensais ne plus jamais y appeler. ... déjà tu appelles qui là ? [Inaudible] et en même temps, c'est un processus là, ce n'est pas

encore fini.
Je me cherche encore mais j'imagine mais... [rires] j'ai plus d'espoir que je n'ai jamais eu.. SG: Justement est-ce que tu aimerais que la communauté d'accueil ici sache de ton histoire

? JSP: ... Comme rwandais ou comme Serge ? Parce
que là... [rires], j'ai tout mélangé là, je parlais plus en termes... SG: C'est intéressant parce qu'il y a des questions qui... [inaudible] justement, est-ce que vous avez des amis anglophones et francophones...? Comment vous trouvez cette division ici...? Et qu'est-ce que vous dites aux francophones et anglophones ? En tout cas, la communauté

d'accueil, est-ce que vous parlez du Rwanda ou vous préférez ne pas en parler [inaudible]?


JSP: Moi je pense que quand on dit canadien, c'est un gros mot quoi..., c'est un gros mot.


Un, on est fier d'être canadien, mais on ne sent le fait d'être canadien que quand


on est à l'étranger. Donc, quand on est au Canada là, le mot Canada ne veut presque
rien dire dans le petit détail de tous les jours. Parce que tout le monde... est canadien, donc ce mot canadien ne veut rien dire, ou si non il signifie un espace où on est en

train de faire ce qu'on peut. Quand on parle d'identité, au niveau quand on est sorti,


là le mot canadien te rattrape. Donc c'est là où tu te dis quelqu'un qui est à Toronto
dû au fait que je le croise ailleurs sur un autre point du globe est-ce qu'il me comprend,

il me voit comme un canadien aussi ? C'est là où je me suis rendu compte aussi que


des fois tu te présentes comme canadien noir à un canadien français en étant par exemple


en Belgique ou en France puis là, là, personne ne s'étonne. Elle a pas réalisé aussi spontanément


qu'un soir vous pouvez vous retrouver. Donc ce que j'aimerais que les gens..., les autres...


la terre d'accueil donne l'espace au fait à ce... à cette communauté qui vient d'un


peu partout. Ici c'est facile quand on me croise, on me dit:: "tu viens d'où ?" Je
vais dire "je suis rwandais", on va dire:: "ton pays le Rwanda ? " Tu vas répondre. Et puis là je vais..., ça me faiT un peu..., [inaudible] mais j'ai quand même un pays ici au Canada puis je me sens un peu canadien. Est-ce que le fait que je vis entièrement

mon petit côté canadien, québécois, montréalais à fond, ça enlève l'autre ? Donc c'est


un peu un dilemme hein... Et quand tu croises certaines personnes tu te rends compte qu'ils


sont tout à fait... à la limite pour eux, t'es pas encore québécois. Si non à la


limite tu es pas encore vraiment canadien. Ils sont capables de te le faire sentir; même
quand tu demandes un travail..., il y a des institutions..., par exemple l'armée! Moi

je suis..., j'ai fait..., j'ai postulé pour l'armée canadienne, puis là je me rendais
compte..., j'étais pas un peu fou, je voulais pas nécessairement devenir chair à canon, loin de là. Parce que j'avais trouvé trois types de métiers qui me plaisaient et qu'aucun

rwandais ici va dire à un autre rwandais les trois seulEs expériences que tu veux


avoir, tu ne pourras pleinement les avoir, les vivre que dans l'armée. Parce que l'armée
pour les rwandais ça fait peur, même le québécois il est assez peaceful, donc c'est quelqu'un qui veut la paix, paix, paix. Donc penser à l'armée c'est un peu comme un gros mot. Puis quand tu analyses vraiment les postes, tu te dis "wow! " Mais... les trois postes

que je voudrais avoir! Mais pour les avoir, comme tu as déjà fini ton baccalauréat,


tu ne peux qu'être un officier. Tu vas remplir ce document, on te dit "il te faut huit
ans, dix ans voire au Canada sans avoir quitté le Canada". Là tu te rends compte, oui,

ah! pour être prêt donc, pour être vraiment..., huit ans, dix ans. Ok, merde! Mais j'ai pas
dix ans au Canada! Je les comprends, moi j'ai aucun problème, ils veulent protéger un peu. Tu es qui toi ? Un étranger. Dix ans pour être officier dans l'armée canadienne...Tu

vas comprendre très vite que c'est pas encore ton pays aussi quelque part à cent pour cent.
Tu peux prétendre, tu peux t'imaginer mais c'est à toi d'aller chercher la différence. Donc moi j'ai appliqué mais j'avais juste huit ans au Canada. Puis là, ils m'avaient pris en ce moment-là, peut-être ma vie aurait pris une autre tournure. Donc ils ont passé deux ans à te dire à demi-mots, voilà il faut que tu attendes dix ans. Puis là, tu

réinitialises ton dossier parce que tu es content ça fait dix ans. Tu es persévérant...,
un immigrant souvent il n'a pas de limite, il va attendre. Dix ans tu attends, puis tu

renvoies le dossier. Oh! on le voit, oui on te prend. Effectivement ça change. Dans ce
pays on est assez procédural, une fois que tu..., les conditions, on m'accueille, on me fait passer les tests, tout est beau. Tranquille, ça monte, ça monte, ça monte ; mais à un certain moment il y a le fait ou le hasard et le..., la chance est donnée à la personne.

Malheureusement j'étais pas retenu mais je sais que j'étais à un niveau assez possible
où je pouvais être retenu. Parce que ça m'intéressait de devenir ce qu'on appelle contrôleur aérospatial. [01:51:12 .00] La petite porte est ouverte aux québécois ou aux gens de Toronto ou au gens de Vancouver

dans leurs milieux respectifs. Ils ne le font pas, ils ne le vivent pas. Chaque rwandais
appelle un autre rwandais deux ou trois fois par jour. Il y a aucun québécois qu'il appelle

autant de fois. Et je peux pas dire qu'il le fait de bon [inaudible]... Je pense qu'il


sait pas ce qu'il fait et l'inverse aussi. Quand les petits à l'école, eux je les vois


quand même, ils sont plus ouverts..., ils vivent quand même leur intégration pleinement.
J'ai développé là, je développe trop là, il va falloir que je... [rires] SG: Tu as fait une transition, tu as dit les petits à l'école... Quels sont tes projets

? JSP: [rires]...
SG: [inaudible...] mariage ? Des enfants prévus ? Comment tu vois ton avenir ? JSP: ... Ça c'est trop personnel, non...! [rires] SG: J'ai posé une question. JSP: Non, mon rêve serait, mon rêve serait,

si vraiment au Rwanda ils acceptent ce qu'ils appellent la double nationalité, au Canada


ils acceptent vraiment, c'est créer un lien en fait entre les deux. Le Rwanda est petit.


Ils ont subi plein de... Ils ont une histoire un peu intéressante. Au fait je me demande


même si le canadien connaît aujourd'hui ce qui s'est passé au Rwanda..., le canadien


moyen ; parce qu'on parle de réconciliation au Rwanda, on le vit, on parle de paix, puis


moi je me demande le Canada il a la paix, mais il sait ce qui se passe dans un autre


pays comme le Rwanda où les gens se battent pour avoir... they are rebuilding their country,


ils sont entrain de reconstruire le pays puis ils sont en train d'arriver... Est-ce que


cette expérience qui est en train d'être vécue là-bas est connue de l'autre côté
là où ils l'ont. Parce qu'en ce moment il y a moyen de construire un pont; pas un pont

nécessairement basé sur le dessus qui a le..., mais un pont d'amitié, de solidarité.
SG: [inaudible...] au Rwanda récemment... JSP: Ça a pris seize ans avant qu'un gouverneur, le lieutenant-gouverneur aille là-bas. [Inaudible: Je saisis, sais pas??] pas si Jean Chrétien... il a jamais été..., donc ça veut dire un peu que les canadiens ils ont aidé avec Dallaire

et tout ce qui se passe. Il y en a qui le font de façon impersonnelle, mais c'est coupable,


tu sais comme genre on attend un peu que les gens soient capables d'avoir acquis ou d'arriver


à un niveau où on peu aller les visiter. Alors qu'ils avaient peut-être besoin que


Michael Jean y aille dès le premier jour mais on peut pas aussi lui en vouloir à un


pays qui a ses problèmes internes... et aussi le génocide bon... On est coupable nous-mêmes


de l'avoir commis. Des fois j'ai même pas trop envie de le mettre sur le compte d'une


ethnie versus une autre. Le rwandais a commis un génocide. Oui, c'est lequel rwandais ? Hutu


contre le tutsi peut-être. Mais est-ce que ça suffit ? L'équation est trop rapide.


Il y a une..., il y a différence... sans vouloir tomber dans la facilité des choses,


tu sais on


peut apprendre. Puis comment ça se fait que cette minorité au Rwanda réussissait à


se réconcilier avec la majorité ? Ça veut dire il y a une majorité de hutu qui peut
comprendre qu'on peut arriver à s'entendre. En ce moment-là, si on s'entend, est-ce que

les critiques qui viennent du Nord ils sont vraiment conscients de ce qui se passe au
Sud ? Est-ce que le Canada qui se dit l'exemple parfait ou qui comprend ce qui se passe dans

ce..., qui a tout ce qu'on appelle les balises des petites communautés qui vivent entre
eux et qui permet à l'épanouissement personnel et individuel à fond en même temps que les communautés versus le grand pays, le fédéral. Est-ce qu'ils comprennent nécessairement la thématique qui se joue là-bas. Parce que moi s'il y avait moyen, un moyen de donner un cours sur ça, dans les universités ici..., parce que c'est ça l'ultime de la science

c'est de permettre aux gens..., mais je me perds un peu dans une forme de..., de l'élucubration


personnelle..
SG: ...mais qu'est-ce que tu aurais à soumettre aux... ? JSP: Non c'est, c'est un peu jouer sur..., si c'était possible, ça va se faire. Ça prend une génération pour construire ce genre de "..." J'ai croisé beaucoup de rwandais au Canada par exemple qui sont là-bas, qui veulent faire des projets. Autant qu'il y a des rwandais peut-être [inaudible: proportion ?] il y en a. J'ai été déçu d'en voir aussi peu par rapport aux autres. Tu sais à un certain moment je me dis "les américains", je me dis mais "les américains ils ont moins de choses à faire au Rwanda que les canadiens vu l'histoire des deux pays".

Je vois plus des norvégiens et de suédois au Rwanda.
Je me dis "qu'est-ce qu'ils font là-bas ? Pourquoi il y a pas de canadiens ? Pourquoi ils sont absents ? " Qu'est-ce qu'ils ont à ne "..." L'université nationale de Butare, c'était des canadiens qui l'ont mise en place. Ils sont où ? Ils se désengagent. Pourquoi ils se désengagent hein ? Il y a de petits questionnements que je peux me poser

mais arriver au fait à dire: ok, il y a encore du travail à faire pour une harmonisation
de vues. Puis, par rapport à ma vie, oui, je conçois donc la vie au Canada, mais en même temps

que je le conçois au Rwanda je suis incapable de dissocier les deux.
Parce que si j'enlève le Rwanda de mon esprit, j'ai déconné. Je suis pas capable, je suis pas capable. Peut-être que je sens qu'il faudrait que j'y retourne un jour d'une façon ou d'une autre, mais en même temps je suis pas capable de tout donner au Rwanda en oubliant le Canada...

Parce que si un jour j'ai pu comprendre le monde de façon globale c'est à cause du
Canada ; d'avoir la paix intérieure, d'avoir l'éducation, de croire, de me faire des amis

que j'aurais jamais pu imaginer, de créer un réseau.
C'est tous des valeurs qui font qu'à un certain moment, je suis l'un des gens les plus contents quand je vois qu'au Rwanda on accepte la double nationalité. Comment on tire meilleure partie des deux, je n'ai aucune idée.

Donc c'est une problématique qui est en l'air, puis je pense pas connaître quelqu'un qui
vit dans ces deux mondes là et qui me dirait l'inverse. Un jour il est à Kigali, il pense un peu à Montréal avec nostalgie ou l'inverse quelqu'un

qui dit un jour j'aimerais aller là-bas.
SG: ...puis vous votre cas, vous êtes retourné au Rwanda. JSP: Oui, je suis retourné, oui, oui. Retourner au Rwanda, comme pour beaucoup de gens, j'y ai pensé. Tu sais on grandit en se questionnant à un certain moment ; puis mon premier retour était..., pourquoi j'avais fait informatique de gestion, je me disais c'est une nouvelle science. Donc une nouvelle science acceptée au Nord et tout aussi acceptée au Sud, donc il n'y

a pas moyen que je chôme.
Mais là le verdict de la vie comme je disais tantôt, je termine, j'ai pas l'argent. Si tu veux aller au Rwanda et que tu es vraiment seul au Nord, tu fais quoi ? Ça veut dire

tu trouves le temps de trouver un billet qui te ramène au pays.
Et comme il fallait absolument que je bosse, que j'économise et tout ça, j'avais jamais

fait ce processus dans ma vie.
Donc la première année, avant de trouver le premier job rapide, d'essayer de faire

un peu d'argent, d'économiser, puis je me rends compte qu'économiser dans ce pays c'est
très difficile. Donc mon retour que je voulais mettre sur un an, je me rends compte qu'il faut que je le remette sur deux ans, peut être sur 3 ans parce que la vie aussi emmène d'autres

responsabilités.
Quand tu n'es plus étudiant, il y a d'autres choses que... Donc en ce moment je me retrouve à la fin Deux mille-quatre en train de me dire mais un retour au Rwanda maintenant est possible. Puis je le fais. J'arrive là-bas je me rends compte qu'au grand drame de ma vie, les rwandais n'ont pas chômé, les rwandais ont sécurisé les frontières, les rwandais ils ont commencé

à rendre justice, réconciliation en chemin... ; c'est un train qui n'arrête pas..., qui


continue.
Et puis moi j'arrive en 2005 puis je pense être le meilleur informaticien ou l'un des meilleurs, non, les rwandais ils ont quelques informaticiens. Puis comme je viens du Nord j'ai quand même des exigences. Je suis pas prêt à travailler au rabais. Je vais pas dire que je suis quand même..., je pense que c'était pas facile pour moi

d'avoir le boulot que je voulais là-bas.
Parce que s'il y a un combat, le retour..., les gens ont déjà des acquis, quand tu viens,

faut qu'ils sachent tu viens d'où, comment ? Pourquoi lui il va avoir ça et pas moi
? Donc il y a un petit combat qui se fait de place, dispensé comme partout. Puis là, je me dis:: "oh mon Dieu, dans ma vie, j'ai pas calculé ça". Sauf que je venais pour six mois. Je voulais évaluer la situation puis s'il le fallait je retourne. Donc je fais un petit voyage, je reviens, je retourne, pour me rendre compte qu'à la

fin Deux mille-cinq, que mon retour ne s'est pas conclu..
SG: [inaudible...] JSP: J'ai [inaudible: réoccupé?] oui, oui, oui, je pourrais dire toute l'année Deux mille-cinq, moi j'étais..., focus sur le Rwanda si je peux dire ça brièvement ; mais je me dis:: "l'informatique pour

moi au Rwanda ça été un échec". Alors que le pays était en train de se dire high
tec ; donc tu le dis à quelqu'un qui est en haut là il ne va pas comprendre, qui est

un haut placé là.
Il va être même déçu parce qu'en bas, ça se passe pas comme ce que celui qui est en haut voudrait que ça se passe. Puis c'est pas grave, on parle sous [inaudible: travers?] Mais je me suis fait la promesse justement d'étudier et c'est là où j'ai fait ma maîtrise. Puis là, en faisant ma maîtrise, j'avais tellement entendu parler de gestion de projets,

gestion de projets, des projets au Rwanda, tout était projets.
Même je me dis:: "mais au Canada aussi il y a des projets". Tout le monde parle projet, projet, projet. Puis ça a fini par gestion de projet. Gestion de projet c'est des fois, c'est un diplôme hein, c'est juste un certificat... Je me dis non, non, c'est trop petit je vais peut-être faire MBA. Et je vais, je vais prendre ça dans un processus de MBA que je vais faire en Deux mille..., de Deux mille-six jusqu'en fin Deux mille-sept. Et là encore une fois je retombe dans la boucle ici ou là-bas.

Heureusement j'ai un contrat très vite là-bas sur lequel je vais tomber qui m'honore puis
en valait la peine. Puis là, je vis pleinement mon premier retour au Rwanda. Puis là, je me dis:: "ah! C'est cool hein, avec des gens qui te comprennent". Tu appelles quelqu'un tu lui dis: "on va

à la commémoration", il te dit: "c'est tout le pays qui est en commémoration".
Tu appelles quelqu'un tu lui dis n'importe quoi, tout le monde te comprend.

Au fait vous allez un peu dans le même..., dans le même [inaudible: sens?]
au niveau social, mais quoi que quand même tu as toujours ton petit côté qui est venu

d'ailleurs.
Certains même t'appellent "tu viens d'ailleurs" Ah! le muzungu là. Pourquoi ? Parce que les rapports avec l'étranger ont changé. Je croise un étranger au Rwanda, je le croise comme..., à la limite je le croise comme un étranger. Donc on a cette facilité. Et... le drame c'est que des fois quand on retourne au Canada, tu parles avec des rwandais, si tu as la chance, il te voit avec un..., un œil québécois ou d'autres personnes. Et, il te dit: "ah! il est comme ça lui, il est toujours avec les bazungu là, les blancs" ; ... de la communauté

je veux dire.
Ils voient pas ça comme une simple normalité qui doit être... Et alors qu'au Rwanda aussi c'est un peu la même chose. Donc là, c'est une..., la tâche ; tu dois te dire "ok, personne ne peut jouer cette

carte sauf moi-même".
Et là tu t'imposes, tu te fais une identité ou tu te dis: "voilà ma vie.

Je sais que certains..., ou situations, je la vis comme ça.
Puis quand je vais au Rwanda je veux tel travail, puis je veux pas tel salaire. Je suis quelqu'un d'autre". Si tu viens au Canada tu te dis: "ok, je veux tel travail

avec tel salaire parce que je suis rwandais". Parce que tu ne pourras jamais être canadien,


québécois à 100 % en oubliant que tu es rwandais.
Je sais pas si tu comprends. Puis à un certain moment tu dois toi-même te retrouver puis te faire un chemin. Puis c'est une tâche qui n'est pas facile hein! Donc retourner au Rwanda ou retourner chez soi oui, mais pas à n'importe quel prix. Parce que c'est un processus, parce qu'il y a des gens qui le vivent. Oui, oui, j'ai croisé un monsieur qui me dit: "si jamais tu veux choisir entre les deux c'est mieux que tu choisisses ici ou là-bas". Attends: tu dis, même toi là, ça s'est jamais passé comme ça..., ça s'est jamais passé comme ça.

Certains oui, mais pas tout le monde, puis pourquoi le faire comme ça? C'est assez...


drastique de le faire comme ça.
Retour oui, mais c'est un processus. Quelque chose que je vois plutôt comme un cheminement. Donc, tu peux avoir une occasion, tu te dis: "elle est belle", tu la prends.

Puis, c'est ça le bien d'avoir compris.
Moi je me dis: "j'ai compris donc je peux profiter de ce que la vie me donne ou m'a apporté..." Et d'aller au Sud comme je peux aller..., pas seulement au Rwanda, je peux aller ailleurs. Sauf que moi, mon âge peut-être me disait: "mais toujours faut que tu retournes, ils ont besoin de toi". J'ai toujours eu de la misère à comprendre les gens qui étaient ici après 'quatre-vingt-quatorze

jusqu'en Deux mille-six qui voulaient pas nécessairement retourner parce qu'ils voulaient
pas, parce qu'ils..., je sais pas comment expliquer. À la limite ils pensaient qu'ils avaient rien à faire là-bas. Ils avaient peut-être raison. Sauf qu'il y a des gens qui peuvent mettre des projets en place là-bas..., qui n'ont

pas besoin d'argent, qui peuvent donner de l'espoir.
Ils n'ont même pas fait..., ils ont jamais fait ça même un an de leur vie. Peut-être quelqu'un qui va là-bas, qui se fait [inaudible: crosser?] qui se fait avoir par une situation, ou on lui fait pas confiance ou on lui prend de

l'argent, ou son projet est volé...
Ça je peux comprendre cette personne qui dit: "j'ai fait ce que je pouvais mais là je me retire". Mais quelqu'un qui n'a jamais essayé, avec tous les orphelins qu'il y a là-bas qui peut avoir comme un compte de un million ici ou cent mille, qui n'a même jamais envoyé un

cent..., un cent dollar.
Il y en a hein. Je me dis: "non mais attends, il faudrait peut-être, mais ils le font aussi peut-être autrement, peut-être qu'ils le font ici aussi, ils aident la communauté ici aussi". Est-ce que je suis pris dans un prisme Canada-Rwanda? Oui, je dois l'avouer, je peux pas en sortir [rires]... Je peux pas en sortir sinon je me, je me "..." Mais remarque, c'est valable même quand on est

là-bas hein.
La vie se..., tu dis, je..., quand j'étais à Montréal, quand..., ou quand je parle "..." Donc tu es vraiment sur une frontière où toi seul peut t'en sortir, où la fidélité

devient importante.
Donc ça veut dire, si je vis une situation avec des rwandais de façon intense, je la vis et la consomme comme un rwandais. J'ai même pas envie qu'on me dise: " d'accord je suis là-bas, que je suis canadien." Ça m'irrite, ça m'irrite parce que je suis rwandais mais quand je suis ici non plus.

Mais quand je suis ici non plus j'aimerais pas qu'un québécois me dise cent pour cent,
je viens d'ailleurs. Ça fait quand même un certain temps que tu es ici, puis tu as ta place dans la société.

Donc, je sais pas si je peux arrêter là. [rires]


SG: Donc là, on arrive vers la fin l'entrevue.


Je voulais vous demander si par rapport à tout ce qu'on a expliqué, est-ce que vous


vous considérez survivant?
JSP: Ah! mais définitivement oui. Parce que si j'étais resté au Rwanda là je serais plus... Si mon père n'avais pas fui en 'soixante-treize..., je ne sais pas.

Regardez-moi dans la rue marcher en 'quatre-vingt-quatorze..., est-ce que ça passe ? Moi j'ai..., je sais


pas, moi ça passe pas.
Est-ce que je suis resté en vie ? Oui.

Déjà je prends juste la façon..., quelques images hein..., quelques images.
Il parait en 'soixante-treize, quand mon père a fui, il me portait sur les épaules quand

il traverse la frontière.
Donc je marche pas mais on me dis: fuis genre... Les autres pensent pour toi et ils te font fuir. Est-ce qu'ils étaient recherchés...? En quatre-vingt-dix, en quatre-vingt-onze quand on quitte le Rwanda..., moi quand je

quitte Kigali là, à chaque..., à chaque dix kilomètres, il y avait une barrière.


Donc si tu dois faire Kigali jusqu'à Butare, tu as croisé à peu près au moins cinq barrières.


Donc, tu arrives à Butare là, moi je, je suis pas parti simplement là...


Survivant oui, survivant encore une fois, pourquoi parce que quand j'arrive au Burundi
j'étais incompris hein. Les gens te demandaient d'où est-ce que tu viens ? Comment ça s'est passé ? Comment tu es arrivé ici ? Puis plus tard quand je compte les gens avec lesquels j'ai étudié

à l'école primaire quand j'étais au Burundi, certains sont allés faire la guerre pour


le côté du FPR.
Même s'ils étaient dans la diaspora, et ils avaient la possibilité de vivre sans

être inquiétés peut-être de façon physique, dans les environs de quatre-vingt-dix, certains


ont décidé de prendre les armes, d'aller se faire une place dans leur pays d'origine..
Donc, des deux bords, si j'étais pas mort nécessairement au front comme les autres

qui étaient dans la diaspora, je serais certainement mort au Rwanda, comme un gars génocidé.
Donc des deux bords, si je prends les gens avec lesquels j'étais à l'école primaire, secondaire au Burundi, je les vois pas, j'en vois un certain nombre mais les [inaudible], je les vois pas. Ils sont nombreux. Si je prends ceux du Rwanda, à l'école APACOPE qui arrivent jusqu'à huit cents étudiants, il y en a combien ? Je les compte. A chaque fois j'en vois un, je saute. Donc, ils étaient peut-être mille au total, toute promotions confondues quand j'ai fini.

peut-être qu'il en reste trois cents Et... encore.


Donc je me dis:... ils sont vivants, oui sans exception... sans..., sans hésiter là.


À la limite faudrait que je..., j'ai jamais réfléchi à ça pour..., pour vrai ; pour,


pour mettre en dedans, même après la guerre.


Tu sais quand on était au Burundi..., en allant entre les deux guerres [inaudible:
du monde?] est-ce que j'étais vraiment sûr de vivre ? Non. Quand je suis retourné un peu au Rwanda, non. C'était un génocide, un génocide ça visait premièrement une ethnie si je peux dire comme

ça là, les tutsi.
J'en fait partie, puis ils ont fait tous les crimes inimaginables pour que ce soit appelé

génocide...
Moi, je connais un..., je pense ça va, ça va traîner en longueur mais, il y'a des gens

quand je les croise au Rwanda, aujourd'hui ils font comme s'ils ne me connaissaient pas.


Parce que, je comprends, on est en Deux mille-dix, tu arrives au Rwanda par exemple, tu vas voir


plein de gens, et donc des gens qui étaient là avant 'quatre-vingt-dix, qui étaient
entre 'quatre-vingt et 'quatre-vingt-dix au Rwanda..., majeurs, qui avaient des postes de responsabilité peut-être et qui les auraient juste..., même en 'quatre-vingt-quatorze. Là, quand tu les croises dans la rue, ils veulent pas te dire bonjour.

Toi tu marches, puis un certain moment, tu réalises que tu connais la personne, tu arrives


à la placer.
Mais tu la places et c'est des blocs qui restent dans ta tête..., des fois la mémoire est tellement terrible hein. Tu la places pas à Bujumbura, tu la places pas au Canada, non, tu la places au Rwanda pendant les événements ou avant ou après. Puis là, tu te dis "mais pourquoi ils voudront me saluer ? " Tu peux y aller la saluer, la personne. Sauf que quand tu te rappelles aussi c'était quoi tout ce qui était derrière, le risque,

qu'est-ce que..., ça m'amène à quoi...
? Une forme de réconciliation ? Non, il connaît mes parents très bien, il les a peut-être...

côtoyés, il les a peut-être..., je..., mais ils ne sont plus.
Bon en ce moment-là, tu te dis "mais peut-être aussi que la personne s'est repentie. Peut-être que la personne elle sait très bien que même si elle a fait des... énormités,

maintenant on vit dans un moment de paix".
Sauf que te serrer la main, te dire bonjour, c'est déjà un problème. Donc, dire que si..., survivant? Oui mais bon je me dis aussi, on dit que ça..., ça vise, tu sais comme j'étais très étonné

de voir qu'au Rwanda, les gens qui avaient vécu complètement dans la diaspora et qui
sont rentrés plus tard, maintenant aussi ils ont leur tour. Ils ont un peu comme en avril, ils sont traumatisés au fait.

Puis là, moi je comprenais pas.
Parce que ça..., cette phase-là était vécue par cette phase-là qui était en..., aux rescapés directs du génocide. Directs je veux dire en confrontation. Mais ceux qui sont venus de la diaspora et tout, qu'est-ce qu'ils faisaient à l'époque,

soit ils confrontaient les gens qui tuaient, mais l'autre chose aussi c'est qu'ils se battaient


pour la construction puis la réconciliation.
Ils n'ont jamais eu le temps de faire le drame... le, le, le deuil. Donc ils ont toujours été sollicités ces gens-là. C'est eux qui ont les premiers tribunaux..., c'est eux qui ont formé les premiers étudiants.

Ils avaient tellement de travail qu'ils ne se sont jamais vraiment arrêtés et essayer
de comprendre ce qu'il leur est arrivé au niveau individuel et psychique. Puis maintenant en avril, il est pas étonnant de voir un ancien militaire ou un militaire

te dire "j'ai envie d'aller à la messe" ou..., tu dis:: "toi à la messe" ? Ou de voir
quelqu'un qui te dis: "... je veux prendre une bière avec toi ou un truc comme ça là..."

Alors que ça fait cinq ans là, personne ne t'a vraiment jamais parlé.
Puis là, la personne commence à te parler. Puis tu regardes l'individu puis tu dis: "qu'est ce qui vient de t'arriver ?" Tu te rends

compte que la personne vient de se réveiller et accepte de vivre.


Peut-être qu'elle vient d'avoir des enfants qui sont rendus à dix ans.
Elle regarde les enfants ou trouve une autre problématique.

Je les veux comme ça, qu'ils jouent bien, ils vont à l'école puis ça te rappelle
tu as des responsabilités et tout, puis ça te rappelle ton passé puis... Quand moi je les croise, je me dis "mais attends: on n'est pas encore sorti de ce qui nous est

arrivé ? " C'est pour ça que quand les gens parlent de génocide, par exemple le quinzième


anniversaire au Rwanda, c'était... l'espoir.
C'est très bien. Comme ça on peut penser à l'avenir. Mais une autre question se pose....

Parce qu'il y'a plein de gens qui disaient non. Pas un espoir. Un espoir c'est trop tôt.
Il faut d'abord qu'on... tu sais? Mais, mais... SG: [inaudible] Qu'on guérisse d'abord ?

JSP: C'est ça. C'est comme si..., beaucoup de révisionnistes ou des gens qui..., qui


vivent actuellement une forme de critique ouverte parce que le problème du génocide
ça va tomber dans une forme de critique... Toi tu es trop..., arrêté..., des idées

arrêtées, tu ne laisses pas l'espace aux critiques..., à la critique. Je dis mais


non, la critique a commencé pendant le génocide et même après. Parce que pendant le génocide,
il fallait savoir quel genre de gouvernement tu vas mettre en place ? Le premier gouvernement

au Rwanda a été dirigé par un tutsi..., plutôt par un hutu. Donc la réconciliation,
les germes de la réconciliation sont commencés pendant le génocide. Il y avait des gens qui pensaient en ce moment-là. L'espoir était parmi..., même pendant le génocide. Et il a grandi, il a jamais arrêté. Mais sauf qu'à un moment tu t'arrêtes puis tu dis"ok, mais espoir à cent pour cent ? Est-ce que ça veut dire qu'il y'a plus rien ? Est-ce qu'il y'a pas des gens encore au Rwanda qui veulent encore ramener le pays loin dans les sombres années...?" Il y'en a plein, plein, plein. Même c'est pas des gens sur qui tu peux mettre des noms. C'est des idées... C'est des hein..., les balises sont très importantes puis quand j'y pense, même aujourd'hui je me dis je suis chanceux. J'ai gardé ma

joie de vivre, chez nous on rigole encore. Je suis entouré par..., mais en même temps,
il y'a toujours un petit... quelque chose là, comme si demain il va y avoir genre,

un semblant de guerre basée sur l'ethnie, ça serait du never again là. On est... comme


c'est assuré tout le monde dit never again. Mais ça, toute cette réflexion ça vient


pendant la guerre j'étais encore bébé là. Je dois me l'avouer, niveau sociologie, niveau
personnalité j'avais rien là. C'est comme maintenant que je m'arrête, puis je me mets

en perspective, je me dis "attends, est-ce que j'étais..., je..., j'étais vraiment
un rescapé ? Oui. " C'est même pas une question. Survivant ? Oui. D'ailleurs la preuve mes

parents ne sont plus là. S'ils ne sont pas morts de la guerre, ils sont peut-être morts
de quelque chose qui les gangrenait, puis... une forme de vie pour les autres, tu sais?

Epuisés par la vie. Mes grands-pères sont plus. La seule preuve vivante entre mes parents


et eux, c'est juste ma grand-mère qui est aujourd'hui encore vivante. Comment elle a
fait ? Parce qu'elle était pas au Rwanda. Donc..., par contre, cela ne veut pas dire

que si je suis génocidé non, je suis quelqu'un de très chanceux puis je pense que j'ai trop...,


si la vie me prête... , si je peux aller plus..., si je peux avoir la chance de vivre


longtemps, peut-être que je pourrai pas arriver à faire plusieurs de mes ambitions concrètement,


parce que souvent ce qui reste d'un homme c'est..., ce qui est concret. Tandis que jusqu'à
aujourd'hui ce que j'ai fait c'est plutôt genre de petits contacts. Un format de vie un peu [inaudible: boom?] social, ou même quand tu travailles, tu travailles pour quelqu'un d'autre, plutôt pour un système, tu as ce qui a initié..., pour un projet... Donc à

la fin, les gens vont regarder quoi...? Ça peut être un enfant là tu sais ? Non, il
m'est arrivé carrément de me dire:: "ok, je vais avoir un enfant. C'est tout ce que je veux là, parce que si je meurs, ce sera ça. Il y'a pas de négociation, je veux un

enfant là." Tu te lèves un jour là c'est hein [claquement de doigts] je te jure [rires].


N'importe quelle fille, elle serait la femme idéale puis on fait un enfant puis je m'en
fous des conséquences. Mais c'est un quelque chose que tu te bats contre. Parce que si

tu penses comme ça tu vas le faire tout de suite. Parce qu'il y a rien qui peut t'empêcher
comme de le faire à l'instant même où tu y penses parce que c'est une urgence. Donc, si je dis "je suis pas un survivant", oui mais est-ce que je suis conscient de ce qui m'arrive ? Non. À la limite là je sortirai d'ici en me disant il me faut un enfant tout de suite, c'est quelque chose de concret qui me resterait. Puis de là, je ne serais plus nécessairement un survivant parce que j'aurais un enfant. Mais moi c'est des..., des...,

comment on appelle..., c'est des ombres que tu t'enlèves. Tu te mets pas la pression,
puis tu essayes de la vivre, de te la couler douce, de la vivre hein, de vivre comme un

quelqu'un de normal. De te dire oui, le temps m'appartient dorénavant. Puis je peux me


préparer, m'organiser, et même aller vers mes projets sans nécessairement être un


survivant qui est sur le qui-vive. On me cherche..., je vis avec le passé qui me hante..., tous


ces gens-là sont où ? Est-ce que les canadiens me comprennent ? Tu sais, il y a des gens
qui vivent comme ça, j'en connais ici à Montréal, j'en connais à Kigali, j'en connais qui relâchent jamais. Et on peut pas leur en vouloir parce que ce qui..., tu sais je

connais des gens qui te donnent des histoires puis tu te dis:: "attends, est-ce que tu
laisses la place à l'espoir ?" Parce que tu as envie de lui dire si tu prends pas une

chance à te déculpabiliser, à te sortir de ça, tu ne vas jamais respirer. Mais en


même temps bon, c'est un cheminement, c'est un processus, on peut pas se... Non, je me


rappelle, ma..., la première fille avec laquelle je suis sorti à Montréal était rwandaise
rescapée. Puis, j'ai longtemps cherché pourquoi, je ne comprenais pas. SG: Tu as longtemps cherché pourquoi quoi ? JSP: Je suis sorti avec cette fille-là ? Parce que tu sais, c'est comme quand tu te rends

compte qu'après un certain nombre d'années que vous vous appelez pas nécessairement,
je sais que vos chemins ont dévié complètement. Mais à l'époque on était très proche. Puis quand je vais chercher chez la personne un jour je dis "mais attends, tu étais vraiment la seule personne au monde qui pouvait parler génocide et je pouvais comprendre". Parce

qu'il lui restait plus rien ; et quand elle parlait je comprenais, puis moi quand je parlais


elle pouvait comprendre. Donc, on avait comme un concours de circonstances qui nous avait
amené à grandir. Puis quand je parlais à d'autres communautés, d'autres personnes ils ne comprennent pas. Ils étaient comme pas là pour moi. Donc c'est comment on s'est

senti fort, j'imagine c'est chacun sur son chemin, puis moi j'ai pris le mien ; dans


l'immédiat, on était des survivants. Et quand..., des survivants qu'est-ce qu'on fait,
on essaye de se mettre ensemble. Sauf qu'il y a un risque aussi hein, on voit pas autre

chose, les ambitions. On reste un peu fermé, puis on vit dans le passé plutôt que le


futur. SG: Alors on va... faire le mot de la conclusion.


Qu'est-ce que vous aimeriez léguer dans cette entrevue? Que ce soit pour vos enfants...


JSP: ... [rires] SG: Pour vous, qu'est-ce que vous aimeriez
qu'on retienne de cette... de cette entrevue ? JSP: Je pense que tu n'es pas gentille parce que tu ne m'as jamais donné les questions pour que de temps en temps je puisse me dire je peux orienter mes réponses dans le fond. Donc, je pouvais pas orienter mes réponses et réfléchir avant. Ce qui fait que je me suis embarqué dans une histoire où je ne maitrise pas nécessairement les allées et venues, tu sais; je sais pas très bien les questions, puis... quand on parle de soi,

je suis sûr que c'est... [pause] tu peux pas finir l'histoire d'une vie d'une personne


en fait, c'est même vraiment ambitieux comme projet de..., tu peux... Moi-même je... [rires],


ma façon de voir la vie c'est..., si je peux léguer quelque chose, c'est qu'il faut essayer


de se battre contre l'ignorance en fait. Et... chaque jour de ma vie, je, je..., à un certain


moment c'est vrai, j'ai jugé longtemps. Quand j'étais enfant je voyais quelqu'un, une grande
personne par exemple soûle rentrer chez nous, puis tout le monde fuit. Ah! il est soûl

complètement, il est entrain de crier. Vraiment tu sais, une enfance dorée où quand quelqu'un
arrive chez vous complètement perdu, en train de tomber, c'était un drame pour moi. Je..., et puis un jour, je me suis mis à me détacher de ça. Parce que quand mon père arrive,

le gars se calme, ou quand ma mère arrive je vois le monsieur qui se clame. Puis devient
mou comme un agneau puis je me suis dit "il y a une histoire derrière cette personne. C'est quoi ? " Je dormais à un certain moment avec une madame..., qui était bonne à la

maison puis à un certain moment elle criait la nuit. Chez nous quand quelqu'un dort et
crie la nuit, on l'appelait umusazi, la folle. Mais c'était des cauchemars puis moi j'étais

jeune, j'avais comme douze-dix ans puis on jugeait, tout le monde l'appelait la folle.


Puis très vite on a compris qu'elle était pas si folle, elle avait vécu des événements
qui faisaient que souvent elle avait des cauchemars. Puis le monsieur malgré toute sa volonté de ne pas tomber dans l'alcoolisme, et Dieu sait qu'il en faisait des, des..., il faisait

des efforts. C'est que chaque fois qu'il tombait dedans, il y a très peu de gens au monde
qui pouvaient le comprendre. Et des gens qui pouvaient avoir vécu à peu près une vie similaire ou si non, il fallait qu'il parle... Donc si je mets à côté le jugement actif des gens que tous les jours on rencontre dans le métro, contre..., selon la peau, comme

dans les bars..., la première impression est souvent très, très dangereuse parce
qu'il y a souvent notre filtre qui travaille. Puis si on n'a pas un filtre très poussé

qui nous permet de comprendre les gens dans tout leur psychisme, à peu près comme dans
un dessin, c'est abstrait ou on veut avoir tous les contours, on va avoir un jugement très rapide. Puis à ce moment-là, on est vraiment très ignorant. Puis moi j'en croise, et j'en ai croisé des ignorants, puis je peux dire que ça fait mal. Ça fait mal à

l'école, ça fait mal au travail, ça fait mal quand on croise un ignorant parce que
tu te dis "mon Dieu, dire que c'est à cause des gens comme eux, qu'on peut pas évoluer,

qu'on ne peut pas aller au-delà des challenges de la vie"..
Parce que dans le fond personne n'est correct c'est vrai, mais... tu sais comme activement juger, puis tomber à une conclusion, puis toucher le bois comme on dit et faire quelque

chose.
Quelqu'un te parle, tu as même pas eu le temps de l'écouter puis tu te..., vas. Donc moi ma vie, je devais mourir aujourd'hui, je serais très, très triste [rires] dans mon tombeau parce que je me dirais:: "vous savez quoi, j'avais d'autres choses que j'avais

envie de faire et que j'ai pas eu le temps de faire".
Parce que je sais que je suis le seul qui peut les comprendre, et j'ai même pas encore

cheminé, je sais même pas si j'aurais le temps de les faire.
Parce que je me rends compte que ceux qui ont un semblant de réussite qui peuvent le faire, ils ne le font pas. Pourquoi ils ne le font pas ? Parce qu'ils sont épuisés. Le temps qu'on comprenne on est déjà en train de se poser la question il faut que je dorme, il faut que je fasse quelque chose pour mon petit-fils. Et que quand je parle du Rwanda, j'ai comme des gens visuellement qui m'aident dans tout

ce que je fais.
Par exemple, je peux passer une entrevue, et je pars comme ça, parce que je viens de voir une image et puis tu en vois une autre, tu pars... Si tu veux rendre fidèlement tous ces gens-là qui vivent en nous nécessairement d'une façon ou une autre, tu te rends compte que c'est seulement si je parle de lui que je peux y

arriver.
Et si je parle de lui déjà c'est un pacte dans ma vie parce que des fois je réagis comme lui sans le savoir. Ils sont là hein. Ils sont là, puis ils sont comme des hommes qui se trouvent autour de moi puis je me dis à la fin:: "on vit pour une raison puis si on vit pour une raison, il faut aller la chercher

cette raison-là".
Ça peut être juste un témoin, ça peut être juste..., tu sais dans un cours de gestion

que je faisais on parlait de leadership puis on dit le leadership ; il y a deux formes


de leadership où l'expert du moment... [pause] j'avais jamais compris quand j'étais dans


un espace de..., tu sais comme ici à Montréal, je me sens pas poussé à être le chef.
J'ai envie de conseiller, ou d'attendre de voir, de comprendre. Puis c'est pendant ce cours là que j'ai compris qu'il y avait des experts du moment, ce qu'on

appelle des experts du moment.
La vie va s'en charger, on va arriver à un moment dans notre vie où sans l'avoir voulu, des gens vont venir vous chercher et vous dire, voilà votre tour.

Parce qu'ils savent pas ce qu'il faut faire.
Ils vont t'appeler toi pour que tu lui dises ce qu'il faut faire. Mais comme on vit dans un moment où des fois ça va vite, faut s'imposer au niveau travail,

faut s'imposer au niveau..., à la maison, il faut s'imposer, il faut s'imposer, pour
se faire une place, mais on a tendance à brÃ.