Léo Kalinda

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Q:: Bon, alors Léo, je vous remercie pour cette entrevue..., pour Histoires de vie Montréal.

R:: C'est bon. Q.:: Pour les témoignages-là, sur le génocide


des Batutsi du Rwanda. Et..., pour commencer, j'aimerais que vous nous disiez qui vous êtes,


où vous êtes né, quand vous êtes né, votre famille.
R.:: Moi, je suis né dans les... À la fin des annéesmille neuf cent cinquante à

Butare, dans le sud, ça s'appelait Astrida à l'époque. Du nom de la Reine Astrid des
Belges. Et..., j'étais dans une école belge d'ailleurs..., à l'école primaire.

Q.:: Une école belge ? R.:: Oui oui, bien sûr.
Q.:: À Astrida ? R.:: Oui absolument. Ce qui est l'Université nationale actuellement c'était notre école primaire ! [Rires] Q.:: [Rires] École primaire ! R.:: Ouais ! Q.:: Intéressant! R.:: Oui..., oui, c'est ça. Donc..., je suis né en mille neuf cent quarante-neuf, pense-t-on parce que ce n'est pas sûr hein, c'est peut-être mille neuf cent cinquante, c'est peut-être plus tôt..., on sait pas. Q.:: [Rires] R.:: Parce que je suis né à la maison, donc les gens allaient annoncer les naissances trop tard parce qu'à partir du moment où

tu annonçais un enfant..., tu commençais à payer les impôts.
Q.:: OK. Bien on va y revenir là. R.:: Non, non. C'est comme ça. Q.:: Non, mais c'est intéressant, oui. R.:: Donc c'est la première chose. Et puis voilà, je..., j'ai toujours vécu dans le sud..., jusqu'à l'âge de dix sept - dix

huit, parce que je suis allé très tôt à Kigali. J'ai travaillé à la radio à partir


de dix neuf ans. Q.:: De dix neuf ans mais..., donc vous êtes
né à Butare ? R.:: Je suis né à Butare, j'ai fait l'école primaire à Butare, j'ai fait une partie de l'école secondaire à Butare au Groupe Scolaire,

à la section agronomie. Et..., j'avais fait le Séminaire également là, ce qui était
l'équivalent du tronc commun, donc les trois premières années de l'école secondaire. Et quand j'étais au Groupe Scolaire les franc... [français], à l'époque déjà c'est des Français qui dirigeaient l'école, l'école d'agronomie. Comment il s'y ..., s'appelait ?

Q.:: La section agricole. R.:: [Inaudible]
Q.:: Oui. R.:: C'est vrai. Alors..., monsieur Weber, monsieur... Donc, lui était branché évidemment... avec la coopération française et la radio

française est venu et faisait le tour du pays, il cherchait des jeunes pour animer


les programmes français. Et puis... voilà, ils m'ont engagé.


Q.:: OK. Est-ce que vous pouvez nous parler pour commencer de vos parents, de vos frères
et sœurs si vous en avez ? R.:: Moi, j'avais..., il n'y en a plus beaucoup.

J'avais trois frères qui ont tous été tués. J'avais deux, trois sœurs. Une a été tuée...,


quoi d'autre ? Q.:: Les parents, les grands-parents ?
R.:: Les parents..., les parents venaient de..., le père, mon père venait du sud de Butare même. Et ma mère venait du côté de Kibeho. Ils se sont connus assez tôt,

mais ils se sont relativement mariés tard pour des Rwandais parce que mon père avait...,


je pense vingt-sept ans et ma mère vingt-six ans ; apparemment, c'était très tard à


l'époque. Et mon père était maître maçon, umwubatsi, et ma mère, elle avait, c'est


drôle, parce que mon père ne savait pas lire ou presque, et ma mère savait lire,
mais ne savait pas écrire et là en kinyarwanda évidemment seulement, parce qu'elle avait voulu, dans un premier temps, c'est pour ça qu'elle s'est mariée tard en fait, elle avait voulu, dans un premier temps, être religieuse parce qu'elle était très croyante. Enfin

bon bref, ils m'ont eu donc au début des annéescinquante.


Q.:: Vous êtes le plus... R.:: Je suis l'aîné.
Q.:: Vous êtes l'aîné... R.:: Je suis l'aîné et j'avais donc trois frères et trois sœurs, et à la rwandaise..., on se suivait tous les deux ans, ils faisaient

un enfant tous les deux ans alors, si bien que la plus jeune, la cadette de la famille,
quand je suis parti du Rwanda, donc on a été expulsé dans les fins des annéesmille

neuf cent soixante-douze et elle avait cinq ans.
Q.:: OK R.:: Léonille, elle s'appelle. Et, ils l'ont appelée Léonille pour Léo. Elle s'appelle Mukakalinda pour moi aussi. Donc elle avait

cinq ans. Donc si bien que quand je suis revenu, que je suis retourné au Rwanda, en mille


neuf cent quatre-vingt-sept, elle était à l'école secondaire, elle ne m'a pas reconnu


forcément..
Q.:: Ah oui! Et toi non plus ? R.:: Non, non, pas du tout, je ne l'ai pas reconnue. Enfin, je savais qu'elle était dans cette école [inaudible], donc je suis allé la voir. Les frères eux, je les voyais plus parce que Émile, celui qui me suivait, le père de Corneille a étudié en Allemagne et... le deuxième garçon, enfin le troisième

après moi...
Q.:: Camille. R.:: C'est Camille ; lui, c'est pareil, je le voyais parce qu'il a étudié en Belgique

et aux États-Unis.
Donc eux, je les voyais parce qu'ils étaient en Europe. Parce que techniquement, ont était, on pouvait pas avoir de visas pour retourner au Rwanda.

Q.:: Est-ce que vous avez connu vos grands-parents ? R.:: Non.
Q.:: Du côté de votre père, de votre mère ? R.:: Du côté de ma mère oui. J'ai connu le grand-père [inaudible, Gakegerama?] Q.:: Du côté de votre mère. R.:: Oui, pas le père. Mon père était fils unique et ses parents étaient morts quand je suis né.

Q.:: Pour cette période-là, quand on est jeune où on est marqué par son père et/ou
par sa mère, les deux, si vous aviez à vous rappeler de ce qui vous a marqué chez votre

père...
R.:: "..." Q.:: Ce qui vous a marqué chez votre mère. Qu'est-ce que vous dites ? Ou chez votre grand-père aussi, si quelque chose vous a marqué. R.:: Les grands-parents du côté maternel, je ne les voyais que l'été. Donc, je ne les voyais pas beaucoup, comme ils avaient énormément de petits-enfants. Bien des fois on était dix chez eux. C'était un monsieur qui avait des biens, plein de vaches.

Donc c'est ça, ça allait.
Et donc, j'ai un souvenir plus de mes cousins, cousines que des grands-parents. Et bien, je me souviens qu'ils nous obligeaient à boire du lait, je détestais ça.

Q.:: Ikivuguto R.:: Oh putain, je détestais ça [rires].
Mais enfin bon, c'était pas bien. Du côté de mon père, il n'y avait pas grand monde parce qu'assez rapidement, ce que j'ai

compris c'est qu'assez rapidement, il a été comme adopté par le Sous-chef de l'époque,


monsieur Mibilizi, et c'était quasiment son fils...
Donc, c'était bien pour l'époque, on était bien...

Assez rapidement donc, il a appris à travailler de ses mains, il a travaillé avec les Frères,


les Prêtres, les Frères à Butare, à Astrida, à l'époque parce qu'il a commencé avant


l'Indépendance, c'était déjà un jeune adulte.
Voilà, il s'est bâti des maisons, il en a bâti pour d'autres. Puis voilà, c'était très agréable. Non, j'ai quand même deux souvenirs précis: ... la première fois qu'il m'a accompagné,

il nous a amenés chez les tailleurs, il y'avait des tailleurs, c'était magnifique, choisir


les tissus puis ça c'était très agréable.
Et là, il m'a accompagné parce qu'à l'époque, on vivait à la campagne ; enfin, oui la campagne.

Puis plus tard, on a eu une maison à Butare dans le centre-ville.
Et puis, quand il est mort, on est retourné à la campagne. Enfin, ils sont retournés parce que moi j'étais plus là. Donc, la deuxième chose dont je me souviens bien c'est quand on est allé chez le tailleur

et la deuxième, la troisième, la première fois qu'on y est allé acheter pour des souliers,


parce que comme j'allais à l'école, il y avait les blancs, il fallait absolument des
souliers. Ça, c'était nul d'ailleurs, c'était des trucs sans qualité. Je me souviens que c'était des chaussures Bata, mais c'était bien. Il n'y avait pas de chaussettes, on prenait seulement les souliers [rires].

C'était bien.
Et..., il était jeune pour moi, c'était un monsieur jeune et quand je suis allé au

Séminaire, les séminaristes qui étaient beaucoup plus âgés que moi, qui étaient


donc en quatrième année, je crois..., il était à peine plus âgé qu'eux.


Donc, c'était très chouette, j'ai gardé un très bon souvenir et surtout les soirs,
les fins de semaine, surtout les samedis, presque systématiquement jusqu'à l'âge

de dix-douze ans.
Donc pratiquement quand j'étais à la maison, quand je dormais, parce qu'après j'étais interne de l'école secondaire, on était à quelques mètres de chez moi, mais on était

interne.
Pourquoi ? J'en sais rien. Et donc, je me souviens pas comment se passaient des soirées, mais les fins de semaine, quand j'étais là, il y avait toujours des musiciens, toujours.. Q.:: À la maison? R.:: Oui, toujours. Des vieux messieurs, des vieux, parfois des jeunes, des dames. Ils dansaient pas, ils chantaient seulement. C'était très agréable, c'était... Et puis quand..., j'ai évidemment..., comme j'étais celui qui savait lire, écrire surtout,

quand il y a eu la toute première élection en mille neuf cent soixante-et-un, le référendum...


Q.:: Kamarampaka R.:: Oui.
Alors... j'étais payé, j'ai fait une petite fortune parce que j'ai dû écrire...

Q.:: Pour les gens...
R.:: Oui, facilement trois cents personnes. C'était pas grand-chose à écrire, c'était..., on est contre ou pas la royauté, mais quand

même, il fallait faire une phrase, je rejette la royauté.
Q.:: Il fallait faire une phrase, c'était pas cocher ? R.:: Non, non. Q.:: Il fallait faire une phrase ? R.:: Oui. Q.:: Ah! Mais c'est intéressant ça. On va y revenir, mais j'ai un petit détail très brièvement. Ton père qui... était maçon, qui était..., qui n'était pas un intellectuel comme tu disais... R.:: Du tout. Q.:: Il a eu l'ambition quand même de te mettre dans une école privée où étudiaient

les blancs.
D'où est-ce que..., comment se fait-il qu'il valorisait tant l'éducation? R.:: Probablement à cause de ce Sous-chef-là, Mibilizi, il était comme son fils parce que lui avait envoyé ses enfants, et comme lui c'était comme son fils à lui, mais il avait

besoin de lui, de quelqu'un qui travaillait pour qu'il prenne soin des vaches surtout
qu'il était jeune. Donc il voyait qu'il envoyait ses propres enfants, mais pas mon père. "..." Mais mon père a compris que lui, ses enfants iraient à l'école; tous, même les filles, tout le monde a été à l'école. Q.:: Mais, si vous aviez à décrire un ou deux traits de personnalité de votre père

qui vous ont marqué, un ou deux traits de personnalité de votre mère, qu'est-ce que
vous en avez... ? R.:: "..." du père, un homme bon ; pas une once de méchanceté..., c'est pas que ma mère était méchante, mais elle était

beaucoup plus lucide, plus..., oui lucide, elle avait plus que mon père une conception


très tragique de la vie parce que quand sur notre colline..., elle-même, après ce fameux


référendum, il y a eu des tueries, il y a eu des maisons brûlées.
Q:: Ah ok! R:: Mais bizarrement pas chez nous, pas sur la colline de Nyanza, mais toutes les collines

environnantes, Gihindamuyaga, puis plus loin, Runyinya, Rukira, plus proche de nous encore.


Donc, on voyait les maisons brûler la nuit et en début de soirée.


Mon père était toujours persuadé que c'était des types qui avaient pas d'organisation ou


ils faisaient ça tout seuls, que le régime n'était pas derrière ça et ma mère lui


disait: "non, non, non, en fait, on devrait partir maintenant" [le père]: "Oui, et


où ?" [la mère]: "Et oui, mais si..."
Parce qu'on avait des parents en fait..., oui j'avais des oncles et des nièces et des

oncles et des tantes en Ouganda et au Burundi et qui étaient partis là pour faire du fric.


C'était pas à cause de la politique qu'ils étaient partis.
Mais ça tombait bien, mais puisqu'on voyait bien qu'ils étaient beaucoup plus riches que nos parents..., mes parents..., parce que je me souviens, Senyana, c'est lui qui

était en Ouganda et il avait une moto.
Q.:: À cette époque-là ? R.:: C'est énorme, oui. En plus, c'est des grosses motos avec des porte-bagages de chaque côté où tu pouvais

mettre des enfants à la place des bagages, je me souviens de ça.
Donc, elle disait: "Senyana a réussi en Ouganda, pourquoi on n'irait pas le rejoindre ?" ... donc, c'était toujours du côté de ma mère, parce que mon père était fils unique. Elle avait des tantes... qui avaient épousées des Rwandais du Burundi qui étaient assez

prospères également.
Enfin, bon bref, on n'est jamais parti, mais ma mère, très visiblement, je me souviens

parfaitement, elle était beaucoup plus, entre guillemets, politisée..
Q.:: Elle voyait plus clair. R.:: Oui, oui. Probablement aussi parce qu'elle

était beaucoup plus..., elle avait, elle pouvait réfléchir par elle-même, alors
que mon père était beaucoup dans le respect de monsieur le Sous-chef, il pensait pas beaucoup

par lui-même, mais c'était un homme bon, il pensait pas au mal, mais ma mère était


beaucoup plus consciente et socialement, et politiquement. Et oui, en quoi c'est lui qui


a été tué avant elle? Donc bon, mon père a été tué en mille neuf cent soixante-quatre.
Et puis voilà donc, je me souviens bien de lui comme d'un homme bon..., oui, qui aimait

la fête parce que c'est lui qui organisait ces fêtes chez nous.


Q.:: Comme un poète qui... R.:: Oui, oui, oui. Et puis la chasse aussi,
ils étaient chasseurs... parce qu'il y avait des types qui venaient de..., je me souviens

de ce chef, il est mort maintenant. Q.:: Et pour passer rapidement sur l'école


primaire est-ce qu'avec les enfants, vous avez fait, vous avez commencé à l'École


belge, vous avez terminé votre école primaire à l'École belge ?
R.:: Non, non, j'ai fait trois années à l'école belge. Ensuite, nous sommes allés à l'école publique qui dépendait du Groupe Scolaire..., mais qui était quand même déjà

une école assez particulière, parce que c'est dans cette école-là par exemple que
les étudiants du Groupe Scolaire qui était, à ce qu'ils appelaient, il s'appelle encore je suppose 'section pédagogique'. C'est eux..., que nous étions les cobayes. Donc, c'était

un cran au-dessus et dans cette école primaire, on commençait aussi à voir des blancs, même


si c'était une école publique, il y avait des blancs qui étaient avec nous.
Q.:: Qui allaient à l'école avec vous ? R.:: Donc, un type comme le directeur, le propriétaire de l'Ibis, Michel O'Neill. Il est venu à l'école avec nous..., les enfants de Monsieur Ruben aussi. Ils étaient nuls d'ailleurs, ils étaient pas très bons. [Rires] Q.:: Justement là, l'école primaire, que ce soit l'École belge, que ce soit... R.:: C'était très chouette, j'ai de très bons souvenirs. Q.:: C'est ça. Quel souvenir avez-vous ? R.:: De très bons. Q.:: Des autres enfants..., avec les professeurs ? R.:: Oui. Puis c'était bien parce que d'abord

c'était en ville. Et donc on était..., on n'avait pas à faire des corvées d'eau, parce


que je sais que mes camarades quand ils rentraient chez eux ils allaient à la source et tout.


Donc nous c'était..., c'était agréable. Après l'école, tous les soirs on jouait
au foot [football]..., mais c'était bon. Et..., j'ai de très bons souvenirs parce qu'on était tout le temps en compétition. Parce qu'il y avait un, deux, trois..., on était..., l'école..., il devait y avoir vingt-six ou trente. C'était des écoles nombreuses quand même, des classes nombreuses et mes potes, on était trois:: Justin Rushemeza

et Jean-Baptiste Habyarimana, ancien préfet, et on se relayait un, deux, trois, chaque


fois, jusqu'à la fin de l'école... primaire. Et donc ça, c'est vraiment les bons souvenirs


que j'ai ; et puis..., puisque j'ai continué à les voir. Justin lui, Dieu merci, il est


encore en vie, donc je le vois encore ; et Jean-Baptiste on s'est vu juste que..., jusqu'à
son assassinat en... Q.:: Mille neuf cent quatre-vingt-quatorze ? R.:: Oui, parce qu'aprèsmille neuf cent quatre-vingt-sept, on pouvait retourner, enfin moi, je pouvais retourner au Rwanda. Q.:: OK. R.:: Donc, l'école primaire c'est ça. C'est que du bonheur, de l'insouciance aussi, mais déjà, on parlait des batutsi et des bahutu.

Je me souviens qu'il y avait un type qui était très sévère..., un professeur, je me souviens


pas son nom..., et puis donc, on avait des inspecteurs dans l'enseignement primaire qui


venaient nous voir puis il y avait un ministre, Makuza, je crois à l'époque..., il demandait


aux enfants là...: "les batutsi levez-vous, les bahutu levez-vous ", puis on bougeait


pas. Hutu, les bahutu, les batutsi, on bougeait pas parce qu'on savait pas et il s'était


fâché ce type-là. Et, comment il s'appelait ? Oui, Rwamakuba...


Q.:: Ah, c'est ça. R.:: Rwamakuba, c'est un méchant: "Quoi?


Vous êtes des idiots, muri ibicucu, vous savez pas si vous êtes hutu ou pas ?", [les
élèves]: "non", [Rwamakuba]: "alors, allez demander à vos parents et puis vous me le direz demain". On sait pas pourquoi c'était si important, parce qu'on nous a

expliqué que jusqu'avant l'indépendance, les bahutu, le peuple majoritaire, avaient
été tenus en esclaves. Enfin bon, moi, je me souviens pas de..., de ça, bon, la seule

chose dont j'ai été témoin du côté..., du temps de la colonisation c'est quand le
roi Mutara Rudahirwa était venu à l'hôtel Faucon, c'était drôle parce que c'était

le midi, les gens dansaient, enfin bon [rires], et il s'était fâché, ça, je me souviens


bien. Il était grand, il était massif et il avait giflé publiquement un blanc. Ça,
c'est la seule chose dont je me souviens de..., de la colonisation. Donc, quand ils disent que oui..., coloniser, ils nous ont colonisés, ils étaient avec les belges, je comprenais

pas parce que les belges étaient avec les bahutu ; alors, je comprenais pas, mais le
lendemain donc, j'ai fait comme tout le monde..., c'est surtout à la mam..., mère que j'ai posé la question, parce que nous, on avait compris que les batutsi s'étaient vraiment

des salopards. Et elle m'a dit:: "pourquoi tu me demandes ça?", [Léo]: "bien, parce
que le professeur veut savoir". Elle a dit: "ah, non non, non, ne lui dis pas", [Léo]:

"Non ! On va lui dire". Là, j'ai compris que..., on n'était pas vraiment bien quoi
; si vous voulez, ne lui dites pas c'est... [la mère]: "tu connais des batutsi toi ?",

[Léo]: "bien, oui, bien, ils sont pas gentils", [la mère]: "mais non, c'est ce qu'il vous


raconte!". Enfin, bon bref, là, j'ai compris, ça c'était la quatrième année. C'était


la [inaudible]..
Q.:: La quatrième année primaire? R.:: Oui, donc je devais avoir à peine dix ans, onze ans maximum et là où on avait vraiment... Bon, ça nous..., n'est pas rentré

dans la tête au point de se battre, jamais, mais..., il y avait une graine mauvaise qui


était plantée parce que quand on a été à l'école secondaire, là les gens étaient
conscients. Et quand on allait dans... des jeux de piste, où on recherche des trésors,

parce que des fois celui qui arrive le premier, les gens le suivent et tout. Il y a des gens
qui se battaient. Et, ils se battaient sur le clivage bahutu-batutsi. Ouais ouais.

Q.:: Ah! Quand [inaudible]... pour les pistes là [inaudible]?
R.:: Oui, oui, oui absolument. Et les garçons, parce que c'était que des garçons dans notre

école, et qui étaient beaucoup plus conscients politiquement. Moi je me souviens..., dans...,


ces types qui lui exigeaient: "non, toi tu viens avec moi, non non, pas toi" ; puis


là, on a compris pourquoi. C'était comme ça. Donc là, j'ai compris que c'est...,


c'était grave ; puis là, je me suis souvenu quand j'étais plus jeune les maisons... que


j'avais vu brûler, et là, on commence à avoir peur et puis, puis voilà. Mais c'était


cyclique parce qu'il y a des périodes où on oubliait ça "...", toujours à l'école


primaire, je me souviens parce que les gens qui avaient fui le Rwanda, et souvent dont
les parents avaient été tués, les maisons brûlées, ils s'étaient organisés et une

fois passés par la frontière du Burundi, ils sont pas arrivés jusqu'à Butare, mais
ils sont entrés dans le pays et il y avait eu des représailles et je me souviens ça,

c'est une image terrible, j'étais..., j'avais même pas sept ans, ils ont tué les..., juste


à l'entrée de Save donc, de l'autre côté de notre école, parce que quand tu étais


au Groupe Scolaire, à l'école primaire, tu descendais à ce qu'ils appellent Rwasave
et tu es à Save tout de suite dans la vallée. Et donc, ils avaient tué là-bas des types...,

une dizaine et dans un cas, ils avaient obligé la dame, c'est visiblement une très jeune


femme, une très jeune mariée, à porter le crâne de son mari sur sa tête à elle,


et il avait circulé en ville. C'était horrible. C'est ça, je me souviendrai toujours.
Q.:: Mais c'est qui ça..., c'est gens qui... R.:: Alors, c'était une histoire compliquée. Parce qu'à l'époque..., il y avait eu donc.., une... invasion des..., ils appelaient ça

Inyenzi, des cancrelats, et en représailles, ils ont tué quelques pères de famille batutsi


notamment, dans ce coin-là. Ça..., ça, probablement ailleurs aussi, mais c'est là
que j'ai vu... ce crâne que j'ai vu là. Et ces femmes, on les circulait dans Butare.

Pourquoi elle seule avec le crâne de son mari ? J'en sais rien. Est-ce qu'il était
particulièrement recherché ? J'en sais rien. Mais c'était vraiment une très jeune femme, je..., elle devait pas être mariée depuis des années. Et c'est là que..., un

des professeurs, pas le même [inaudible] cette fois-ci un autre qui nous a dit:"voyez


ce qui va arriver à vos parents si vous ne vous tenez pas tranquille". C'était horrible.


Mais après, on oubliait, c'était cyclique..., et quand je suis arrivé à..., là, j'étais


un jeune adulte quand je suis arrivé à Kigali, oui, c'était très clair, c'était très
évident, seuls les bahutu avaient accès aux boulots dans le gouvernement, dans la

fonction publique ; mais du coup, seuls les batutsi allaient dans l'entreprise privée;


ce qui était totalement stupide, parce que l'entreprise privée paye mieux et les institutions


internationales et là, il commençait à y avoir de l'envie en disant: "ah, merde,


c'est quoi, vos filles, leurs filles en quoi elles sont meilleures que les nôtres?".


En plus, elles commençaient à épouser des blancs. C'est vrai que les blancs, à une


ou deux très rares exceptions près, ils ne..., [inaudible] épousaient que des femmes


batutsi et puis, puis voilà. Donc, j'ai compris là, puisqu'on venait de gagner, je venais


de gagner le concours, c'était un concours international. Donc, je devais normalement
aller à Paris, mais non, on a envoyé quelqu'un à ma place et les français, quand on nous

a expulsés, ils m'ont dit:: "écoute, de toute façon, tu as ta place au studio-école",


ça s'est bien passé pour ça..
Q.:: Donc, vous êtes à l'école primaire, vous allez au secondaire. Est-ce qu'il y a quelque chose qui vous a marqué spécialement ou une anecdote ? R.:: Au secondaire ? Q.:: Pour le secondaire avant de passer au... R.:: Oui..., oui. Chez..., chez le vétérinaire, oui. Q.:: Vous avez un Petit séminaire et puis le Groupe scolaire ? R.:: C'est ça. Q.:: OK. R.:: Oui. Le Petit Séminaire c'était agréable parce qu'on apprenait le latin, le grec.

C'était bien.
Et on apprenait l'anglais, on avait d'excellents professeurs. On était en face, évidemment pour les futures séminaristes c'est pas bien, mais juste à côté, il y avait un Noviciat pour jeunes filles c'était bien. Donc, on les voyait et c'était agréable. Je n'ai que de très bons souvenirs. J'avais un pote, un très bon ami, qui s'est révélé être un très grand musicien, Gabriel

Kabengera, on était ensemble.
Que du bonheur, il y a pas de... Q.:: Trois, quatre ans là-bas ? R.:: Oui, c'est ça, mais j'ai commencé à comprendre, c'est pour ça que je suis parti d'ailleurs, et c'était des prêtres très,

très conservateurs.
À part un type comme... Eustache Byusa, tous les autres c'était..., c'était vraiment des..., bien, c'est vrai

qu'ils formaient des prêtres, donc, ils formaient pas des révolutionnaires non plus. "...", mais
ils étaient très stricts, on devait se lever, enfin, moi je trouve qu'on se levait trop tôt, on allait à l'église, forcément c'est des séminaristes, à la messe tous les jours, tu es à genoux tous les jours [rires], c'est horrible. Vraiment, on avait mal aux genoux, on finissait souvent à l'infirmerie, on faisait de la

synovite.
C'était désagréable mais c'était bon. C'était une bonne école et puis on pouvait voyager. Enfin, pour nous c'était un grand voyage, on allait à Kabwayi dans l'ancien..., l'ancêtre

des séminaires... du Rwanda.
C'était bien. Je..., je me souviens que le Père Stéphane avait laissé des vignobles. Je sais pas si... Es-tu déjà allé là ? Non ? Kabwayi. [En s'adressant à l'intervieweur]. Q.:: Oui, oui, oui. R.:: Tu sais qu'on mangeait des raisins? C'était magnifique. Des raisins de table. C'était [rires], c'était bien. Écoute..., au Séminaire, j'ai beaucoup aimé. Sauf qu'un jour..., une lointaine parente est venue me saluer. C'était une institutrice, Virginie, et elle m'a embrassé à la rwandaise et un des curés,

un des prêtres qui avait..., qui était un monsieur important dans l'Église catholique,
c'était comme l'agent de l'Evêque, le père Descombes et il trouvait qu'elle m'avait serré

très longtemps, trop longtemps.
Puis, elle avait demandé à Léon Ntwali, le directeur du Séminaire, de me demander

si je tenais vraiment à être prêtre.
En fait, lui avait décidé que je ne serais pas un bon prêtre et Léon m'a dit, "Écoute...,

bon, je le comprends", "Ah bon ?", "Oui, parce que, vous les enfants des villes,


vous faites..., ferez pas nécessairement des bons prêtres...
Écoute, on va s'arranger, tu vas aller au Groupe scolaire et..., tu vas rester... proche

de toute façon". Parce que quand j'étais au Séminaire, on faisait les papiers de l'Evêque
ou quoi... "De toute façon vous êtes pas loin, si vous y tenez, bon vous reviendrez". Et puis, je suis jamais retourné. Q.:: Et puis là vous êtes allé au Groupe Scolaire...?.

R.:: Oui, puis ensuite..., j'ai été au..., Kigali.
Q.:: Vous avez passé combien de temps au Groupe scolaire ? R.:: Quatre ans. Q.:: Quatre ans. Donc, vous avez terminé votre secondaire au Groupe Scolaire... R.:: Je suis parti deux se... [semestre?], deux mois, deux mois avant. Q.:: Avant la fin ? R.:: Oui, parce que... on est avec [inaudible:: Gillis?]. Je sais pas si... vous avez connu Gillis, le professeur Léon [Gillis?] [En s'adressant à l'intervieweur]. Q.:: Lui qui a enseigné le français? R.:: C'est ça. C'est lui qui avait organisé ce concours-là. Q.:: Ah, c'est ça. R.:: Et..., on est arrivé, ils sont arrivés "...", en avril, non même pas, en février.

C'était un concours international, donc le temps d'envoyer les documents à Paris, deux


mois après on dit:: "Bon voilà, toi, tu peux aller travailler à la radio rwandaise".


Q.:: OK. R.:: Donc, au Groupe Scolaire, oui, c'était
de très bons souvenirs. Sauf que, c'était..., ce truc de vétérinaire et..., les travaux

pratiques, un des premiers travaux pratiques quand on est vétérinaire, c'est..., comment


dire..., c'est..., on travaille sur des cochons. Q.:: [Rire]


R.:: [Rire] C'était horrible. Q.:: OK. Comme bon vétérinaire [inaudible].
Il fallait travailler sur les cochons aussi ? [Rires] R.:: Oui, enfin bon. [Inaudible] Q.:: OK. Vous n'avez pas vocation ni pour

être prêtre ni pour être vétérinaire ! [rires]
R.:: Ni pour regarder les cochons ! Parce que tu vois, je cherche le mot. Quand il fallait

les stériliser, les cochons..., et ils crient, ils poussent un cri vraiment comme un jeune


enfant. C'est, c'est horrible. [Rires] Je suis pas, je suis pas resté ! Donc, ça
tombait bien en fait. Q.:: Donc, concours c'est bien tombé ? R.:: Concours, c'était parfait ! Oh oui. Puis, on était tout le temps chez les paysans dans la brousse. C'était vraiment dégoûtant. Non, j'aimais pas. Q.:: OK. Et puis, avant d'aller, de voir le milieu de travail et tout, vous nous avez

dit que votre père a été tué en mille neuf cent soixante-quatre.
R.:: Mille neuf cent soixante-quatre. Q.:: Mais qu'est-ce qui est arrivé ? Comment ça se fait ? Qu'est-ce qui est arrivé en mille neuf cent soixante-quatre? R.:: C'est comme ça, tous les cinq-six ans ou tous les dix ans, je sais pas, mais très, très régulièrement, il y avait des exécutions. Donc, ça co... [correspondait]. Cette année-là

correspondait à une invasion, cette fois-ci, donc, toujours des fameux Inyenzi, mais cette


fois-ci, ils avaient envahi le Rwanda par le..., par l'Est du côté de Gako. Ils étaient


arrivés très loin à l'intérieur du pays. C'est là que...
Q.:: Ils étaient arrivés à Nyabarongo. R.:: C'est ça. C'est là qu'il y avait le fameux Ruhashya qui avait arrêté tout mututsi. Et donc, dans tout le pays, ils ont tué et

encore une fois brûlé encore des maisons cette année-là aussi. Donc, mon père a


été tué dans... C'est exécuter hein... C'est même pas... C'est les gens du Sud,
c'était trop loin, ils étaient... Puis, ils avaient peur de toute façon. Ils pouvaient pas vraiment s'armer, mais quand même... Donc, ils venaient les chercher, et puis, et je me souviens qu'on était terrorisé, et ils ont dit:: "Alexandre", mon père,

en disant, bon...,sezera, dis au revoir. Et puis bon, il avait compris et elle a compris.


Moi, j'étais loin, mais j'ai..., je me souviens de ce mot-là sezera point. Donc, je sais


pas trop ce qu'il a pu dire à sa femme, puis il est parti immédiatement.


Q.:: Et il n'est plus revenu. R.:: Non. Il n'est pas revenu, mais ils nous...,


ils nous ont donné le corps quand même. Q.:: Ah! Ils ont donné le corps ?
R.:: Oui, il a été enterré normalement. Oui et les autres aussi je suppose [Inaudible]. Q.:: Et donc, et ça, c'est..., Puisque vous n'aviez pas encore commencé à travailler,

vous étiez plus jeunes et vous... quand est-ce que vous avez commencé à travailler à la
radio? R.::... Avant de travailler à la radio, en fait, au Groupe Scolaire, et les étés je travaillais. Les étés, je travaillais, non

même pas avant, quand j'étais à l'école primaire comme nous on avait de bons contacts
avec les blancs, je me souviens de deux étés où je travaillais pour une dame qui avait

plein..., un énorme..., une roseraie. Donc, j'ai appris à couper les roses.


Q.:: À l'école primaire ? R.:: Ouais, je devais avoir 10 ans. Ouais,
c'était bon. Elle me payait très bien. Mais au Groupe Scolaire oui ; là, je travaille à la librairie Caritas parce que..., Sebasoni, le gérant de la librairie, c'était un lointain

parent du côté de ma mère. Donc c'était bien. Donc j'ai travaillé pas mal effectivement,


mais bon, il n'avait pas beaucoup épargné mon père, mais on avait énormément de champs,


de vaches, donc pas de... Q.:: Donc vous pouvez vivre, la famille pouvait
vivre. R.:: Oui, oui. Il n'y a pas eu de "..." Quand il fallait aller acheter des habits, on vend nos vaches, des patates... C'était... bon,

je me souviens d'une enfance beaucoup..., très agréable parce qu'il y avait toujours


du monde qui travaillait chez nous.... Je sais que dans les milieux..., la fin des annéessoixante,


il y avait eu une petite famine au Burundi et les..., je sais pas si dans votre coin


les barundi partaient de très loin pour travailler dans les champs [en s'adressant à l'intervieweur].


Donc, c'était pas..., c'était bien. Et puis ma mère comme elle avait des tantes au Burundi
et cet oncle-là en Ouganda..., j'imagine qu'il lui envoyait de l'argent. Je sais qu'il

lui envoyait des cadeaux, des tissus, mais c'est...
Q.:: C'est sûrement qu'il [était? faisait?] comme il pouvait. R.:: Oui, oui, mais je ne me souviens pas qu'on ait manqué de quoi que ce soit. Bon...,

de toute façon à cette époque-là, sauf quand j'ai commencé à travailler, vous avez


deux-trois uniformes que vous gardez toute l'année c'était pas...


Q.:: Et donc, vous allez travailler à Kigali. Vous ne partez pas en France..., à Paris


à ce moment-là R.:: Oui..., j'ai travaillé..., deux ans
à Radio Rwanda. Q.:: Quelle est votre expérience de travail à la Radio Rwanda ? R.:: C'était bien. J'étais co-responsable.

J'étais co-responsable du journal français et j'avais une émission d'animation qui s'appelait


"Entrée libre" pour les universitaires. Enfin, pour les étudiants, mais c'était


surtout les universitaires. Et c'était bien, mais c'est toujours encore ces foutus problèmes
de bahutu et batutsi. Évidemment, à Kigali c'était très fort, mais de façon bizarre

aussi parce qu'évidemment c'est Kayibanda surtout qui était à la tête de ça, mais
lui-même sa propre femme étant de la communauté des batutsi c'est..., c'est bizarre. Donc,

nous on sortait, moi personnellement, je sortais avec une de ses filles Épiphanie et puis


tout le temps parce que j'allais chez eux, à la toute fin, il était devenu fou, totalement...,


parce que quand il buvait, il disait à sa femme "bene wanyu bazanyica ryari?". Quand


est-ce que vos parents vont me tuer ? Q.:: Vous aviez... Vous entrez chez lui ?
R.:: Oui, je suis allé avec sa fille. Q.:: Vous pouviez lui parler, vous pouviez... R.:: Non, non, non. On lui parlait pas. [Rires] Non, on était là. Q.:: Vous étiez là ? R.:: Oui, oui. C'est à sa femme qu'il posait la question, "Quand est-ce que vos parents vont me tuer ?", "Et pourquoi?", "Bien,

parce que c'est sûr que vous allez nous tuer". Pour un [inaudible]..., parce qu'on vous a
tués. C'était un peu ça. Donc, il était vraiment parano [paranoïaque]. Et il avait

fait..., il avait installé les fameux quotas dans l'éducation et il était malheureux.


Il trouvait que ça ne marche pas si bien que ça, il comprenait pas qu'il y ait autant


d'étudiants batutsi à l'université, il comprenait pas qu'il y ait des gens d'affaires


même dans la Capitale, il comprenait pas, il devenait fou, il devenait fou. Donc, beaucoup


trop facile après que les autres prennent le pouvoir, mais moi j'étais déjà parti..


Q.:: OK. Donc, quand est-ce que vous êtes parti du...?
R.:: Rwanda ? Q.:: Du Rwanda. R.:: ... Janvier mille neuf cent soixante-treize parce qu'on a "..." Aux vacances de Noëlmille

neuf cent soixante-douze et bien déjà, même en septembre soixante-douze, il y a des écoles


notamment à Kicukiro, l'école technique où il y avait eu des accrochages entre étudiants,


et dans le cas de Butare, il y avait déjà des étudiants, je me souviens du cas de Rwamasirabo


[?], qui avait été chassé de l'école, de l'université. Donc, ça se parlait beaucoup...,


un des..., ça, c'est une histoire assez bizarre d'ailleurs, un des animateurs à Radio-Rwanda


c'était un blanc, c'était le Père Naveau. Je sais pas si ça vous dit quelque chose.
[en s'adressant à l'intervieweur]. Q.:: Non, non. R.:: Oui, le Père Naveau était animateur. Q.:: Le père Naveau était animateur ? R.:: Des programmes français. Q.:: On m'a dit qu'il était professeur au

Collège. R.:: Oui, à Kigali, oui, et ensuite le soir
je pense..., moi c'est le mercredi que passait mon émission, lui c'était le jeudi. Et je

me souviendrai, il m'avait demandé comme ça..., "Est-ce que vous êtes conscients


que vous avez pris la place de quelqu'un ?" Q.:: À vous ?
R.:: Oui. Et Moreau [?], le directeur de la station, le français de la coopération

française lui avait dit:: "monsieur, vous êtes indigne ", mais ça s'est terminé là.


Donc, vous voyez le niveau et à cette époque-là donc, les vacances de Noël..., soixante-douze.


Q.:: Soixante-douze ? R.:: Kayibanda, je me souviens plus de quel


incident il y avait eu, mais cette année-là, pour ces vacances-là, à la rentrée, il


avait chassé le prêtre qui dirigeait le Séminaire de Nyundo et c'est un militaire


qu'il a nommé... Un militaire rwandais, un colonel.
Q.:: Kanyarwenge ? R.:: Kanyarwenge, voilà. C'était..., c'était très étrange. Nous sommes rentrés le lendemain de la Bonne Année, devant tous les bureaux,

pas seulement de la fonction publique, dans le privé, sauf que dans le privé il y en
avait qui résistaient, mais dans les ministères c'était pareil. Je me souviens du vieux Nkezabera

qui est un monsieur important, ministre de l'Agriculture et il est rentré, il a vu les


listes, il les a arrachées lui-même. Q.:: Des listes de...
R.:: Alors, les listes disaient ceci, "Ceux dont les noms suivent", alors, il y avait une liste, "Ne revenez plus ici." et c'était signé 'Comité de salut public'. C'est tout.

Et puis, tu revenais pas. Q.:: Puis, la liste, ça c'était des batutsi ?
R.:: Oui, exclusivement. Une fois ou deux, ils se trompaient sur des individus, mais

enfin c'est essentiellement ça. Et donc, on avait plus de job quoi.
Q.:: [Inaudible] R.:: Oui, oui, on retournait pas. Alors moi,

je n'étais pas techniquement un employé de Radio-Rwanda puisque j'étais payé par
Radio-France en français [francs?] au Rwanda. Oui, ma voix passait au Rwanda, mais, je n'étais

pas maintenant employé de Radio-Rwanda. Donc, normalement, ils auraient pas dû me chasser


de l'antenne, mais eux ils s'en foutaient. Même les studios de Radio France n'étaient


pas dans l'immeuble, on venait dans l'immeuble seulement pour la diffusion. Les enregistrements


je les faisais au-dessus du Consulat français..., du Centre culturel français... Non, quand


je suis arrivé c'était marqué, "Urajya he ?", où est-ce que tu vas? "Bien,
je viens pour la diffusion " "Mais, t'as pas lu ?" Et effectivement, j'avais pas lu. Comme c'est à la fin de la journée, l'émission était diffusée à dix neufheures. Quand je suis arrivé, bon, effectivement cette liste était là. Ceux qui étaient arrivés le matin, évidemment, forcément, ils ne peuvent pas ne pas la voir parce que tu vois ton nom dessus. Bon, comme j'étais..., je ne l'avais pas vue, donc, le gars me dit: "où tu vas ?", "pour la diffusion", "reka.", "retourne", "bien, où

? ", "mais retourne, vas lire, vas lire", "lire quoi ?".


Q.:: Mais, qui vous dit ça ? R. Un employé, un pauvre type, un gardien.
Non parce que les gens étaient tellement furieux, il y avait aucune hiérarchie, rien,

aucun respect. Alors, "ngwino nkwereke.", "Regarde!", "Bien, oui. Qui c'est le


Comité de salut public ?", "Uri muzima?", "Mais, tu vas bien, ça va la tête ?",


"Mais oui, mais, il y a pas de nom là. Est-ce que c'est Minani, le ministre de l'Information ?",


"ngaho genda.", " va-t'en". Et là, j'ai appelé monsieur Moreau, le directeur,


et il me dit "Oui, je sais." "Bien qu'est-ce que je fais ?","Non, non écoute,


s'ils ne t'interdissent pas l'entrée, c'est correct. De toute façon, ils ne sont pas


au courant pour ton départ." Parce que tu vois, même eux faisaient attention de
ne pas ébruiter le fait que bon... Et alors, on a commencé... Donc, on ne travaille plus,

on a pris notre assistante, on l'a pris parce que les Français en faisaient une affaire


personnelle aussi. Donc, on a convoyé Rosalie Burabyo et ses sœurs Claire et leur copine,


la famille Gatera, on les a fait passer par Goma, en fait, par Gisenyi à Goma. C'était


facile parce qu'on avait l'habitude les fins de semaine de passer des week-end à Goma,


parce que c'était beaucoup plus intéressant que Gisenyi à l'époque. Et donc, les gars,


ils n'ont rien vu. C'est comme ça après d'ailleurs même pour moi. Ça, ça a duré


un mois. De..., de tout le mois de janvier on a presque toujours, tous les jours "...". Certains


passaient par Butare, c'était plus long, pas plus risqué, mais juste plus long quand


tu venais de Kigali c'était plus facile quand tu venais de Gisenyi. Et bon, quand on a estimé


que la plupart de nos amis étaient de l'autre côté..., on est ensuite parti parmi les


tout derniers. Et là, on est en soixante-treize, mais déjà en avril soixante-treize, il y


avait eu des massacres à caractère génocidaire au Burundi. Les étudiants du Burundi, parce


qu'à l'époque il n'y avait pas de faculté de médecine, et les barundi venaient se faire


former au Rwanda. Donc là, c'était fini. Et, on avait une très bonne collaboration


avec Radio-Bujumbura. Donc, les gars comme François Maceri venaient à Kigali et nous


à Bujumbura, mais ça s'est terminé. Et quand nous sommes arrivés à Goma donc, il


y en avait deux, trois..., une dizaine qui étaient restés, parce que la plupart étaient
partis en camion, en voiture, et Micombero, Président de l'époque, nous avait envoyé

un petit porteur de la STAB, la Société de transport aérien du Burundi. Je me souviens


des vieux qui étaient jaloux de ces jeunes qui fuyaient en avion. Donc, Micombero nous


avait envoyé un avion de Goma à Bujumbura. Et puis moi, je ne suis pas resté longtemps


parce que j'étais attendu à Paris. Donc, je suis resté un mois et demi. Pendant un


mois et demi, j'ai travaillé à Radio-Bujumbura [Rires].
Q.:: Aussi ? R.:: Bien oui, parce que c'était mes potes qui étaient là. C'était bien, mais c'était terrible pour les autres, pour la plupart

des autres parce qu'il y en avait qui étaient venus avec leurs domestiques. Des types indignes,
comme dirait monsieur Moreau, parce qu'ils avaient dénoncé leurs domestiques. C'était

totalement insensé. Ouais, des domestiques bahutu qui étaient venus avec eux, puis ils


les ont dénoncés. Puis soit, ils..., les..., souvent, ils les emprisonnaient..


Q.:: À Bujumbura ? R.:: Oui.
Q.:: [Inaudible] R.:: Oui. Il y a eu un petit accident. Comme

je vous l'ai dit, je sortais... je sortais à l'époque, à la rwandaise, c'était pas


ma maîtresse [rires], on allait danser ensemble avec la fille du Président, mais on n'avait


aucune relation intime. Et, parce qu'à l'époque si tu faisais l'amour avec une fille, elle


tombait quasi immédiatement en cloque. Donc, c'était pas une bonne idée. En fait, toujours


est-il que de très bonnes âmes rwandaises sont allées au service de renseignement du


Burundi leur dire queoui, lui, demandez-lui ce qu'il fait avec nous, puisqu'il sortait
avec la fille du Président... Oui, mais ça tombait bien parce que moi j'habitais chez

l'ambassadeur de France à Bujumbura et contrairement au génocide des batutsi en quatre-vingt-quatorze


au Rwanda, en mille neuf cent soixante-douze, c'est l'armée française qui avait aidé


les batutsi du Burundi à tuer les bahutu. Et donc..., l'ambassadeur de France était


quelqu'un de très important. Comme les types étaient venus m'arrêter chez lui c'était


gravissime et l'ambassadeur du Burundi au Rwanda pour mon bonheur était cette semaine-là


au Burundi. "... c'est quoi vos histoires ? Vous savez où ils sont allés le chercher


?" Enfin, bon bref..., je suis resté une heure... , une petite heure, mais quand même,
c'est une petite heure gravissime parce que je me souviens quand le type m'avait dit:

"Ewe sha turaguturitsa.", on va te tirer, comme ça ! "Mais pourquoi ?" "Ah,
tu es un espion, tu es un espion." "Espion de quoi ?" "[inaudible: Ça, ça ?] Wasohokanaga n'umukobwa wa Kayibanda", tu sortais avec la fille de Kayibanda ? "Oui, je sortais avec la fille de Kayibanda. Oui, c'est sûr." "Oui oui, oui." Mais bon. [inaudible] Q.:: Mais c'était... C'était quand même... R.:: Mais, ça a duré une heure, mais c'est une heure terrible. Q.:: C'est une heure-là qui est...? R.:: Oui, mais Dieu merci parce que l'ambassadeur à cette époque-là..., donc c'est un monsieur

évidemment que j'oublierai jamais son nom, Gabriel Ndicunguye ; et lui quand..., cette


semaine-là, il était au Burundi, donc je suppose que c'est lui qui avait fait la liste
des gens à faire transporter par la STAB [Société de Transport Aérien du Burundu].

Et quand..., le colonel, le vieux, le grand chef, au début c'était des jeunes, c'était


des militaires de rang inférieur c'est eux qui me disaient que ouais, ils allaient me


tirer dessus. Et là, j'ai demandé à parler à leur patron. Alors, il est venu. "Ouais,
ouais, il n'y a pas de problème.", j'ai dit, "C'est quoi cette histoire qu'ils vont me tirer dessus ?", "Ah, bah, je suppose..." Il s'en foutait. "Je suppose qu'ils ont... C'est ça que je comprends, apparemment, vous êtes un espion." Là, il m'a dit, "Mais,

écoute, est-ce qu'il a quelqu'un du Burundi qui peut se porter garant de toi ?" "Mais,


moi.., ouais.", "Non, non, pas les journalistes." Parce que c'est le seul que je connais. "Bon,


qui d'autre ?", "Bon, écoutez appelez l'ambassadeur du Burundi au Rwanda.", "Uramuzi ?",


tu le connais ? "Mais oui, c'est un ami." Puis, il l'a appelé. C'est une chance extraordinaire,


il était au Burundi, mais j'imagine qu'il aurait appelé au Rwanda aussi, mais là,
il était au Burundi et donc là il dit pas..., "ngaha mfite umushingantahe Kalinda",

et l'autre ne lui laisse pas le temps de demander pourquoi "oui, oui, c'est gentil, passe-le-moi."


Donc, il n'a pas eu le temps de... Donc, je lui parle, "Où es-tu ?", "Écoute,


je fais pas..., je suis dans un bureau. C'est très visiblement le..., les services de renseignement


parce que je suis menacé de mort", "Mais qu'est-ce que tu racontes..., menacé de mort ?",
"Bien oui, bambwiyeko banturitsa", "Mais non, c'est une blague.", "Bien non, c'est très sérieux.". Et là, il me dit:: "Passe-moi le commandant." Je sais pas trop ce qu'il

lui a dit. Il a raccroché et il me dit, "Ewe sha urakijijwe". T'es sauvé. Et effectivement,


l'ambassadeur est venu une demi-heure après... me chercher et puis il les a engueulés. "Non,


mais vous vous rendez compte, il va dire à l'ambassadeur parce qu'en plus vous êtes
allés le chercher avant le déjeuner. Il déjeune chez l'ambassadeur avec sa famille,

ils doivent se demander où il est. "Ntaco." "Comment ntaco ?", c'est rien. "Non,


non, pas du tout là. Je vais vous..." C'était hyper compliqué. Les petits militaires ont


été envoyés en province. Enfin, bon bref. C'était horrible, parce que plus tard quand
je suis retourné au Rwanda après le génocide, j'ai su que beaucoup de mes amis de l'époque,

notamment le professeur Rwagasana. Vous voyez qui c'est ? le physicien ?" [En
s'adressant à l'intervieweur].. Q.:: Non. R.:: Donc, il m'a dit qu'eux avaient fait la prison 6 mois juste à cette époque-là donc en 73 parce qu'il leur disait, "Mugendana n'abahutu ", vous fréquentez les Bahutu,

mais forcément, au Rwanda comment peux-tu ne pas ! [Inaudible] Il a fait six..., six


mois.
Q.:: De prison. R.:: Oui, pour ça. Q.:: Donc, une transition... R.:: Oui. Q.::... Rapide, mais compliqué là pour... R.:: Intense. Q.:: Intense ? R.:: Ouais, mais en même temps bon, c'est pas... Mais c'est vrai qu'il y a tellement d'arbitraires qu'ils auraient pu me tirer dessus effectivement. Q.:: OK. Donc, vous quittez Bujumbura, vous allez à Paris. R.:: Oui. Et puis là, ça va, je suis attendu à Paris. Q.:: Vous travaillez-là ? R.:: J'étudie et je travaille. C'était un studio-école. Ça s'appelait comme ça le studio-école de la RTF [inaudible].

Donc, Radio France formait ces journalistes.
Q.:: OK. Quelle est votre expérience... Cette expérience-là à Paris [inaudible] ? R.:: Ah, écoute, c'est la gloire.

D'abord, tu travailles dans des conditions exceptionnelles quand tu vas en reportage,


les techniciens sont aussi des chauffeurs, donc les blancs, les français, les chauffeurs


techniciens, tu as accès, en Europe et en France en particulier le... la profession


de journaliste est très encadrée, il y a des cartes de presse avec des numéros, et


ils payent pas..., il payent que 30% des impôts, et, sur des abattements fiscaux,


c'est censé être un métier difficile, et..., l'accès dans les musées est gratuit, sur


les trains de la SNCF (Société Nationale des Chemin de Fer) tu payes moitié prix,
c'est des trucs incroyables et c'était agréable et je n'avais que 22 ans.

Q.:: Vingt deux ans oui.
Vous êtes restés combien de temps à Paris..., dans ces conditions-là ? R.:: Trois ans. Q.:: Trois ans ? R.:: "..." Q.:: Et après les études, vous avez travaillé là ? R.:: Parce que j'étudiais et travaillais en même temps. Q.:: C'est ça, mais quand vous avez fini vous études... Est-ce que vous êtes parti ou qu'est-ce que...? R.:: Alors..., après Giscard d'Estaing a été élu et..., c'était la rançon de la

politisation de la profession.
Il y avait très peu de journalistes..., giscardiens. Ça s'appelait des républicains indépendants. Les gens étaient plutôt gaullistes ou carrément de gauche, communistes, socialistes, enfin

il y avait pas des gens d'extrême droite.
Enfin, il y avait pas de journal d'extrême droite..., pas dans la fonction publique,

il y avait des journaux d'extrême droite, mais des petits.
Bon... Et donc, Giscard d'Estaing était rancunier et nous a vraiment foutus à la porte.

Il a fait éclater la RTF en cinq sociétés différentes.
Donc, c'est devenu TF1, France2, France3, France... Jusqu'à France24 et..., donc, du jour au lendemain on n'avait pas de job.

Il fallait se..., réclamer de revenir, mais en montrant carte blanche sur le plan politique...,


ce qui était difficile pour moi parce que moi j'arrivais à..., de toute façon.
D'autre part, comme au Rwanda j'avais connu les canadiens, beaucoup, j'avais plein d'amis

canadiens Albert Lévesque et les autres, le Père Lévesque lui-même.
Le Canada et l'Australie recrutaient pour l'immigration et j'avais beau avoir un petit

faible pour le Canada, j'ai appliqué surtout pour l'Australie.
J'espérais que l'Australie répondrait la première, mais c'est le Canada qui a répondu. [Rires] Alors, je suis venu puis c'était bien. Q.:: OK. Vous êtes arrivé en quelle année ? R.:: Fin soixante.. R.::... Au Québec officiellement en reportage pour la Franco-Fête... pour Radio-France,

mais les gens de Radio France savaient que c'était mon dernier reportage, que je resterai


au Canada. Et... bon, ils s'étaient trompés, parce que des potes me disaient, il y a des...


Il y a du travail. Bien non.... j'ai pas travaillé tout de suite. Bien, j'ai travaillé pas tout


de suite à Radio-Canada en tout cas. J'ai travaillé dans une agence de presse qui s'appelait
Telbec, télécommunications Québec, mais ça a duré un an parce que tout de suite après, on préparait les Jeux olympiques de soixante-seize. Donc, ils avaient besoin

de monde et en '75 je suis allé à Radio-Canada international et ensuite en fin soixante-seize


je suis allé aux nouvelles de Radio-Canada. Q.:: OK. Donc, vous êtes là depuis, aux


nouvelles... ? R.:: Oui.
Q.::... depuis soixante-seize ? R.:: Oui. J'ai eu..., une période d'infidélité. Deux ans, j'ai travaillé à Télé-Québec, de quatre-vingt-six à quatre-vingt-huit,

mais c'était pas grave. Q.:: Et ça, c'était... ?
R.:: C'est pareil, mais... Qu'est-ce que j'allais dire ? Oui, alors, l'Australie. Parce que je suis venu, donc, l'été soixante-quatorze puis je trouvais ça... un peu décevant le

Canada. C'était pas terrible parce qu'il y avait pas beaucoup de journaux. Parce que


quand tu es dans une..., rédaction franc... européenne, tu as accès à une vingtaine


de journaux de qualité, des radios et il y a des télévisions de qualité aussi. À


l'époque ici, à Montréal, il n'y avait que trois chaînes..., francophones. Donc,


Radio-Canada, TVA, Télé-Métropole, à l'époque, et Télé-Québec, mais Télé-Québec était


strictement une éduc..., une télé éducative. Donc, c'était pas terrible. Les journaux,


ils étaient vraiment mauvais, alors qu'il y en avait deux fois plus que maintenant.
Donc, il y avait un journal qui s'appelait The Montréal Star qui était un très bon

journal, The Gazette, de très bonne tenue aussi. Il y avait..., un très bon quotidien


qui était entre La Presse et le Journal de Montréal qui s'appelait Le Montréal Matin.


Donc, malgré tout, je n'aimais pas. Donc, ça tombait bien parce que l'Australie m'a
écrit et il faisait comme les Canadiens, il t'envoyait des billets, des billets d'avion

pour venir visiter le pays. J'ai aimé, mais, parce qu'il fait chaud toute l'année...,


c'est magnifique, mais c'est quand même..., un autre monde quoi. C'était... C'était


pas possible. Puis, puis, il y avait beaucoup de racisme anti autochtone à l'époque...
Et plus visible, parce qu'il y en avait ici aussi, mais ici, je ne le voyais pas. Je ne

le vois toujours pas d'ailleurs, mais eux, ils allaient vraiment des...
Q.:: [Inaudible] R.:: Oui, "...", des... Parce qu'il y a beaucoup... Il y avait l'époque, des autochtones en ville et qui se faisaient la chasse policière.

C'était horrible. Donc, je suis revenu au Québec et je suis resté. Oui.


Q.:: Et quand est-ce que vous êtes retourné au Rwanda ? Vu que quand vous avez quitté


vous êtes en France, vous êtes ici vous êtes retourné au Rwanda? [inaudible]


R.:: Alors, à l'époque évidemment, il n'était pas question de retourner, même si j'avais


voulu ; et en quatre-vingt-sept..., Habyarimana, le président de l'époque, fait faire un
appel d'offre international pour qu'une télévision publique vienne filmer le vingt-cinquième

anniversaire de l'indépendance. Pardon [éternuement]. Pardon et..., Radio-Canada a gagné ce...,


cet appel. Donc, on a commencé à rédiger dès janvier. Donc, c'était le trois...,


le 1er juillet quatre-vingt-sept. Mes camarades avaient tous des visas très rapidement. Jusqu'en


mai, je n'avais toujours pas de visa et le Consul de l'époque, Pierre Valcourt, avait


écrit à l'ambassadeur... Comment il s'appelait ? Vous l'avez connu, d'ailleurs, un type du


sud. Q.:: C'était pas Nsengiyumva?
R.:: Voilà, Nsengiyumva. Bizarrement, le pauvre monsieur pouvait rien dire..., "Écoutez,

c'est Kigali."... "Mais oui, vous avez donné des visas aux techniciens, mais pas


au journaliste! [Rires] Il y aura pas le film.Ah oui, c'est vrai, c'est vrai. Alors, j'ai eu


le visa, mais très strict. J'avais..., mes camarades avaient un visa trois mois, moi,


j'avais un visa de douze jours..
Q.:: Comptés ? R.:: Oui, mais c'était insensé. C'était d'autant plus insensé que Habyarimana, à l'époque, avait invité des centaines

de gens de la diaspora, donc, de la communauté des batutsi à l'étranger.
Oui, oui..., moi je me souviens sur l'avion j'étais avec la femme d'Alexandre, feu Alexandre

Kimenyi, Mathilde.., il y avait des types, un avocat, je ne me souviens pas son nom,
qui venait de Chicago, ah l'avocat!

Une grosse étude d'avocat, maître Haguma Jean est venu du Congo, il y en avait, y avait


Nkubito.
Il y en avait plein qui étaient invités personnellement et chez lui personnellement

parmi les invités de marque chez lui à Kanombe, trois jours, et Yoweri Museveni et le fondateur


du FPR et leurs femmes ont couché chez Habyarimana trois jours.
Q.:: En quatre-vingt-sept ? R.:: Oui, tout à fait. Donc, il était..., était brillant, mais il pensait qu'il était plus brillant que

la moyenne parce qu'il nous mentait en même temps, parce que je me souviens quand on doit
filmer la veille, on demande à voir les textes parce qu'on... un discours va durer une heure

c'est sûr qu'on..., tu vas pas filmer une heure donc tu... il te donne le texte puis


tu..., tu prends les passages.
Et il m'avait dit...: "Sha reba." [En prenant des papiers] "Reba. Tu vois, je fais l'éloge. Oh non, on est tous des rwandais, vraiment, tu vois, je fais l'éloge de Mutara Rudahirwa,

tu vois je fais l'éloge de l'évêque Bigirumwami".
C'était écrit effectivement. Sauf qu'il l'a pas dit ! Mais j'ai attendu ce passage.

Q.:: Il n'est pas venu?
R.:: Non. Et..., donc, c'était assez étrange. Il y avait plein de petits incidents où tu sentais qu'il y avait...

Il n'y croyait pas du tout.
Il avait beau dire "Oui, vous êtes tous des Rwandais.", mais il n'y croyait pas 30 secondes. En fait, c'était un discours pour consommation étrangère en fait.

Q.:: Mais quand vous êtes retourné, vous avez profité pour voir votre mère, votre
famille ? R.:: Oui oui. C'est là que je suis allé revoir ma petite sœur. Quand je l'ai vue la dernière fois, elle avait cinq ans. Elle me reconnaissait pas. Eh, oui, j'étais très heureux. J'ai vu..., tous mes frères étaient là. C'était bien. C'était... C'était magnifique. Q.:: Comment s'est fait ce nouveau contact avec votre famille surtout, pas avec le Président ou, mais avec votre famille, avec votre mère surtout avec votre frère, vos frères et vos sœurs ? Comment ça s'est passé ? R.:: Bien, écoute.

Tu es étranger, tu es étranger pour eux, ils sont étrangers pour toi, mais en même


temps il y a les liens du sang, c'est très fort.
Tu les reconnais, ils te reconnaissent. Enfin, ceux qui étaient plus âgés, mais en même temps, il y a un tel fossé entre

les habitudes, le rapport aux gens, le rapport homme-femme, le rapport avec l'autorité.


C'est comme...
Parce que je me souviens... Je me souviendrai... Parce que je disais Habyarimana "Uravuga Président se?" parce qu'on dit pas Habyarimana. Plus tard, j'ai dit... j'ai dit la même chose pour Kagame... Vous voulez dire Président? Donc, le rapport à tout quoi. C'est autre chose il y avait pas de... je parle même de la diète..., déjà la diète

pour eux c'était une superbe fête qu'ils ont tué un bœuf sauf qu'il était cuit dans


de l'huile de palme.
Non. C'était pas très grave, mais c'est vrai qu'ils trouvaient que je mangeais pas beaucoup.

C'est sûr, je savais que j'aurais dégueulé si j'avais mangé ça.
Donc c'est... Q.:: Est-ce que c'est la dernière fois que vous avez pu voir certains membres de votre famille ?. R.:: Non, non. C'est ça qui est bizarre parce qu'en quatre-vingt-huit, je suis retourné. En quatre-vingt-huit cette fois-ci, c'était le vingt-cinquième anniversaire de l'université, mon ancienne école primaire. Eh, oui, je suis retourné et il y a pas eu de problème.

Cette fois-ci, j'avais un visa de deux mois, mais on n'est pas resté longtemps. Et puis,


non, après, je ne suis pas retourné. Q.:: OK. Donc, votre dernier séjour... séjour
c'est quatre-vingt-huit? R.:: Quatre-vingt-huit, oui. Q.:: Et... R.:: Mes frères je les voyais encore. Encore une fois parce que eux étudiaient en Europe. Enfin, en Europe et aux États-Unis. Et..., quand ils sont retournés... Donc, je les voyais. Émile, mon jeune frère, et Camile, mon troisième..., deuxième..., troisième frère. Je les voyais souvent. Camile, il venait même chez moi... Bon, ma mère, oui, c'est quatre-vingt-huit, mais on s'est parlé

souvent, jusqu'à la veille du génocide. Q.:: OK.
R.:: J'ai failli... tenter d'y rentrer en quatre-vingt-treize, parce que je suis allé en reportage au Burundi, au moment de l'élection de Ndadaye, et..., Jean-Baptiste, mon pote de l'école primaire qui était devenu préfet de la [inaudible:: ligue? ville?] frontalière,

de Butare m'a dit: "Non, n'essaye pas. N'essaye pas. Moi je peux venir te chercher, mais c'est


pas prudent ni pour toi, ni pour moi." Donc..., mais sinon, j'ai continué à leur parler


jusqu'à la fin. Q.:: Et..., est-ce que bon... Vous étiez
à l'extérieur, vous voyez les choses au début de la guerre en quatre-vingt-dix, et

après, pas toutes les années avant quatre-vingt-quatorze [inaudible


R.:: C'est un génocide annoncé, c'est sûr. Et moi je me souviens, chaque fois je leur


disais de partir. Ça me fait penser aux années soixante quatre où ma mère voulait déjà


quitter le Rwanda. Moi, dans les années..., quand... , en fait, après quatre-vingt-huit,


je voulais qu'ils rentrent, et... Q.:: Qu'ils quittent?
R.:: Qu'ils quittent, qu'ils viennent ici. Parce que ça aurait pu être possible, mais ils me croyaient pas parce que moi je les connaissais ces types. Je les avais vus en

Tanzanie quand ils se sont battus contre Obote et ensuite Amin Dada. J'en avais rencontré


en Angola. C'était des militaires exceptionnels. S'il avait fallu qu'ils se battent pendant
dix-quinze ans, c'est sûr... c'était impossible. J'avais beau leur dire ça: "Reka, reka,

ils sont tout petits."Oui, ils sont tout petits, mais c'est des militaires. Des professionnels.
C'est des tueurs professionnels, c'est pas..., "Oya, non, non." Et j'avais beau leur

dire ça, ça, c'est le côté militaire documenté, moi je me souviens que le président actuel


du Rwanda quand il était chef des services de renseignement, il était déjà..., parce


que c'était la deuxième fois qu'il devenait un rebelle en rentrant au Rwanda, mais déjà
quand ils étaient au front du côté de la Tanzanie et que le président Nyerere avait

décidé d'aider Museveni..., qu'il avait connu à l'école. Ces mecs, on les voyait.


J'en ai vu en Afrique du Sud, j'en ai vu en Angola. C'est, c'est des durs. "Mais non,


ils sont tout petits. Ils feront rien. Nous, nos militaires, c'est des grands, ils sont


forts, ils sont nombreux.". Et puis non... Q.:: Mais, ce raisonnement, c'était le raisonnement
de votre mère où c'était... Est-ce que c'était le raisonnement de votre frère ? R.:: Tout le monde, même mes frères. Q.:: Qui avaient eu une formation à l'étranger et qui avaient une ouverture... Ils avaient le même raisonnement ? R.:: Oui, oui. Ils avaient été formés à l'étranger, mais visiblement pas en sciences humaines. C'est ça qui leur manquait. ...des ingénieurs, que tu les formes à Moscou ou

à Canberra ou à Montréal c'est pareil. C'est pas des gens, j'ai pas de mépris pour


eux..., mais, ça ne te prépare pas à une lecture politique du pays où tu vis et surtout


du pays que tu as quitté. Donc quand ils sont rentrés, mon frère Émile, il avait


enseigné à l'université de Berlin, il aurait pu trouver du travail la semaine suivante


dans n'importe quelle compagnie d'ingénieurs ici. Bon, Camille, il avait un diplôme d'ingénieur


à Grenoble, il aurait pu avoir du boulot n'importe où. Mais, ils y croyaient pas,
non, non. C'est pas seulement ma mère, c'est tous, pas..., c'est d'autres. Mais des gens, je pense à l'ancien ministre qui a vécu ici, qui pourtant lui était dans les sciences humaines. Comme quoi, ce n'est pas systématique, lui aussi me disait, "Lando, tu as une femme,

tu es Canadien, pourquoi tu reviens pas ?", "Reka, Reka. C'est pas la peine. De toute
façon, on a fait en quatre-vingt-douze, on a signé un accord de gouvernement avec le

Front Patriotique.", "Non, ils vont jamais respecter ça.", "Oui, oui, oui, t'inquiète


pas. Et puis, Habyarimana, il est fini." Non, mais c'est tout le monde..
Q.:: C'est tout le monde. Et comment avez... Le début du génocide. Comment vous l'avez su ? Comment vous avez appris que ça commençait ? Comment...

R.:: Je l'ai vécu quand les troupes de Museveni sont entrées en Kampala, il y avait, déjà


à l'époque, beaucoup de...
Beaucoup de militaires de haut rang en Ouganda.

Q.:: Des Rwandais ? R.:: Oui.
Et avec Alexandre Kimenyi toujours en mille-neuf-cent-quatre-vingt cinq, donc à peine un an avant que Museveni

prenne le pouvoir en Ouganda, on avait fondé un journal mu kinyarwanda:: Impuruza.


Et donc, on était très proche des gens d'Ouganda.


On les connaissait bien. ..., il y avait des gens comme Émile Rwamasirabo qui était déjà
là depuis le tout début, la famille d'André Ndejuru, un type qui était dans la logistique.

Bon, il y en avait beaucoup.
Du côté de Paris, j'avais des copains et des copines qui avaient étudié en Ouganda.

Et..., des Rwandais, mais aussi des blancs.
Je pense un enseignant, un ancien monsieur Prunier, Gérard Prunier.

Donc, on savait.
Puis, quand je suis allé en '93 au Burundi, je me souviendrai toujours, nous on était

vraiment émerveillé, c'était une élection exemplaire.
Le président Buyoya a commencé en disant, "Eh, Twizihize amatora yabaye.".

C'était, bon..., il faut respecter la compétition d'hier.


Juste après lui c'était le chef de l'armée qui s'adressait surtout aux militaires.
Il commençait par "ntwaramiheto." [vous les miliataires]. Donc, on trouvait ça magnifique. Donc, le président avait retenu..., reconnu sa défaite. Ça se passait de façon exemplaire. Et dans l'avion de retour, Air France, à l'époque, allait encore jusqu'à Bujumbura

avant de passer par Kigali et de retourner à Nairobi et Paris.


Et dans l'avion..., de Bujumbura à Kigali, il y avait deux, trois gars qui venaient de


D.C Élections, District of Columbia Elections.
Donc, un ONG qui fait des veilles démocratiques. Et donc, on disait que c'est magnifique qu'est-ce qui vient de se passer au Burundi. Donc, comme l'année dernière les Rwandais ont signé des accords de gouvernance, que

le président Habyarimana vient d'accepter un gouvernement de transition.
C'est magnifique. C'est... Et puis..., les Sud-africains commençaient à parler d'African Renaissance.

C'était magnifique.
Et, quand on arrive à Kigali, il nous est interdit de quitter. Q.:: De quitter, de sortir...? R.:: De sortir de l'avion. C'était déjà bizarre. Et, il y avait un vieux monsieur qui travaillait donc, depuis déjà de mon temps quand j'étais

à Radio Rwanda.
C'est un monsieur très très âgé, Augustin. "Uraho mwana wa?". Donc lui, il travaillait et il avait accès à l'avion. "Oui, oui..." Et puis, je voyais qu'il avait un peu peur, il tremblait un peu.

Et je dis, "Écoute, nvuye i [je viens du] Burundi.


C'était magnifique ce qu'on a vu.


Puis, on espère que ça va être pareil ici", "Reka, reka.


Pas du tout.
Oubliez ça. C'est la guerre.", "Comment c'est la guerre ?". C'est quatre-vingt-treize! "Comment la guerre ?", "Tu vas voir. Vous allez voyager avec deux militaires français.", "Bien tu veux dire...", "Oui, oui [inaudible] morts" Nous avons très, très peur. C'est..., c'est terrible ce qui va nous arriver. "Tu es sûr ?", "Oui, mais peut-être que le président va nous sauver. Nous ? On est bien." Puis, il nous a... OK. Habituellement, les corps, les cadavres..., voyagent dans la soute à bagages.

Là, c'est un avion d'Air France qui appartenait à l'époque, qui appartenait au gouvernement


français.
Et là, effectivement, il y a deux caisses qui arrivent en classe business et qui sont

accompagnés par des militaires [sur?] les cheveux ras, même s'ils étaient habillés


en civil on voyait à leurs gueules que c'étaient des militaires.
Moi, j'ai rien dit à mes copains... de voyage qui allaient aux États-Unis. Donc, ils continuent à dire que ça va aller bien au Rwanda. Et, un des militaires français nous dit, "Speak french, speak french.", parce qu'il avait compris plus ou moins ce qu'on racontait. "Oui, oui, pourquoi ?" "Parce que vous avez tout faux." "Comment ?" "Ah non, c'est terrible ce qui se passe au Rwanda." "..., quoi ?" "Vous voyez nos camarades tombés sur-le-champ de bataille." "Quoi ? Vous faites la guerre au Rwanda ?" "Ah oui, on défend nos amis."

Donc, c'était quatre-vingt-treize, juillet quatre-vingt-treize.
Mais ça, ça, on le savait parce que déjà en quatre-vingt-dix..., quand ils sont arrivés...

Enfin quand le FPR, quand il a envahi le Rwanda, bon, on savait, c'est...


Q.:: Quand ils ont envoyé des militaires français, belges...
R.::... puis congolais, donc ça on savait. On savait parce qu'en plus on suivait les... Ce qui se passait dans la diaspora parce qu'à partir du moment où Impuruza est devenu très

militant, je ne...
Enfin, et puis c'était difficile de toute façon à cause de la distance. Parce qu'au départ c'était un périodique plus ou moins régulier, mais à partir de

quatre-vingt-neuf, c'est devenu un mensuel strict, mais avec des informations très militantes.


Donc, des poèmes sur des militaires Gisa, Nyamwasa, des choses comme ça et tu sentais


que la diaspora commençait à s'organiser.
Et à partir de quatre-vingt-dix, c'était évident, bien avant que le FPR, l'APR, les

gens commençaient à cotiser.
Eh oui, oui, ça, on savait que ça serait..., être une guerre terrible. Et là, quand tu le disais aux gens il y a personne qui le croyait. Moi, je me souviens pas une seule personne, c'est Agatha Uwilingiyimana quand elle était

venue, en quatre-vingt-treize, oui, elle aussi, je pense que c'est en septembre qu'elle était


venue.
Q.:: Elle était venue ici ? R.:: Oui, oui, elle était venue ici en quatre-vingt-treize aussi. Elle était venue chez moi. Et, elle avait de très jolies jambes et puis elle les cachait. Alors, j'ai dit, "Qu'est-ce qui s'est passé ?" "Ntureba.".

Elle avait reçu des coups de couteau dans les jambes.
De quatre-vingt-treize hein, elle était ministre, Première ministre. Et..., non, elle est ministre de l'Éducation. Elle était ministre de l'Éducation parce que Pauline Marois était venue.

Pauline Marois était ministre de l'Éducation aussi, je me souviens de ça.
Et alors, elle, elle était très lucide. C'était la seule personne. Lando ne l'était pas, mes frères ne l'étaient pas. Non.. Q.:: Elle était..., elle voyait qu'est-ce qui venait ? R.:: C'était clair. Clair, c'était... absolument. Et puis son directeur de cabinet aussi qui

est un type.., ancien séminariste. Je me souviens plus comment il s'appelle. Et, les


deux étaient très..., ils savaient. "Vous êtes sûr ?", "Oui, absolument.".


Ouais, je me souviens à l'époque elle m'avait dit, "Tu devrais dire à ton frère, Émile,


de ne pas se mêler de politique c'est... Qu'il continue à faire des affaires... ibya


politiki azabiturekere twe twarihebye." Donc, elle disait::"Nous, on est décidé


quoi. On sait qu'on se suicide, on est dans le suicide!". Elle ne croyait pas trente
secondes que Habyarimana allait respecter les accords d'Arusha, ..., elle n'était pas

sûre non plus d'ailleurs que le FPR les respecteraient aussi. Elle était très, très claire. C'est


la seule. C'est la seule parce que des types qui allaient au Rwanda qui avaient beaucoup


travaillé avec Habyarimana, mais qui s'étaient détachés de lui, je pense, au professeur


Philip Reyntjens qui par ailleurs plus tard était un opposant virulent du Front Patriotique,


mais tu vois lui-même, alors qu'il était vraiment très dur sur Habyarimana et sur
son entourage, oui, il croyait pas, il me dit, "Non, il y a une relève.".

Q.:: Lui, il pensait que ça allait..., allait normalement ?
R.:: Oui, tout à fait. Oui. La plupart, le père Guy Thenys, c'est pareil. Il disait,

"Oui, il y aura probablement quelques massacres, mais rien de tragique, il faudra juste...",


ça, c'est le discours de Thenys. "Il faudra juste que les gens, les étrangers, des étrangers


qui viennent du Burundi et de l'Ouganda, en parlant du front patriotique. Il faudrait
qu'ils ne soient pas trop gourmands, mais ça devrait aller." Écoute, Agathe c'était...

Elle, c'était très clair. Il y avait aucune discussion possible.
Q.:: Qu'est-ce qui était clair pour elle ? C'était la guerre, le massacre, c'était

le génocide ? Qu'est-ce qui était clair pour elle ?
R.:: Massacres à caractère génocidaire. Ouais, c'était très clair pour elle parce

qu'écoute, regarde, ils commencent à s'armer. Elle le disait. "Moi, je suis ministre,


que des voyous viennent me violer et que même les gens qui sont dans mon parti aient trop


peur de dire quoi que ce soit..." Non non. Elle était... Elle voyait. Elle savait que


les gens s'armaient donc, avant qu'elle soit Première Ministre. Elle savait que l'Occident


ne dira rien, elle me dit, "Ntiwabonye se ?". Oui, mais on les voit. Elle me disait que


déjà, à l'étéquatre-vingt-treize, qu'il y avait souvent des..., des vérifications


d'identité auxquelles participaient les militaires français. Donc, elle me dit, "C'est sûr


s'ils se battent ntawe uzadutabara.". Nous n'aurons aucune aide. Ouais, mais j'ai dit::
"Les Nations Unies." À l'époque il était question d'en envoyer.... Elle me dit:: "Oui

peut-être.". Par contre, elle avait de l'espoir dans les Nations Unies, mais là,
elle était un peu... "Écoute après ce que tu viens de me dire, oublie les Nations

Unies." "Pourquoi ?" "Écoute, tu as vu qu'est-ce qui s'est passé", parce


que ça venait de se passer, "T'as vu qu'est-ce qui vient de se passer en Somalie." Parce
que c'était l'été quatre-vngt-douze, les types se faisaient traîner les cadavres dans...

"Oui oui, non, c'est sûr qu'ils sont méchants nos compatriotes, mais je crois pas qu'ils


puissent être aussi cruels que les somaliens." Même dans sa lucidité, elle accordait encore


quand même un peu d'humanité aux gens..., à ses ennemis quoi. Et oui.


Q.:: Donc vous vous voyez venir ça ? R.:: Ah oui totalement. Écoute, c'était


mon boulot de toute façon. J'ai compté entre quatre-vingt-dix et quatre-vingt-quatorze,


pendant quatre ans, et j'ai dû parler au moins cent fois du Rwanda.


Q.:: Ah oui ? R.:: Ça, c'est bon, faut que je vous donne
les émissions. Q.:: Ça semble très intéressant R.:: Oui, j'y pense pendant que vous le dites. Donc, c'était très documenté depuis le début, et j'avais fait en quatre-vingt-dix avant la guerre.... enfin, oui, si on veut,

j''avais fait un portrait de [inaudible]? Non non, on a fait... , j'étais sûr... Moi


ce qui m'a surpris c'est que ça ait pris autant de temps parce que c'est, c'est vraiment


à partir du moment où Ndadaye se fait tuer fin quatre-vingt-treize, et non pendant...


Q.:: En octobre quatre-vingt... R.:: Oui, c'est Ndadaye.
Q.:: C'est quatre-vingt-douze-quatre-vingt-treize ? R.:: Oh non, quatre-vingt-treize. Q.:: Octobre quatre-vingt-treize ? R.:: Avant, un peu avant Noël. Q.:: Ça, c'était en octobre. R.:: Donc, là les choses, les choses étaient mûres au Rwanda. Elles auraient pu commencer aussi, mais l'idée d'attendre..., Noël, Pâques c'était pas con... Et puis, d'aller

jusqu'au bout des accords d'Arusha, faire la preuve que ça ne peut pas marcher. Mais,


j'imagine que les tueurs espéraient que Habyarimana dise non à Arusha. Et pour son malheur, il


a dit oui. Q.:: Mais, est-ce qu'on est sûr qu'il a dit
oui ? R.:: Oui, oui, bien sûr. Oui, il les a signés. Q.:: On sait qui les a signés ? R.:: Absolument. Q.:: Les accords d'Arusha. Ah, OK. Donc, eux espéraient qu'il dise non ? R.:: Oui, signant les accords d'Arusha, il a signé sa mort. C'est tellement clair que,

quand on écoute la fameuse radio des Milles Collines. Eux, ils ont annoncé sa mort 5


minutes avant que l'avion soit descendu. C'est clair. Avant que l'avion ne soit descendu,


l'avion a été descendu à vingt heuresdouze minutes et eux ils ont ouvert leur radio journal


en disant:: "hari amakuba, umubyeyi yagiye", avant qu'ils le tirent.


Q.:: OK, c'est ça. Donc, on est rendu au six avril.


R.:: Ah oui, comment je l'ai appris ? Eh, alors ça, je me souviens parfaitement, c'était
autour de quinzeheures. Donc, en fait, ça faisait à peu près une heure que l'avion

avait été descendu. Je me souviens parce que ce jour-là, nous déménagions avec ma


copine de l'époque et nous venions d'acheter une maison sur la rue Saint-André et nous


avions des pots de peinture ça je me souviens parfaitement et je reçois un appel et c'est


Alison Des Forges, l'historienne spécialiste du Rwanda. Elle me dit, "Bien, ça va ?"


"Oui." "Est-ce que tu conduis ?" "Non." "OK. Tu es bien assis ?"
"Oui. Je suis dans la voiture, mais c'est pas moi qui conduis. "C'est quoi tes devinettes ?"

Et là, silence. Elle me dit, "Ça va pas du tout au Rwanda.". "Mais, pourquoi ?"


Parce que, ce jour-là, c'était le surlendemain de l'assermentation de Mandela comme premier


président noir de l'Afrique du Sud. Donc nous, c'est plus de ça qu'on était... Le
Rwanda était très loin. Alors elle me dit: "Écoute, l'avion du président rwandais

a été abattu et il n'y a aucun survivant.". "Bon..." "Oui, écoute, c'est grave."


"Bon, est-ce qu'on sait..." "Non, mais on sait à qui le crime profite." "Bon."


"Mais écoute, si ton frère, tes frères peuvent partir..., c'est le moment ou jamais.".


Donc, je les appelle évidemment. Et puis évidemment, il y avait pas moyen de leur


parler ce soir-là. Je dis, "Bien, tu l'as appris de qui ?". "Bien, c'est notre


ami Jonathan." Jonathan c'était le correspondant de CNN àNairobi. "Donc, il a vu lui ?"


"Oui, oui, oui, oui. Là, il est à Kigali maintenant." "Et, qu'est-ce qu'il a vu ?"
"Bien écoute, il y a des barrages routiers partout." Donc, les mecs étaient vachement

organisés. Tu comprends. Ils descendent l'avion à vingt heures et puis les....


Q.:: Les bagages sont prêts à vingtheurestrente minutes.
R.:: On dit, "Mais ils sont rapides hein !". "Oui, oui. Mais en plus, en plus, il y a

des assassinats documentés qui datent de cet après-midi." "Où ?" "À Nyamirambo."


Q.:: Avant la descente de l'avion ? R.:: Oui, dans l'après-midi. Donc, c'était


hyper organisé. OK. Puis évidemment, normal, dans ce cas-là, j'ai pas du tout, à aucun


moment... C'est le lendemain que j'ai pu joindre..., Camille et...
Q.:: Camille était à Kigali à ce moment-là ? Il travaille à Kigali ? R.:: Oui, oui. Je pense qu'il était le représentant de Coca-Cola. Enfin, bon bref.... Là, j'ai

parlé à tout le monde après. J'ai eu ma mère... Le même, cette même semaine, le


dimanche précédent c'était le dimanche de Pâques. Je sais pas si vous vous souvenez
de ça [en s'adressant à intervieweur]? Q.:: Oui, oui. R.:: Il y avait un grand match de soccer. C'était là, les Jeux olympiques aux États-Unis

et il y avait un match de foot. Et ce dimanche-là, j'avais parlé à Lando, il y avait beaucoup


de gens qui étaient venus regarder le match chez lui et..., il m'a dit, "Wapi, peut-être


que je vais envoyer les enfants la semaine prochaine ". Parce que l'année d'avant, il
les avait emmenés avec le copain Jacques Roy puis on les avait gardés. "Oui, ce serait bien." Donc..., quand j'ai parlé à ma mère, qui était à Kigali, avec sa

belle-fille, la mère de Corneille, sa belle-fille... Q.:: Elle était à Kigali, votre mère, quand


l'avion était descendu ? R.:: Non, non, à Pâques. Après, elle est


retournée. Et ce jour-là, donc, elle avait fait un tour en ville du côté de... [Cognement


à la porte] Et quand je lui ai parlé, elle me dit: "Sinzi ibyabaye?" Je ne sais pas


ce qui s'est passé."On s'est fait arrêter tout à l'heure." Elle s'était fait arrêter
en pleine ville du côté de la Primature. Vous savez il y a un grand jardin. "Mais

pourquoi ?" "Ils veulent pas que les gens se promènent par là." Bon, c'était
pas grave. Et puis après donc, elle, je lui ai parlé seulement dimanche, l'autre dimanche

suivant, et Émile avait déjà été tué et sa famille.


Q.:: Donc Émile c'est arrivé très vite là.
R.:: Oui. Le surlendemain. Q.:: OK. R.:: Et Camille..., c'est beaucoup plus tard. Enfin, beaucoup plus tard c'est relatif. Parce

que ma mère, c'était le 20 avril. Donc, après le discours de Sindikubwawo.


Q.:: Donc, elle a été l'une des premières à Butare parce qu'à Butare ça a commencé
le 20 avril. R.:: Oui, oui, c'est ça. Il y avait deux cents personnes chez elle, deux cents. Et..., et puis..., Camille avait déjà été...

Non, il a été tué après. Il a été tué après, parce qu'il était avec... Je sais


pas si vous souvenez de cette femme médecin Geneviève, une grande ? [En s'adressant,
à l'intervieweur] Q.:: Oui. R.:: Il était sa sœur... La sœur de Geneviève était avec Camille et quand ils sont arrivés

à Butare, ils les ont arrêtés, ils l'ont laissée passer elle....
Q.:: Puis, ils ont gardé Camille. R.:: Les autres, c'est... Ça a été difficile...

pour ma famille immédiate, ça je savais. J'ai su assez rapidement. Et..., pendant des


semaines, on nous disait que tout le monde avait été tué. Donc, je pensais pas que


Corneille avait survécu. Et..., il y avait un autre ami qui était, c'est vraiment une


connerie là, Déo Nkurikiyimana. Q.:: Ah oui, Déo.


R.:: Il était venu chez moi. "Qu'est-ce que tu fous ? Tu retournes ?" "Ah,


non." Tu vois, lui il habitait au Rwanda. "Déo, tu as de la chance d'être à Montréal,


reste ici." "Non, il y a pas de problème." Il est parti. Puis, il a


été tué. Et..., alors que les autres, j'ai su beaucoup plus tard. J'avais beaucoup de
nouvelles par Campion. Michel a été vraiment, le propriétaire de l'Ibis, il a été exemplaire

comme type. Q.:: Donc lui, est-ce qu'il avait déjà quitté
Butare ou bien il est resté ? R.:: Non non, il est resté assez longtemps. Il a quitté seulement le premier mai. Donc, il m'a donné des nouvelles jusqu'à la fin.

Et quand le génocide était terminé, nous, nous sommes allés, nous, c'est une équipe


à moi, nous sommes allés à Bujumbura. En attendant qu'on puisse vraiment voyager. Et


donc, nous sommes arrivés à Kigali le 04 juillet. Mais c'était...


Q.:: Le 04 juillet vous étiez à Kigali ? R.:: Oui, mais on était totalement insensé.


On n'aurait jamais dû faire ça, on aurait pu se faire tuer dix mille fois. Parce que
plutôt que de prendre par la Kanyaru du Sud, on est passé par le Nord. Donc, du côté

du Congo, Cyangugu. Oui, parce qu'on pensait que la route était meilleure. Effectivement,


elle était meilleure. Q.:: Mais vous êtes passés par la forêt ?
R.:: Non non, en voiture 4X4. Q.:: Mais vous êtes rentrés par Cyangugu?

R.:: "..."! Sauf que tu vois c'est la vallée et dès qu'on entre au Rwanda, il


y avait des types fous évidemment, mais qui savaient pas que le génocide était terminé.
Avec les machettes ensanglantées ; est-ce qu'ils avaient tué des humains ou des animaux,

peut-être les deux d'ailleurs. Mais ils étaient souls, mais fous en pleine route. Tu les vois.


Je parlais au capitaine Stabenrath [?], qui était le commandant de Turquoise, qui me
disait:: "On vous voit.", parce qu'ils avaient des longues-vues, puis il y avait des hélicoptères qui faisaient la navette. Parce qu'ils savaient. On leur avait dit que

nous partions donc. "On vous voit. Ne vous inquiétez pas." "Non non, on s'inquiète.
Il y a du monde en pleine rue." "N'arrêtez surtout pas." "Mais ils sont devant..."

"N'arrêtez pas." Donc, on a écrasé... On n'en a pas écrasé... Peut-être qu'ils


sont morts après... Parce que souvent tu entendais les os des pieds craquer sous les


pneus. Q.:: Mais, ils ne dégageaient pas ?
R.:: Non, ils étaient mad. Il fallait... Ah... Tu les voyais, ils continuaient. Alors,

quand on arrive à Cyangugu, dans la ville, c'est horrible. C'est vrai, parce qu'il y


a des milliers d'individus qui partent du Rwanda qui vont au Congo. C'était apocalyptique.


Des petites mesdames avec deux, trois... des enfants dans les mains, des chèvres dernières,


quelques vaches... C'était horrible. Mais en pleine ville, en pleine rue. C'était...
Et là, on dit, qu'est-ce qu'on fait ? Il était pas question qu'on sorte de la bagnole.

Alors, il me dit, "Eh, toi à qui je parle, c'est pas toi qui tiens le volant?" "Non",
"très bien". "Est-ce que tu es du côté du passager avant ?" "Oui." "Très bien". "Est-ce que vous avez beaucoup d'argent sur vous ?" "Oui, on en a plein." Parce que c'était des caisses ! [Rires] Eh, il me dit, "Très bien. Alors, ce que vous allez faire, vous continuez. Je sais, je sais, vous ne pouvez pas aller très vite, mais

c'est pas très grave. Mais, ce que vous allez faire, vous allez prendre à vos deux mains
les liasses de billets. Vous demandez au chauffeur d'ouvrir la fenêtre et jetez les billets.

Vous allez voir, vous allez pouvoir passer." C'était magnifique. [Rires] Puis là, cette


fois-ci, c'est eux qui avaient peur, parce qu'on klaxonnait à mort, puis on y est arrivé


au bout. Donc, on est allé à leur quartier général de Turquoise. C'était une histoire


invraisemblable. Donc, on commence à faire des entrevues, on n'a pas le temps de faire
des salles à ...,[inaudible] parce qu'on va à Kigali, il est déjà quatorzeheures, puis il y a tout ce monde dans les rues. Mais à partir de cet endroit donc de dixkilomètres

entre Cyangugu et Gikongoro c'était bien..
R.:: Alors, je commence l'entrevue et je lui demande comment il va comme militaire, parce

que c'est quand même une expérience humaine terrible quand même tout ce monde que vous


avez vu mourir. Vos soldats, comment est-ce qu'ils réagissent ? "Nous sommes dans
l'écœurement." Pardon ? "Oui, parce que nous avons compris très vite que nous sommes du mauvais côté ". Mais..., je ne comprends pas très bien. "Non, écoute...,

moi j'ai étudié, je comprends les choses, mais les truffions, les jeunes, ils leur ont


dit qu'ils venaient à l'aide des bahutu victimes du génocide par les batutsi." Et... bon


? "Bien oui, tu comprends qu'il y a des types de mes gens qui ont laissé les Bahutu
tuer les Tutsi parce que c'était... Oui." J'ai dit:: "Bon, est-ce que vous allez faire

un rapport là-dessus ?" "Non, non, mais vous pouvez me citer." "Bien. Donc, je


comprends pas, vous dites que vous êtes du mauvais côté ?" "Oui, c'est sûr.
On sait qui est victime et qui ne l'est pas. C'est..., on a tout faux." "Donc, vous

n'êtes pas fiers de vos alliés ?" "Ah non, c'est des salopards. Non, c'est pas possible.


En plus, j'ai même pas l'autorisation de les arrêter." Parce qu'ils partaient effectivement
avec des camions, des autobus du gouvernement rwandais, des Jeep, tout. J'ai pas le droit

de les arrêter. Bon, je dis:: "Mais quand même ça n'en fait pas des salopards pour
autant, c'est des militaires, ils sont en guerre." "Eh, oui, mais, de l'autre côté, ils font la guerre de façon propre, pour autant qu'on puisse faire de façon propre. " "Mais, je comprends toujours pas ". "Non non, écoute, ça, ça n'a aucun sens. Ces

types de l'autre côté, je les connais". Q.:: De l'autre côté en parlant du FPR ?
R.:: Oui. "Vous les connaissez comment ?" "J'ai fait la même formation que Monsieur

Kagame" "Donc, vous le connaissez ?" "Bien sûr." Voilà. Donc, on s'en va.


L'entrevue est terminée. Il y a toujours autant de monde dans les routes, mais ça


va. C'est..., on klaxonne et puis ils nous laissent passer. Bon, deux, trois fois. Une


fois de temps en temps. Donc, les vaches veulent bien bouger. Mais quand on entre dans Gikongoro,


on arrive au premier barrage du Front Patriotique. "Où est-ce que vous allez ?" "Bien,


on va à Kigali." "Des français, vous allez à Kigali ?" "Non, non, on n'est


pas français." "Bien oui." "Bien, vous parlez français." "Bien toi ?


Tu parles bien l'anglais?" "Écoute, non. Prends pas le fusil comme ça. Tu ne parles


pas?" Là, il me dit:: "Tu vois, vous êtes des militaires." "Non, non, non.
Tu as un fusil chargé et tu me le pointes et il y a aucune raison. On va voir le commandement

du FPR." "Mais pourquoi ? Muraziranye se?" "Mais oui." "Vous les connaissez ?"


"Oui." "Qui vous connaissez ?" "Ah tous, mais par exemple Kagame." "[inaudible],


toi tu connais Kagame ?" "Oui." "Non, non. Donne-moi d'autres noms." "Eh, bien


écoute..., son porte-parole, les médecins personnels comme Rwamasirabo." "Ah, Afande


Émile? Oui, lui je le connais." "Bien, c'est ça. Veux-tu qu'on l'appelle ?"


"Oui, oui." Sauf qu'on avait un téléphone satellite. Un téléphone satellite c'est


une petite valise et il faut l'installer sur une surface plane. Donc, quand on sort "Eh,


arahamagara bene wabo", il est en train de demander de l'aide des français ! "Bien


non, nous on fait rien. C'est toi qui vas composer le numéro. Ça, c'est le numéro


du haut commandement à Kigali ; ntubona 'Rwanda'." "Vous n'avez pas de téléphone vous ?"


"Non." "Mais comment vous communiquez ?" "Bien, ça te regarde pas." "Bien alors,


téléphones." "Non. Je téléphone pas." "Bien alors, qu'est-ce qu'on fait ?"
"Musubireyo. Retournez où vous étiez." "Bien attend, on retourne pas au Burundi. Mais, on a rendez-vous avec le haut-commandement." "On s'en fout, c'est moi le haut commandement

ici. Partez ou je vous tire...." Q.:: C'est clair.


R.:: "Non non, écoute..." "Non, partez." Ça n'a aucun sens.


Q.:: Vous êtes avec qui ? R.:: Bien, je suis avec une équipe de l'Office
national du film. Et donc..., on a un réalisateur, son adjointe, et sa femme derrière, le preneur

de son et le caméraman. Donc, je suis avec cinq blancs. Ça n'a pas de sens. Bon, sauf


que le gars me dit:: "Mais, je comprends pas d'abord pourquoi tu parles le français
et le kinyarwanda toi ?" "Mais, je suis rwandais!" "Tu es né ici ?" "Oui,

pas loin, à Butare." "As-tu une carte d'identité ?" [Rires] "Non bien non,


j'ai quitté le Rwanda il y a très longtemps "Ryali ?" Quand?
Q.:: Comme vous ! R.:: "Bien avant que tu naisses." "Ah bon." Oui, il y a quelque chose là. "Oui quand même, tu es né dans quelle commune ?" 

"Mukura" Là, il regarde la putain... de liste des communes. "Tu m'as menti"
"Mais quoi ?" "Il y a pas de Mukura là-dedans." "Bon, écoute, tu m'as demandé

où je suis né. Ça s'appelait Mukura quand je suis né. C'est tout. Butare." "Il
y a pas de Butare non plus." "Mais, ça n'a pas de sens que je ne comprends pas. Vous

êtes suicidaire. Vous êtes français puis toi tu es..., tu dis que tu es un rwandais.


Qu'est-ce qui me dit que tu n'es pas un congolais qui a appris le kinyarwanda ?" "Bien
là, tu as vu mon passeport. Est-ce que tu penses que les congolais parlent le kinyarwanda

comme ça?" "Bien, ok. Écoute, viens." Mais là, ma gang panique parce qu'il me prenait


à part. Je dis: "Non non, ne vous inquiétez pas." Parce que là, je voyais qu'il était


un peu déstabilisé. Il comprenait pas. "Écoute, ça va pas votre histoire, vous venez du Burundi


; tu vois tout le monde quitter le Rwanda et vous allez à Kigali et vous êtes français!"
"Nous ne sommes pas français. Nous sommes canadiens." "C'est quoi ça ?" [Rires]

"Canada. Canada. C'est un pays à côté des États-Unis." "États-Unis... America.


Ah oui, très bien. Quand même, est-ce que tu as ikibari ?" "Ikibari niki se ?"


"Ntubona ? Non. Musubireyo." "Mais tu connais personne ? Uri mumuryango se ?"


"Non, je peux pas. Je suis journaliste." "Tu vois. Tu es mal barré mon pote. Ntacyo


nakumarira rwose. Subirayo". Mais attends, est-ce que tu as vu du monde à Bujumbura ?"
"Bien oui." "As-tu vu des responsables du FPR ?" "Oui, je les connais. Siméon Rwagasore, c'est mon ami. Ntabana Jean-Marie, c'est mon ami." Puisque ça c'est des noms qui lui

étaient familiers parce qu'il y en avait qui venaient du Burundi effectivement qui
passaient là bon. Puis, il devait voir des noms des responsables. "Donc, tu les as

salués ?" "Oui, je l'ai salué. J'ai mangé souvent avec eux. Ubwo n'inshuti koko."


"Et tu sais pas c'est quoi ikibari alors que tu les as vus ?" "Non. "
Q.:: Est-ce qu'il te parlait en kinyarwanda ou bien en anglais ? R.:: Et..., c'est parfois en français..., parfois en kinyarwanda parfois en français, mais pas en anglais, mais plus en kinyarwanda. Q.:: OK. R.:: Non, parce que son anglais était nul. Non non, c'était un petit. Il devait avoir vingt-sept, vingt-huit ans. Pour la [inaudible: gang ? gouaille ?] c'est un vieux, mais c'est

pas... Alors il me dit, "Ikibari." Mais, il me dit toujours parce que ce putain de Ikibari.


"Mais écoute, tu les as vus ?" "Oui." "Tu leur as dit que tu venais au Rwanda."
"Oui." "Puis, ils t'ont pas donné de document ?" "Bien oui, ils m'ont donné une petite feuille pour l'état-major qui va me permettre de rentrer à l'état-major."

"Mais, montre-le-moi." "Non, je te dis, c'est destiné à l'état-major." "Umva
sha, twumvikane. C'est moi qui dirige ici. Alors, montre-moi ce papier." "Mais, tu

vas signer que tu l'as ouvert." "Nta kibazo. Regarde c'est ça, ni ikibari" [Rires]..


R.:: Parce qu'en fait, Siméon, quand il a signé, n'était pas au courant qu'il y avait


des barrages routiers, parce que c'était pour rentrer à l'état-major. Donc il me


dit c'est ça le truc c'était marqué... J'ai pu lire ce qui était marqué dessus.
Bavandimwe, frère, uyu ni umuntu wacu, c'est notre homme. Et aidez-le, donnez-lui protection

et c'était marqué 'Révolution'. "Tu vas..., on va te le demander souvent." "Ah bon"


"Oui, il y a beaucoup de barrages. Il y en a vingt avant que vous arriviez à Kigali."


"Vingt ?" "Oui. Mais c'est pas grave. Chaque fois tu leur montres ça et ils voient
bien que je l'ai ouvert. Donc, c'est bon, je vais signer." "C'est quoi ton grade ?"

"Capitaine." Puis, c'était magnifique effectivement. On s'arrêtait même pas. On


montrait le papier. Revolution in solidarity, c'est ça leur truc. Sauf que quand on arrive


à Gitarama, il y a un énorme barrage. Et là, il y a un petit: "Ni bariya, ni bariya,


ni bariya mu barase. C'est eux, c'est eux, tirez-les !" Donc, pendant que le petit à


Gikongoro, nous faisait suer, il a renvoyé un petit gars dire aux autres, il y a des


types dangereux qui arrivent. Avec leurs petites motos ! Et puis là, ça allait. C'est bon


parce que quand on est arrivé à Gitarama... Donc les autres... Donc, jusqu'à Kigali,


ils savaient. Donc, finalement, Émile est venu, il était venu, il nous attendait à...


Q.:: À Gitarama R.:: Oui. C'était ça le génocide. C'était
horrible. Parce qu'en fait le génocide n'était pas terminé. Parce que même quand on est

arrivé à Kigali il y avait encore des ratissages du FPR qui continuaient, des gens qui étaient


cachés, qui étaient armés. Donc ça, ça c'était horrible. Puis là, c'est là qu'on


a vu des gens sortir des trous, Félicien et les autres. Mais..., et c'est là que j'ai


vu ces femmes, que j'étais vraiment impressionnées par la force des femmes alors que c'était...


Bon, j'imagine que les mecs et les hommes se sentaient plus ou moins coupables, ou tout
ce que tu voudras, mais ils étaient vraiment... alors que les femmes bougeaient un peu. Bon,

elles n'étaient pas fortes, mais elles travaillaient. C'est elles qui allaient chercher de l'eau


; même à l'hôtel il y avait pas d'eau! Les employés allaient à la source. C'était
horrible. Tous les gens étaient sales, ils puaient. C'était vraiment... Un type comme

Félicien qui est maintenant multimillionnaire, tous des sandales déchirés. C'était horrible.


Horrible. En même temps c'était étrange, parce qu'il y avait beaucoup de gens surtout


à Kigali qui était ravis évidemment de rentrer au Rwanda, mais qui étaient dans
la fête. C'est là, que les..., qui avait la fameuse chanson Intsinzi. Donc, il y

avait des petites maisons, des petites épiceries qui s'appelaient Intsinzi. Tout le monde


chantait ça et en même temps tu avais cette tristesse. C'était horrible.


Q.:: C'est un paradoxe extraordinaire. Des gens qui...


R.:: Extrême. Écoute, je me souviens. Parce qu'il y a des gens qui pleuraient. Ese iwanyu,


dans ta famille, est-ce qu'il y a des gens qui ont... Puis, il y a d'autres qui s'en


foutaient qui n'avaient pas de parents-là qui étaient ravis d'être au Rwanda. Puis,
et les mecs qui sortaient des plafonds. Littéralement c'est... Des femmes amaigries... C'était

horrible. C'est... Il y avait de tout. Dans la..., dans la rue surtout quand on descend


vers..., dans la vallée Kigali en partant du rond point, il y avait des cadavres de


chiens, parce que les petits militaires passaient leur temps à "..."
Q.:: Tirer sur les chiens. R.:: Ah! Tirer sur les chiens qui étaient agressifs, parce qu'ils avaient manger de la chair humaine. Ils étaient hyper agressifs. Donc, on comprenait pas. Parce que la première chose qu'ils nous donnaient c'était des bouts de bâton. "Pourquoi ?" "Pour les chiens." "Quoi les chiens ?" "Zirabarya!"

[Rires] Ils vont vous bouffer. Q.:: Imagine quelqu'un qui part du Canada


et puis qui arrive là-bas. Il donne un bout de... [Rires]
R.:: "Irandya ite se ?" "Bien, tu vas voir." Effectivement, c'était mieux d'en avoir. Et puis en même temps, c'était bien parce que des fois tu retrouvais des gens que tu pensais qu'ils avaient été tués. Donc..., quand j'ai vu François Nduwumwe, j'étais vraiment ravi. Donc, il y avait des gens extraordinaires. Il y avait de tout quoi.

Oui, c'est... Tu avais ces militaires très contents, la plupart, parce que la..., beaucoup


n'avaient pas connu le Rwanda. Q.:: Mais c'est ça.
R.:: Il y en avait quelques-uns qui étaient vraiment des ougandais en fait. Dans les parents, un des parents était ougandais ou ougandaise, mais pour qui le Rwanda c'était un mythe.

Et puis, c'est..., c'était terrible, c'était... Q.:: Pour eux c'était un sentiment d'euphorie


de..., au Rwanda ? R.:: Oh oui, oui, oui. Et puis là, les quelques
femmes qu'il y avait, beaucoup de ces femmes qui avaient fait l'armée..., FPR, il y en

avait qui étaient des gradées d'ailleurs. Je me souviendrai d'un type qui a dragué


une fille puis la fille la giflé en lui disant:: "Je suis plus forte que toi." "Pardon ?"


"Oui, imbwa." C'est un chien. Ce qu'il pense... Donc, c'était fou. C'était un...


C'était bizarre. Bien, c'était agréable en même temps.
Q.:: Vous êtes resté un mois là-bas ? R.:: Oui. Q.:: Vous êtes revenu ici ? R.:: Oui. Q.:: Et la vie a continué j'imagine..., pas..., ça peut pas continuer comme... ? R.:: Bien, pas vraiment, pas vraiment parce que..., donc ça, c'est quatre-vingt-quatorze..., mais comment ils appelaient ça les Rwandais ? Guhahamuka. C'est être traumatisé.

Parce que je m'en rendais pas compte que je l'étais, mais je faisais mon reportage, mais...,


j'ai eu quelques symptômes de trauma, parce que par exemple à Butare où nous avions


des..., des maisons... Q.:: Maisons, oui.
R.:: Oui. Donc, dans ma tête, tout le monde avait été tué et j'ai signé. Je donnais. Q.:: Donner les maisons ? R.:: Oui, oui, bien à une bonne femme qui

m'a dit, puis c'est vrai apparemment, enfin, bien, c'était stupide parce que c'est la
première fois que je la vois cette bonne femme. J'ai dit..., bien elle me dit... C'est

ma belle-sœur. Officiellement, c'était la sœur de la femme de Camille. Effectivement,


ils étaient dans cette maison.Donc, c'est parce que ni jye iwacu, c'est comme si


c'était notre maison. Bon, c'est bon, j'ai signé les papiers, mais c'est vraiment quelqu'un


de pas très bien, parce qu'elle savait elle, qu'un Corneille était dans les camps au Congo


et savait que ma sœur Léonille était dans un camp à Bukavu, mais elle m'a pas dit ça.


Alors, finalement, à la frontière du Congo en reportage ce mois-là, fin juillet, on


est rendu même déjà le premier..., trois premiers jours d'août, là, j'apprends que


Corneille est dans un camp au Congo. Entre-temps, Louise..., ma femme qui est restée à Montréal


a pu..., c'est toute une histoire, a pu parler un à couple d'allemands qui sont des amis


du père de Corneille. Un type sympathique, Augustin Iyamuremye qui est un sénateur


maintenant, qui connaissait ma famille et qui était dans ces camps-là, dans ce camp-là,


au Congo, et il l'avait aidé. Lui, avait quelques dollars sur lui et puis....


Q.:: Il avait aidé ? R.:: Corneille.
Q.:: Corneille? R.:: Oui. Il lui avait donné de l'argent pour qu'il puisse se nourrir, mais aussi pour qu'il puisse aller à Kinshasa. Parce que c'est là qu'il y avait des vols internationaux. Oui c'est ça. Donc ça, ça va. J'apprends

que Corneille est déjà rendu en Allemagne. Donc, il faut qu'il vienne chez moi à Noël


quatre-vingt-quatorze. Cette partie est bonne. Et j'apprends que Léonille est en vie et


avec sa belle-sœur, la femme de Camille et d'autres... Donc, je reste pas très longtemps


au Cana..., je reviens au Canada. Corneille est là..., quatre-vingt-quatorze. Et il retourne


ensuite en Allemagne pour terminer ses études de secondaire et moi je retourne en janvier.
Donc, à partir de quatre-vingt-quatorze, je suis allé au Rwanda cinq fois de suite.

Cinq années de suite. Et donc en janvier pour récupérer la maison que j'avais donnée,


mais là c'est horrible parce que cette bonne femme entre-temps a mis un vieux bandit, excusez-moi
parce qu'il est mort ce monsieur, qui était le père d'un des types les plus riches du

Rwanda à l'époque. C'était le président d'une banque qui s'appelle la BCDI et c'est


grave parce que les... Moi, j'ai une escorte militaire du FPR et les petits me disent::


"Yadusuzuguye, yabasuzuguye. Partons, qu'est-ce que..., pourquoi..., il te méprise, il


nous méprise..., on retourne à Kigali non?" "Mais quoi, qu'est-ce que tu veux qu'on
fasse?" "On va demander un mandat de perquisition au préfet." "C'est quoi mandat de perquisition ?" "C'est un document qui t'autorise à entrer dans une maison avec les forces de l'ordre."

"Pourquoi ? Mais, nous on a l'autorisation." "Bien non, vous n'avez pas l'autorisation."


Q.:: "On est là, on est là, on n'a pas besoin..."
R.:: "Bon, uri umuzungu. Tu es un blanc, on va chercher l'autorisation." Et puis, quand on revient, le vieux est parti. [Rires] Il était allé voir le commandant militaire

du Sud en lui disant, "Écoute mon petit, il y a un monsieur qui veut me chasser d'une


belle maison que j'ai eue puis..., peut-être qu'il vient de Tingi Tingi, au Congo où il


y avait plein de réfugiés présumés génocidaires pour la plupart." Donc il vient peut-être


de Tingi Tingi, mais c'est pas très grave ça. Ce qui m'écœure c'est qu'il a visiblement
soudoyé nos militaires." "Comment soudoyé ?" "Oui oui, il a une escorte militaire avec

lui" "Mais, non." "Oui oui oui." "Comment tu sais ?" "Bien, je les


connais nos enfants. Non, c'est des vrais militaires du Front. Il a dû les soudoyer."
"Non, il y a des militaires ici qui sont pas venus me voir ?" "Oui." "Et la dernière

fois que tu les as vu ils étaient où ?" "Ils étaient chez moi." "Ils sont où
maintenant ?" "Ah je sais pas, ils ont dit qu'ils allaient voir le préfet." Donc,

il appelle le préfet. Le préfet lui dit:: "Écoute, c'est pas une maison qu'il louait,
c'est leur père qui l'a construite. Ni iyabo rwose." Tout le monde sait. Donc, il dit,

"Mon vieux, tu m'as menti. Tu restes ici. Ils vont t'arrêter ici." [Rires] Donc,
ils sont allés l'arrêter chez le commandant militaire, il a passé la nuit en prison et

le lendemain, j'ai vendu la maison. Mais ça c'est pas le pire ! Le pire c'est le bout


d'aller à Kigali. Là c'est une autre cette fois-ci qui était habitée par un militaire,


mais un grand. War hero. Celui qui a pris Gitarama à Kigali.


Q.:: Oh! R.:: Le colonel Bagire. Staff. Alors lui,
je l'appelle. Je me disais, c'est un militaire. Q.:: Il doit comprendre ?

R.:: Oui. Plutôt que de... Non, il me dit, "Si...,  iyi nzu niba uyishaka koko uzaze


i Kigali tubivugane.", si tu tiens vraiment à cette maison viens me voir à Kigali. [Rires]


Mais, le pire c'est que je suis allé le voir ! Mais oui, j'y tenais à la maison. Alors,
j'y suis allé. Quand j'arrive, je suis à l'Hôtel des Milles Collines et c'est le soir.

Donc..., je l'appelle. "Uri he?", où est-ce que... ? "Ben, je suis à Kigali.


Tu m'as donné rendez-vous." "Hang on." Raccroche, je vais te rappeler moi-même.


Il rappelle aux Mille Collines pour vraiment voir si je l'appelais de là et j'entends,
à la voix, une petite madame qui un peu..., "Hano, ici, il y a le colonel Bagire qui

veut vous parler." "Ah, c'est bon, dites-lui que je descends." Donc, je pensais qu'il


était... "Oya, il est au téléphone." "Bien, passez-le-moi." Puis, il a raccroché.
Et, il est parti. Il a quitté le Rwanda, il est allé... Il était sidéen. Il est

mort du sida. Il était très malade et il est reparti en Afrique du Sud pour se faire
soigner, mais sauf que sa femme elle, restait dans la maison.

R.:: C'était pas possible. C'était fou. Quand elle venait me voir, elle venait avec


son escorte. Jusqu'au jour où..., des copains me disent:"humura. T'inquiète pas."


Donc ce type est allé la voir. C'est un grand monsieur, il était un des responsables du


Front Patriotique à l'époque, il lui a dit:: "Quand tu viens voir cet homme, tu viens


pas avec un militaire. De toute façon, tu n'as pas droit à une escorte militaire. Ton
mari oui, mais pas toi." "Bon." Alors, il leur dit de partir. D'ailleurs, il m'a

dit:: "Tu n'es pas armé, hein ?" "Bien non, je suis armé." parce qu'on a des vestes


où on met des films effectivement ce sont des vestes qui ont l'air militaire. Enfin


bon, bref, ça a été hyper long. Ça a duré un mois et demi.
Q.:: Ça n'a pas été si long que ça. R.:: Parce qu'à la fin, à la fin, il me disait, "Ariko sha wigendere. Tu peux retourner à Montréal on va s'arranger." "Bien non, c'est sûr que vous allez rien arranger." Enfin bon, bref. À la fin, le Front Patriotique

a acheté la maison et c'est la résidence du secrétaire général du Front Patriotique.
Q.:: Ah bon ? R.:: Non, c'est une superbe maison. C'est une des plus belles villas. Donc, c'est bon. Toutes ces années que je retournais..., je

regardais toujours ces femmes-là parce que j'avais été impressionné par leur maintien


et j'essayais de les convaincre de se laisser filmer, de me raconter leurs histoires...,


leurs histoires. Alors, au début ça ne marche pas du tout. Et la troisième année, je reçois


une lettre bizarre, "On comprend pas, il y a beaucoup trop de femmes bahutu dans votre


projet de film." "Bien moi je les connais pas. C'est vous qui me les avez données."
C'est une..., c'est que comme les femmes bahutu effectivement étaient plus organisées avant

le génocide et les sociétés de femmes, les organisations féminines étaient encore


à cette époque-là majoritaires, mais moi je connais pas qui est qui. Si vous, vous
me donnez des noms moi je... "Non non, oublie ton idée." Donc, je suis retourné. Donc,

parfois, il y en a qui m'a dit oui qui avait changé d'avis, qui m'avait dit oui et qui


était mort, morte, il y en a qui m'avait dit oui, mais qui avait déménagé. Enfin,


c'est... Jusqu'au jour, pardon, deux mille-quatre où, donc au dixième anniversaire, à la


dixième commémoration, où je tombe sur... une femme qui est vraiment un personnage qui


s'appelle Mary Balikungeri, qui a fondé une organisation féminine et féministe qui s'appelle


Rwanda Women Network et qui elle, c'est vraiment une citoyenne, elle a vécu en Suisse. Donc,


ce truc de bahutu-batutsi, elle s'en tape, mais par la force des choses évidemment la


plupart des femmes étaient des batutsi quand même, mais il y a quelques femmes bahutu


chez elle. Donc, elle me dit:: "Écoute, oui, mes collègues peuvent témoigner. Il
y en a une, je sais pas si elle voudra." Donc elle me parle de Athanasie Mukarwego. C'est vraiment terrible ce qu'il lui est arrivé. Imagine, elle s'est fait violer pendant 3

mois, plus de 500 types. Bon. Et je la vois. Je me souviendrai toujours. Donc, ça tombe


bien, c'est un miracle parce qu'il se trouve que je connaissais son mari bien avant qu'elle


ne le connaisse. Canisius Kanimba? Je sais pas. Non ? Ça vous dit quelque chose ?
[En s'adressant à l'intervieweur]. Q.:: Non, je connais pas. [inaudible] R.:: Donc, Canisius c'était un pote. Donc,

il a été chassé du Rwanda la même année que moi. Et quand tu rencontres quelqu'un


qui a perdu un parent et que tu peux parler de lui, c'est comme le faire renaître. C'est


très agréable. Ça fait du bien. Et donc, moi je savais que j'avais le personnage. Et


ma compagne..., me dit, une québécoise, me dit: "Non, elle parle à voix basse [inaudible]."


"Non, t'inquiète ça fera un bon personnage." C'est comme ça. Donc, à partir de l'année
suivante, deux mille-cinq, on s'est arrangé pour voir d'autres femmes parce qu'elles s'étaient

entendues et en deux mille six, on a pu sortir "Mères courage". Et je suis resté en


contact avec ces femmes-là parce que bien, parce que c'est des femmes extraordinaires


puis... courageuses vraiment, et qui sont pour moi ce que devrait être le pays, des


femmes justement qui ne sont pas engluées dans ces histoires de communauté bahutu-batutsi.


Ils ont vraiment dépassé ça et sont même pas dans la vengeance. Elles sont dans la


justice beaucoup, mais... Donc, c'est bien. Ça m'a fait beaucoup de bien. C'est cette


année-là que je me suis rendu compte que j'étais traumatisé.
Q.:: Mais, c'est ça. Je voulais justement en venir là. R.:: Oui, oui. Parce que cette année-là..., on filmait le quatre, le sept avril. Donc,

il y avait, c'était un dimanche puis c'était fort. Il y avait beaucoup de monde au scan


et puis, il y avait un groupe, Maria Jeanna, qui est une femme éno... [Inaudible:: énorme?]


qui doit mesurer pas loin de deux mètres. C'est une grande chanteuse vraiment, magnifique.
Elles étaient fatiguées. Elles arrivaient de Madrid ou de, non, Barcelone où elle avait gagné un grand prix. Et, au fur et à mesure qu'elles chantaient, je pleurais, mais vraiment

comme une madeleine. Et c'est un petit, tout petit, un petit gars qui devait avoir cinq-six
ans, il me disait: "Papa, ihangane. papa, ihangane.Prends sur toi." Il me le disait et je pleure encore

plus. [Rires] C'était ce matin-là, le soir on a une réception à la Primature, au bureau


du Premier Ministre, mais je connais bien Bernard Makuza et le Secrétaire général...


du ministère de la Culture, Jean Pierre Karabaranga, qui est un bon copain aussi. C'est des gens


que je connais... des amis que je ne peux pas normalement confondre. Ah, bien, si !


Alors, Jean-Pierre arrive le premier. Donc, on se fait aller à la rwandaise puis...,


moi je dis tout le temps:: "Bernard, Bernard.", et tout le monde...
Q.:: Tout le monde... R.:: Ils ont compris que j'étais..., tu es traumatisé..., moi? Donc, ils m'ont rien dit. Et puis, quand Bernard arrive, je me

dis: "Mais attends, Jean Pierre est-ce que je t'ai appelé Bernard ?" "Oui."


[Rires] c'était fou parce que tu te rends pas compte. Donc, guhahamuka. C'était vraiment
ça parce que j'étais vraiment sûr que je parlais à Bernard et que c'est Jean-Pierre. Et donc, tu confonds des trucs. Q.:: Mais j'aime bien ce petit garçon.

R.:: Oui. Q.:: J'aime bien ce petit garçon qui te dit,
"Papa, ihangane. Papa." R.:: Oui, c'était très chouette, sauf que ça ne m'aidait pas. Enfin, voilà. Q.:: C'est ça, justement, en parlant de traumatisme,

et vous, vous étiez dans le feu de l'action, vous voyez ce qui est arrivé, et vous apprenez


très vite que votre mère, vos frères, vos sœurs ont été tués et quand on est loin


comme ça, quand on parle de deuil, est-ce qu'il est possible, pas de faire le deuil,


mais de vivre son deuil, un deuil de génocide, comme ça ?
R.:: Bien, c'est difficile. Je l'ai vécu doublement. D'abord..., après le génocide

proprement dit, il y a eu beaucoup de messes. Moi je suis pas du tout quelqu'un qui va souvent


à la messe, mais juste ce genre de rassemblement, de chanter ensemble, d'être avec des gens


qui sont comme toi d'un degré ou un autre..., ça fait du bien. Et puis, je l'ai vécu beaucoup


plus quand Corneille est arrivé chez moi parce qu'en plus, Corneille, il est pas arrivé


seul, il est venu avec une de ses cousines. Donc, Corneille c'est le fils de mon frère
et sa cousine c'est la fille de ma sœur, mais eux c'était des témoins directs. La

petite avait 4 ans, mais quand même contrairement à ce qu'on pensait au début, elle avait


une idée, elle avait pas vu grand-chose, mais elle voyait les adultes et tout. Corneille
c'était un jeune adulte. Donc, c'est avec lui, pour lui d'abord parce que du coup je

devenais, entre guillemets, père. Et père d'un garçon traumatisé ou possible qui est


dans la négation comme souvent les gens qui ont soufferts veulent pas consulter, "Non,


à quoi ça sert ?" Bon, mais ça tombait bien comme je suis entouré de professionnels


de la santé. Et, finalement ça a pris dix ans avant qu'il accepte de suivre un traitement


afin de parler, mais ça a pris beaucoup de temps. Donc, quant à moi, je le faisais au


fur et à mesure. C'est comme... pour moi ils étaient morts, pour moi ils étaient
morts en quatre-vingt-dix. Q.:: En 'quatre-vingt-dix ? R.:: Oh oui. Moi, j'avais mis une croix. Je pensais pas 30 secondes qu'ils s'en tiraient.

Tout ce que je ne savais pas, c'est quand ils allaient se faire tuer. C'est... donc,


j'étais pour moi, c'était des morts en sursis. Donc c'est..., j'avais un contact très...,


oui, comme si tu étais dans les funérailles. Parce qu'au début, ils me disaient::"Pourquoi


tu es malheureux quand tu nous parles ?" "Parce que je sais que vous allez vous faire
tuer." "Mais écoute, à y penser tout le temps, effectivement, on va se faire tuer."

"Oui, vous allez vous faire tuer." "Non, non, non, c'est pas possible." Donc moi,
j'avais vraiment fait littéralement une croix sur eux tant qu'ils étaient au Rwanda. Je

faisais, à mon travail de journaliste, pour le peu que je pouvais les aider quand ils


étaient là, mais je pouvais pas grand-chose. Est-ce que la [inaudible: charge? change?]
je les aide c'est de les faire venir, mais ils voulaient pas. Ils voulaient pas du tout. Parce qu'il y a aussi qu'indépendamment de la non-connaissance, la non-lecture politique

des événements, je pense que les gens qui sont tellement attachés à leur petit coin


que pour eux s'arracher, c'est vraiment un arrachement, quitter le Rwanda. Ils osaient


pas. Parce que je le vois encore. Parce que j'ai une sœur qui, elle, n'a jamais voulu
venir ici alors qu'elle pouvait. Q.:: Qui est encore là ? R.:: Oui. Et parmi les personnages de 'Mères courage' une des meilleures copines d'Athanasie

qui elle est vraiment une femme qui est une rescapée de la pire façon parce que les


gens l'avaient..., ils l'avaient frappée, ils l'ont laissée pour morte dans un tas


de cadavres, ils ont même ajouté des cadavres sur elle. Puis, alors, tu t'es dit:: "une
femme comme ça, elle a aucune envie de rester au Rwanda. C'est une femme jeune, belle, instruite,

médecin". Non, elle veut pas partir. Enfin, un moment donné elle me dit:: "Peut-être"


quand elle a vu que j'avais convaincu Athanasie de venir. À un moment donné, elle était...,


mais ça n'a pas duré très longtemps. Donc, il y a oui un attachement, pour moi incompréhensible


à cette terre, qui est une terre pas très sympathique finalement. Enfin, pas pour moi


en tout cas, mais elles sont comme ça, elles y tiennent. C'est parce que je voyais aussi


avec les autres, ceux qui n'ont pas vécu au Rwanda avant le génocide et encore plus


pire pendant le génocide, mais qui sont revenus au Rwanda. Il y a cette espèce d'attachement


mythologique totalement irrationnel, mais c'est l'amour tu me diras. Voilà, c'est ça,


il aime ce pays, il aime d'amour ce pays-là. Pour moi, c'est incompréhensible parce que


je suis trop cosmopolite probablement. Voilà..
Q.:: Certains rescapés ont pu trouver..., parfois de peine et de misère..., les restes,

les ossements de leurs parents, d'autres savent que leurs parents ont été enterrés dans


une fosse commune, mais à un endroit identifié ou dans une église et d'autres n'ont jamais


retrouvé les ossements des leurs et dépendamment, particulièrement quand ils ont pu avoir les


ossements, ils ont pu accomplir des rituels.
Dans ton cas comment ça s'est passé ? R.:: Alors, dans mon cas... Q.:: Parce que tu as perdu beaucoup de gens. Tu as perdu ta mère, tes frères, des amis intimes, oui. Comment ça s'est passé pour toi ? R.:: Alors, dans le cas de Corneille, c'est Corneille lui-même qui a enterré ses parents avec des amis.

Et donc on sait où ils sont enterrés.


Moi j'étais au Canada, donc je pouvais pas participer de toute façon.
Et Camille, Emmanuel, ma mère et des parents, des oncles et des tantes, ils sont dans le même trou. Il y a pas à dire, mais, ils ont été symboliquement, physiquement installés là par des parents

à moi et autour il y a une construction.
Il y a comme un mausolée. C'est une belle place. Donc, mais comme je vous dis, moi le deuil je l'avais fait. ..., est-ce que s'ils avaient

été éparpillés, est-ce que j'aurais insisté pour les retrouver ? Je crois pas.


Je crois pas parce que j'ai pas de..., je suis pas attaché à un pays..., à une terre.


J'ai pas plus d'attache à une enveloppe corporelle.
Sais pas..., je pense que quand on meurt, on est mort.

Et puis, il y a pas de..., je sais pas, peut-être que je manque d'humanité, mais non.


J'ai pas de..., comment dire..., je comprends que les gens fassent des cérémonies de deuil.


Je..., j'en ai pas senti le besoin.


Peut-être que je suis encore traumatisé.
Je sais pas, je penserais pas. Q.:: Et..., l'avenir de ce pays repose selon plusieurs sur le pardon, la demande de pardon,

la réconciliation.
Qu'est-ce que tu penses de ça ? R.:: Moi j'y crois pas. Non, c'est impossible. C'est impossible parce que... moi j'en ai vu des centaines de rescapés.

J'ai vu autant aussi des familles de gens, des familles de présumés...de génocidaires.


Et dans les deux camps, j'ai des amis qui sont en prison.


Non, il y a pas réconciliation.
Il y en a, il y a eu des cas de réconciliation où vraiment des individus ont demandé pardon. Il y en a, mais il y en a pas beaucoup, mais c'est la seule...

Cela dit, ceux qui ont tué, je vois pas comment ils peuvent demander pardon.


Pour moi, ceux qui sont des assassins, leur place c'est dans les prisons.


Que ce soit une prison en symbolique ou une vraie prison.


Non, mais en même temps, ils aiment tellement ce pays.
Pour moi, encore une fois, c'est un mystère. Alors, peut-être qu'ils l'aiment au point qu'ils l'habiteront ensemble.

C'est l'impression que j'ai depuis, après le génocide ; dix ans après le génocide,


quand on y retourne, surtout les mômes, les plus jeunes, c'est magnifique, ils n'auront
pas à se poser les mêmes questions que je posais à ma mère quand j'avais sept, même

pas sept-huit ans, où je lui demandais si elle connaissait des batutsi.
Parce que les gamins et les gamines actuels n'auront pas cette préoccupation, parce que

c'est...
Moi je pense que c'est vraiment la grande..., la meilleure idée pour les rwandais.

Je vois les barundi dans cette logique où ils sont dans une rotation de président.


Un jour mututsi, le lendemain un muhutu.
Enfin, c'est des trucs totalement insensés. R.:: Parce que je leur ai demandé:: "C'est bon. Comment figer éternellement des catégories mouvantes et fantasmées souvent ? Quand

est-ce qu'il y aura un président burundais ?" Et puis moi, je comprends vraiment pas que


Mandela ait pu, parce que c'est lui qui est derrière ça, que je comprends pas qu'il
ait pu imaginer un truc comme ça. C'est un jour un président blanc, le lendemain un président noir, c'est quoi ? Donc, là-dessus

les rwandais sont peut-être mieux partis parce qu'on le voit bien, les gens qui sont


à l'étranger qui combattent le régime actuel, eux, ils insistent beaucoup sur le fait qu'ils


sont bahutu et que ce sont les batutsi qui sont au pouvoir.
Alors, ce dont ils ont peur en fait c'est que dans une génération, ce qui va probablement arriver c'est que les gens, les individus, les citoyens, les messieurs, les jeunes femmes,

ils auront compris qu'ils sont d'abord rwandais et ça, c'est tragique pour les présumés


génocidaires et leurs familles.
Enfin, ceux qui sont toujours dans la mentalité génocidaire. Donc oui, réconciliation. La conciliation se fera avec le temps et malgré les assassins, mais actuellement, non.

Et aller demander à je sais pas..., je pense à deux types que je sais parfaitement qu'ils


ont fait tuer ma mère.
Et en plus, tu peux pas demander à quelqu'un:: "Oh, s'il te plaît demande-moi pardon!" Si la personne le veut, oui. Mais en général, quand quelqu'un demande pardon, elle est bien reçue, mais il n'y arrive pas pour trente-six mille raisons essentiellement, parce qu'ils sont pas..., ils sont pas conscients

d'avoir mal fait.
Ils regrettent juste d'avoir perdu, mais ça peut durer des siècles pour certains individus.

On voit aux États-Unis, moi je vais beaucoup aux États-Unis surtout depuis cette année


parce que je prépare, tous les vendredis je prépare une émission sur les États-Unis,


et quand on parle aux gens du Mississippi, tous ceux qui sont au sud du District de Columbia,


Washington, il y a un grand nombre de blancs qui des siècles plus tard n'ont pas encore


accepté d'avoir perdu la guerre de Sécession.
C'est une culture très profonde. Et quand il m'arrive..., de parler à ces gens-là, il y en a qui sont notamment sur

un site, Jambo ou Yambo, je sais pas trop comment il s'appelle à Bruxelles, des types
que j'ai connus, des professeurs d'université et tout, tu te dis peut-être que lui il comprend les... "Non, toi, tu es Tutsi.

Uri umututsi.
Tu peux pas comprendre." "Bien, comprendre quoi ?" "Bien, comprendre que ce type...", en parlant du Président, "Il est dans la vengeance." "Il a tué combien de gens ? Mais vous pensiez qu'il allait vous exterminer.

Vos parents sont toujours là que je sache."
"Oui, oui, oui, mais tu vas voir un jour ça arrivera."

Bien tu vois, finalement c'est du fantasme.


Parce que c'est...
Oui. Q.:: C'est ça, c'est comme vous dites, le pardon et la réconciliation c'est très complexe. R.:: Oui. Q.:: Vous dites:: "Bon, peut-être quand les gens qui ont connu le génocide vont passer..."

R.:: Oui Q.:: Leurs enfants auront, pourront bâtir
sur la fraternité et etc. Mais est-ce que les rescapés, les peuples, parce qu'ils ont été tués parce qu'ils

étaient batutsi.
Est-ce que les rescapés et puis leurs enfants plus tard pourront mettre une croix dessus

et dire..., ils ont été tués parce que banyarwanda ou parce que batutsi...?
Est-ce que..., parce que c'est des deux côtés. C'est du côté des bourreaux, c'est du côté des victimes.. R.:: Oui. Je pense que ça arrivera, parce que dans la vraie vie, pour ce que j'ai compris

de l'organisation actuelle, d'abord il y a une relecture de l'histoire, une réécriture,


on peut discuter de la façon dont l'histoire est enseignée, mais dans la vraie vie quotidienne...


Moi quand j'étais jeune et que j'habitais au Rwanda, encore une fois, c'est l'histoire


de communautés, les bahutu, les batutsi. C'était lancinant, mais c'était pas actif


tous les jours, il y avait des périodes de peak. Donc ceux qui sont les jeunes maintenant,


ils n'auront pas ça. Peut-être quelques-uns qui sont à l'extérieur du Rwanda et encore,


parce qu'à moins d'être totalement malade, tu passes pas ta vie à dire à tes enfants


qui sont à Bruxelles queoui, oui, oui, parce que leur truc c'est pas de retourner
au Rwanda en fait, pas que je sache..., ou alors pour y retourner travailler. Donc, c'est

pas... Non, moi j'y crois parce que c'est pas quelque chose d'immobile, c'est pas tu


t'arrêtes là, tu laisses aller et puis Dieu merci dans vingt-cinq ans ça va passer. Non,


il y a une idéologie patriotique active actuellement. Encore une fois, on peut discuter du contenu,


de la façon de le faire, est-ce que c'est autoritaire, est-ce que... bon. Quelqu'un


de bonne foi ne peut pas dire c'est fait. Il y en a qui disent que:: "Oui-oui c'est
sûr, les batutsi comme ils sont minoritaires, ils ont intérêt à..." C'est vrai. Mathématiquement ça serait ça, mais je ne crois pas. J'espère qu'ils ne font pas ça dans cet esprit-là

et même s'ils le faisaient dans cet esprit-là, le résultat est le même. Le résultat est
que ces jeunes et moins jeunes, parce qu'il y a des femmes, des hommes qui sont plus ou

moins alliés à des présumés génocidaires qui eux et elles..., en commun c'est à faire


un travail sur eux et qui reconnaissent que oui ils ont déconné queoui, on enlève


ses histoires de bahutu: "Moi je ne veux pas, parce que je suis né dans une famille
de bahutu, être chaque fois pointé du doigt comme génocidaire." Donc, non, c'est

très actif. Moi j'y crois beaucoup. J'y crois beaucoup, parce que tu lis les discours de


ce Président actuel, je pense qu'il croit vraiment dans la..., dans l'unité du pays.


Et, c'est intéressant de voir que la petite opposition qu'il a..., surtout ses anciens...


alliés quand ils étaient dans le maquis. C'est très intéressant de voir qu'ils reprennent


le discours des génocidaires et c'est un discours totalement dépassé. Quand Habyarimana


tuait ou faisait tuer, le monde fermait les yeux parce que c'était dans l'air du temps,


mais eux, ils n'auront jamais d'alliés quelconques. Il y a pas un fou qui va leur revendre un


fusil, parce qu'en plus ils sont dans une mentalité de retour armé. C'est impossible.


Parce que tu vois quand le président du Congo Brazzaville était au Rwanda il y a deux semaines,


Sassou Nguesso, parce que c'est intéressant de voir la peur de ces présumés génocidaires


qui sont au Congo. Il y en a quand même dix mille. Parce qu'ils ont toujours peur que
le président Kagame demande à son ami Sassou Nguesso de les ramener. C'est sûr qu'il aimerait

qu'ils retournent, mais il s'en fout. C'est pas..., du moment qu'ils sont pas armés,


il y a pas de... Non, moi j'ai beaucoup d'espoir. Q.:: Il y a une question, bon, en tout cas...


Vous savez la radio est à la haine, les médias de la haine, vous, vous êtes journaliste


depuis x temps, Et..., je ne dis pas que ce sont ces médias de la haine, ces messages


qui ont provoqué le génocide, mais d'après vous quel rôle, quel..., ont joué ces...


? R.:: Les médias ?
Q.:: Oui, ces médias. R.:: Moi, je ne crois pas que c'était déterminant.

Je sais tous mes camarades sont persuadés que c'était un déterminant. C'était un


des éléments de propagande. C'est plus la propagande en général, parce qu'un discours


comme celui de Mugesera par exemple quand il était du côté de Gisenyi en disant aux


gens:: "Les Batutsi, envoyez-les par le plus court chemin Nyabarongo" Ça, c'est


le genre de discours plus pernicieux qu'un malade qui va au micro en disant, "Je déteste


les batutsi." parce que là où le discours de mon Mugesera est grave c'est qu'il est
fin ; c'est qu'il est fin et ça s'écoute bien, c'est clair. Alors que dans la radio

des Mille Collines, c'est tellement...., vulgaire, tellement exagéré que c'est pas... Au moment


du génocide proprement parlé c'était grave parce qu'il pouvait dire:: "À telle colline
monsieur X n'est pas sorti où est-ce qu'il est ?" Bon..., les mauvaises langues disent

d'Agathe, la Présidente, la femme du Président, qu'à un moment donné elle appelait à cette


radio pour parler à des animateurs en disant:: "Oui, et tu sais le commerçant qu'il y


avait à Kacyiru, on l'a vu tout à l'heure." C'est plus grave, mais ça, c'est la porte


de la radio aussi. Quand il y avait les inondations ici..., ou même en mai soixante-huit, la


radio informe sur les mouvements de la police, c'est ça qui est le plus grave, mais non,


je pense qu'il... Mais encore une fois, c'est beaucoup plus la propagande générale parce


que... Q.:: L'idéologie
R.:: Parce que la radio rwandaise, la radio publique, Radio Rwanda n'était pas plus démocratique.

Pas du tout. Sauf que... Puis, en plus, bon, je sais les gens disent que RTLM était, la


radio RTLM, très écoutée, qu'ils passaient de la bonne musique et tout. Et..., moi je


ne sais pas s'il y a eu des études scientifiques, mais moi je pointerais du doigt plus Radio-Rwanda


et le fameux journal écrit Imvaho. Parce que ça, c'est beaucoup plus... Puis c'est


sûr que les bourgmestres, les maires des communes c'est plus Radio-Rwanda qu'ils écoutent.
Et..., Imvaho c'était le..., quasiment, journal, pas quasiment, c'était le journal officiel du régime. Et puis, oui, les petits journaux comme Kanguka, bon, c'était pas...

Parce que c'était méchant, mais qui lisait ça, une poignée de types à Kigali puis


dans les ambassades, bon... Parce que moi, ce qui me fait peur c'est vraiment... Moi


je n'écoute pas Radio-Rwanda, il faudrait que je puisse écouter d'ailleurs, mais je
sais pas s'ils ont changé la façon de travailler, parce que j'espère que oui, mais je suis

pas certain, parce que quand j'étais à Radio-Rwanda, je me souviendrais toujours d'un type qui


s'appelait Gasamunyiga Melchior qui était vraiment un raciste professionnel et il avait


des chansons, "Gahutu yarazi guhinga, gatutsi..." Je sais pas comment. "Nawe hinga." Tu


te souviens de ça ? [En s'adressant à l'intervieweur] "Le hutu sait cultiver,
tutsi... Gahutu yarazi guhinga, gatutsi..." Ce qui est vraiment une saloperie c'était comme si les batutsi ne cultivaient pas, alors que les pauvres batutsi souvent ils étaient

aussi pauvres ou pires même que des... Alors, quand tu fais chanter ça pendant des années


et que tu nies la réalité, que les batutsi c'est des salopards, qu'ils cultivent pas,


ils mangent ce que nous cultivons, ça, c'est plus grave qu'un type vient à RTLM disant,


"Ah, Batutsi, on va vous exterminer.", c'est pas... Donc moi, c'est ce que je déteste


le plus. On le voit à la radio soviétique ou même en Pologne. En Pologne, ils ont une


radio, salopard vraiment qui s'appelle radio Maria, c'est l'Église catholique, mais vraiment


des gens d'extrême droite, nazie, antisémite et tout. Donc, c'est plus grave parce que
là c'est le curé, c'est un monsieur qui a une autorité, qui est respecté, qui chaque

fois fantasme, parce qu'il n'y a pas tant de Juifs que ça. Et, des types..., à Butare,


ça allait parce qu'il y avait plein de batutsi, mais dans le Nord, du côté de Gisenyi par


exemple où il y en avait très peu, mais les types disait: "Non non, turabazi.",


on sait à quoi ils ressemblent les batutsi." Il y a des pauvres types qui avaient un nez


fin et se sont fait trucider. C'est ça qui est grave parce que ça, c'était la politique


officielle. "Reba ! Turiya tuzuru." Regarde ces petits nez fins. Moi j'en connais


des types ku Gisenyi qui se sont, leurs pères ont été tués, leurs frères, leurs


sœurs parce que chose... un type, je pense à un ami ici, bien il est reparti au Rwanda.


Un type qui enseignait à l'UQÀM, Pierre-Claver Secyugu..


Q.:: Secyugu, oui. R.:: Parce que ce type je me souviens un jour
on était ensemble au Rwanda et puis il y a un militaire qui passe à côté de nous:

"Attends", avant le génocide hein, "Et il y a encore des Tutsi c'est comme ça ici ?


C'est quoi ?" "Je dis, tu vois, tu es mal barré." Alors, il pensait faire une


bonne blague. "Ariko sha, tu le connais ?" "Non. Non, mais c'est sûr vous tous vous


avez pu aller dans les Europe" "C'est pas du tout un mututsi." "Franchement,


tu as vu son nez ?" "C'est pas un mututsi!" "Qu'est-ce que tu racontes ?" "C'est


le fils de Secyugu." "Nibyo ?" "Oui !" C'est des trucs totalement stupides. Un jour


plus récent, je suis avec une des sœurs de Kagame, le président, et puis avec ces


putains de trucs de nez, effectivement elle a un nez épaté et je suis à côté d'un


pauvre type qui disait:: "Oui, j'ai trouvé les [inaudible] avec qui raconter ce que je


veux. Mais écoute sha, vos amis on y a goûté. Sibyo mada ?", pas vrai madame ?


"Qu'est-ce que tu racontes ?" J'essaye de... "Non, écoute sha, turiya dututsi,


ils ont l'air petit comme ça, mais c'est des méchants." "Sha ceceka" "Ncecekera
iki. Y'a rien à faire." Alors, j'ai dit: "Écoute, Christine je reviens. Viens je vais te dire quelque chose. Tu arrêtes. C'est la sœur du président Kagame." Il a hurlé.

Je savais pas où aller. C'est ridicule tu vois. Enfin, [Rires] c'est comme ça. C'est


con parce qu'elle a vraiment l'air de ce que les gens appellent les femmes hutu, mais c'est


la sœur du Président. La vraie sœur. [Rires] J'ai bien ri.


Q.:: Ah la la ! Bon, je ne sais pas. Est-ce que vous avez... Si vous avez quelque chose


d'autre à dire à propos...? R.:: Non, non. Pas du tout..