Oscar Gasana

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S.G.: Bonjour! O.G.: Bonjour! S.G.: Tout d'abord, merci beaucoup d'avoir accepté de nous partager votre histoire de

vie.
Je vais vous "..." vouvoyer pendant toute l'entrevue. O.G.: Pas de problème. S.G.: Très bien. Alors pour commencer, est-ce que vous pouvez vous décrire, vous présenter?

O.G.: Je m'appelle Oscar Gasana, je suis Canadien, Rwando-Canadien, ça fait quinze


ans que je vis au Canada.
Avant ça, je travaillais pendant plus de 18 ans dans des organisations internationales,

dont le Centre de recherche des Nations Unies, en matière de développement social en Afrique


où j'ai occupé le poste de Directeur de l'information et des publications "..." et


voilà.
J'ai fait mes études en partie au Congo, en Angleterre, et au Canada.

S.G.: Très bien.
O.G.: Et en Éthiopie aussi. S.G.: C'est vrai "..." O.G.: Et voilà, brièvement "..." mon profil. S.G.: Alors, on va commencer votre histoire de vie avec les antécédents familiaux.

Alors on entend par là les grands-parents, les parents, etc...
Parlez-nous de vos grands-parents, est-ce que vous les avez connus? O.G.: Malheureusement, non. Ni du côté paternel, ni du côté maternel. S.G.: Ok "..." O.G.: C'est "...", j'ai d'ailleurs toujours regretté ça, de ne pas les avoir connus. Mais, j'ai entendu parler d'eux. Mes parents me parlaient souvent de mes grands-parents "...". Alors, côté paternel, mon grand-père était un grand propriétaire foncier, et de troupeaux de vaches. Il avait des milliers de vaches, c'était la richesse

à l'époque.
Quand on avait beaucoup de vaches, on était respecté dans la société, on était "...", on

avait "..." des gens qui nous servaient "...", donc il était, mon grand-père était aisé, il


a eu plusieurs enfants, sept fils et avec trois filles, dont mon père.


Il était, m'a-t-on dit, il ne voulait pas que ses fils restent auprès de lui.
Il les encourageait à aller chercher ailleurs "...". Et c'est comme ça d'ailleurs que mon

père a quitté "..." la propriété familiale et il est allé dans une autre région, il


s'est installé là-bas, il a épousé ma mère justement parce qu'elle était "...", sa
famille était tout proche de l'endroit où il habitait. Très vite, mon père est devenu très, très influent, il avait aussi des terres et il

avait beaucoup de vaches comme son père.
Mais surtout, il était "..." généreux. J'ai toujours été surpris des commentaires des gens quand je passais dans un quartier, dans les villages. Les gens disaient: "Oh, il ressemble à son père". C'était surtout les vieilles madames qui me disaient: "Oh tu ressembles à ton père, il était si gentil. Il m'a fait ça, il m'a donné ça". Les gens qui travaillaient chez lui, il les a

vraiment adoptés, il leur a tout donné.


Il fallait donner la dote pour avoir une femme, il leur donnait ça.
Il leur donnait les propriétés privées, donc il donnait une partie de sa propriété à des gens qui travaillaient pour lui. Et ça, ce n'était pas une règle. Il le faisait parce que je crois il avait "..." ces considérations humaines qui lui

étaient particulières.
Côté maternel, mon grand-père maternel était sous-chef. Alors les sous-chefs c'est "..." Dans une grande collectivité, l'équivalent d'une province. Il y avait un chef qui était nommé par le roi, et qui était "...", la relation était

alternée par les autorités coloniales "..." mais dans cette chefferie, il y avait des sous-chefs


qui eux s'occupaient des différentes régions à l'intérieur "..." de la chefferie.
Et mon père occupait ce poste-là. C'était un poste plus ou moins important, mais qui comportait beaucoup d'exigences parce

que c'est les sous-chefs qui faisaient travailler les gens, il y avait "..." des genres de corvées.
La population devait travailler bénévolement pour la construction des routes et tout ça.

Tous les accès routiers principaux du Rwanda aujourd'hui ont été faits à l'époque coloniale;
c'est la population qui a fait ça. Et la population était forcée et c'est le sous-chef qui faisait ce mauvais travail.

Donc, pour que les gens puissent venir régulièrement, il fallait les y contraindre et souvent ça


impliquait "..." donner des coups de matraque à quelqu'un qui s'est absenté pendant x


temps.
Et mon frère [son père?] a fait ce genre de travail; il n'était pas content de le faire et ma mère me disait

que chaque fois qu'il frappait quelqu'un, il rentrait très angoissé...
S.G.: "..." O.G.: Voilà "...", ça n'a pas duré longtemps parce qu'il est mort jeune, il est mort à peu près à quarante-cinq ans.

C'est-à-dire que maintenant je trouve ça jeune mais à l'époque "..." c'était un


âge assez avancé [rires], parce que la moyenne d'espérance de vie ne dépassait pas les
trente ans. Alors quand mon père a fait connaissance avec ma mère "...", très vite mon grand-père

maternel l'a adopté.
Il a fait comme son fils et "..." il lui a donné beaucoup de choses, en plus de ce qu'il

avait déjà, ce qu'il avait hérité de son propre père.
Donc, ce qui a justement fait que mon père était vraiment un grand propriétaire reconnu

dans la région, qui était très respecté et tout ça.


S.G.: "..." O.G.: Ça allait malheureusement "..." ce
statut-là social comportait un certain chauvinisme.

Donc, on ne traitait qu'avec des gens de même rang "..." surtout quand il s'agissait d'aller


chercher une épouse pour son fils et tout ça, il fallait aller chez quelqu'un qui a


la même respectabilité, "..." la même reconnaissance sociale que lui.


Donc, on allait "...", on n'allait pas chez une famille pauvre même si votre fils ou


votre fille aimait vraiment cette personne-là, les parents s'y opposaient.
Ils disaient: "non, non, on ne peut pas aller là, ce n'est pas acceptable". S.G.: "..." O.G.: Justement, il y a une anecdote, mon grand frère aîné, qui est presque comme mon père parce que son fils a mon âge, "..." il

est tombé amoureux d'une fille.
Une fille tutsi, donc du même groupe social que lui "..." mais une fille qui venait d'une

famille appauvrie parce que les Tutsi aussi, tous les Tutsi n'étaient pas riches.
Il y avait des Tutsi qui étaient très pauvres. D'ailleurs, il y a des Tutsi qui seraient devenus des Hutu, mais qui ne le sont pas

devenus parce qu'ils portaient une carte d'identité ethnique qui avait été distribuée par les
Belges. Sinon, avant "..." la fameuse carte d'identité ethnique "Hutu, Tutsi, Twa", un Tutsi

qui s'appauvrissait, il n'était plus Tutsi, il devenait Hutu "...". Tout comme un Hutu


qui devenait riche, il changeait de statut, il devenait Tutsi.
"..." Donc papa a envoyé des gens dans cette famille pour annoncer que son fils veut demander

la main de la fille.
Et apparemment les gens qui sont allés là-bas lui ont dit: "Vous savez, là où on a été, ça sent la pauvreté. Il n'y avait même pas de chaises "..." [Rires], il n'y a rien". Et mon père était furieux

"...".
Avec mon grand-frère, il a dit: "Mais comment ça, comment tu oses-tu m'envoyer

chez des gens "..." abatindi.
Ce qu'on appelle abatindi en Kinyarwanda c'est des gens "..." très, très pauvres. S.G.: "..." O.G.: On associait en fait le statut social à certaines valeurs "...". Donc quand tu étais dans un groupe social élevé, c'était

sous-entendu aussi que tes valeurs étaient beaucoup plus "..." élevées.


Le respect, la propreté, "..." tout ça.


Donc, mon grand frère a passé un mauvais quart d'heure.
Et bien sûr, les contacts ont été "..." complètement annulés.

Ils ne sont plus retournés dans cette famille.
Et il paraît que c'était une belle fille d'après ce qu'on m'a raconté et qu'elle

est décédée quelques années après "..." en accouchant.
S.G.: "..." O.G.: Donc elle s'était mariée à quelqu'un d'autre "...". Entretemps, mon grand frère travaillait "..." comme enseignant. Et, là où il travaillait ce n'était pas loin de chez moi; il y avait un commerçant;

un ex-pasteur protestant qui avait des biens.


Il avait beaucoup de biens, il a été le premier à avoir une camionnette dans la région.


Et donc il pouvait se promener en voiture.
Et mon grand frère "...", et ce type-là avait des filles en âge de se marier.

Et apparemment c'était un Hutu qui était devenu riche, qui s'était converti, qui était


devenu Tutsi dans sa manière de parler, "..." dans son comportement et tout ça "..." et d'ailleurs
il dédaignait les Hutu [mine dédaigneuse] "..." "uriya muhutu" ça veut dire ce

Hutu-là "...". Mais on savait qu'il était Hutu au départ mais qu'il a évolué socialement.


Et, mon grand frère y allait.
Il allait passer du temps là-bas, comme ils avaient de la Primus, la bière locale et tout ça. Ils lui offraient à boire, ils le traitaient très bien et tout ça. En fait vraiment, ils faisaient comprendre qu'ils voulaient qu'il épouse leur fille. S.G.: "..." O.G.: Et finalement "..." il était d'accord de l'épouser, il est venu parler à papa et papa a envoyé des gens.

Quand ils sont rentrés, ils lui ont dit: "Là, là, là, il faut féliciter votre


fils.
Là, c'est parfait. On a été bien accueilli, ils ont une grande maison, ils nous ont offert ça, ça, "...". C'est vraiment une famille qu'il faut". Vous voyez donc comment ça se passait. Et mon grand-frère a épousé cette femme, "...". Maintenant, après la "révolution",

ce même monsieur va changer d'identité, il va redevenir Hutu "...", il va même être
une autorité locale, il va être un conseiller de la commune et tout ça. Il va même tremper dans certaines exactions pendant les différentes vagues et tout ça

"...". Et quand mon frère est allé en exil, il lui a laissé une partie de ses biens.


Après quelques années, maman qui était restée au Rwanda, voulait les récupérer.
Ils ont dû aller au tribunal pour qu'elle puisse récupérer "..." ces choses-là. Donc, pour dire qu'il avait changé complètement "...". Voilà donc "...", je crois que j'ai

parlé un peu de mes parents et de mes grands-parents "..."?


S.G.: Une seconde "...", tu vas en parler un peu ou tu en sais moins?
O.G.: Je dois avouer que je connais très peu de mes grands-parents. S.G.: O.K., O.K., ce n'est pas grave "...". O.G.: Tout ce qu'on m'a raconté, c'était surtout les grands-pères. S.G.: O.K., O.K., c'est bon "...". Au début tu avais dit que tu ne les avais pas connus, mais que ce que tu avais entendu c'était ça "...". Comment était la relation entre

vos grands-parents et vos parents?
Dites-moi ce que vous en avez entendu. O.G.: Ce que j'ai entendu, c'est que mon grand-père était très proche de mon père. Il l'a vraiment gâté, il a eu beaucoup, beaucoup de cadeaux de lui.

Beaucoup de vaches "...", c'était l'argent à l'époque "...".


Mon père gardait vraiment un respect et une affection réelle envers son beau-père.
Ça je le sais, je l'ai entendu souvent.

Chaque fois qu'il y avait un problème, il l'appelait pour lui demander conseil.


Il venait souvent chez moi nous rendre visite tout ça et ça a été une crise vraiment


dans la famille quand il est décédé.
"..." Je dois dire que c'est la seule relation que je connais, parce que ma mère, je ne

sais rien de la relation entre ma mère et ses beaux-parents "...". On ne m'a rien raconté


là-dessus.
Tiens je commence à comprendre qu'il y a beaucoup de choses que j'aurais dû demander

à ma mère mais que je n'ai pas demandées, malheureusement "...". Mais je sais que ma


mère entretenait de très bonnes relations avec ses "...", avec les frères de son mari.


Je l'ai vu surtout après le décès de mon père, parce que mon père est décédé jeune


aussi.
J'avais "...", j'avais à peu près cinq ans quand il est décédé. Maman a reçu beaucoup d'aide des frères de mon père. Ils venaient régulièrement voir s'il y avait un problème, "..." surtout c'étaient des

contentieux avec les voisins ou avec les gens à qui mon père avait donné des choses,


qu'ils devaient rembourser, qu'ils n'ont pas remboursées, qu'ils ne voulaient plus rembourser
parce qu'il n'était plus là. Il y avait aussi le partage. C'était un système "..." qui a été institué par le roi Mutara Rudahigwa pour abolir le

servage.
Le servage ça consistait en quoi? Tu donnais une vache à quelqu'un et il te devait les services.

Donc, il restait ton serviteur en quelque sorte.
Et en revanche, tu le protégeais, quand il avait des problèmes, vraiment c'était tes

problèmes et il travaillait pour toi.


Et cette relation restait et ça se transmettait même de père en fils.


C'était ça en fait le système féodal, il était fondé sur ça, c'est le servage.


Et en 52, le Roi a voulu abolir ça, parce qu'il trouvait ça avilissant "..." à l'égard


des personnes-là "..." qui servaient comme ça.


Parce que quand ils refusaient de rendre service, ils perdaient tout ce que le patron leur avait


donné.
Donc le Roi a dit: "Écoute, je veux que tout ça soit aboli, qu'il y ait un arrangement,

que vous divisiez.
Tu as donné à ton serviteur une vache, cette vache-là s'est reproduite pendant x temps.

Maintenant, il y en a peut-être une vingtaine ou une trentaine.


Le patron prend un pourcent, non, non, prend un tiers et le servant prend deux tiers.


Et la relation finit". Alors, mon père avait donné "...", avait beaucoup de ces


gens-là, des personnes qui le servaient, à qui il avait donné des vaches, qui avaient
des petits troupeaux à gauche, à droite. Et quand ce système-là est venu, mon père "..." était vivant mais il est mort un an

ou deux ans après.
Donc, c'est ma mère qui devait suivre ça: aller chercher le tiers chez plusieurs personnes.

Les gens, qu'est-ce qu'ils faisaient?
Ils cachaient les vaches. Ils disaient: "Bon, vous m'avez donné une vache, j'en ai deux maintenant", alors

que "...", ça se reproduisait vite à ce moment-là, il y avait beaucoup de pâturages
et tout ça.. Et souvent ce n'était pas une seule vache qu'il lui donnait "...". Il lui donnait deux, trois, cinq. Alors ça se reproduisait, après cinq ans c'était une trentaine facilement. Donc, les gens cachaient ça. Et ma mère "..." était veuve, il y avait des choses qu'elle ne pouvait pas se permettre de faire. Elle ne pouvait pas aller dans les régions, aller faire une enquête, tout ça, où sont les vaches? Où est-ce qu'ils sont allés les cacher? Et tout ça. Ce sont ces frères de mon père qui sont venus lui prêter main forte, qui allaient

vérifier avec les voisins et tout ça et puis ça allait dans les tribunaux, il y avait


des témoins qui disaient: "Nous savons qu'un tel avait 30 vaches et là, il ne reste
chez lui que dix". Les autres, souvent ils les envoyaient chez un ami très lointain

[rires].
Donc, ceci pour dire que maman avait des bons rapports avec ses beaux-frères "..."

S.G.: "..." O.G.: Ce qui me dit qu'elle devait certainement


avoir de bons rapports aussi avec ses beaux-parents.
Parce que si ce n'était pas ça, les frères de son père l'auraient aussi ostracisé.

Voilà, ce sont ces relations-là dont je me souviens.


S.G.: Donc vous avez connu votre père les premières cinq années de votre vie, quels


souvenirs vous gardez de lui?
O.G.: Alors, les souvenirs que j'ai de lui c'est d'abord "..." S.G.: Les histoires qu'on vous racontait mais vous, qu'est-ce que vous racontez de

votre vie?
O.G.: J'ai des bribes "...". D'abord, je connais sa stature, il était grand et je me souviens de ce qu'il portait, les vêtements qu'il portait. C'était souvent des vêtements blancs. Le costume à l'époque c'était un pagne blanc en bas et un autre pagne en haut qui

passait par les épaules "..." et une sorte de collier.


Et bien sûr, il se promenait avec une canne.


C'était la tenue "..." presque officielle pour cette classe-là.
"..." Je sais qu'il voyageait beaucoup. Il allait souvent à la cour du roi à Nyanza et c'était loin. Il devait marcher, il n'y avait pas de véhicule, il devait marcher. Il se faisait accompagner par deux ou trois personnes qui transportaient "..." la boisson.

C'était soit la boisson de sorgho ou de banane.


"..." Et je me souviens du jour où on disait: "Il arrive aujourd'hui". [Sourire] Alors


c'était "...", l'atmosphère à la maison changeait complètement, il va arriver, tout
ça. Puisqu'à Nyanza, c'était aussi le centre où on achetait, où on s'approvisionnait les vêtements, les objets de cuisine et tout ça. Donc, quand il y allait, il faisait beaucoup d'achats et il ramenait toutes ces choses-là "...", des assiettes, des choses comme ça. Donc, son arrivée "...", il arrivait avec des cadeaux, avec des choses qu'on ne trouve pas dans la région. Et je me souviens de cette fièvre-là "..." S.G.: "..." O.G.: Tout petit et tout le monde disait: "Qu'est-ce qu'il va m'apporter "..."''? Des choses comme ça.

C'est surtout ma mère qui avait le gros des cadeaux "...". D'abord ses vêtements et tout


ça, parce qu'il y avait beaucoup de fêtes.
Des fêtes religieuses, des fêtes sociales et tout ça. Il ne fallait pas porter la même chose "..." deux fois.

Il fallait toujours changer "...". Maman avait vraiment une caisse de vêtements [rires]


différents parce qu'elle devait savoir ce qu'elle a porté à tel endroit pour qu'elle
ne porte plus ça "...". Et puis je me souviens du jour de sa mort et comment ma mère était.

Ça je me souviens, elle était malade.
Elle était au lit, les gens venaient, c'était comme une personne "..." vraiment hospitalisée. Elle était vraiment, elle était complètement tombée malade.

Parce que ça s'est passé dramatiquement, il venait "..." justement de chez le beau-père


son fils "..." S.G.: De ceux-là dont vous nous parliez
tout à l'heure? O.G.: C'est ça. S.G.: Ok. O.G.: C'est de là qu'il venait "...". Entre eux et nous, il y avait "...". Là où nous habitions, c'était comme une presqu'île. O.G.: C'est vraiment, c'était un morceau de terre qui s'enfonçait dans le lac Kivu. "..." c'est tout près du lac, c'était merveilleux, [sourire] très beau, j'ai appris à nager "..." quand j'allais garder les veaux, je devais avoir trois, quatre ans [rires]. Je nageais déjà. Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas mort, je ne me suis pas noyé, parce qu'on n'était

pas surveillé.
On nous disait: "Il ne faut jamais y aller" mais quand je voyais que personne ne voyait [rires], j'entrais dedans. S.G.: "..." O.G.: Donc, il est venu de là, il devait traverser l'eau "...", il y avait les pirogues qui faisaient le travail là et il ventait

beaucoup.
Et d'ailleurs on lui a dit: "Non, il ne faut pas y aller, passez la nuit parce qu'il

y a beaucoup de vent "...", tu ne peux pas traverser". Il a dit: "Non, non, non,
je ne peux jamais dormir ailleurs que chez moi quand je suis dans la région, ce n'est pas possible". Donc il a forcé et puis il a pris une pirogue, il y avait quelqu'un

qui ramait pour lui et au milieu de l'eau la pirogue s'est renversée.


On a su, je pense, qu'il était mort le lendemain.


S.G.: "..." O.G.: C'est "...", c'était dans ma tête
et ça je me souviens. J'avais cinq années, je me souviens très bien de l'atmosphère, surtout de la souffrance

de ma mère.
Et je crois que d'ailleurs "..." à partir de là, elle est devenue très maladive.

Elle a été opérée l'estomac, elle eut beaucoup de problèmes de santé suite au


décès de son mari.
S.G.: Et donc, vous avez quelques souvenirs de votre père. Pour votre mère maintenant, comment elle manifestait ses émotions?

Son affection par exemple, sa colère, sa joie?
Comment elle manifestait ça dans le quotidien votre mère? O.G.: Écoute, j'avais une relation exceptionnelle avec ma mère.

Je l'aimais beaucoup et je savais qu'elle m'aimait beaucoup.


Ma mère, elle ne m'a jamais dit qu'elle m'aimait.
Ce mot là, elle ne me l'a jamais dit "...". Mais chaque geste, chaque geste qu'elle posait à mon égard, ça voulait dire: "Je t'aime". Malheureusement, "..." j'étais absent de

mille neuf cent soixante, j'avais seulement neuf ans, jusqu'à 1969.


J'étais en exil et elle était restée au Rwanda.


Donc, on ne s'écrivait pas facilement, il fallait que tu trouves quelqu'un, que tu donnes
la lettre et qui va la remettre. Ce n'était pas facile parce qu'on était dans un coin perdu "..." à l'est du Congo.

Il n'y avait pas de poste, ça oublie et j'ai vécu "..." ces neuf ans très mal.
Vraiment je me souviens, il y avait des moments où je m'isolais et je pleurais sans que personne ne me voit, personne ne savait que j'avais pleuré. Je vivais avec mon grand-frère, celui-là même dont je t'ai parlé.

S.G.: Le même frère "..." O.G.: Il était comme mon père; son fils,


on avait le même âge.
Je suis né en 51, il est né en 52, donc on était pratiquement "..." et puis bizarrement

je lui ressemblais beaucoup plus, à mon grand frère, ce qui fait que les gens, là où


on vivait au Congo, ils croyaient que c'était moi son fils [rires] et non pas Ngarambe,
son vrai fils "...". Donc, pendant que j'étais en exil, loin de ma mère, je pensais beaucoup

à elle.
Je pensais aussi beaucoup à ma petite sœur qui me suivait directement, qui était la

cadette de la famille "..." et avec qui j'avais des liens très étroits parce qu'entre nous


deux, moi et ma sœur, et mes autres grands frères et sœurs "...", il y avait un espace


de six, sept ans où maman avortait chaque fois.


Si bien qu'il y avait un écart très marqué entre moi et mon grand-frère..


O.G.: Il était beaucoup plus âgé que moi. Et ce qui explique aussi le lien que j'avais avec ma petite sœur parce qu'il y avait seulement deux ans de différence. Mais, elle était restée au Rwanda aussi. Mes sœurs aussi étaient restées au Rwanda, mes deux frères et moi on était au Congo.

Pourquoi?
Parce qu'à ce moment-là, c'était "..." la première vague des massacres, on s'en prenait seulement aux hommes et aux garçons. Et les femmes, on ne les touchait pas. "..." Ils disaient d'ailleurs: Les femmes, laissez-les, on va les épouser, il n'y a

pas de problème "...". Donc, après les neuf années d'absence, je suis retourné au Rwanda.


Ma mère a dû corrompre les autorités locales, elle avait dû donner une vache ou deux vaches,
je ne sais pas, au bourgmestre de la Commune pour que je puisse revenir en vacances la

voir.
Et quand je suis revenu, j'ai dû "...", on m'a trimballé un peu partout, des interrogatoires

"...": "Qu'est-ce que tu faisais?
Qui sont les gens qui habitent là-bas? Qu'est-ce qu'ils font? Est-ce qu'ils font des réunions? Est-ce qu'ils parlent de revenir?", des choses comme ça "...". Donc tu vois, il y avait une certaine insécurité; on pensait toujours que ces gens-là qui sont en exil, un jour, ils reviendront "...". Bon, j'ai

dit ce que je savais mais il n'y avait rien de ça, de ce dont ils parlaient et j'ai revu
ma mère et ma sœur. Quelque chose de très frappant: quand je suis arrivé à la maison, devant ma maison

à quelques mètres, il y avait une fille qui travaillait à la maison, d'une famille


voisine et qui travaillait à la maison, qui était payée, ce n'était plus le servage
"...". Et cette fille-là a couru, elle a dit: Je vois quelqu'un qui arrive, il ressemble "...". Elle a parlé d'un neveu, non, d'un cousin, le fils de mon oncle paternel, "..." qui

me ressemble un peu.
Donc, elle est allée annoncer, elle a dit que c'est peut-être ce garçon-là qui venait

"...". Et puis c'est mon cousin, qui vivait aussi à la maison "...", c'était le fils


de mon oncle maternel, qui aussi vivait à la maison; il avait perdu son papa pendant
la première vague des massacres et maman l'avait pris chez elle.

Ce garçon est sorti, lui m'a reconnu.
Il est retourné à la maison, il a dit: "C'est Oscar''. S.G.: Comment, après neuf ans, il était "..."? O.G.: Alors c'était "...", ma mère ne croyait rien parce que je n'avais pas annoncé mon arrivée quand je suis venue. Et on m'avait donné la nouvelle que je pouvais venir, mais je n'avais pas annoncé le jour

"..." donc ma mère était "...". Je suis entré, quand elle m'a vu, elle tremblait


de tous ses membres.
Et quand elle m'a embrassé, [mouvement de tremblement, il se prend par les épaules

en démonstration] j'ai senti qu'elle tremblait "..." très fort.
S.G.: "..." L'émotion. O.G.: C'était l'émotion. Elle m'a gardé dans ses mains, je crois que "..." elle doit m'avoir gardé comme ça dans

ses mains au moins dix minutes.
Et "..." les mots qu'elle disait, elle disait: "Est-ce que c'est toi?

C'est vraiment toi?
Dis-moi que c'est toi?" (Rires). Je disais: "C'est moi"! "Tu es sûr? C'est bien toi? Je ne rêve pas?" (Rires). C'était incroyable. S.G.: "..." O.G.: Je crois que j'ai pleuré très fort "...", émotif que je suis "...". Et ma sœur était allée à l'école. Elle rentre, je suis déjà dans la maison, elle approche la maison, on lui dit "...": "Oscar

est là". Tu sais comment elle a réagi?
"..." Elle est retournée en courant et en pleurant. "..." Elle est retournée, elle a rebroussé chemin, elle a couru, couru, couru.

Et mon cousin l'a suivie, "Mais viens "..."!''. Non, non, non, elle ne voulait pas "..."


Les émotions étaient tellement fortes qu'elle ne supportait pas de me voir face-à-face.


Il fallait que d'abord elle prenne toute sa respiration, qu'elle accepte ça, qu'elle


accepte qu'elle va me voir "...", pour qu'elle puisse revenir.
S.G.: "..." O.G.: Donc, mon cousin l'a poursuivie et il l'a rattrapée un peu plus loin, puis il a essayé de lui expliquer: "C'est ton

frère, pourquoi tu fuis, tu as peur de quoi?"
Elle dit: "Non, non, non, je ne veux pas voir, j'ai peur de le voir". Finalement,

elle a accepté de revenir, en pleurant "...". C'était très fort.
Donc, les émotions ça s'expriment différemment.

Et finalement elle est venue, ma mère lui a dit: "Écoute, prends tout ton courage


en main, [rires], il est là et "..." embrasse-le". Finalement on s'est embrassé "..."
S.G.: "..." O.G.: Mais vraiment, elle était dans un état déplorable. Bien sûr, le lendemain c'était fini. On a commencé à me raconter toute leur vie pendant mon absence: toutes les difficultés qu'ils ont eues, d'autres vagues de massacres "..." qui ont eu lieu, ils ont dû fuir et

la maison a été brûlée avec tout ce qu'on avait comme souvenir.
Là je suis là, je n'ai plus de photo "...", on avait des photos très, très, très importantes "...", une photo de mon père avec l'administrateur belge qui était affecté dans notre région.

"..." On avait des photos du mariage de ma sœur, Marie "...", qui s'est mariée en cinquante


trois "...". Mon grand frère s'est marié en cinquante un "...", l'année où je suis


né et ma sœur s'est mariée deux années plus tard.
Et mon père aimait beaucoup Marie. C'était vraiment "..." sa fille, quand il rentrait, le premier nom qu'il appelait c'était

Marie Mukasonga!
Son nom était Mukasonga, Mukasonga "..."! S.G.: Qu'est-ce que ça veut dire Mukasonga?

O.G.: Mukasonga c'était "...", en fait il lui avait donné le nom de "...", ça venait
de mon grand-père maternel "...", Besonga. Il a appelé sa fille Mukasonga, ça veut dire l'épouse de Songa.

Donc, cette fête-là, ce mariage-là était exceptionnel.
Dans la région ils en parlaient, ils avaient invité des administrateurs belges locaux, ils avaient invité le chef, le sous-chef, ils avaient invité toutes les personnalités.

Il y avait une photo où tout ce monde-là était ensemble.


Toutes ces photos, et d'autres ont été brûlées pendant cette période-là.
Elle m'a raconté comment ils ont fui, ils sont montés sur les montagnes "..." en très

haute altitude, ils sont restés là des jours et des jours dans le froid, sans couverture


"...", jusqu'au moment où quelqu'un venait de Kigali et a dit: "Maintenant c'est la


paix "...", arrêtez". Beaucoup de gens étaient morts.
S.G.: Ils se sont attaqués quand même aux femmes, alors? O.G.: Non, les femmes ont fui parce que tu vois parce qu'ils voulaient surtout brûler

tout, prendre les vaches et tout ça "...". Donc, les femmes elles aussi ont fui "...". Elle


m'a raconté aussi les difficultés qu'elle avait eues avec le beau-père de mon frère


dont on s'est parlé et comment elle a finalement réussi à récupérer tous ces biens que
mon grand-frère avait laissés chez lui. Bref, elle m'a raconté toute sa vie, les difficultés qu'elle a eues "...", elle était veuve avant mais elle avait des fils qui l'aidaient, elle avait des beaux-frères qui l'aidaient,

mais là il n'y avait plus personne.
N.S.: Les beaux-frères étaient partis également? O.G.: Ils étaient partis également. Il y a un qui a été assassiné, qui a été tué pendant cette période-là, qui était

très proche à nous, il s'appelait Nathan.
Deux autres ont fui "...", les autres étaient déjà décédés à l'époque "...". Ils

étaient plus grands que mon père mais "..." leurs fils, on était vraiment une grande famille
au Congo puisqu'on est parti en même temps, j'étais avec des cousins, des neveux "...", on

était peut-être, je ne sais pas moi, une centaine qui venait de la maison de mon grand-père.


On était très nombreux.
Et, bien sûr, j'étais là seulement pour les vacances "...".. S.G.: Combien de temps à peu près "..."? O.G.: Je suis resté pendant deux mois "..." durant

les vacances d'été, je suis retourné à l'école. Depuis ce moment-là, je revenais.
Je suis revenu en soixante-dix, je suis revenu en soixante-onze, je suis revenu en soixante-douze,

là je venais déjà de terminer "..." les études, genre de cégep ici "..." et j'avais


commencé les études supérieures. Et c'est à ce moment-là que la énième vague de


massacres a commencé, en soixante-treize. De soixante-douze à soixante-treize. Ça


a commencé en soixante-douze mais s'est poursuivi jusqu'en soixante-treize.
S.G.: O.K. O.G.: Donc là, je ne pouvais plus retourner au Rwanda. J'ai été bloqué "..." parce que ce n'était plus sécuritaire. S.G.: O.K., O.K "..." O.G.: En fait, j'ai trop raconté mais je

crois qu'on parlait de la manière dont ma mère exprimait ses émotions et je crois
que j'ai parlé de ça "..." et surtout ma sœur aussi "...", je n'oublierais jamais

cette image-là. [En parlant plus fort] Elle courait en pleurant "..." mais très fort


"..."! S.G.: Donc quand votre père est mort, votre
mère s'est retrouvée veuve, seule et elle avait encore tous les biens que son beau-frère

lui avait laissés et les vaches que votre père lui avait laissées. Donc, c'était


quoi son occupation quotidienne? O.G.: C'était vraiment elle qui gérait,
ces choses-là. Elle gérait les champs; elle ne travaillait pas dans les champs. Mais elle

devait aller voir comment ils travaillent, leur donner des indications, voilà ce qu'il
faut faire, voilà ce qu'il faut faire. Puis elle gérait aussi les troupeaux. Souvent elle n'était pas amenée à les garder ensemble. Les génisses étaient gardées à part. Et

les [tiers?], elles étaient gardées à part. Et les animaux pour l'abattage, pour la vente,


eux aussi étaient gardés à part parce qu'il fallait les engraisser pour qu'ils puissent
donner beaucoup d'argent. Donc, elle gérait tout ça. Souvent elle avait des gens aussi

qui faisaient ça, qui l'aidaient et qu'elle payait.
S.G.: Donc j'imagine que c'est elle qui s'occupait le plus de votre éducation?

O.G.: Je dirai que dans mon cas, mon grand-frère a pris une part beaucoup plus importante.


Parce que plus éduqué, maman ne comprenait pas; elle ne savait ni lire ni écrire. Donc,


tout ce qui concerne les études, elle encourageait, elle donnait tout ce qui était demandé,


mais c'est mon grand-frère qui par exemple regardait mes bulletins. Il était très sévère,


très sévère. Je regarde mon grand frère qui s'assoit... Lorsque nous étions encore


au Rwanda, ou les neuf ans en exil avant que je ne retrouve ma mère, puisqu'après, vraiment


je n'ai plus eu beaucoup à faire avec lui, parce que toutes les vacances je venais voir


ma mère, et quand je ne pouvais plus revenir j'étais déjà étudiant universitaire, donc
je ne dépendais plus de lui. Mais, il était très sévère. N.S.: C'est lui qui était enseignant? O.G.: Oui. Très sévère. Très exigeant;

quand tu n'étais pas premier de classe, c'était zéro. Il avait des yeux très perçants,


[s'adressant à S.G.] je ne sais pas si tu as remarqué [Sourire], quand il te regardait,
tu savais qu'il te reprochait de quelque chose. Donc je lui montrais mon bulletin et j'attendais

sa réaction, je regardais dans ses yeux. Pour lui, c'était "quantième?". Est-ce


que tu étais premier ou deuxième ou troisième, donc le rang. Le pourcentage ce n'était pas


très... ce n'est pas ce qui attirait attention, mais c'est le rang. Si tu as été premier,


ou deuxième. Et la question qu'il me posait toujours: "Pourquoi lui a été premier?


Qu'est-ce qu'il a de plus que toi?". Je n'avais pas de réponse. Par contre, quand


j'étais premier, alors on était de grands amis. Il avait sa façon de me donner un cadeau,


c'est me prendre... Pendant les weekends, il aimait se promener,
aller en visitant les gens. Et comme j'avais les meilleures notes que son fils, la punition qu'il donnait à son fils c'est de me dire: "Viens, on va se promener ensemble. Et Constant,

il va rester là-bas". [Sourire] S.G.: Constant ne devait pas être content!
O.G.: Donc Constant ne devait pas être content. [Rires] S.G.: Donc il a un peu pris le rôle, un peu, du père?

O.G.: Absolument. Plusieurs fois, quand il y avait quelque chose, ou on demande quelque


chose à l'école; souvent ils envoyaient des petites notes et tout ça; souvent ils
l'envoyaient à mon grand-frère: "Vas avec tes petits papiers, vas montrer à ton grand-frère". J'allais, je lui montrais. S'il s'agissait d'acheter des matériels, il achetait ça. Ou, il disait: "Voilà ce qu'il faut acheter" et il en rendait

compte à ma mère. Il a vraiment joué le rôle de mon père. Et c'était normal parce
que j'étais comme un de ses enfants, on avait le même âge.

S.G.: Comment chacun de vos parents a-t-il influencé votre vie? Au point de vue travail,


la vie sociale, l'éducation... comment ils vous ont influencé? Quand je dis chacun de
vos parents, on peut même mettre et votre grand frère. O.G: Oui, parce qu'il m'a vraiment influencé beaucoup. Je commencerai par ma mère. Ma

mère, elle m'a... elle a été très socialement engagée à ce niveau. Elle était très généreuse.


Je me souviens, pratiquement chaque matin, il y avait une file de gens qui venaient prendre


le lait pour les enfants. Parce qu'il y avait des gens, des familles qui n'avaient pas de


vaches, et qui avaient des enfants mal nourris, des choses comme ça. Ces gens-là venaient


faire la queue chaque matin et ils prenaient un litre, un demi-litre, tous les jours! Elle


ne se plaignait jamais de ça; parce qu'elle en avait suffisamment et elle donnait à ceux
qui en avaient besoin. Cette façon, vraiment, de... cette générosité, je la voyais et je trouvais ça beau. Et partout où j'ai été, dans les milieux de travail, je défendais

toujours les employés les plus... les moins gradés. J'ai été plusieurs fois élu chef,


représentant du personnel, à l'[ICA?] j'étais pendant trois ans représentant de personnel


élu, je ne m'étais même pas porté candidat. Pendant les élections, ils ont dit: "Non,
on veut que Oscar nous représente". À Tripoli j'ai eu beaucoup de difficultés avec

Rudoli le directeur de l'Institution, justement parce qu'ils avaient cette mentalité éthiopienne


de traiter ses collaborateurs comme des êtres inférieurs. Et je l'ai dit ouvertement; j'ai


dit: "Cette façon de traiter les gens n'est plus acceptable aujourd'hui". Ils


ne m'ont pas pardonné de ça [rires]. À partir de ce moment-là, nos relations étaient
très froides. Voilà. Ici, au Canada, mon implication dans la communauté, ça me vient

vraiment de ma mère. Je me dis que c'est ça qu'elle veut que je fasse. Mon grand frère


a eu une influence déterminante sur moi au niveau des études. Il m'a inculqué cette


notion de travail. Et il m'a aussi influencé au niveau de l'éducation de mes enfants.


Je ne sais pas si vous m'avez pardonné mais j'ai été dur avec vous. J'ai été dur avec


mes enfants. Je n'ai jamais... je n'ai jamais dit... Je ne sais pas si tu te souviens, [s'adressant


à S.G.] pendant que tu étais petite... Je ne sais pas si....


Mes enfants se souviennent d'un papa qui dit: "Je vous aime", "je t'aime"... Non,

je n'ai jamais dit ça.
Je prenais mes enfants dans mes bras, mais je ne disais pas "je t'aime" parce que je ne le savais pas, on ne m'avait jamais dit ça. Et puis, au niveau aussi du travail scolaire, je réagissais exactement comme mon frère

réagissait quand je lui montrais mon bulletin.
Je disais "Mais comment ça se fait? Pourquoi tu n'as pas eu une meilleure note que ça?"

Je n'avais pas cette façon d'essayer de comprendre pourquoi, quelles ont été les difficultés


que l'enfant e eues pendant son année.


Non, moi, il fallait réussir.
C'est ça. Il fallait même forcer. Sans jamais essayer de comprendre le pourquoi de l'échec, sans vraiment établir un dialogue

avec mes enfants.
Je n'ai pas eu ça et ça c'est une influence que j'ai eue de mon grand-frère.

Pour moi, c'est comme ça qu'il fallait faire.
Parce qu'il avait fait ça avec moi et j'avais réussi dans mes études. Donc je me disais: "mes filles doivent réussir, il faut que je fasse la même chose". Aujourd'hui, le reconnais, ce n'était pas l'approche la plus appropriée et mes enfants les plus jeunes... je ne ferai pas ça avec mes enfants les plus jeunes.

Maintenant, si ma fille la plus jeune... vient de commencer son université, si elle me dit:
"Écoute, j'ai échoué", ou si elle me montre son bulletin et que je vois qu'il y a des C ou des D, je ne vais pas en faire une histoire, je vais essayer de discuter

avec elle, de comprendre pourquoi, envisager d'autres options, est-ce qu'il faut changer


de programme... bon.
Mais ça c'est quelque chose que je n'aurai pas pu faire il y a vingt ans.

Donc on évolue, mais il y a quelque chose qui reste.
Parce que ma femme me dit toujours que je suis très sévère avec mon jeune garçon.

Et quand elle me dit ça, j'essaye de poser la question.
Je me dis: "pourquoi je suis comme ça?". Encore une fois, je retrouve mon grand frère. Je retrouve toujours mon grand frère dans cette rigueur, cette rigueur dans cette intransigeance, hein, envers et contre tout. Mais là je crois qu'au niveau de l'influence...

N.S.: Et dans le modèle ou dans la manière que vous parlez de votre père, est-ce que


vous pensez qu'il y a quelque chose aussi que vous avez gardé en vous?


C'est-à-dire dans tout ce qu'on disait de votre père, de tout ce qu'on disait, par
exemple de sa générosité, est-ce que vous pensez qu'il y a plusieurs choses de ces récits qui sont restés en vous que vous avez essayé à votre tour de transmettre à vos enfants?

S.G.: Même si que ce n'était que cinq ans que vous l'avez connu.
O.G.: Je pense que oui. Je pense que oui, je... J'ai toujours voulu d'ailleurs leur parler justement de mon père, de ma mère. D'ailleurs ma mère leur a reparlé plusieurs fois.

Mon père peut-être un peu moins, mais je crois que cette idée-là d'être à l'écoute


des uns des autres, je crois que vraiment je la retiens de ma mère précisément parce


c'est avec elle que je passais plus de temps.


Mais je crois que...
J'étais très fier, par exemple, quand les gens m'arrêtaient dans le village et parlaient

de lui, tout ça.
J'avais une fierté folle... D'entendre dire que ton père était un homme extraordinaire... Les Rwandais savent, surtout les vieilles femmes, elles savent exprimer ça: " Oh, ton père, oh, mon Dieu, vous vous ressemblez. Il était généreux..." Il y'en a qui me disait: " Grâce à lui, j'ai pu faire ça, grâce à lui..." Il y a eu beaucoup de gens à qui il donnait de l'argent pour faire monter une affaire.

Surtout ces gens-là, c'était une époque où il y avait des boutiques pour la vente


des choses et tout ça.
Les besoins commençaient à augmenter. Les gens voulaient mieux s'habiller, mieux manger et tout ça, donc les gens créaient

des boutiques.
Et mon père a prêté à beaucoup de gens de l'argent. Il te disait "Voilà. Tu veux faire du commerce, voilà l'argent. Quand tu auras fait des profits, tu me remettras l'argent". La plupart ne le remettaient même pas. Et vraiment, il ne le faisait pas pour qu'ils lui remettent l'argent, c'était pour les aider. Quand j'étais aux Nations Unies, je gagnais un bon salaire. Quand j'entrais... quand je retournais au Rwanda, je donnais beaucoup d'argent à des gens, justement pour qu'ils puissent s'auto-suffire. Il y a un de mes amis, par exemple, qui s'appelait Aphrodis, c'était un garçon qui avait des

difficultés à rester au même travail pendant longtemps.
Il venait à peine de commencer à travailler, on le mettait à la porte, parce qu'il était

très indiscipliné, il était alcoolique et tout ça, mais c'était un bon garçon.


Finalement je me suis dit: "Bon, si je lui donne de l'argent, il va boire avec".
Je suis allée voir sa femme, je lui ai donné un montant d'argent, je lui ai dit: "Va

t'acheter...".
À ce moment-là, tu pouvais vendre de la bière à la maison.

Ils appellent ça des bières en dessous du lit.
Et donc, les gens préféraient aller dans des familles et acheter une bière là-bas

en causant, ainsi de suite.
Donc, je lui ai demandé si ce projet-là était viable pour elle, elle a dit: "Oui,

oui, absolument". Je lui ai donné l'argent qui pouvait acheter cent casiers.


Donc cent casiers qu'elle pouvait vendre.
Si elle avait, disons dix francs par bouteille, multiplié par le nombre de bouteilles, c'était

quand même important.
Et je crois qu'elle a survécu pendant quelques années avec ça. Elle est morte malheureusement pendant le génocide, Aphrodis aussi, a survécu au génocide

mais il est mort peu de temps après de maladie.
Bon, ça c'est quelqu'un qui est hors de la famille. Mais dans la famille, je faisais souvent..., une de mes nièces venait de terminer son

secondaire, elle ne faisait rien, je lui ai donné de l'argent pour qu'elle monte aussi


une boutique..., des choses à vendre.
Ça n'a pas duré longtemps, elle a mal utilisé son argent [rires]. Et d'autres..., j'ai donné vraiment..., j'ai même renoncé à mes propres économies parce que je dépensais à donner. Et je crois que ça me vient de ces histoires de mon père qui donnait et qui éprouvait...

S.G.: Alors vous nous avez parlé... d'un de vos frères, d'une sœur, parlez-nous de


tous vos frères et sœurs.
O.G.: Écoutez..., j'avais trois sœurs et trois frères.

Et donc, on était quatre fils et trois filles.


Mais ça c'est ceux qui ont survécu, parce qu'en fait ma mère a accouché dix-huit fois.


Il y a eu une cadence de cinq mortes-naissances et ça c'était immédiatement... avant nous,


moi et ma sœur....
D'ailleurs, ma mère croyait que notre arrivée était un hasard parce qu'elle avait vraiment

désespéré là-dessus.
Et puis elle a aussi des jumeaux qui sont mortes, des filles qui sont mortes quelques

mois après leur naissance.
Donc, au total en tous cas, elle a accouché dix-huit fois. Je me suis toujours dit que ses maladies, ses bobos, c'est en partie la souffrance qu'elle

a connue, mais c'est aussi vraiment toutes ces pertes au niveau de la reproduction qui


l'ont si affaiblie.
Et pourtant elle a quand même vécu jusqu'à quatre-vingt-quatre,

c'est bizarre.
Donc j'avais, ceux qui ont survécu c'était trois frères et trois sœurs, j'étais le quatrième, on était sept au total.

S.G.: Quels étaient leurs noms?
O.G.: Alors il y a l'aîné, c'est le garçon, c'est Zacharie.

La seconde c'est une fille, elle s'appelait Madeleine que mes filles n'ont jamais connue.


La troisième c'est Marie.


C'est un garçon qui vient après, c'est Izakar, le père d'Ernest.


Et puis c'était un garçon, lui s'appelait Karangwa.
Puis, c'était moi et après c'est Marthe, la cadette.

Madeleine, très jeune, on me disait que j'avais une sœur qui vivait au Congo, qui avait épousé


un Européen, un Belge, qui avait une plantation de café à l'est du Zaïre.


Elle venait régulièrement nous voir avec des cadeaux, j'avais des chaussures, tout


ça.
J'étais le seul garçon du village à porter des chaussures, c'était très gênant. Des fois je devais les cacher [rires]... Donc, finalement l'Européen..., je ne sais pas si l'Européen est parti, je ne sais pas

s'il est mort mais elle est partie, elle est allée à Kampala en Ouganda.


Elle a vécu à Kampala, elle est tombée malade, elle a eu..., elle vivait des dépressions.


Une fois elle est revenue pendant que j'étais en exil.


Elle est revenue au Rwanda et elle est restée avec maman pendant quelques temps.


Mais elle était toujours malade, elle est retournée en Ouganda, à Kampala, parce qu'elle


avait je crois... quelques liens là-bas et elle est décédée à Kampala.


Donc je ne l'ai pas connue vraiment parce que j'étais très jeune.
Sauf que je savais que quand elle venait, elle m'apportait des cadeaux.

L'aîné c'est Zacharie..., il a joué un rôle important dans ma vie jusqu'à la fin


de l'adolescence.
Je crois je suis devenu indépendant..., je garde quand même des souvenirs, même si,

comme je vous disais tout à l'heure, il était très strict, très exigeant, très rigoureux.


J'avais besoin de lui à l'époque, j'avais besoin d'un père, j'avais besoin de quelqu'un
à qui m'identifier. Et... il a joué ce rôle-là très bien.

Même aujourd'hui je voudrais vraiment faire quelque chose, le véhicule qui est parqué


là [en le pointant du doigt], c'est pour lui.
En fait je l'ai acheté pour lui en faire cadeau parce qu'il est à la retraite maintenant,

je me dis que ça va un peu l'occuper...


S.G.: Quelle relation vous entretenez avec les autres, c'est ça, avec Marie par exemple?


O.G.: Marie, elle était aussi, bien sûr, beaucoup plus âgée que moi.
Mais pendant mon enfance, surtout quand ils étaient en vacances...

Pendant mon enfance au Rwanda, avant d'aller en exil, Marie et son mari faisaient encore


des études.
Ils allaient à Gitwe, Gitwe c'est tout près de Nyanza, vers Butare, au sud du Rwanda.

Son mari devait terminer un programme d'études, après il est devenu professeur et il rentrait


pendant les vacances d'été et je sais que ma sœur venait chez nous.


Elle faisait beaucoup de tricotage, donc elle m'amenait toujours quelque chose qu'elle a
tricoté pour moi. Et souvent elle exigeait, elle demandait que je l'accompagne, que j'aille rester avec eux pendant les vacances d'été, une semaine, tout ça. Sauf que j'y allais content, enthousiaste et tout ça, mais aussitôt que j'y arrivais,

ma mère me manquait.
Et je commençais à exiger, je disais: "Je veux retourner chez ma mère" [rires]. Elle disait: "Attendez, attendez..."; " non, je n'attends pas, je veux partir". Finalement, souvent je ne passais pas toute la semaine, on s'arrangeait pour me rapatrier

[rires]...
Ce dont je me souviens c'est que quand j'étais en exil, j'ai reçu, à plusieurs reprises,

une lettre de Marie.
Et elle m'écrivait et tu ne peux pas comprendre ce que cette lettre-là représentait, parce

qu'elle me racontait... toutes les nouvelles: "maman va comme ça, Marthe va comme ça....
Même les cousins, les neveux qui sont restés au Rwanda, elle me racontait tout dans sa lettre. Mais, malheureusement je n'en ai pas reçu beaucoup, j'en ai reçu peut-être une ou

deux.
Il fallait qu'elle trouve quelqu'un à qui donner la lettre en main.

Quand je suis retourné au Rwanda en soixante-neuf, je suis allé les voir.


Encore une fois ils ont été très accueillants, elle et son mari.
Aimable, dont on parlait, le jeune qui est venu en Tunisie quand on était en Afrique

du Nord, était bébé à l'époque..., et Marie, j'étais jeune, je ne travaillais pas,


donc elle savait que j'avais besoin d'argent de poche.


Et, je me rappelle, je me souviens d'elle me disant, son mari s'appelait Dan: "Si
Dan ne te donne pas d'argent, dis-le-moi". Parce qu'elle s'attendait à ce que son mari me donne un peu d'argent de poche... quand je retournais à l'école au Congo et tout ça. Mais moi, je ne lui disais pas..., et l'année suivante elle était très fâchée. Elle a dit: "Je t'ai dit de me dire, parce que j'avais un peu d'argent que j'aurai pu

te donner.
Je pensais qu'il allait te donner quelque chose et je sais qu'il ne t'a rien donné".

Parce que je crois qu'elle le lui a demandé ou quelque chose comme ça.
Donc, c'est quelqu'un qui était très soucieuse de mes besoins, qui savait que j'étais jeune, que j'avais besoin d'un peu d'argent de poche..., elle savait que maman faisait beaucoup pour payer mes frais de scolarité à l'époque.

Parce que ce n'était pas beaucoup, on ne payait pas un grand montant mais il fallait


quand même que j'aie de l'argent de poche, l'argent de transport pour aller, pour revenir
et puis payer les frais de scolarité, c'était peut-être... cent dollars à l'époque...

ou un peu moins, soixante-quinze dollars, mais c'est converti en monnaie locale [rires],


ça devenait un montant important.
De manière que chaque fois que je..., à la fin des vacances, maman vendait son café

et puis elle vendait peut-être un de ses taureaux, les jeunes taureaux qui sont dans


le troupeau, pour me donner de l'argent, pour retourner à l'école.
Elle était très gênée, elle ne voulait pas que je manque de quelque chose.

Parce qu'elle me disait, et ça je le savais depuis ma jeune enfance..., elle savait que


je souffrais déjà d'être orphelin.
Alors elle disait: "Oui, tu es orphelin mais je ne veux pas que tu dises: voilà

celui-là porte une belle culotte parce que lui il a un père". Donc, elle avait toujours


conscience de ça... et Marie avait aussi ça.


Elle me demandait: "Est-ce que tu as des besoins?... tout ça.


Elle voulait savoir comment je vis à l'école: "Est-ce que les autres ont des choses que


toi tu n'as pas?",
des choses comme ça. Donc elle voulait vraiment me gâter un peu, même si elle n'avait pas beaucoup de moyens. Parce que Marie n'a jamais travaillé, c'était vraiment la femme au foyer. Elle élevait les enfants, elle gérait le ménage, c'est son mari qui travaillait.... N.S.: Qui est-ce qui avait pris le relais de Zacharie justement, par rapport aux études? Est-ce qu'il y avait toujours besoin d'un relais? Ou est-ce que vous continuiez à être bon l'école parce que, justement, vous saviez que c'était important? O.G.: Quand je suis retourné au Rwanda, ma mère a pris le relais.

Et... j'ai insisté là-dessus parce que mon grand-frère, strict qu'il était, il l'était


aussi au niveau de l'argent.
Vraiment, pour qu'il sorte l'argent, il fallait que j'explique mes besoins jusqu'au petit

savon, tout ça.
Et il n'y avait jamais, jamais d'extra. Une fois, par exemple, j'ai décroché une bourse. Donc il y a une organisation qui était basée à Goma, ce n'était pas loin de mon école,

qui subventionnait les enfants réfugiés à condition qu'ils aient..., je crois qu'il


fallait avoir quatre-vingt pour cent de notes.
Et j'avais ces notes-là et les Frères, c'était des Frères Maristes, ont présenté ma candidature

avec un groupe d'autres camarades aussi réfugiés.
Et ils nous ont donné une bourse pour l'année. Mais, j'avais déjà payé les frais de scolarité, j'avais déjà payé pour toute l'année et

c'était mon grand-frère qui avait payé.
Maintenant, on nous a remboursé cet argent. Tous mes camarades d'école, les parents leur ont dit: "Cet argent, c'est à vous, vous le méritez, vous avez travaillé fort, utilisez cet argent pour vos besoins. Achetez-vous ce dont vous avez besoin". Moi j'ai été honnête aussi, je lui ai dit.

J'ai dit: "On nous a remboursé l'argent que tu as payé parce que j'ai travaillé...'".


"Dans ce cas-là, alors, ramène-moi mon argent". Je lui ai apporté le montant.


Il n'a même pas dit...
[Rires], il n'a même pas pris cinq dollars et dire: "Voilà, vas t'acheter des bonbons"... Voilà, c'était l'homme. C'est comme ça qu'il était. Il l'était pas seulement avec nous, avec sa femme... c'était exactement la même chose.

Il était très...
Donc, quand je suis retourné, quand j'ai vu ma mère et j'ai vu qu'elle était capable

de le faire, je ne voulais plus retourner demander les frais et l'argent de chez mon
grand-frère. J'ai dit: il a déjà beaucoup d'enfants, parce qu'il en avait quand même, il a eu au moins une douzaine; je crois qu'il y a dix qui sont en vie aujourd'hui.

Donc, voilà.
Ma mère était aussi contente de le faire parce que, justement, elle n'avait pas fait grand-chose pendant plusieurs années. Elle disait: "Maintenant que tu es là, tout ce que j'ai c'est à toi, dis ce que

tu veux". Je m'en veux par exemple que j'ai commencé à fumer la cigarette, par imitation,


parce que les...
Et ma mère m'a attrapé avec une cigarette. Elle a dit: "... Tu fumes? Mais pourquoi tu ne me l'as pas dit?" Elle est allée dans sa banque là [rires], elle a sorti de l'argent, elle a dit: "Allez, vas t'acheter un paquet de cigarettes" [rires]... Pour elle, la cigarette n'était pas nocive, elle avait grandi... tout le monde fumait

la pipe autour d'elle.
Moi c'était une cigarette, c'était encore plus propre, ce n'était pas...

[Rires].
Voilà, donc..., oui maman a pris le relais et Marie me donnait vraiment le soutien psychologique.

Elle m'écoutait, elle me posait des questions, elle voulait savoir comment je vis, tout ça.


Elle n'avait pas beaucoup les moyens mais chaque fois qu'elle avait l'opportunité de
me..., de grignoter sur son petit budget, elle le faisait vraiment avec bon cœur. Donc je garde ce souvenir-là. Alors, qui d'autre? Izakar. Ça c'est le père d'Ernest, qui a été ici, qui a fait une maîtrise ici en économétrie,

il a terminé en 2004.
Il est retourné au Rwanda.

S.G.: Ernest, ça.
O.G.: Ça c'est Ernest. Son père..., il s'est marié en cinquante-neuf. Avant son mariage, c'était un jeune homme, on n'avait pas vraiment de..., j'étais un

jeune homme par rapport à lui, il était là au-dessus.
Il était plus autonome, il venait quand il voulait, il sortait quand il voulait. Il rentrait tard dans la nuit, moi je dormais. Ma mère lui donnait toutes les libertés. Puis il s'est marié, son mariage je me souviens très bien, j'avais huit ans, mais c'était un bon mariage. Mon grand frère a joué un rôle important là-dedans, c'est lui qui avait préparé ce mariage-là. La famille lui a construit une maison en dur avec..., en ce moment-là les maisons en briques

avec les tôles, on dirait avec une dalle à l'intérieur, c'étaient des maisons à


la mode.
Bon, j'avais très bon rapport avec sa femme, elle était très accueillante, une femme d'une très bonne famille aussi, je connaissais ses parents aussi, c'était un pasteur très,

très connu dans la région.


Mais mon grand frère Izakar, je n'avais pas tellement d'échanges avec lui.


On n'avait pas les mêmes intérêts, il aimait beaucoup la vie, il aimait fréquenter certains


milieux où il rencontrait certaines personnes d'un certain rang, et tout ça.


C'était vraiment quelqu'un qui...
Bon, alors, je sais quand même que... lors de mon mariage, il était au Rwanda.

Il était revenu aussi d'exil.
Et il était au Rwanda à ce moment-là, ça c'est en soixante-quatorze.

Et c'est lui vraiment qui a organisé mon mariage.
Il a tout fait. Il a tout fait, les boissons, tout ça. C'est le seul moment où je l'ai senti présent. Mais c'est aussi, justement une occasion où tu ne peux pas te dérober si tu es le grand

frère.
Ma mère l'a appelé, elle lui a dit: "Voilà, ton petit frère va se marier, c'est toi,

qu'est-ce que tu fais pour lui?".


Donc il a fait beaucoup.
Après je suis retourné aux études. Il est..., il a eu un problème avec son travail, je crois qu'il a détourné, il était vétérinaire.

Apparemment il a détourné des médicaments et il les a vendus... à Goma.


Au Congo ils avaient des crises de médicaments, il y en avait suffisamment au Rwanda et il
a trouvé que c'était un marché... dont il pouvait profiter et ça lui a coûté sa

job.
Il a chômé pendant quelques temps et puis il est allé à Nairobi.

Pourquoi Nairobi?
Il y avait mon grand frère direct, Karangwa, dont je vous ai parlé, qui vivait à Nairobi.

Lui, pendant que nous on est allé au Congo, lui il a pris le chemin du Nord.


Il est passé par Kampala, il est allé à Nairobi.
Il s'est installé à Nairobi et il a fait des affaires.

Il était très bien, il a acheté l'appartement, il vivait avec une hôtesse de l'air de la


compagnie Lufthansa.
Ils ont même eu un enfant qu'on ne connaîtra jamais puisque l'hôtesse est partie avec

l'enfant et j'ai tout cherché, j'ai cherché d'avoir des coordonnées, je ne les ai jamais


eues.
Et donc mon grand frère Izakar y allait rejoindre Karangwa pour voir s'il pouvait l'aider à

faire quelque chose.
Eh bien, il n'est jamais revenu. Il est arrivé à Nairobi, il l'a rencontré, après on ne sait pas ce qui s'est passé.

On ne sait pas s'il a été assassiné en cours de route ou à Nairobi même.


Après on a eu beaucoup d'histoires, on l'a vu à Dar-Es-Salam, on l'a vu à tel endroit,
on l'a vu à tel endroit, mais on n'a jamais vraiment su comment il est mort, parce qu'il doit être mort... S.G.: Sinon il serait revenu... O.G.: Sinon il serait revenu. Il avait des enfants, il avait sa famille, il avait tout.... S.G.: Et Karangwa il l'a vu, il n'a pas eu de nouvelles de lui?

Après cette rencontre?
O.G.: Alors, moi quand j'allais à Addis, je suis passé par Nairobi. Et j'ai vu Karangwa... Je lui ai dit: "Mais ton grand frère, est-ce qu'il est arrivé ici"? Oui, il est

arrivé, il a dit: "Je lui ai donné de l'Argent, il m'a dit qu'il rentrait". Mais


il n'est jamais arrivé à destination.
Donc... Et puis Karangwa lui-même est décédé en soixante-dix-neuf, assassiné.

S.G.: À Nairobi?
O.G.: À Nairobi. Apparemment, le rapport que j'ai eu, c'est qu'il était impliqué dans des histoires

d'espionnage, il travaillait avec les Sud-Africains, c'était au temps de l'Apartheid et il infiltrait


les mouvements de libération.
Donc... Mais, il était aussi un politicien. Les Sud-Africains me disaient: "Vous, les Tutsi, vous vivez le même problème que nous, les Blancs en Afrique du Sud. Nous sommes minoritaires, et nous sommes pourchassés à cause de ça...

Vous aussi c'est la même chose.
Si tu nous aides, nous aussi on va vous aider". Donc tu vois, c'était... [rires], c'était un genre de marchandage qui lui a coûté la vie et c'est dommage parce qu'il n'aurait

pas dû tremper là-dedans.
Lui, il était beaucoup plus proche en matière d'âge.

Et on jouait ensemble quand on était jeunes, sauf qu'il était plus malin que moi.


Il était malin, par exemple, je me souviens qu'il me donnait de l'argent, il me disait:
"Fais-moi ça..., fais-moi cette faveur, je vais te donner de l'argent". Il me donnait, par exemple, dix francs rwandais... ou vingt francs, je ne sais pas ce que ça représentait

à l'époque.
Je mettais ça dans ma poche, mais il savait que je dormais beaucoup. Quand je m'endormais, il allait dans ma poche, il reprenait son argent [rires]...

Et puis je me réveillais, je cherchais l'argent, mais il n'était plus là.


Et je demandais: " Mais, j'ai perdu mon argent". Il dit "Ah bon?


Moi-même je ne sais pas" [Rires].
Jusqu'au moment où je l'ai attrapé [rires]. S.G.: En flagrant délit! O.G.: En flagrant délit. Voilà le type de frère. Mais il était quand même gentil, on jouait..., on allait ensemble voir des gens. On allait chez mon grand frère ensemble, on revenait ensemble, on allait chez ma sœur

ensemble, des choses comme ça.
J'étais plus jeune, donc il me protégeait quand même. Et quand j'avais des pépins avec mes camarades qui m'ont frappé, par exemple, je lui disais et c'était... [Rires], il allait à la défense. Voilà. Mais, vous voyez que ça s'est arrêté en soixante-neuf..., en cinquante-neuf, soixante,

je l'ai retrouvé des années après en soixante-quinze.
Et je ne l'ai plus vu après ça.

J'ai appris, c'est par un ami qui allait à Nairobi qui m'a envoyé un message comme quoi
on l'a trouvé avec une balle dans la tête... à Nairobi. Et ceux qui connaissaient ses magouilles, c'est eux qui nous ont dit. Parce que je suis retourné à Nairobi plusieurs fois après et j'ai cherché à parler à

des gens qui étaient proche à lui et c'est eux qui m'ont raconté cette histoire.


Donc, il rêvait de retourner au Rwanda.
Et, pour lui, chaque coin était bon, pourvu qu'il réponde à cet objectif.

Et voilà.
Et puis, c'est Marthe. Alors Marthe, c'était tout pour moi. On était des complices extraordinaires. Vraiment. On se complétait comme si c'était ma fiancée! Quand on allait se promener, on allait à la messe, par exemple et puis en rentrant

on passait à différents endroits et j'entendais les gens raconter à côté [mine dédaigneuse]


"Quelle fille!
Vous voyez comment elle se comporte avec ce garçon? Mon Dieu!" [Rires]. Parce qu'elle était de teint clair, [s'adressant à S.G.] tu la connais..., moi tu vois je

suis foncé, donc les gens ne pouvaient pas dire directement que c'était ma sœur.


Mais on s'aimait beaucoup.
Elle me gâtait, ce n'est pas possible...

Elle s'assurait, par exemple, que mes vêtements étaient lessivés, nettoyés, tout.


Des fois je disais: "Non, ne lave pas ça!".
Maman, d'ailleurs, lui interdisait de me faire ces faveurs-là, mais elle voulait le faire. S.G.: Même si tu étais son grand-frère... O.G.: C'est ça. Et moi..., je m'assurais aussi que quand j'avais un moyen de lui faire un cadeau, je le faisais. Je savais par exemple, très jeune, que quand je suis retourné du Congo, je portais une

montre.
Et puis elle aimait me l'enlever et la porter. Donc, j'ai compris qu'elle voulait porter une montre. Et j'ai économisé sur l'argent de poche que ma mère me donnait et j'ai acheté une petite montre au Congo et je l'ai ramenée et donnée... [Rires]. Elle était tellement contente...! Donc on est resté comme ça très proches, très complices, avec mon épouse, parce qu'on

était voisins, c'est elle qui portait les messages et qui ramenait [rires]...


Donc elle est là au milieu de... entre nous.
S.G.: Et quelle était son occupation à l'époque? O.G.: Alors, Marthe, elle a terminé l'école primaire. Elle a redoublé pour pouvoir aller au secondaire et elle n'a jamais pu réussir l'examen.

Il y avait un programme qui était destiné justement à ces jeunes filles-là qui ne


parvenaient pas à passer au secondaire.
Parce qu'elles étaient nombreuses, il y avait aussi des milliers de garçons.

Parce qu'à ce moment-là, globalement dans tout le Rwanda, à cette époque-là, les


étudiants qui passaient l'examen national, après le primaire, étaient autour de cent
cinquante mille. Et les places disponibles au secondaire, dans le public, il n'y avait pas encore des écoles

privées, c'était trois mille.
Donc, cent vingt mille devaient soit redoubler la classe et souvent ça ne changeait rien

parce que c'était souvent à cause des quotas ethniques et tout ça, donc tu avais tous


ces jeunes-là qui se retrouvaient sans occupation.
Donc, le gouvernement a inventé deux programmes. Un pour les garçons et un pour les filles. Pour les filles, c'était deux ans d'études ménagères. Elles apprenaient la couture, la cuisine, beaucoup, beaucoup de choses.

Pour les garçons c'était des écoles d'artisanat.
Ils apprenaient à tailler le bois, des choses comme ça. Ou la couture aussi, pour faire des chemises, des pantalons, des choses comme ça.

Alors Marthe a fait ce programme-là.
Quand elle a terminé, elle était très brillante, on lui a donné l'occasion d'enseigner en première année primaire... Mais ils ont suivi une petite formation de pédagogie élémentaire pour donner des cours

à l'école primaire.
Et ça a duré deux ans et elle s'est mariée. Un garçon est venu de Kigali, Gasagara..., il travaillait pour les ponts et chaussées,

pour le ministère des travaux publics et ils devaient réparer un pont à côté de
chez moi. Ils sont restés pendant, je crois, six mois... et il a fait connaissance à ma sœur, ils

se sont mariés et ils sont allés à Kigali.
Voilà... Je n'étais pas là le jour de leur mariage..., j'étais allé au Congo. J'étais déjà parti, d'ailleurs je crois que j'étais à Addis-Abeba... Arrivée à Kigali, elle n'a jamais travaillé, elle gérait vraiment la propriété familiale. Ils étaient aisés, son mari était bien. Il était bien payé par le gouvernement, il avait même des contrats privés et tout ça. Donc ils étaient bien. Ils ont fait, quoi, cinq enfants, mais elle est décédée malheureusement pendant le

génocide.
Et on ne sait pas qui l'a tué et comment elle a été tuée, où on l'a mis....

S.G.: Donc, de tous ces frères et sœurs, lesquels sont encore en vie? S'il y en a? O.G.: Un seul, Zacharie. S.G.: L'aîné... O.G.: ... Qui a à peu près..., il est né en trente, il a soixante-dix-neuf ans...

S.G.: Vous nous avez parlé de quelques souvenirs de votre enfance, du quartier.


Quels souvenirs vous gardez de votre maison, du quartier, des amis, les voisins?
Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance? Un peu, c'est quoi l'image qui vous vient? O.G.: Mon Dieu... Je garde le souvenir de ma maison.

D'ailleurs c'est... la structure même des maisons à l'époque, on avait une maison


où on accueillait les visiteurs.
On appelait ça..., comment ça s'appelait encore?

Ikambere...
Et puis il y avait la maison où on dormait, où il y avait les enfants et les parents.

On vivait dans cette maison-là.
Mais il y avait des chambres pour les enfants. Les filles dormaient ensemble et les garçons partageaient le même lit.

J'ai partagé le même lit avec Karangwa.
Et puis il y avait une troisième maison qui était..., yabaga mu gikari, c'était la cuisine.

C'était là où on stockait les vivres, où on préparait à manger.


Et la maison où on recevait les gens, il y avait un endroit, une salle accessible à


tout le monde et puis il y avait une salle privée où les gens plus respectueux allaient


s'asseoir, parce que c'est là qu'on leur offrait du lait ou une bouteille de Primus


plus tard quand elles étaient accessibles.
S.G.: Et est-ce que les trois salles pouvaient communiquer? C'était dans la même clôture ou...? O.G.: C'était dans la même clôture, mais elles ne communiquaient pas. C'était vraiment des maisons indépendantes. Et celle où on dormait était vraiment bien décorée avec des lances, avec... des arcs,

des boucliers, des choses comme ça.
Tout ce qui représente la tradition...

Oui, celle où on recevait les gens aussi il y avait quelques décorations.


Et puis, en bas là, le plancher c'était un travail très laborieux, ils utilisaient


la terre jaune-là qu'on utilise pour fabriquer les pots...
Et c'était celle-là, ils la mettaient partout sur le plancher, puis ça devenait comme du

ciment.
Puis après, ils mettaient une natte au-dessus. Pour le genre de tapis, aujourd'hui. C'était très frais, c'est ce que je me souviens. Les maisons à l'époque..., elles avaient une fraîcheur extraordinaire. Parce que ce n'était pas les tôles qui étaient au-dessus, c'était de l'herbe.

Mais ils mettaient ça d'une manière tellement sophistiquée que la pluie pouvait tomber


toute la journée, ça ne pouvait pas pénétrer...
Et ce n'est que plus tard qu'on a commencé à construire les maisons en briques et en

tôle au-dessus...
C'était ces maisons-là mais c'était tellement beau..., c'est tellement frais à l'intérieur, il y avait une fraîcheur, c'était toujours..., ce n'est pas froid mais une fraîcheur qui te fait sentir que tu es à l'intérieur de la maison... Alors, mais tout le monde n'avait pas cette structure-là. Les familles pauvres avaient une seule maison où ils accueillaient les gens, ils préparaient à manger là-dedans et tout ça... S.G.: Vous étiez un peu aisés? O.G.: Oui, c'est ça.

Je crois qu'on avait vraiment cette aisance-là.
Bon, maintenant il y avait des voisins. Il y en a qui étaient plus proches de la famille que d'autres...

Il y en a qui étaient jaloux...
Il y en a qui avaient une mauvaise réputation, comme des gens qui pouvaient t'empoisonner.

Alors on disait: "Attention à telle famille.
Quand tu passes là, si on t'invite à prendre, je ne sais pas, un verre de lait, tout ça,

tu dis non et tu cours vite" [rires]...
La sorcière, la mauvaise sorcière. Donc il y avait toujours des personnes comme ça qui sont étiquetées. Et comme par hasard chaque fois que justement je revenais de l'école, il y avait toujours

une dame, une vieille dame qui [disait?]: "Oh!
Tu es fatigué, tu viens de l'école, tu dois avoir faim, hein?" Alors là j'étais traumatisé, je pensais à ce que ma mère m'a dit.

Elle a dit: fais attention.
Alors je disais "Oui, oui, oui!", mais j'étais déjà en train de courir. "Mais attends, attends!" "Non, non, non!" [Rires]... Je détalais. Par contre il y avait aussi ces gens-là qui me rappellent toujours mon père, qui me demandaient

des nouvelles de ma mère: "Comment vas ta mère?",
tout ça. Et souvent c'est des gens que j'avais vus chez moi, donc je n'avais pas de crainte,

tout ça...
Il y a quelque chose que je n'ai jamais pu m'expliquer: toutes la générosité que

ma famille a faite, était reconnue vraiment dans la région.
Même après, quand je suis revenu du Congo en soixante-neuf, je suis allé visiter cet endroit-là. Parce que ma mère avait fui notre résidence-là près du lac, elle était retournée dans

la propriété de ses parents.
Parce que nous avons été les premiers, avant même le chef et le sous-Chef, nous avons

été les premiers à être saccagés, à être chassés de notre propriété.


S.G.: Pourquoi?
O.G.: Alors, pourquoi? Malgré cette bonne réputation que mon père avait et ma mère, mon grand-frère par contre,

Zacharie, avait une très mauvaise réputation auprès des gens.
Ce n'était pas quelqu'un qui était proche des gens. C'était quelqu'un qui était très ambitieux; il voulait être chef ou sous-chef...

Il était aussi très possessif, il voulait accaparer des choses.


Et souvent, il s'est trouvé dans les tribunaux avec les voisins concernant les propriétés


foncières, des choses comme ça.
Si bien qu'il n'était pas très aimé.

Alors c'est lui qui a été d'abord..., on a saccagé d'abord sa maison.
C'était un peu plus loin de chez moi, c'était à peu près à une vingtaine de kilomètres.

Et puis il a fui, il est venu chez nous.
Là, ce qu'ils ont fait, ils ont..., les voisins..., il y avait d'ailleurs un type qui était très

influent, un Hutu, qui avait travaillé pour mon grand frère.
Il l'accompagnait dans ses voyages. Et il paraît qu'il n'avait pas été gentil avec lui. Et il l'avait une fois frappé, paraît-il. Et l'autre n'avait jamais oublié.

Donc c'est lui qui a, en fait, organisé la coalition.
Il était devenu... Par contre mon père, c'est mon père qui avait donné la première somme d'argent qu'il a utilisée pour faire du commerce. Il était devenu très florissant et très influent dans la région.

Quand mon grand frère a fui, il est revenu chez nous, c'est lui qui a organisé l'attaque.


Ils ont commencé par lui attribuer un meurtre qu'il n'avait pas commis.


Parce que quand on l'a chassé il est venu chez nous, il est allé accuser; il est allé


voir l'administrateur belge qui était là, tout ça.
Et c'est une soirée quand il venait de ce voyage-là, une femme du village ou de la

région, un peu, a été assassinée la nuit.
Mais elle n'est pas morte. Elle a été grièvement blessée mais la personne qui l'a assassinée, elle a dit: "Je te tue, c'est moi Zacharie". Et donc cette femme-là a dit: "Mais est-ce que

tu as une idée...?".
La personne a dit: "C'est moi Zacharie, je te tue...".. S.G.: Elle a retenu le nom. O.G.: Elle a retenu le nom. Mais en fait, la personne l'a fait pour nuire. Parce que mon grand frère était rentré de ce voyage-là fatigué, je me souviens bien et il était..., il a raconté à maman tout ce qu'on lui a

dit, qu'on allait venir faire une enquête et tout ça. Les Belges étaient derrière
tout ce qui se passait mais ils prétendaient qu'il y allait y avoir une enquête. Donc,

le lendemain matin on ne savait rien. On a vu les policiers, le bourgmestre, tout ça,


devant la maison. Ils ont dit: "Tu as tué quelqu'un". "Moi". Ils ont commencé...,
ils nous ont séparés, ils ont commencé à faire des enquêtes..., ils m'ont interrogé: "Quand est-ce qu'il est venu?Qu'est-ce qu'il a fait quand il est venu? Et où est-ce

qu'il a dormi?"... Donc, tout le monde a été interrogé, y compris les travailleurs
qui étaient à la maison. Et ils les ont même torturés pour qu'ils disent qu'ils l'ont vu avec un couteau, une machette, aller tuer cette femme. Bizarrement, cette affaire...,

c'était tellement flagrant que finalement on ne l'a même pas mis en prison. On lui


a demandé seulement de se présenter à la commune quelques temps après. Il est allé


se présenter, et finalement l'affaire a été étouffée. Mais, ils ne se sont pas arrêtés


là. Quelques semaines après, là ils sont venus carrément, en groupe. Ils étaient


nombreux, nombreux. Mon grand frère avait un petit revolver. Mais je ne pense pas qu'il
y avait... il n'y avait pas de balles dedans. C'était pour effrayer les gens. Alors, quand

ils sont venus attaquer, tout le monde était à l'intérieur. Ma mère, tout, tout, tout,
on était tous à l'intérieur, puis ils ont contourné la maison, ils ont commencé à

jeter des pierres... On ne savait plus où mettre la tête. Et là mon grand frère a
tiré [bruit de détonation]. Ça a fait un bruit terrible, alors ils ont couru [rires], alors il les a poursuivis... "Je vais vous tuer!". Il tirait encore. Ils se sont dispersés, alors ils sont allés, ils sont montés puis ils ont fait un appel à... toute la région.

Mais c'était des Hutu, l'appel s'adressait aux Hutu..., "Zacharie est armé, il veut


nous tuer..., venez tous...". Alors, je te jure, toute la région est descendue. Et


là, on avait pris fuite, on est allé se cacher dans des familles. Lui, il a directement


quitté avec Izakar, mon autre grand frère, ils ont traversé le lac, il est allé chez


son beau-père, c'est là qu'il s'est caché pendant quelques temps. Et puis nous, on est


resté en cachette jusqu'au moment où... la famille de ma mère, à Nyabitare un peu


plus haut vers les hauts plateaux, ils se sont..., c'est des Tutsi très, très connus...


pour être des grands batailleurs. D'ailleurs, c'est la région de Bisesero qui a résisté


pendant le génocide. Ils sont descendus. En groupe, ils étaient peut-être une centaine


de personnes..., ils ont pris les troupeaux de vaches, ils les ont conduits. Personne
ne s'est interposée..., ils ne pouvaient pas oser parce qu'ils sont venus avec les lances, avec les [rires]... Bon, et nous aussi on restait toujours en cachette. Finalement,

la nuit, on nous a accompagnés, on est retourné à Bisesero où on était plus en sécurité


parce que c'était vraiment une zone habitée exclusivement par les Tutsi. Donc, ça m'a


toujours fasciné. Pourquoi avoir été si généreux? Nous étions les premières victimes.


J'ai compris que, vraiment, c'était lié à la personnalité de mon grand frère, qui


n'était pas très proche des gens, qui était un peu hautain. Mais est-ce qu'être hautain,


ça veut dire qu'il faut... qu'on détruise ta maison, on te poursuivre comme un voleur?


Non! C'était son droit d'avoir sa propre personnalité, de s'associer avec qui il voulait.


Mais voilà. Ça lui a coûté... ça allait lui coûter la vie.
N.S.: J'ai l'impression que la notion de respectabilité c'est quelque chose de très très important, qui était très important dans votre enfance et puis même peut-être

dans la culture rwandaise. Et je me disais que, étant donné que votre famille était
très respectable, très généreuse, notoirement connue dans toute..., au moins dans toute

la région, au moins dans cette ville, c'est peut-être justement pour cette raison que


vous avez été parmi les premiers à être victimes d'exaction...
O.G.: Mais, ce qui m'a surpris, par exemple, il y avait un ancien sous-chef qui était

voisin. Puisque c'est le type qui, comme mon grand-père maternel, avait frappé la plupart


des gens du village, avait posé tout ça... Mais cette fois ce n'était pas de sa faute


non plus, ça venait du chef et puis ça venait de l'administrateur belge... Mais, c'est lui
qui avait posé l'acte. Il était décédé, à l'époque. Mais, il y avait ses enfants, ils n'ont pas été inquiétés. La maison qu'il avait laissée, ça n'a pas été touché.

Est-ce que c'est parce que cette personne-là n'existait plus? Bon, je ne sais pas. Mais,


c'est nous qui ont été les premiers, avant même ce monsieur-là, qui avait occupé quand


même un poste politique... Donc, pour moi, l'explication c'était la personnalité de


mon grand frère. Parce qu'on le craignait, on le respectait mais on ne l'aimait pas.


Parce qu'il était..., il était un peu au-dessus. Et ça, pendant ces premières années-là


de massacres, c'est ces personnes-là qu'on cherchait. Les personnes normales on ne les
touchait pas encore à ce moment-là. À peine ils brûlaient les maisons, ils prenaient

le bétail mais ils ne tuaient pas. C'est au cours des vagues qui ont suivi qu'on a


commencé à tuer, qu'on a commencé même à tuer les femmes et le viol, ainsi de suite...


C'est ça, ce sont là mes souvenirs, un peu contradictoires: un voisinage assez accueillant


qui, tout d'un coup change, ça devient très, très dangereux et tu as peur, tu es terrorisé,


tu n'oses pas sortir. Même pour aller à l'église, tu rentres..., ils ne savent pas


si tu vas être attaqué en cours de route, des choses comme ça. Et même les jeunes,


les enfants étaient politisés... Donc je pouvais me faire tabasser par mes petits camarades
simplement parce que je suis Tutsi... Donc, ça commence, quoi. Vous voyez, le génocide

vraiment a eu toute une évolution. Et ce n'est pas étonnant qu'en quatre-vingt-quatorze


c'était vraiment, c'était devenu naturel de tuer les Tutsi...
S.G.: Parlant de votre vie scolaire justement, vous parliez des camarades. Quels souvenirs vous gardez de votre vie scolaire? Jusqu'en soixante-neuf, non, jusqu'en soixante quand

vous étiez encore au Rwanda, mais aussi plus tard au Congo.
O.G.: O.K., quand j'étais au Rwanda c'était mes premières années de primaire: première

année, deuxième année, troisième... Peut-être quand je suis parti, j'étais en quatrième...
La première année je l'ai faite tout près de la maison, donc ce n'était pas difficile. Mais la deuxième année il fallait aller très loin, il fallait au moins quinze kilomètres pour aller et quinze kilomètres au retour. Pour un petit garçon ce n'était pas évident...,

je me levais à cinq heures du matin, donc je faisais le voyage dans l'obscurité, on


arrivait à l'école très tôt le matin. Donc je devais me faire accompagner. Il y
avait quelqu'un qui m'accompagnait, qui portait mon lait, peut-être quelques..., un peu de

nourriture. Et puis, il restait à l'école. Et à la récré, j'allais le chercher, je


buvais un peu de mon lait et puis il le gardait. Et à midi, ça allait jusqu'à midi, on ne


faisait pas toute la journée... Il y avait deux groupes: il y avait un groupe qui commençait
le matin jusqu'à midi et un autre qui commençait à midi jusque, je ne sais pas, quatre heures, cinq heures. Donc on rentrait, à midi on rentrait. C'était son travail. S.G.: Est-ce que c'était quelque chose de courant, ça? Que chaque personne ait une autre personne qui l'attend comme ça? O.G.: Oui, il y en a qui avaient... Ce n'était pas tout le monde, mais ceux qui pouvaient se le permettre, le faisaient... J'ai fait ça en deuxième année, troisième année. Quatrième année, je pouvais aller prendre mon lunch seul....

On est allé au Congo, on a commencé par l'île Ijwi... C'est là qu'on est allé en premier, c'est une île qui est entre l'Est du Zaïre et

le Rwanda...
Ça joint Goma et Bukavu, côté congolais et Gisenyi et Cyangugu, côté rwandais.

Donc c'est deux villes jumelles en fait, aux deux bouts, aux deux extrémités du lac...


Donc l'île Ijwi se trouve juste au milieu.
Donc c'est là qu'on est arrivé en premier et il y avait un Muhavu. Les habitants de l'île Ijwi appartiennent au groupe ethnique qui s'appelle Abahavu.

Et le beau-père d'Izakar avait des liens très solides avec le chef des Bahavu.


Donc c'est lui qui nous a accueillis, il nous a donné une propriété, des champs de bananeraies


et tout ça.
Au Congo, je crois que même aujourd'hui, les chefs coutumiers peuvent dire à quelqu'un: "Sors de cette propriété-là. Je te la reprends, parce que tu n'es pas obéissant, tu n'as pas donné la redevance", tout ça.

Je ne sais pas si à ce moment-là c'est ça qui s'est fait ou si c'est quelqu'un qui avait


quitté sa propriété pour aller ailleurs, je ne sais pas.
En tous cas, on nous a donné une propriété où il y une maison et tout ça... Et on est resté là, Izakar était là avec sa femme. Mais mon grand frère ne voulait pas rester là parce que ce n'est pas lui...

Les liens avec le chef ce n'était pas directement avec lui, c'était plutôt avec Izakar...,


parce que ça venait du beau-père d'Izakar...
Et mon grand frère, le connaissant, il ne voulait pas être patronné de cette manière-là.

Donc il a préféré qu'on quitte, qu'on traverse l'autre côté du lac, pour aller maintenant
à l'Est du Zaïre... Là, il y avait beaucoup des plantations des Blancs. Avec vraiment..., c'était extraordinaire. De Bukavu tout le long du lac, jusqu'à Goma et même à l'intérieur, c'était que des

plantations...
Et le Congo était l'un des grands exportateurs de café à l'époque et de thé aussi.

Et tout ça, ça s'est effondré en quatre-vingt-quatorze quand Mobutu a instauré une politique de


"Zaïrianisation". Donc il a chassé tous ces colons-là, ce sont les Zaïrois qui ont


hérité de ces plantations-là et ça a cessé de fonctionner.
Parce qu'ils récoltaient mais ils n'investissaient pas là. Quelques... un an, deux ans après, toutes ces plantations c'était des forêts.

Donc c'est là qu'on est allé s'installer.
Mon grand frère a obtenu un travail dans une plantation. C'était, paraît-il, une fondation d'un bienfaiteur belge qui venait d'une famille très riche.

Il avait une grande plantation avec un dispensaire très grand, avec un magasin pour les travailleurs


qui travaillaient chez lui, une école...
On avait des écoles à l'étage [rires] à l'époque. Donc, il s'appelait monsieur Costier. Costier était un grand bienfaiteur de la région et il a engagé mon grand frère comme

ce qu'on appelait Kapita.
Kapita c'était un gérant de ceux qui gèrent les travailleurs. Et lui il était venu..., on était nombreux de la même famille, donc monsieur Costier

a dit: "Écoutez, si tu amènes une cinquantaine de personnes qui veulent travailler dans ma


plantation, tu vas être le chef.
C'est toi qui doit les diriger, qui va faire les rapports de ce qu'ils ont fait, tout ça

et puis tu auras un rang supérieur". Donc, il a informé tous ses cousins-là, tous ses


oncles, tout ça, tout le monde est venu et voilà, on était dans la plantation..., de


soixante un jusqu'à la mort de monsieur Costier.


Parce que quand il est mort, il avait donné ses biens au Diocèse de Goma et je crois


que l'évêque n'a pas su gérer ça..., ça n'a plus marché.


Donc, à l'île Ijwi, j'ai commencé déjà à fréquenter l'école.


Mais je n'ai pas terminé l'année; on devait partir encore...
Arrivés à l'autre bout, à l'est du Zaïre, donc au-delà du lac Kivu, j'entre dans la

plantation et je m'inscris à l'école.


Un seul problème: la langue parlée dans la région, c'était le Swahili et moi je


ne parlais pas Swahili.


Donc j'ai redoublé de classe.
Je suis retourné, je crois, en quatrième année, ou c'est ça...

Ça n'a pas pris du temps, j'ai maîtrisé le Swahili, je le parlais comme tout le monde.


Depuis lors, j'ai suivi la scolarité normale, j'ai fait la cinquième année, la sixième


année.
Arrivé en sixième on devait passer un concours et je l'ai réussi. Je suis allé chez les Frères Maristes à Bobandana, c'est à quelques cinquante kilomètres

de Goma.
Un internat extraordinaire, j'ai un très bon souvenir de cet internat-là. On était très bien nourri, on faisait beaucoup de sport, je réussissais bien.

A un moment donné d'ailleurs, tous les Frères, sauf un, étaient des Rwandais, étaient d'origine


rwandaise; donc ils nous ont vraiment stimulés.
Ils nous ont dit: "Vous ne pouvez pas vous permettre d'échouer. Vous êtes en exil, vous ne pouvez compter que sur vos études". Et tout d'un coup on se sentait responsables, pour ne pas que tel frère qui donne tel cours, voit que tu

as eu une mauvaise...
Vraiment on a travaillé très fort. Et tout d'un coup, je te jure, on était tous les premiers et premières dans toutes les classes... Ça nous a beaucoup, beaucoup aidé ces Frères-là. Ils sont partis quelques années... Ils sont restés deux ans et puis ils ont été remplacés par des Italiens, mais on

était déjà bien installés, on dirigeait tout le sport, on était vraiment bien.
Donc j'ai un bon souvenir de mon secondaire. Le primaire, le début a été difficile. Les enfants se moquaient de moi, ils me taquinaient beaucoup.

Surtout la première année, vraiment, ça a été très, très, très dur.
S.G.: Qu'est-ce qu'ils disaient? O.G.: Ils disaient... Bon, d'abord je ne parlais pas Swahili, donc ils me disaient que j'étais Anglais.

Anglais tout simplement parce que je savais compter en anglais de un à dix [rires]...


Et une fois j'ai compté devant un des élèves, il est allé dire à tout le monde que moi


je parlais anglais.
"Il parle anglas, il parle anglais, c'est un Anglais" [rires]... Alors, tout le monde venait m'embêter, ils me contournaient, une vingtaine, ils disaient:

"Parle-moi en anglais" [rires]...
Alors, comment on dit vache en anglais?... "The vache" [rires]... Comment on dit une chèvre? [Accent anglais] "The chèvre" [rires]... S.G.: Et ils croyaient? O.G.: Et ils croyaient! Donc, pendant longtemps c'était le petit Anglais qui est venu à l'école.

Mais après je me suis repris, je parlais Swahili..., puis je me suis bagarré comme


tout le monde et j'ai survécu.
Mais je me rappelle vraiment que j'ai pleuré plusieurs fois les premières années....

S.G.: Lors de la dernière session, on a terminé en parlant de ton enfance. On abordait vraiment ton enfance, tu avais terminé en parlant des beaux souvenirs que tu gardais dans un internat dans lequel tu étais avec des Frères, je pense...

Et donc c'était là qu'on s'était arrêté.
Et... puis voilà, donc parles-nous d'autres souvenirs que tu as de l'école, des enseignants

que tu avais et des relations élèves-professeurs...
Qu'est-ce que tu gardes de ces souvenirs-là? O.G.: Là on parle du secondaire? S.G.: ... Voilà. O.G.: O.K., j'ai fait la majeure partie de mon secondaire à l'école des Frères Maristes à un endroit appelé Bobandana, à 50 kilomètres de la petite ville de Goma, au Nord-Est du

Congo.
C'était un endroit, je crois peut-être que je l'ai mentionné précédemment, c'était

un endroit très beau, en pleine nature, très vert.


L'école... bon, ce dont je me rappelle c'est que je crois que je mangeais mieux à l'école


qu'à la maison.
On avait un régime équilibré, on mangeait trois fois par jour.

On mangeait trois fois par semaine de la viande, ce qui n'était pas le cas à la maison...
Et puis on avait des fruits et des légumes. Les Frères avaient une grande plantation de bananeraies, on avait des bananes a table

chaque soir.
Donc je garde un souvenir très, très positif.

On faisait beaucoup de sport, j'étais très sportif, je participais activement au sport.


J'étais capitaine de l'équipe de basket.
On allait en compétition contre d'autres écoles de la région, surtout les écoles de Goma à 50 kilomètres et notre école était connue comme une école qui s'intéresse

beaucoup au sport.
On gagnait beaucoup et on en était très fier. Les professeurs étaient majoritairement des Frères, mais il y avait aussi d'autres professeurs qui étaient recrutés en Europe et quelques Indigènes, quelques Congolais. Il fut un temps où le directeur et plusieurs Frères étaient, eux-mêmes, des Rwandais exilés qui ont quitté vers les années soixante et qui ont opté pour la vie religieuse.

Et on était nombreux, les enfants de réfugiés, on était nombreux dans cette école-là.


Et il y en avait, bien sûr, il y en avait qui réussissaient bien, d'autres qui pataugeaient


un peu.
Et grâce à ces Frères-là qui nous ont encadrés d'une manière particulière, parce qu'ils connaissaient notre condition; ils nous ont réunis à un moment donné et nous ont dit: "Écoute, vous savez qui vous êtes, d'où vous venez, vous êtes des exiles, ici ce n'est pas votre pays. Vous ne pouvez pas vous permettre d'échouer. Vous devez travailler fort. Si vous avez des difficultés particulières, venez, nous sommes ici pour vous aider. Mais on veut que vous réussissiez". S.G.: Et donc ils voulaient vraiment que

vous réussissiez justement parce que...
O.G.: Oui, ils nous encadraient très, très fort, et ça a eu des résultats spectaculaires...

Vraiment, dans une période de six mois au moins, les résultats étaient tangibles.


Même ceux qui avançaient difficilement ont commencé à avoir des notes inhabituelles.


Tout le monde se posait la question, comment ça arrive que tout le monde réussît.
C'est comme si on n'osait pas les décevoir, on ne voulait pas les décevoir et on travaillait...

Je me rappelle que l'année auparavant, l'année qui a précédé l'arrivée de ses Frères,


j'avais eu autour de 65%, j'étais un peu bruyant..., j'étais en première année.


Je ne savais pas vraiment pourquoi j'étais là, je n'avais pas d'objectif particulier.


Mais, l'année suivante avec ces Frères-là, j'étais premier de classe et je le suis resté
jusqu'à la fin... À la fin du programme qu'on appelait les Humanités, c'était en fait l'équivalent

du Bac français, quand on terminait les Humanités on allait à l'université, aussi bien en


Afrique qu'en France...
Quand on terminait au Congo, on devait passer l'examen qu'on appelait les "Examens d'État",

suivi par un autre examen qu'on appelait l'examen de "Maturité". Les examens de maturité


permettaient de t'orienter vers tel ou tel domaine ou alors... d'avoir la liberté de


choisir son domaine si on avait bien réussi l'examen de maturité.


C'était l'examen...
C'était assez compliqué; c'est un peu comme l'examen qu'on fait passer aux nouveaux finissants d'Universités ici pour accéder à la fonction publique...

C'était ce genre d'examen.
Alors, l'examen proprement dit, qui portait sur les matières étudiées..., j'étais

deuxième dans tout le Zaïre et j'étais premier au Kivu...


Et je vous assure que, au moins, parmi les dix premiers au Kivu, au moins sept étaient


des Rwandais réfugiés.
Et puis les autres suivaient, et tout ça. Si bien qu'a un moment donné, les réfugiés rwandais étaient très nombreux dans les

Universités Congolaises, surtout que le pays n'avait pas les moyens de distinguer qui était


un national authentique et un réfugié.
Donc tout le monde était accepté comme ça dans les Universités. C'est comme ça que les Rwandais au Congo ont vraiment étudié beaucoup plus massivement que dans les pays d'exil comme le Burundi, où tout le monde connaissait tout le monde,

ou en Tanzanie, ou même en Ouganda...
Donc disons que, vraiment au niveau de l'enseignement, l'expérience est très positive.

C'était positif.
Mais il suffisait de sortir de ce cadre-là du secondaire pour voir à quel point les

exilés tutsi au Congo étaient détestés par la population locale.


On le sentait dans le langage; on les insultait.
Souvent on faisait appel à leurs habitudes alimentaires, on disait: "Les mangeurs

de haricots...", toutes sortes de choses.
Les enfants à Goma se faisaient tabasser dans la rue carrément par les autres enfants

congolais.
Ce n'était pas facile du tout... Parce que j'ai fait partie de l'école primaire au Congo justement, j'étais dans une plantation

qui appartenait à un colon belge.
Il avait formé une sorte de fondation, il s'appelait monsieur Costier et la fondation

s'appelait la Fondation Costier.
Il y avait une école, je crois que j'en ai parlé la dernière fois, une belle école,

à l'étage, en pleine campagne...
S.G.: À l'intérieur de cette plantation? O.G.: De cette fondation-là. C'était une grande plantation de café, avec un grand dispensaire. Toute la population locale venait se faire soigner là-bas. Il y avait des infirmiers, des aide-infirmiers et infirmières qui étaient là.

Les Rwandais qui travaillaient là-bas, ils travaillaient vraiment très dur.


J'imagine..., je me rappelle par exemple une tâche qui consistait


à l'épandage d'insecticides dans la plantation.


C'était une bonbonne pleine de produits chimiques que l'ouvrier mettait sur le dos et il pouvait


pomper ce gaz-là dans les branches de café....
Il faisait ça toute la journée, ça sentait très mauvais, il respirait ça et souvent,

très souvent il tombait malade.
Il tombait malade, il commençait à vomir, tout ça et on devait l'évacuer brièvement

au dispensaire, sinon ça pourrait même provoquer la mort.
Et ce travail-là était fait par des réfugiés, parce que la population locale ne voulait

plus faire ça.
C'était les réfugiés qui faisaient ça. Ils n'avaient pas de choix, il fallait qu'ils survivent. Ils avaient quand même des avantages: monsieur Costier offrait des denrées alimentaires

chaque semaine.
Ils allaient prendre l'huile de palme, le riz, les haricots, tout ça.

Ils étaient logés, il y avait des maisons, quand même c'était très petit, souvent


deux chambres par famille.
Mais, encore une fois, c'est un souvenir heureux, ils travaillaient très fort cinq jours la

semaine.
Mais samedi ils lavaient leurs vêtements très modestes, ils repassaient ça, ils sortaient,

ils allaient se promener, ils allaient visiter leurs collègues, leurs amis qui étaient


à dix kilomètres, à quinze kilomètres plus loin.
Et ils étaient très solidaires. Et moi, jeune que j'étais, quand ils avaient leurs salaires, ils me faisaient des cadeaux...

Quand même c'était des cousins.
Ils venaient tous..., la plupart venaient de la région côtière de Kibuye, donc la

commune Gishyita, la commune de Rwamatamu, la commune de... qui précède..., de la préfecture
même de Kibuye. Donc on avait des relations familiales la plupart. Et ils me gâtaient beaucoup, ils m'achetaient des petites choses. J'étais heureux, quoi, enfant... Et puis quand il y avait une fête, il y avait une tradition congolaise: les enfants allaient

cueillir des fleurs et puis tu offrais des fleurs à une personne.
La personne à qui tu offrais des fleurs, il te donnait un peu d'argent... et tu te trouvais avec, je ne sais pas, quelque chose comme cinq dollars à la fin de la journée

et avec cinq dollars tu pouvais t'acheter des cahiers, t'acheter un livre que tu veux,


des choses comme ça...
Les vacances étaient très, très, très intéressantes...

S.G.: Donc les vacances tu restais là-bas, tu ne retournais pas au Rwanda...?


O.G.: C'est ça.
Donc..., vers l'âge de dix-sept ans, j'ai rencontré un jeune rwandais qui habitait

au Rwanda, dont les parents étaient au Rwanda mais qui venait suivre sa scolarité au Congo.
Il s'appelait Masabo, sa famille était très proche de ma famille.

Et on s'est rencontré et il a dit: "Mais, tu sais quoi?


Ta maman, ta sœur, ils n'ont même pas une idée de comment tu ressembles" parce que


ça faisait...
Quoi, on est en soixante-neuf et j'avais quitté le Rwanda en soixante un, donc ça fait à peu près huit ans. S.G.: Et là tu n'étais pas encore revenu la première fois, là, où tu nous as raconté ton retour au Rwanda... O.G.: Là je n'étais pas encore revenu... Donc c'est ce jeune-là qui m'a... Donc je me suis fait prendre une photo avec lui et il est allé en vacances, il a montré ça à ma mère et ma sœur. Il paraît que c'était très émouvant. Et puis, bien sûr, à la fin je suis allé, je crois que je t'ai raconté comment ma sœur

a réagi [rires]...
À partir de ce moment-là je retournais au Congo, mais j'avais..., ma mère avait donné

une ou deux vaches au bourgmestre pour que je puisse revenir pendant les vacances.


J'ai passé d'abord une année à Kabgayi.
Kabgayi c'était une autre école des Frères Joséphistes au centre du Rwanda, tout près

de Gitarama...
Parce que maman voulait que je reste un peu, on s'était tellement manqué pendant assez

longtemps.
Mais là j'étais en quatrième année du secondaire et la tradition chez ces Frères-là

c'est que quand on terminait la quatrième année du secondaire, il fallait aller au
noviciat. Il fallait porter la soutane, étudier les études religieuses..., devenir Frère à part entière..., le programme durait deux ans et puis tu revenais maintenant faire la

cinquième année et la sixième année du secondaire...


Moi je n'étais pas prêt à perdre mon temps, deux ans, surtout que je n'étais pas encore...,


je n'étais pas sûr de vouloir vraiment faire la vie religieuse.
Donc je suis retourné à mon ancienne école pour faire la cinquième année et la sixième

année...
Donc une seule année que je n'ai pas fait à Bobandana, que j'ai fait plutôt au juvénat

Sainte-Trinité à Kabgayi.
Donc j'allais et je revenais, tout allait bien jusqu'à soixante-treize ou soixante-douze

où encore une fois, une autre vague de massacres a commencé.


Cette vague-là a été provoquée par les évènements du Burundi.
Parce qu'en soixante-douze, il y a eu une tentative de coup d'État au Burundi, organisée...

essentiellement par des cadres militaires et civils hutu burundais qui voulaient renverser


le gouvernement majoritairement tutsi, pour prendre le pouvoir.
Et apparemment, le plan était conçu pour exterminer tous les Tutsi du Burundi.

Alors le plan a échoué et ça a été l'inverse.


C'était maintenant les Tutsi qui ont massacré les Hutu.
En soixante-douze, plusieurs Hutu du Rwanda..., ce n'était pas plusieurs, des centaines et des centaines de milliers de Hutu ont été massacrés. Surtout l'élite. L'élite Hutu a été vraiment décapitée en soixante-douze. Et ça, ça n'a pas plu au gouvernement rwandais qui était hutu majoritairement et un mouvement

a commencé à se former à l'intérieur du Rwanda pour qu'ils fassent la même chose,


pour qu'ils vengent leurs frères burundais.
S.G.: Donc les évènements en soixante-treize c'était vraiment en réponse à cette...

O.G.: Oui, essentiellement...
Ça a commencé, il y a eu deux événements... Il y a eu l'arrivée massive des réfugiés burundais vers le Rwanda et la plupart des

jeunes qui étaient au secondaire au Burundi ont été immédiatement à l'intérieur dans


les écoles du Rwanda.
Donc ils racontaient à leurs camarades ce qu'ils ont subi au Burundi et tout ça.

Mais il s'est avéré qu'au même moment, à l'intérieur même du Rwanda, l'armée,


dont le chef était Habyarimana, qui était ministre de la défense à l'époque...
L'armée qui était majoritairement originaire du Nord...

De Gisenyi et de Ruhengeri.
Et le président Kayibanda, lui, était du Sud.

Et apparemment, il avait favorisé beaucoup les sudistes au détriment du Nord...


Donc il y avait une tension à l'intérieur.


Mais, justement les officiers militaires ont exploité ces tensions-là en allant dans


les écoles dire aux jeunes d'expulser des camarades.


Ils voulaient créer en fait un climat d'instabilité pour pouvoir faire un coup d'État.
J'ai un camarade, un ami de Kibuye qui étudiait dans une école secondaire de Byimana; c'était

des Frères Maristes au Rwanda.
Et il m'a dit combien, que plusieurs fois le major Kanyarengwe, à l'époque il s'appelait

major, il avait l'autorité de major, il est venu plusieurs fois dans leur école, pour
leur dire... Il prenait quelques étudiants Hutu, des leaders, ceux qui sont connus à l'intérieur l'établissement,

il les rassemblait et il leur disait: "Écoute, vous devez chasser ces Tutsi-là.


Vous n'avez pas vu ce qu'ils ont fait au Burundi?"
Donc ils ont utilisé ça.... S.G.: Ok..., donc c'était un bon argument pour... O.G.: Oui. Pour provoquer ce mouvement et prendre le pouvoir. Et c'est ça qui s'est passé. Les élèves, les étudiants ont commencé à chasser leurs camarades...

Ça va encore si c'était seulement les chasser mais dans certains établissements ils les


ont massacrés...
En fait ils étaient armés, ils s'armaient et puis pendant la nuit, pendant que les camarades dormaient, ils se mettaient à les..., à les frapper...

Ils ont en fait attaqué l'école où que j'avais fréquenté, le juvénat Sainte-Trinité


de Kabgayi et là ils ont tué et les Frères et les étudiants...


Donc toutes les écoles secondaires et l'Université Nationale, tous les étudiants tutsi ont été


soit tués, soit expulsés.
Et ils nous ont rejoints au Congo, d'autres sont allés au Burundi...

S.G.: En fait vous entendiez ça, vous entendez parler de ça même du Congo...?
O.G.: Mais oui, on suivait ça... et puis finalement ils sont venus et ils nous ont raconté tout ce qui s'est passé... À cela s'est ajouté le renvoi de tous les fonctionnaires tutsi... qui travaillaient

dans le gouvernement, même dans la société, dans sociétés privées.


Le système c'était..., tu venais le matin et tu trouvais à la porte du ministère ou


de la société, la liste des gens qui doivent partir.
Tu ne savais même pas qui a écrit cette liste-là. La liste était: "Sont expulsés tel, tel, et tel". C'était tous les Tutsi.

Et tout le monde est parti.
Ils sont venus soit au Congo, en Ouganda, des pays limitrophes... La plupart sont allés au Burundi d'abord parce que c'est là qu'ils avaient un accueil

beaucoup plus solidaire, mais au Congo aussi, parce que le Congo c'est un pays qui n'était


pas bien gouverné, donc où tu pouvais t'infiltrer.
D'ailleurs, quand tu venais au Congo tu pouvais acheter la carte d'identité congolaise le même jour, il suffisait de donner quelques billets à la personne qui est chargée de

donner la carte...
Mais n'empêche qu'ils te connaissaient toujours comme Rwandais, mais tu avais la carte... S.G.: Donc soixante-douze-soixante-treize, toi tu es au Congo, tu entends parler de ça...

O.G.: J'entends parler de ça...
J'enseignais dans une école secondaire, en attendant je voulais avoir un peu d'argent

pour pouvoir me payer un billet pour aller à l'Université à Kinshasa.
Quand j'ai été admis à la première année cette année-là comme enseignant, je recevais..., j'ai accueilli beaucoup de ces refugies heureusement qui venaient..., certains je les ai logés

chez moi, ceux que je connaissais dont le père de Christel.


Tu vois Christel?
Christel il venait se marier... avec Monique et elle n'était même pas..., je crois qu'elle

était déjà enceinte...
Et ils ont traversé la frontière, parce que... S.G.: Il venait d'où lui? O.G.: Lui, il travaillait, il vivait à Gisenyi. Il travaillait à la brasserie Bralirwa..., c'était la seule la société qui fabriquait

la bière Primus au Rwanda.
Il était très bien là-bas, il avait fait les sciences économiques à l'Université

et puis la première promotion à l'Université Nationale du Rwanda.
Mais, comme les autres, il est arrivé au bureau, son nom était là, donc il fallait qu'il parte. Et sa femme et ses belles-sœurs sont parties par avion le lendemain, mais lui n'a pas trouvé

de place.
Donc il fallait attendre une semaine ou deux semaines..., parce qu'il n'y avait pas beaucoup de vols à l'époque. Lui, il est resté chez moi..., je l'ai logé pendant ce temps-là et puis il a finalement pu partir. S.G.: Ça c'était ton premier emploi? O.G.: C'était mon premier emploi... comme professeur, j'enseignais le français et la gymnastique..., et j'adorais ça, aux enfants du cycle d'orientation; le cycle d'orientation c'est la première année et la deuxième année du secondaire. Je donnais le français en première année et le sport en deuxième année...

S.G.: Et puis tu étais bien payé?


C'était un poste quand même bien à l'époque...?


O.G.: Bon, vraiment c'était..., quoi, oui c'était...


Ça me permettait de..., je pouvais me payer un logement quand même assez décent, quelqu'un


qui me faisait la cuisine, le travail domestique et je pouvais économiser un peu d'argent


chaque mois, ce qui me permettait d'espérer pouvoir aller étudier...


C'est ça, et l'année suivante je suis allé à l'Institut Supérieur Pédagogique à Bukavu.
J'ai commencé..., je faisais des études de langues, la philologie anglaise. C'est ça que j'ai commencé à faire. Et entretemps j'étais en contact avec mon frère qui était à Nairobi et il avait des

contacts avec les Italiens et il leur avait demandé s'ils pouvaient m'octroyer une bourse


d'études.
S.G.: Avec les Italiens. O.G.: Avec les Italiens. C'était une compagnie italienne qui avait une fondation d'aide au Tiers-Monde. Cette fondation avait une branche en Europe et il les connaissait.

Là j'ai fait deux ans à l'Institut Supérieur...
S.G.: Pour ta licence... O.G.: Non, c'était la période de graduat.

S.G.: ... Donc après les Humanités, tu fais le graduat d'abord?
O.G.: Oui. S.G.: Avant d'aller à l'université? O.G.: Non..., le graduat faisait partie de l'université. Tu faisais les deux premières années, c'était le graduat..., et puis tu continuais. Tu faisais deux ans de plus et tu avais la licence. S.G.: OK... O.G.: Et là je suis allé..., après le graduat je suis allé à Nairobi. On m'a dit: "Écoute, tu viens, on va voir comment ça se passe". Et ils me disaient:

"Où est-ce que tu voudrais étudier en Afrique?",
parce qu'ils ne donnent pas de bourses pour l'Europe. J'ai dit Addis-Abeba. Mais avant ça, j'avais rencontré la mère de mes enfants et elle était...

D'abord, comment ça s'est passé?
Elle était..., elle travaillait au Rwanda. S.G.: Quand tu étais au Zaïre? O.G.: Oui, quand j'étais au Zaïre. Pendant la crise de soixante-douze - soixante-treize, elle n'a pas fui mais elle a été menacée

sérieusement.
Elle a dû aller se réfugier, vivre chez un hutu qu'elle connaissait. Elle travaillait à peu près à une cinquantaine de kilomètres de la maison, donc elle ne

rentrait pas à la maison, elle logeait dans une famille.
Et pendant des mois elle était cachée, terrée dans une famille de Hutu. Et elle me racontait comment ils rentraient chaque jour avec le butin: la viande, les

vaches qu'ils ont abattues sur les collines, comment ils racontaient les choses qu'ils


ont fait à gauche, à droite...
Elle était vraiment terrorisée jusqu'au moment où ils ont dit: "La paix! La paix!", elle est sortie de sa cachette... S.G.: Comment ils l'ont gardée, vu que c'étaient des Hutu? O.G.: C'était une famille hutu, amie de la famille où elle logeait.

À ce moment-là, c'est ça l'évolution de la situation au Rwanda, c'est que ça a évolué


petit à petit.
Au départ, les premiers massacres, c'était les Hutu qui venaient t'aider, qui venaient...

prendre les choses dans la maison et aller les cacher chez eux, tout ça, ainsi de suite.
Et puis, la deuxième vague, ce n'était plus possible.

Au début, on ne s'en prenait qu'aux hommes.
La deuxième vague, on a commencé à violer les femmes. La troisième vague, on a commencé à tuer même les femmes; on tuait les hommes et les

femmes, ainsi de suite.
Et la vague ultime c'était le génocide, où ils ont tué tout le monde. Donc, à ce moment-là, c'était la deuxième, troisième vague, ils pouvaient encore te

cacher, surtout les femmes.
Elles pouvaient trouver refuge chez les amis, les enfants, tout ça; elles pouvaient trouver refuge. Et les hommes restaient dehors, ils allaient se cacher dans la brousse....

Bon, alors, quand j'étais à l'Institut pendant ma première année..., si je me souviens

bien, en fait ma première année vers la fin, il y avait quelqu'un qui voulait l'épouser.


Moi je me connaissais avec elle bien avant, on était déjà amis depuis des années,


depuis que j'avais commencé à revenir au Rwanda.
Et elle se sentait bousculée, obligée d'épouser..., c'est quelqu'un qui était influent, qui occupait

un poste assez influent dans l'administration préfectorale locale à Kibuye.


Et il corrompait certains membres de la famille pour qu'ils fassent pression sur elle...


Alors elle m'a envoyé un message, elle a dit: "Écoute, les choses vont mal et si


tu peux, essaie de voir comment tu peux me sortir d'ici".
S.G.: Parce qu'elle ne pouvait pas juste dire non, il fallait qu'elle accepte...?

O.G.: Elle ne pouvait pas dire non; ils lui mettaient la pression, même si elle disait
non, il allait probablement y avoir des répercussions sur la famille et puis elle ne se sentait

pas en sécurité si elle disait non.
Donc c'est comme ça que j'ai fait une aventure, j'ai quitté Bukavu, je suis parti toute la nuit. J'ai pris une camionnette qui quittait Cyangugu. Cyangugu c'est la frontière avec Bukavu. Il y en a qui partaient le matin, il y en a qui partaient le midi, il y en a qui partaient

le soir.
Et j'ai pris la camionnette qui partait le soir parce que les bus, c'était pendant la

journée...
Et je suis arrivé chez moi vers minuit, une heure du matin. S.G.: Chez toi où? O.G.: À Kibuye. S.G.: Kibuye, donc chez ta maman et tout ça... O.G.: Oui. Je me suis caché toute la nuit. Je ne suis pas sorti, personne, aucun voisin ne savait que j'étais là. Le lendemain je suis resté toute la journée caché, et le soir elle est venue à la maison,

on a décidé qu'on allait partir le surlendemain.
On allait quitter vers onze heures du soir pour être à..., à peu près cinquante,

soixante kilomètres vers cinq heures du matin.
Et à cinq heures il y a des véhicules qui quittent cet endroit-là, ça s'appelle Karengera.

Il fallait quitter Karengera à cinq heures du matin avec ces camionnettes-là qui allaient


à Cyangugu.
Et arrivés à Cyangugu le matin, personne ne nous connaissait à Cyangugu, donc on allait pouvoir traverser jusque là-bas. Et c'est comme ça qu'on a fait et on a quitté Kibuye à onze heures du soir, on était à

Karengera à cinq heures du matin, quatre heures du matin et on a pris ces camionnettes-là.


C'était des camionnettes que tu pouvais aller au-dessus du camion...
S.G.: À l'extérieur, là? O.G.: Oui, oui. À l'extérieur. Il faisait froid...! [Rires]. Et nous sommes arrivés à Cyangugu le matin, on a traversé, on est allé à Bukavu et

on est resté là pendant le reste de l'année et l'année suivante...
S.G.: Mais à Kibuye ils n'ont pas dit "Mais voyons, où est-ce qu'elle est?". Vous avez fait une fugue quand même, en fait vous avez fait une fugue! O.G.: Oui..., ça a été toute une histoire! Le directeur de l'école où elle travaillait, les autorités sont venues fouiller dans les

maisons, chez moi comme chez elle.
Quoi qu'il en soit, il y avait aussi la corruption, donc nos parents ont corrompu les autorités.

Ils ont donné encore des vaches, je ne sais pas..., de l'argent, je ne sais pas ce qu'ils
ont donné. En tout cas, on nous a permis, l'année suivante, qu'on vienne nous marier à Kibuye.

Ils ont accepté les conditions, c'est qu'ils ont payé ça.


Je n'ai pas encore les..., je n'ai pas les détails, mais ils ont dû payer beaucoup
de choses. Donc on s'est retrouvé..., on a fait un mariage très sobre, très vite, parce qu'on voulait

partir le plus vite possible.
S.G.: C'est là que ton frère a vraiment contribué dans votre mariage-là...

O.G.: Oui...
[Grand sourire]. Et voilà, et quelques temps après, Solange est née... Donc, quand je suis allée à Nairobi, Solange avait quelques mois, je crois qu'elle avait

peut-être quatre, cinq mois, ou six mois.


S.G.: Elle a commencé à voyager petite, quoi...!
O.G.: ... Non ils sont restés à Bukavu. S.G.: Ah ok, ok,..., elle n'est pas venue avec toi...? O.G.: Non, non..., donc c'est pour ça que je me suis retrouvé à Addis-Abeba quelques temps après. Et malheureusement, arrivé en Éthiopie, il y avait une révolution qui venait d'avoir lieu en Éthiopie, l'Empereur venait d'être déposé, c'était un nouveau régime et l'Université était fermée. S.G.: Et c'était en quelle année, ça? O.G.: C'est en soixante-quinze, soixante-seize... Solange est née en avril soixante-quinze et l'année scolaire soixante-quinze - soixante-seize,

l'Université était fermée.
Et pourtant j'avais eu l'admission et tout ça mais entre le moment où j'ai eu l'admission

et le moment où je suis arrivé à Addis-Abeba, l'Université venait d'être fermée, les
étudiants devaient aller dans les campagnes, dans une opération qu'ils appelaient [Zamacha].

Ils allaient enseigner la..., c'était une campagne d'alphabétisation en fait.


Mais le nouveau régime militaire de Mengistu voulait en fait écarter les étudiants d'Addis-Abeba


pour qu'il puisse mettre en place..., parce que les étudiants avaient contribué énormément


à la chute de l'Empereur.
C'est les étudiants qui avaient, en fait, déposé l'Empereur. Ils ont une démonstration, des manifestations monstres à Addis-Abeba, surtout à l'Université

d'Addis-Abeba.
Et les étudiants aussi ont une influence sur leurs parents, sur leurs familles, tout

ça, donc il y a eu un soulèvement populaire.
Et les militaires ont récupéré ça..., exactement la même opération qu'au Rwanda... Ça semble se reproduire. Et voilà. Et puis j'ai attendu que les étudiants reviennent, ça a pris un an mais en attendant j'ai trouvé du travail, je pouvais survivre. Et puis finalement les étudiants sont revenus, j'ai commencé mon programme.

Ils ont accepté de payer une bourse pour maman Soso, mon épouse, pour qu'elle vienne


aussi.
Mais, qu'est-ce qu'il y a eu comme complication? Quelque chose vers la fin ça n'a pas marché, elle n'a pas pu venir...

En soixante-dix-sept, je suis retourné... à Bukavu, et là, ma femme et la petite étaient


retournées au Rwanda.
Pourquoi? Parce que la situation au Congo devenait intenable...

La situation économique...
Elle travaillait comme enseignante mais son salaire d'enseignante ne lui permettait pas

de vivre, de se loger, de nourrir l'enfant, tout ça...


S.G.: Et là-bas elle ne connaissait pas beaucoup de gens, à Bukavu...?
O.G.: Elle connaissait des gens. Son cousin Shema vivait là-bas. On avait d'autres amis, mais eux-mêmes vivaient les mêmes difficultés. Donc, on lui a offert un poste d'enseignante au Rwanda.

Là, elle allait loger dans la famille, sans payer de loyer, tout ça.


Moi j'avançais, j'étais presqu'à la fin de mon programme.


Donc je suis allé la voir au Rwanda, mais en cachette.
Encore une fois, j'ai traversé, exactement la même chose que j'avais fait avant. Je suis allé la nuit..., je suis resté une semaine, caché. Je ne pouvais pas sortir.... S.G.: Mais comment vous alliez déjà au Zaïre? D'Éthiopie au Zaïre ça va, ce n'était pas un problème? O.G.: Oui..., j'ai pris l'avion d'Addis à Bujumbura. À Bujumbura j'ai rencontré Shema qui était cousin de ma femme, et qui était mon cousin aussi...

Oui, il était mon cousin aussi.
Et puis on a pris un taxi de Bujumbura à Bukavu, je suis resté dans sa famille, sa

belle-famille une nuit ou deux, et puis j'ai traversé à Cyangugu en fin de journée pour


prendre les fameuses camionnettes la nuit.
Je suis arrivé à la maison autour de trois heures du matin.

Et je suis resté caché pendant toute une semaine.


Alors j'ai vu Solange, ça faisait des années je l'ai pas vue!


Elle avait grandi, c'était une petite fille très mignonne!
C'était émouvant, ce n'est pas possible. Ce n'est pas possible... S.G.: Mais tu ne veux pas qu'ils te voient, si jamais ils t'avaient vu, qu'est-ce qu'ils

auraient fait...?
Pourquoi il fallait se cacher? O.G.: S'ils m'avaient vu, ils m'auraient arrêté..., parce que c'était comme ça,

j'étais Tutsi et j'avais vécu à l'étranger.
Donc j'étais un intrus..., un espion, je ne sais pas. J'étais tout sauf un Rwandais qui vient chez lui..., et ça c'était moi.

Le même, quelqu'un qui a eu le même itinéraire, qui est allé étudier au Congo mais qui est...,


lui revenait sans aucun problème.
Mais moi j'étais tutsi. Donc j'ai pu causer avec la mère de ma fille, on s'est entendu que je retournais à Addis

et qu'on allait tout faire pour qu'elle quitte le Rwanda, qu'elle passe par Bujumbura.
On avait une famille amie aussi, la famille de Mme Mutaboba... C'était une famille qu'on connaissait, je la connaissais... J'étais passé par là en venant d'Addis...

Et quand Mama Soso a quitté le Rwanda, c'est dans cette famille-là qu'elle est restée...,


en attendant de trouver un passeport.


Parce qu'elle n'avait pas de passeport.


Au Rwanda on ne pouvait pas nous donner de passeport...
Donc, il fallait trouver un autre passeport. Donc elle est venue à Bujumbura, elle s'est déclarée comme réfugiée, elle a eu un passeport de réfugiée burundaise, une Rwandaise au Burundi. Et c'est avec ce passeport-là qu'elle a pu voyager de Bujumbura à Addis-Abeba. S.G.: Et toi tu avais ce passeport? O.G.: Mais entretemps, c'est ça qui fait... le hasard, la semaine, je ne sais pas si c'est

une semaine ou dix jours que j'ai passé en cachette à la maison, nous avons fait un


autre enfant...
Et j'arrive à Addis-Abeba, je reçois une lettre: "Tu sais quoi?

Je suis enceinte!"
[Rires]... Bon, tant mieux! Il ne fallait que ça, parce que Solange avait besoin d'un petit-frère ou d'une petite sœur...

Donc finalement elle a quitté le Rwanda, au moment où elle allait accoucher, elle


est arrivée à Bukavu, elle a accouché à Bukavu et elle a traversé sur Bujumbura avec


le bébé.
Donc au moment..., quand elle a eu son passeport, je lui ai envoyé un billet, elle a voyagé

sur Addis-Abeba.
Elle est arrivée à Addis-Abeba fin soixante-dix-neuf.

Et en décembre quatre-vingt, on avait notre troisième fille [Rires]...


Ça n'a pas duré...!
S.G.: C'était comment l'installation justement...? Tu connaissais déjà l'Éthiopie et tout ça, mais bon, tu avais un emploi...?

O.G.: À ce moment-là j'avais terminé mes études, j'avais commencé à travailler dans
une organisation internationale, mais avec un contrat local. Parce que je n'étais pas..., j'étais... en tant que réfugié vivant en Éthiopie,

je vivais les conditions des Éthiopiens.
Donc, la plupart des organisations internationales, quand tu es recruté sur place, tu as un contrat

local.
Donc j'avais un contrat local. Et les gens qui..., j'avais les collègues..., on faisait pratiquement le même travail mais qui avaient été recrutés de l'extérieur, qui avaient trois fois mon salaire. Mais ce n'était pas grave, j'étais déjà chanceux en tant que réfugié. D'ailleurs j'ai eu souvent des difficultés parce que les Éthiopiens disaient: "Mais il n'a pas droit à ce travail...

Il est réfugié en Éthiopie mais il n'est pas Éthiopien!
Les postes locaux sont destinés aux Éthiopiens, pas aux étrangers.

Les étrangers devraient venir avec un contrat international"... Mais finalement, dans
ce débat-là, le HCR intervenait. Il disait: "Mais vous avez signé la Convention de Genève, vous devez donner aux réfugiés

les mêmes avantages que les nationaux.
Du moment que vous les avez acceptés c'est votre devoir". Donc finalement ils m'ont

laissé..., mais je cherchais un moyen d'avoir un contrat international.


Je ne l'ai eu que fin quatre-vingt-cinq.
C'est là que j'ai eu le poste au Centre de recherche et de formation en développement

international basé à Tripoli.
C'est comme ça que j'ai quitté Addis, je suis allé travailler à Tripoli, je suis

resté presque neuf ans...
S.G.: Donc en Éthiopie tu n'as pas réussi à avoir ce statut-là de...

O.G.: Non..., en vertu de mon statut de réfugié, on me considérait local.


Encore une fois, c'est la condition du réfugié.


Il est toujours perdant partout.
Il est perdant du fait qu'il a quitté son pays, les siens, tout ça.

Il est perdant parce qu'en exil, il est toujours défavorisé.


Et même quand il parvient à réussir, ce n'est pas légitime, c'est toujours illégitime.


Et chaque fois qu'il y a des problèmes dans le pays d'exil, d'accueil, c'est toujours


l'étranger qui est pointé du doigt, qui est responsable.


Et la population locale qui vit des difficultés économiques va toujours se défouler sur


l'exilé, l'étranger, celui qui est venu prendre notre travail, celui qui est venu


prendre nos places dans les écoles, celui qui est venu...


Il devient responsable de tout.
Donc l'itinéraire de l'exilé c'est problème après problème. Tu quittes tes pays, tu vas dans l'autre pays, ça se répète. Les mêmes conditions que j'avais vécues au Congo avec cette vie dans une plantation

en pleine brousse, où tous les miens travaillaient comme des ânes, comme des bêtes...


Ces histoires qu'on me racontais de jeunes réfugiés au centre de Goma qui se faisaient


lyncher dans les rues, insulter et tout ça..., j'ai vécu ça autrement en Éthiopie, où


je n'étais ni national ni international.
J'étais quelque part au milieu. Je nageais quelque part sans pied sur terre.... Et tout ça tu te demandes, tu te poses la question. Tu te dis: "Mais pourquoi? Pourquoi dois-je vivre tout ça"'' J'avais une ambassade à Addis-Abeba. Au Congo, l'ambassade était très loin à Kinshasa, tu ne pouvais même pas y arriver.

Mais à Addis j'avais une ambassade.
Mais ce n'était pas mon ambassade. Ils ne pouvaient rien faire pour moi.

Au contraire, quand ils ont appris que j'avais obtenu un contrat international, mon ambassadeur


s'est déplacé et est allé demander pourquoi ils m'ont donné ce poste.


"Sur quelle base?
Vous auriez pu nous dire, et puis le Rwanda allait vous donner un candidat"... Donc

au lieu..., non seulement ils ne pouvaient pas m'aider, mais même si quand un réfugié
trouvait quelque chose par lui-même, ils allaient lui ravir ça.

Ça je n'ai pas compris, surtout quand j'entendais la rhétorique du gouvernement Habyarimana,


qui disait qu'il faut que les réfugiés s'installent dans les pays d'accueil où ils sont allés


parce qu'il n'y a pas de place au Rwanda.
Et en même temps, ces réfugiés-là, qui faisaient tout pour justement s'intégrer

là où ils étaient, ils venaient les saboter.


Ce n'était pas avec moi seulement mais, au Congo par exemple, il y eut un temps où le


premier ministre de facto était un réfugié Rwandais.
Il s'appelait Bisengimana, il était parti vers la fin des années cinquante pour étudier

le génie électrique à l'Université Lovanium à Kinshasa.
Et finalement il a terminé, au moment où il a terminé ses études, les révolutions

faisaient rage au Rwanda, donc il n'a pas pu retourner au Rwanda et il est resté au
Congo. Et puis, je ne sais pas comment il a rencontré Mobutu et Mobutu a reconnu ses compétences

et il l'a nommé son chef de cabinet.
Et le chef de cabinet à ce moment-là facilitait le titre vraiment de premier ministre.

Parce qu'il avait..., il était en tout cas le numéro deux du régime.
Tout passait par lui pour arriver à Mobutu. Mais tu ne peux pas t'imaginer les manœuvres qu'a déployées le gouvernement Rwandais

pour que monsieur Bisengimana soit écarté du pouvoir.


Or, ça contredit cette politique de dire: "Ok, installez-vous là où vous êtes".


Parce que ce monsieur-là aurait pu aider beaucoup d'autres réfugiés à peut-être


obtenir la nationalité congolaise d'une manière beaucoup plus légale et peut-être à s'insérer


dans le circuit économique et tout ça, ce qui aurait permis une meilleure intégration


dans la société.
Donc ce n'était pas vrai qu'ils voulaient qu'ils s'installent dans les pays, tout ça, et s'intègrent. Tout ce qu'ils voulaient c'est qu'ils ne trouvent pas de stabilité.

Qu'ils restent des marginaux partout où ils sont.
Mais, ce qu'ils ont oublié c'est que, en restant marginal à travers tous ces pays-là,

en vivant cette misère quotidienne, ils ont finalement..., ils se sont dit: "Mais écoute,


nous avons un pays, nous venons de quelque part.


Pendant combien de temps allons-nous tolérer cette misère en exil?".


Donc ça a provoqué, en fait, une conscience collective et ils ont commencé à dire:


"On rentre chez nous.
De gré ou de force. Si on n'accepte pas qu'on rentre, on va rentrer par la force". S.G.: Et c'était quand ça, qu'ils ont fait ça...? O.G.: Ce qui s'est passé en Ouganda, par exemple, c'est très touchant.

Parce ce que le gouvernement de..., le premier gouvernement de Milton Obote, c'était un


gouvernement qui était très proche du premier président Rwandais Grégoire Kayibanda...


Et Obote a été renversé en soixante-onze par Idi Amin...


Idi Amin a instauré une dictature, a tué beaucoup, beaucoup, beaucoup d'Ougandais mais


aussi des Rwandais.
Après, Obote est retourné au pouvoir.

Là, il a tout simplement expulsé les Rwandais.
Ils sont allés jusqu'à la frontière, le Rwanda a fermé la frontière. Il a dit: "Ils n'entrent pas chez nous, on n'a pas de place pour eux". Il y a eu

un suicide de masse, ils se sont suicidés en masse.


Ceux qui..., les jeunes sont retournés en Ouganda avec l'idée qu'il n'y a plus d'espoir


en Ouganda, il faut absolument qu'on rentre chez nous.
Et quand Idi Amin a été renversé et que Yoweri Museveni, qui faisait partie des troupes

qui l'ont renversé est entré lui-même dans le maquis pour prendre le pouvoir à Kampala,


tous les jeunes Rwandais réfugiés ont rejoint le mouvement.


Ce n'était pas pour prendre Kampala, pour prendre le pouvoir... en Ouganda, c'était
pour pouvoir rentrer chez eux. Et je crois qu'ils lui ont dit ça formellement, que s'ils viennent l'aider, c'est pour que

lui aussi puisse les aider un jour.
Pourquoi? Parce que c'était trop. Ils avaient subi tellement d'injustices, des deux côtés, en Ouganda comme au Rwanda. Vous vous imaginez? On vous expulse de votre pays d'asile et votre pays d'origine vous ferme la frontière?

Donc, je n'ai pas suivi de très près la formation du FPR.


Ce que je sais, c'est que... le déclencheur de ce mouvement n'est nul autre que l'injustice


que les réfugiés ont subie, en Ouganda en particulier.


Parce que ça a été très, très dramatique en Ouganda.


S.G.: Comparé aux autres pays...
O.G.: Comparé aux autres pays... C'est vers la fin, je pense même que... juste avant l'attaque du FPR en octobre quatre-vingt-dix,

le Rwanda maintenait toujours sa position qu'il n'a plus de place pour les Tutsi de


l'extérieur et que le Rwanda va négocier avec les pays limitrophes pour que ces populations


soient intégrées dans les populations où ils sont.


Comment se fait-il que pendant les 30 années d'exil ils n'avaient jamais négocié?
C'est parce qu'ils ne voulaient pas qu'ils s'intègrent. S'intégrer, pour eux, ça voulait dire: "Ils vont être forts, ils peuvent peut-être

nous attaquer un jour"... Ce qui n'est pas le cas.
Parce que quand tu t'intègres dans un endroit, déjà il suffit de comprendre que la majorité

sont allés vers les années soixante, la plupart étaient déjà morts, c'était la


deuxième génération.
Cette deuxième génération ne savait rien du Rwanda. Ils ne connaissaient que le Congo où ils sont nés, l'Ouganda où ils sont nés, et tout ça. Ils étaient de culture congolaise, de culture ougandaise, de culture burundaise. Et ça c'est l'autre problème de l'exil. Parce que quand tu vas en exil, tu perds tous les mécanismes que tu as hérités de tes

ancêtres, tout ça, les mécanismes de survie dans ce milieu-là.
Tu adoptes de nouveaux mécanismes pour survivre dans le pays d'asile, en fait tu adoptes une

autre identité.
Si bien que quand tu reviens dans ton pays d'origine un jour, tu es un étranger chez

toi.
Parce que tu as perdu toutes les valeurs.... S.G.: En fait tu es un étranger finalement partout? O.G.: Tu es un étranger..., finalement tu as été un étranger partout... Les conséquences que nous trouvons aujourd'hui, dans le Rwanda d'aujourd'hui, c'est la manière dont tous les exilés qui sont retournés au Rwanda, la manière dont ils sont divisés

selon les pays où ils s'étaient installés.
Il y a une solidarité qui existe entre les réfugiés qui sont venus d'Ouganda. Il y a une solidarité particulière entre les réfugiés qui sont venus du Congo. Et ça peut aller jusqu'à priver un poste à celui-là parce qu'il vient..., c'est un

réfugié du Congo et réservez ce poste-là à celui-là parce qu'on vient du même pays


d'asile...
S.G.: Est-ce que ce n'est pas grave ça? Parce que ça crée de nouvelles divisions qu'il n'y avait pas avant? O.G.: Absolument...! Et ça c'est la conséquence de l'exil.

L'exil détruit ton identité, t'oblige à adopter une identité qui n'est pas la tienne


et qui ne t'aide pas parce que tu restes toujours étiqueté comme étranger.
Et quand tu retournes à tes racines, tu n'as plus d'assise, tu es déraciné complètement.

Donc tu ne peux plus t'entendre avec les personnes qui sont restées.


Au Rwanda, aujourd'hui, on trouve qu'il y a beaucoup plus de connivence, du moins de


complicité, entre les rescapés tutsi du Rwanda et les hutu du Rwanda.


Ils s'entendent mieux parce qu'ils se connaissent!
Ils ont les mêmes références, ils ont les mêmes valeurs. Bien que le génocide ait détruit beaucoup de ces valeurs-là de solidarité, tout ça...,

ils se retrouvent mieux ensemble qu'avec quelqu'un qui vient de l'Ouganda ou quelqu'un qui vient


du Congo.
Ceux qui sont venus d'exil, c'est la deuxième génération, c'est la troisième génération, ils ne connaissent rien du Rwanda. Ils ne connaissent rien des nuances, des subtilités..., du langage...

C'est, comment dire ça?
D'ailleurs, il paraît que quand il y a des..., dans le Rwanda d'aujourd'hui, quand il y a

quelque chose qui est important, qu'il faut communiquer à la population locale, tout


ça, le régime sait bien qu'il faut utiliser un Tutsi ou un Hutu qui n'a jamais quitté


le Rwanda, de l'intérieur, quoi.


Parce que c'est lui ou c'est elle qui sait comment s'adresser à ces gens-là.


Mais une telle mission on ne le donne jamais à quelqu'un qui a quitté le Rwanda, parce


que ça ne passe pas...
S.G.: ... Beaucoup de votre séjour en Éthiopie, de la vie que vous meniez là-bas en tant

que réfugié et tout ça..., et j'aimerais d'abord savoir comment ça se passait la vie
de communauté là-bas. Est-ce qu'il y avait d'autres personnes qui vivaient dans la même situation que vous? Est-ce qu'il y avait une petite communauté que vous vous étiez créée là-bas? Ou vous étiez des solitaires? O.G.: Non, non, pas des solitaires... On avait une petite communauté, elle n'était pas grande.

Il y avait au moins..., il y avait des étudiants qui venaient du Kenya, en général de Nairobi,


pour apprendre l'aviation comme techniciens ou... et qui, après les études, retournaient


à Nairobi.
Mais il y avait aussi quelques-uns, quelques... jeunes réfugiés qui étaient à Addis, qui

étaient venus pour étudier à l'Université d'Addis-Abeba, et qui finalement avaient trouvé


le travail là-bas...


Et puis il y avait une famille, non deux familles, la famille Murenzi avec..., il était... nourricier


de Stan,...
Consolata, Liberata, Thérèse, tu ne les as pas connus? [En s'adressant à S.G.]... Et la famille de Washington... Stan c'est celui qui a épousé la fille de Kinuma, Julie. Et puis il y avait Immaculé Mutamuliza, la mère de Jeanine. Il y avait une autre dame qui était venue de l'Ouganda, qui vivait là-bas avec son fils. Il paraît qu'elle est ici au Canada maintenant. Il y avait Shumbusho, il y avait un autre jeune, il y avait Francis, est-ce que tu as connu Francis? [En s'adressant à S.G.]... S.G.: Qui est ici maintenant... O.G.: Alors on se retrouvait souvent le dimanche. On s'appelait et puis on allait au cinéma, et après le cinéma on allait prendre un

verre quelque part.
Et on parlait souvent de nos expériences personnelles... Il y en avait qui étaient venus de Tanzanie, alors ils parlaient de leur expérience tanzanienne,

qui était complètement différente en matière d'intégration.


Le système politique en Tanzanie était un système de socialisme.


Nyerere, le président Tanzanien de l'époque était..., il avait instauré un système


qui..., c'était comme un projet pilote parce qu'il était financé beaucoup par les pays


scandinaves et l'Occident, où ils voulaient utiliser le système, le mode de vie africain


comme base du développement.
Donc tout se faisait au niveau du village.

Chaque village était une entité qui mettait toutes les ressources du village en commun,


travaillaient en commun et vendaient le produit de leur travail en commun et partageaient


les bénéfices.
C'est un système qui n'a pas connu beaucoup de succès, en Tanzanie comme ailleurs...

Donc les réfugiés rwandais se sont retrouvés, par la force des choses, dans ce système-là.


Et la Tanzanie c'est un grand pays avec peu de ressources, donc il n'y avait pas d'école
dans chaque village, souvent il fallait s'exiler une deuxième fois pour aller étudier très loin de sa famille, tout ça. Et ça c'est une expérience unique, je pense, parce qu'en Ouganda, au Congo ou au Burundi,

les problèmes existaient, mais ce n'était pas de cet ordre-là.
Donc on apprenait. C'était l'occasion d'apprendre beaucoup sur ce que vivent les autres réfugiés dans les

pays qu'on ne connaissait pas.
Dans les pays comme la Tanzanie. Moi je connaissais l'expérience congolaise, d'autres connaissaient l'expérience ougandaise,

d'autres l'expérience tanzanienne, tout ça.
Et puis, à un moment donné, on commençait à se poser la question: "Est-ce que ça

restera toujours comme ça ou il y a de l'espoir?
Est-ce qu'on pourra un jour rentrer chez nous? Si oui, est-ce qu'il y a une voie?" Et moi je dois dire..., qu'il y a toujours, dans l'histoire, une ouverture.

Il y a un moment où on croit que ce n'est plus possible.


Par exemple aujourd'hui, on pense que la paix entre les Juifs et Palestiniens n'aura pas


lieu, compte tenu de l'expérience que nous avons de ce conflit.
Pendant longtemps j'étais convaincu que l'Apartheid en Afrique du Sud ne sera jamais démantelé.

Et ça s'est fait en un clin d'œil.
En fait il a fallu tout simplement que Nelson Mandela soit libéré et le processus de démantèlement s'est enclenché.... Donc l'Histoire nous réserve toujours des surprises. Et dans notre cas la surprise a été l'émergence d'un certain Museveni en Ouganda comme leader.

Museveni comprenait la question tutsi parce qu'il y avait..., à l'Université qu'il a


fréquentée, à l'Université de Dar-Es-Salam, dans les mouvements de libération où il
avait milité, il avait fait connaissance avec des jeunes Tutsi, dont Fred Rwigema.

Et il connaissait à fond l'injustice dont les Tutsi avaient été victimes...


Donc il était au courant de ça, très bien.
Bon, beaucoup de gens veulent plutôt dire que les Hima, dont est issu Museveni et les

Tutsi ce sont les mêmes, mais je ne pense pas que c'est ce qui a joué.
Ce qui a joué c'est qu'il connaissait le problème et je crois que c'était quelqu'un

qui était un idéaliste, tout ça, qui disait: "Il faut absolument faire quelque chose"...


Donc si, on peut se poser la question, si Museveni n'avait pas pris le pouvoir en Ouganda,


est-ce que le FPR aurait pu pénétrer au Rwanda et prendre le pouvoir...?
Je doute fort. Mais peut-être il y aurait eu quelqu'un d'autre... Si pas en quatre-vingt-dix, ça aurait pu être en 2050, mais il arrive que, à un moment donné, il y a eu ouverture, tôt ou tard.

Mais cette idée-là que c'était possible, imaginer que c'était possible qu'on puisse


rentrer chez nous, ce n'était pas partagé par tout le monde.
S.G.: Il y en avait qui étaient plus pessimistes que d'autres? O.G.: Il y en avait qui étaient beaucoup plus pessimistes, ils disaient: "Écoute, c'est fini là, oublions ça. Les Hutu sont majoritaires, ils sont dans le pays, ils font ce qu'ils veulent... Et nous sommes éparpillés, nous ne sommes pas unis, il y en a qui sont en Europe, en Amérique, au Zaïre... Comment voulez-vous qu'on puisse...". Et puis on constatait aussi que, justement, il y avait une époque où vraiment ceux qui,

des Tutsi par exemple qui étaient au Congo voulaient paraître comme des Congolais.


Ils voulaient, ils faisaient tout pour être des Congolais..., vraiment être assimilés.
Mais ce n'était jamais possible. On les pointait toujours du doigt. Je me rappelle beaucoup de familles au Congo, les enfants ne parlaient pas Kinyarwanda,

ils parlaient Swahili!
Et ils ne voulaient même pas qu'on dise qu'ils sont originaires du Rwanda.

Mais ça te rattrape, ton origine te rattrape toujours à la fin.


Et petit à petit on a commencé à entendre des échos qu'aux États-Unis il y a des réunions


qui sont tenues.
Surtout Kimenyi Alexandre a été vraiment à la base du mouvement de cette idée de

retour possible au Rwanda.
S.G.: Kimenyi c'était qui? O.G.: Kimenyi, il était professeur, c'était un Rwandais qui avait étudié au Rwanda. Il a fait son primaire, secondaire, et il avait fréquenté l'Institut Supérieur Pédagogique, IPN, qui formait tous ces professeurs et il s'est distingué dans ce programme et puis

il y avait une formation qui lui avait été offerte pour aller étudier aux États-Unis.


Et, bien sûr, il était Tutsi, on ne l'a pas mis sur la liste.


Mais les Américains ont exigé qu'il fasse partie de la liste.
Parce qu'il avait, je crois qu'il est allé lui-même à l'ambassade, il a donné son dossier, il a dit: "Voilà, je suis premier de classe dans ce programme, mais on me refuse. On ne peut même pas présenter ma candidature parce que je suis Tutsi". Et les Américains ont dit: "Donnes-nous ton dossier"... Et ils ont exigé qu'il soit parmi les candidats...

Alors arrivé aux États-Unis, il a continué à se distinguer et quand il a terminé son
doctorat, il a pris la nationalité américaine et il est professeur d'Université depuis

les années 80.
Il a commencé en '83 ou '82.

C'est un linguiste reconnu, d'une réputation internationale.


Et il a été l'une des personnes aux États-Unis qui a vraiment insufflé cette idée-là que


le retour est possible si on met ensemble nos ressources...
S.G.: Et comment ça se passait justement avec les gens, donc, au Rwanda..., les Hutu

qui étaient là, pas des réfugiés, comment se passait la cohabitation?
Entre vous et les autres Rwandais qui étaient là...? O.G.: Qui étaient à Addis? S.G.: Qui avaient le même statut. O.G.: À Addis..., on était beaucoup plus proche des diplomates burundais, par exemple.

On s'invitait, on allait chez eux et ils venaient chez nous.


Toutes les occasions, les cérémonies officielles, on venait.


Le Rwanda..., ils n'ont commencé à nous inviter que justement quand ils nous ont proposé


le passeport.
Mais même là, il y avait des extrémistes qui parlaient derrière notre dos et on le

sentait, "Mais qu'est-ce qu'ils font eux ici?
Qui les a invités?" S.G.: Quand ils vous voyaient à l'ambassade et tout ça? O.G.: Oui. On a été invité une fois en 85, il y avait eu une fête officielle de la CEA et les Chefs d'État étaient invités et le président Habyarimana était invité. Et l'ambassade, qui venait justement de donner un passeport, ils nous ont invités à venir à un souper ou à un dîner dans la résidence d'ambassade. Il y avait un Hutu qui travaillait à la CEA, comment il s'appelait? Un type excessivement méchant, un extrémiste, on l'a d'ailleurs renvoyé parce qu'il avait menacé un Tutsi. Finalement, à un moment donné il a eu un transfert, il est allé travailler à Gisenyi...,

il y avait un programme des Nations Unies à Gisenyi et il a menacé un collègue au
point de le faire tuer. Et quand il est revenu à Addis-Abeba, on l'a congédié...

Il s'appelait comment?
J'ai oublié son nom, ce n'est pas possible... Donc, nos relations avec les Hutu qui vivaient là, c'était surtout des Hutu qui travaillaient

soit a l'OUA, soit à l'ambassade, soit à la CEA...
On n'avait pas de rapports proches, on était plutôt branchés aux Burundais.

Par contre, je suis allé à Londres à un moment donné pour les études, mais je travaillais
déjà, et là je crois que j'étais parmi les premiers rwandais à être dans cette Université, et j'ai rencontré un Hutu qui..., il est venu après moi, lui aussi il cherchait

un Rwandais et tout ça, on lui a dit: "Mais il y a un Rwandais qui est bon, qu'on voit


de temps en temps ici"... Finalement on s'est rencontrés.
Je te jure, on s'est embrassé comme si on était des frères, on se fréquentait tout le temps et tout ça. Pour dire que, dans un milieu non-politisé, parce qu'Addis-Abeba c'était quand même

un milieu politisé, dans un milieu non politisé, quand les Hutu et Tutsi se rencontraient à
l'extérieur, très loin de leur pays, c'était comme des frères.

Mais quand on se retrouvait dans un milieu beaucoup plus politisé, que ce soit à l'intérieur


du Rwanda ou à l'extérieur, c'était la méfiance totale....
Et à Addis, cette méfiance-là, je la sentais constamment...

Parce qu'il y a des choses, il y a des sujets qu'on ne pouvait pas aborder.
Même le sujet de la politique ethnique qui était arrivée au Rwanda, la discrimination, tout ça... Ça, ils ne voulaient pas en parler... S.G.: Est-ce qu'il y en avait quelques-uns qui étaient modérés, quand même, dans ce groupe-là, ou c'était vraiment...

O.G.: Mais même quand il y avait..., il pouvait y en avoir.


Mais même quand il y avait quelqu'un qui pourrait être modéré, mais quand il venait
à toi, tu disais: "Mais qu'est-ce qu'il cherche? Est-ce qu'il vient m'écouter pour transmettre ce que je dis?" Tu vois, tu n'avais pas confiance. S.G.: Il y avait une méfiance... O.G.: Oui, il y avait une méfiance...

C'était toujours la question de...
À l'ambassade, il y avait l'ambassadeur, le conseiller, le premier, deuxième, peut-être

troisième secrétaire, ils étaient tous Hutu.
Moi, quand à chaque fois que j'ai eu l'occasion de parler avec eux, de causer, tout ça, je

posais cette question: "Comment ça se fait qu'aucun Tutsi n'est assis...?


Est-ce que c'est parce qu'il n'y a pas de Tutsi qui puisse assumer ces responsabilités-là?".


Et je me souviens d'un des..., de ces personnes-là, je ne sais pas s'il était conseiller d'ambassade,


qui m'a dit: "Tu sais quoi?
On a essayé une fois, et puis ça a été une déception". J'ai dit: "Mais qu'est-ce

qui s'est passé?".
Il a dit: "Oui, il était toujours chez ses frères pour raconter le secret d'État".

J'ai dit: "Mais si c'est toi..., et que tu vas fréquenter tes frères hutu dans ta


fonction, on ne va pas dire que tu as trahi?
On ne va pas supposer que tu as trahi le secret d'État"? C'est incroyable le sentiment

qu'on avait, peut-être vous, vous ne l'avez pas, mais le sentiment d'injustice qu'on voyait,


ça nous brûlait le cœur...
A un moment donné, à l'ambassade d'Addis-Abeba, l'un des secrétaires d'ambassade était un

jeune neveu du président.
Le conseiller d'ambassade, c'était le mari de la nièce du président.

Tous deux n'avaient même pas la moitié de mon expérience de travail, ni mes études.
Le neveu du président avait, comme diplôme, ce qu'on appelle le diplôme d'école moyenne.

Donc il n'avait même pas terminé les Humanités.
Il avait fait un programme pour être enseignant à l'école primaire, c'était un programme de cinq ans. En fait c'est le programme que Mama Soso a fait...

Et lui..., il a terminé son programme, on l'a nommé premier secrétaire...


C'est lui qui était conseiller d'ambassade.


C'était un jeune de ma génération, il était Hutu congolais.


Il était Hutu de la région de Rutshuru, qui est anciennement un territoire du Rwanda
mais qui a été annexé au Congo. Lui était né là-bas, il avait grandi au Congo, il avait fréquenté l'Université. Quand il a terminé, il y avait la crise au Congo..., trouver un emploi ça n'allait pas

bien, tout ça.
Il est retourné au Rwanda parce qu'il avait des oncles, des frères, tout ça, qui étaient de l'autre côté de la frontière et qui étaient, qui faisaient partie du pouvoir. Il a été engagé au Ministère des Affaires Étrangères, il a épousé la nièce du président...

S.G.: Ça y est...
C'était son ticket... O.G.: Et on l'a nommé conseiller à l'ambassade. Et je me souviens que, quand j'ai travaillé à l'ICA, on faisait venir les stagiaires

de différents pays, et un jour un Congolais est venu parmi les stagiaires, et c'était


quelqu'un qui avait étudié avec ce garçon à l'Université de Lubumbashi.


Il était Congolais, il était même président du parti MPR, au campus de Lubumbashi.


Et là il le rencontre, il lui dit: "Je suis conseiller de l'Ambassade du Rwanda".
Le Congolais était complètement à terre. Il dit: "Mais, donc tu étais Rwandais?". Parce qu'à cause de la morphologie des Hutu, ils s'intégraient plus facilement dans la

communauté congolaise, on ne pouvait pas facilement les repérer.


Mais lui, il était vraiment Congolais parce qu'il était né du côté du Congo, mais


c'est un territoire, Rutshuru, qui était habité par des Rwandophones Hutu et Tutsi.


Mais ils n'ont pas immigré là-bas, c'était un territoire rwandais.
Et à la conférence de Berlin, on avait coupé cette partie-là et on l'avait annexé au

Congo...
Et ce garçon, son poste après le poste de conseiller

à l'ambassade de Addis, c'était ambassadeur en Chine.
Et après la Chine, ça a été ambassadeur à Paris... Vous pouvez vous imaginer...? Je l'ai rencontré plus tard quand j'ai travaillé au Nations Unies à Tripoli, je l'ai rencontré

à Paris, il était avec le Colonel Ali.
Tu te vois le Colonel Ali...? C'est incroyable. Que ce garçon, il n'avait même pas, il n'avait même pas cinq ans d'expérience de travail

au moment où il a été nommé ambassadeur...


Donc ça te montre, tu vois le niveau d'injustice, de l'arbitraire, du favoritisme qui existait


et qu'on voyait...
Tu vois quelqu'un..., à qui tu peux apprendre tout de la vie et qui est ton autorité là

très, très haut et tu ne peux rien faire.


À Addis..., j'ai l'impression qu'on vivait ça avec écœurement vraiment tous les jours...


S.G.: En 85 donc ils vous donnent les passeports, et quelques temps après tu étais en Libye...


O.G.: À Tripoli.
S.G.: Mais avant ça, tu retournes au Rwanda? O.G.: Je suis retourné au Rwanda, justement, juste avant d'aller en Libye, parce que j'ai appris que ma mère était gravement malade... Et comme je venais d'avoir mon passeport, je me suis dit: "Je vais la voir" et je suis parti, je suis allé à Kigali, je suis allé voir ma sœur et ensemble nous

sommes allés à Kibuye.
On l'a trouvée en très mauvais état et on l'a amenée immédiatement à la clinique

universitaire de Butare.
Je suis resté avec elle à l'hôtel et on allait chaque jour à la clinique pour les

examens et tout ça...
On ne savait même pas de quoi elle souffrait.

Ma sœur, elle, faisait le va-et-vient, elle rentrait à la maison chez elle à Kigali,


et puis elle revenait le lendemain nous voir, ou le surlendemain...
S.G.: Ça faisait déjà longtemps que tu ne l'avais pas vue... O.G.: Ça faisait longtemps. Ça c'était en 85..., la dernière fois que j'avais été là-bas, c'était en 77....

S.G.: Huit ans... O.G.: Oui. Mais à ce moment-là j'étais en cachette, elle ne pouvait pas me voir. Mais, cette fois-ci, fort de mon passeport, je pouvais circuler, dire bonjour aux gens,

tout ça.
Je suis resté à Butare pendant deux semaines et puis... on l'a soignée autant qu'on pouvait,

je l'ai amenée chez ma sœur, j'ai dit: "Reste ici, repose-toi, et puis tu vas retourner


à Kibuye après". Et là je suis retourné, rentré à Addis, et quelques temps après


c'était Tripoli.
À Tripoli..., il n'y avait pas de communauté vraiment rwandaise, il y avait quelques étudiants

aussi mais qui restaient, la plupart, au campus, ou qui étaient plus loin à l'Université


de Bengazi.
J'ai eu seulement un seul étudiant qui venait chez nous..., Alfred, vous le connaissez?

Si on avait affaire, c'était seulement avec l'ambassade, et même l'ambassade n'était


pas très étoffée, il y avait seulement l'ambassadeur et le conseiller...


D'ailleurs les dernières années c'était seulement un conseiller avec... un conseiller
seulement... Mais on se voyait souvent. On se voyait souvent dans les réunions, dans les réceptions et tout ça. Et une fois ou deux fois, on a voyagé avec lui sur Malte, et encore une fois, on finissait

toujours par aborder la question politique.


Et ils avaient toujours une façon logique d'expliquer les choses.


Ils disaient, par exemple quand on parlait de la politique des quotas ethniques, Christophe,


qui était le conseiller d'ambassade à Tripoli, me disait: "Vous savez, si on n'instaurait


pas le système des quotas ethniques, peut-être que même les dix pourcents vous ne les auriez


pas...
Si on insiste pour les quotas, c'est pour vous...! Pour qu'au moins les dix pourcents soient là." Je demandais: "Mais qui sait que ces dix pourcents sont là? Est-ce qu'il y a un organisme qui vérifie que ces dix pourcents sont là?".

Il dit: "Non, mais...".


Voilà.
Donc c'est l'idée qu'on avait inculquée à l'élite hutu; c'était que les Hutu sont

majoritaires, donc ils ont droit à tout.
Les Tutsi sont minoritaires, on peut leur donner quelque chose mais ce n'est pas un

droit, c'est une faveur.
Et ça c'était profondément ancré. La majorité ethnique se confondait avec la majorité politique.

C'était la même chose.
Et c'est ça le drame chez nous, c'est qu'on ne conçoit pas, la majorité ne conçoit

pas que quelqu'un qui a de bonnes idées, qui a de bonnes initiatives peut être utile


au pays, même s'il est Tutsi.
Ça c'est..., on l'exclut d'avance. Il est Tutsi, donc rien de bon ne peut venir de lui. Et c'est ce message qu'on captait et ça nous déchirait vraiment...

S.G.: Donc le retour au Rwanda, alors, ça s'est mieux passé que les précédentes.


Donc tu reviens, tu laisses ta maman avec ta sœur, tu retournes à Addis, tu déménages


en Libye.
Comment se passait la vie communautaire là-bas...? Il n'y avait pas beaucoup de Rwandais mais... Déjà, comment tu étais perçu là-bas?

Est-ce que tu étais perçu comme quelqu'un d'aisé?


De moins aisé, Comment...?


O.G.: Bon, à Tripoli on était perçus comme des privilégiés, c'est sûr.


On avait des avantages..., on était logé..., on voyageait beaucoup et on avait un statut


diplomatique, donc on pouvait se permettre certaines choses.
Importer des choses que les Libyens ne pouvaient pas avoir... Mais le problème communautaire en Libye ce n'était pas vraiment que j'étais un Noir

dans un pays arabe, je sais qu'il y avait déjà le type de..., une sorte de discrimination


raciale qui est palpable dans ces pays-là d'Afrique du Nord , où ils ont une minorité


noire quand même assez importante mais qui reste toujours cachée, à l'exception de


la Libye.
La Libye, dans la limite de Kadhafi, les Noirs jouent un rôle important. Tout le temps que j'étais là, le maire de Tripoli était un Noir. Il y avait beaucoup d'officiers noirs très proches du chef. Mais n'empêche que derrière, autour de la table du dîner ou du souper, le racisme était toujours là. Je ne sais pas si c'est toi qui l'a entendu ou si c'est ta grande sœur, mais le Colonel

Ali, qui était notre ami, à un moment donné il s'est embrouillé avec son garçon, un


jeune garçon qui travaillait chez lui, c'était un Tchadien je pense, et dans sa colère,


tout ce qu'il avait à dire c'était: "Sale Noir!
Sale Noir...!" Je ne pouvais pas imaginer que le Colonel puisse dire ces choses-là.

Parce que vraiment, je le respectais, je pensais que c'est quelqu'un qui n'a pas ce concept


dans sa tête.
Donc, je n'ai pas été personnellement victime de racisme, je l'ai été plutôt en Éthiopie.

Parce qu'en Éthiopie, tout étranger, tout non-éthiopien est appelé [Tukosoya?]...,


[Baya?]..., c'est une insulte incroyable.


Je l'ai entendu plus souvent qu'en Libye.


Peut-être en Libye c'est parce qu'il n'y avait pas de mélange.
On n'entrait pas chez les Libyens. Nous étions parmi les premiers rares Africains qui pouvaient aller chez un Colonel régulièrement

et le Colonel venait chez nous.
Ce n'est pas l'expérience de tout le monde en Libye. Un Libyen ne reçoit jamais un étranger, parce qu'un étranger est toujours perçu par le régime comme quelqu'un qui peut être un agent des Américains, quelque chose comme

ça.
Et c'est souvent les voisins qui s'accusaient entre eux. Quand un voisin voyait quelqu'un entrer chez son voisin, un étranger, il informait la

police.
Donc tout le monde avait peur. J'avais des collègues libyens qui me disaient carrément: "Vous ne pouvez pas venir à la maison parce qu'on se sait pas, ce que ça peut vouloir dire pour les autorités"...

Donc en Libye on faisait son travail, on rentrait à la maison, on mangeait notre riz et on


dormait.
On sortait, on faisait un petit tour dans la ville, et puis on rentrait...

C'était une vie très monotone, très, très monotone...
Heureusement que justement on avait cette chance de voyager de temps en temps, de respirer un peu et de revenir....

La seule différence, je crois, c'est qu'au moins j'avais brisé ce statut-là d'éternel


local mal payé et j'avais obtenu quand même un poste qui équivalait à ce que j'étais


capable de faire, et tout ça sans l'aide de personne.


Par ma propre lutte, tout ça...
Parce qu'on ne pouvait jamais attendre de qui que ce soit. Il pouvait y avoir un poste que je pouvais assumer, mais qui demandait que mon gouvernement

me recommande.
Mais qui allait me recommander? Ce n'est pas le Congo où j'ai grandi, ce n'était pas l'Éthiopie où j'avais le statut

de réfugié qui allait me recommander.
Ce n'est pas le Rwanda, de surcroît. Alors, donc je devais vivre et faire tout de moi-même.

Et c'est ça le destin de l'exilé...
S.G.: C'est peut-être ça le côté positif aussi. Parce que tu te dis: "Je n'ai rien, il faut que je dépende de moi", et ça te donne la force de surmonter tout...

O.G.: Ça c'est très, très vrai...
C'est très vrai parce que si les exilés, que ça soit au Congo, que ça soit au Burundi,

que ça soit en Ouganda, s'ils ont souvent été pointés du doigt par les indigènes,


par les autochtones, c'est souvent parce qu'ils avaient connu un certain succès, que ce soit


dans les études..., et tout ça.
Et on les jalousait. Et en les jalousant... Surtout au Congo c'était très évident, même au Burundi, deux cas que je connais

très bien.
Au Congo j'ai mentionné le cas de Bisengimana, qui était Chef de cabinet de Mobutu.

Mais il y a eu beaucoup de grands professeurs universitaires à Lovanium c'était..., à


l'Université de Kinshasa, c'était des Rwandais exilés, donc des années 60.
De jeunes qui sont venus dans les années 60-65, 73 même...

Et comme c'était un système où on ne pouvait pas discriminer parce que le pays était très


grand, ils ne connaissent pas qui était qui.
C'est eux qui recevaient des bourses pour aller faire le doctorat en Europe... Et ça, ça indignait énormément les quelques Congolais qui les connaissaient, qui savaient que c'est des Rwandais.

J'ai une fois rencontré le..., je devais faire renouveler mon passeport...
Non, je crois que je cherchais un visa pour le Congo quand j'allais en mission, et l'ambassadeur

du Congo, du Zaïre à l'époque, m'a dit: "Mais, tu as un contrat local ici avec ta


formation, mais pourquoi tu ne vas pas au Congo, vous êtes très forts au Congo vous


les Tutsi du Rwanda.
Le premier ministre, le Chef de cabinet du président c'est votre frère...! Moi je le connais, j'ai été au campus avec lui"... C'est lui qui m'a dit qu'il était président de l'Association des Rwandais à l'Université. Et il le disait avec une sorte de rancœur, qui est légitime, peut-être, pour un nationaliste.

Lui il est venu hier, voilà le poste qu'il occupe.


Mais pourquoi il occupait ce poste-là?
Ce n'est pas un cadeau que Mobutu lui a donné, c'est parce que..., il a certainement montré qu'il était capable de quelque chose. Qu'il a quelque chose à offrir; qu'il a une expertise, une compétence...

Et ça, quand on est exilé, on le développe.


On le développe.
Tu ne comptes sur personne, tu comptes sur toi-même...

Et c'est ça le drame de l'exilé, parce qu'il met tous ses efforts pour réussir, et quand


il réussit, on l'écrase.
Il reprend. Quand il réussit, on l'écrase, parce qu'il n'est pas chez lui.

Parce qu'on ne le reconnaît pas comme un des leurs.
C'est un étranger. "On sait quand il est venu, il venu avec sa...". Souvent ils racontaient comment les réfugiés sont venus en Ouganda pour... Parce qu'en Ouganda, justement, il y a eu quelque chose qui a précipité les choses.

C'est que quand Museveni a pris le pouvoir, il a nommé un certain Fred Rwigema comme
Ministre de la Défense. S.G.: Fred Rwigema a été Ministre de la Défense? O.G.: Il a été Ministre de la Défense, oui. Pendant plusieurs années, pendant quatre ans. Ils ont pris le pouvoir en 86, je crois qu'il l'a été jusqu'en 89.

Et ça provoquait des jalousies à l'intérieur de l'armée et de la population, parce qu'ils


connaissaient les parents de Rwigema, quand ils sont venus, et tout ça.
Je crois qu'il était né même en Ouganda, je ne sais pas s'il était né en Ouganda

ou s'il était venu tout bébé.
Mais on le connaissait... Tu vois, ces gens-là, ils avaient tous fait les mêmes écoles primaires ensemble. Donc ils se connaissaient. L'enfant qui était dans le camp de réfugiés... [interruption par un téléphone cellulaire].

Ce que je n'ai pas mentionné c'est l'habitat.


Dans les cas des Tutsi du Rwanda, ils ont été amenés dans des camps de réfugiés.


Au Congo c'était le camp de Bibwe, au Burundi c'était le camp de Mushiha, en Ouganda c'était


le camp de..., ou les camps, parce qu'il y en avait plusieurs mais il y en avait un qui
s'appelait je crois Nyakivara. En Tanzanie c'était aussi là des camps. Il y avait dans les camps, d'abord c'était au Congo, c'est le camp que je connais très

bien, parce que je connais Bibwe, je l'ai visité et les enfants de Bibwe ont fait la


même école secondaire avec moi.
C'était une forêt, une grande forêt. Et on les a jetés dans cette forêt, avec quelques vivres..., suffisant peut-être pour

quelques jours, et ils devaient se débrouiller.


Ils ont travaillé comme des ânes pour défricher cette forêt.


Pour pouvoir construire un semblant de maison, commencer à exploiter la terre pour pouvoir


se nourrir, et une décennie après, Bibwe c'était le fleuron de la région.


C'était un centre commercial extraordinaire.
C'est eux qui nourrissaient la ville de Goma, ils exportaient sur Kinshasa.

Mais si aujourd'hui tu retournes à Bibwe, ces réfugiés-là ont été soit tués, soit


forcés à la fuite, parce qu'au moment du génocide, tous les Tutsi du Congo ont dû
fuir, ou alors ils ont été massacrés.

Donc ils ont dépensé toute cette énergie, sur deux ou trois générations, pendant trois


décennies et demi, ils ont transformé toute une région.


Mais à la fin, on leur a dit: "Partez". Les mains vides.
Ça, c'est le sort des réfugiés...

Il donne tout de lui-même, mais parce qu'il n'est pas chez lui, il perd tout comme ça...


Bibwe ou Burundi, c'était exactement ce qui se passait.


C'était une forêt aussi.
Et ils l'ont transformé exactement de la même manière que Bibwe.. Ils se sont construits eux-mêmes des écoles. Et ils ont commencé à enseigner eux-mêmes

les enfants. La grande sœur d'Immaculée était à Mushiha. Elle nous a raconté qu'ils


s'asseyaient par terre à l'école primaire et ils écrivaient: "a, b, c, d" sur
leurs cuisses. Parce qu'il n'y avait pas de tableau noir, il n'y avait pas de classe, ils faisaient ça en plein air. C'était ce type de scolarité qu'elle a eue à l'école

primaire. Mais elle a passé le concours pour aller au secondaire...


S.G.: Oui, donc tout à l'heure on a parlé rapidement du mariage, des enfants, qu'est-ce


qui était important pour vous dans l'éducation des enfants? Justement avec tout le vécu


que vous aviez et tout ça..., quelles valeurs absolument vous vouliez transmettre à vos


enfants? O.G.: Franchement, sachant les conditions
dans lesquelles on vivait, chacun ne pouvait compter sur personne. Moi, la valeur essentielle pour moi, c'est la valeur du travail. J'étais très, très sévère pour ce qui concerne

le travail, donner son meilleur, faire ses devoirs, être la meilleure dans la classe,


parce que c'était des filles, jusqu'à tout récemment [rires]..., on a un garçon. C'était
vraiment la valeur du travail. Parce que je me disais, ces filles-là..., elles ne vont

pas compter ni sur le Rwanda, ni sur le Congo où elles sont nées, Silvie et Sandra, et


Solange sont nées au Congo..., ni sur l'Éthiopie où une d'elle est née... Tu étais née
en Éthiopie, mais l'Éthiopie n'allait jamais reconnaître ta nationalité... C'est les

études qui vont faire la différence dans leur vie... Si elles ne travaillent pas fort,


alors elles ne pourront pas se donner un certain statut, se permettre un travail ou une profession
qui est digne de..., qui est capable de leur permettre de vivre mieux. Moi je me disais,

j'évaluais mon parcours et tout ça, comment déjà à la fin du secondaire je me disais:


"Mais, qu'est-ce que je vais faire après?". Au Congo j'avais peut-être la chance de pouvoir


continuer, mais même après ça, est-ce que..., parce qu'au Congo, les choses changeaient
subitement. Aujourd'hui si tout allait bien, tous les Rwandais sont des Congolais, il n'y a aucun problème. Les humeurs du président pouvaient changer n'importe quand et dire:

"Non, ils n'ont pas la nationalité, ce n'est pas clair comment ils l'on eue", et


tout était remis en cause. Et c'est une constante aussi en Afrique, malheureusement, les politiques


ne sont pas stables, il n'y a pas d'institutions comme telles ou on dit: "Écoute, la nationalité...


quand tu es né quelque part, tu as droit à la nationalité, et tu le sais que c'est


un droit, et tu peux le réclamer". Ça n'existe pas ça, en Afrique. Il n'y a pas
longtemps, le Congo a expulsé les Banyamulenge, qui sont des rwandophones, qui ont été frappés

justement par ces tracés des frontières, qui sont là depuis 200 ans. Pour deux siècles.


Mais parce qu'ils sont d'expression rwandaise, le gouverneur de Bukavu a ordonné qu'on les


expulse, qu'ils retournent chez eux au Rwanda... Si on ne peut pas reconnaître la nationalité
de quelqu'un qui est là depuis deux cent ans..., qui d'autre on va reconnaître? Voilà.

L'arbitraire c'est le propre de nos pays et c'est dommage. Et ce que je trouve marrant


c'est que quand ces mêmes gens se retrouvent en Occident et qu'ils savent qu'ils ont droit


à leur nationalité après trois ans, ils réclament ça comme un droit. Mais une fois


dans le contexte national, ça devient autre chose. Je connais des Congolais qui vivent


ici, qui ne reconnaissent pas qu'il y a des rwandophones congolais! Qui sont légitimement


congolais! Non seulement les Banyamulenge, mais les gens de Rutshuru on en a parlé,


qui aussi appartenaient au Rwanda ancien, mais c'est des Congolais! Si tu les renvoies,


c'est-à-dire aussi que tu dois les renvoyer avec le territoire! C'est-à-dire que tu dois


renoncer à ce territoire-là. Tu ne peux pas dire "Je garde le territoire, et je
renvoie les occupants". Et souvent c'est ça qui se passe. Mais il y a quelque chose

quand même qui est presque particulier envers les Tutsi. C'est que la région des Grands


Lacs tend à considérer les Tutsi vraiment comme un peuple d'envahisseurs. Un peuple


qui est venu d'ailleurs, un peuple qui n'a pas de lien aucun avec les soi-disant Bantu


qui peuplent la région... Ça, je ne comprends pas. Parce que personne ne peut prouver que


les Tutsi ne sont venus ni d'Éthiopie, ni du Soudan, ni de je ne sais... Personne ne


peut me le prouver... Nous nous sommes tous trouvés là! Et d'ailleurs, qu'on soit venus


d'ailleurs, qu'on soit venu de tel endroit ou tel endroit, quelle différence ça fait...?


Le fait est qu'on s'est retrouvé au même endroit, on a cohabité pendant des siècles,


et il n'y a pas de raison pour que cette cohabitation s'arrête. Et ce que je pense, d'ailleurs,


ce que me dit mon expérience, c'est que ce n'est pas le peuple ordinaire sur les collines


et les vallées qui est à la base de la division et de la violence. C'est vraiment le leadership.


Au Rwanda, en tous cas, on n'a pas été très gâtés en matière de leadership. Et tous


ceux qui nous ont gouverné ont été des égoïstes, des corrompus, des gourmands,
des gens qui veulent tout accaparer au dépend des autres. Personne n'a eu une vision du

pays, un idéal d'unité nationale, ça n'a jamais fait partie de l'évolution politique


du Rwanda. Et c'est toute la population, Hutu et Tutsi confondus, qui en souffre. Par ce


que quand il y a une violence, je peux vous assurer que ce n'est pas la personne ou le


groupe visé qui va en souffrir seulement, c'est tout le monde.La violence, comme on


dit, on sait par où elle commence, mais on ne sait pas par où elle finit. Et si on voit


aujourd'hui le Rwanda de l'après génocide, je voudrais, et c'est peut-être une étude


qui vaut la peine, voir s'il y a une famille rwandaise qui n'a pas été touchée de près


ou de loin par la violence. Je ne pense pas qu'on puisse en trouver....
Même si à l'intérieur d'une cellule familiale il n'y a pas eu de morts et tout ça.

Il y a certainement un cousin, ou un neveu, ou un oncle qui l'a été.


Le génocide a touché tout le monde.
Et ceux qui l'ont conçu croyaient qu'ils visaient un groupe particulier.

Mais ce n'est pas comme ça que ça se passe...


S.G.: Donc vous avez parlé de l'importance des études, justement... vu votre expérience,


et ce que vous souhaitez à vos enfants, mais est-ce que pour vous par exemple, l'éducation


d'une fille est différente de celle d'un garçon?


O.G.: Franchement c'est...
Depuis mon jeune âge, je ne sais pas pourquoi, mais j'avais une certaine conscience sur la

relation de genre.
J'ai été vraiment, très jeune, je ne supportais pas l'injustice dont les femmes étaient victimes.

De la part des hommes en général, et de la part des institutions en place.


J'étais très, très écœuré de voir que les filles tombaient en amour avec un garçon,


autour de ma région, à Kibuye, Gishyita et tout ça.


La fille, accidentellement, n'avait pas de moyens, de préservatif, la contraception...


l'avortement n'était pas disponible.
La fille tombait enceinte, le garçon disait: "... peut-être c'est quelqu'un d'autre,

ce n'est pas moi; il refusait de l'épouser, et la fille, sa vie était complètement bousillée


pour le reste de ses jours". Quand il s'agissait d'une fille qui avait un emploi, surtout si


elle travaillait pour le gouvernement, c'était la plupart elles étaient des institutrices
ou des infirmières ou tout ça, elle perdait son travail.

Du moment où elle tombait enceinte, c'était fini le travail...


C'était un déshonneur, elle devenait une cultivatrice...


Ça je trouvais ça injuste, insupportable...
J'ai toujours pensé que..., et d'ailleurs j'avais aussi cette expérience-là de ma

jeunesse où toutes les filles qui terminaient les études, y compris votre maman, la première


chose qu'elles faisaient avec leur premier salaire, c'était passer un contrat pour construire


la maison des parents.
Alors que les garçons, qui étaient dans le même cas, qui terminaient les études,

le premier salaire, c'était inviter ses amis et aller boire de la bière.


Les filles avaient une conscience de famille.


Ça c'est normal, je crois que...


Je comprends que dans l'ancien temps on favorisait les garçons pour des raisons peut être objectives.


Les garçons, ils restaient dans la famille, c'était lui le pilier de la famille, tandis


que la fille se mariait, quittait la famille et allait très loin peut-être.
Ils ne vivaient pas le quotidien probablement de la famille.

Mais au moment où j'ai grandi, les années où j'ai grandi, cette situation n'était


plus la même.
Même loin tu pouvais suivre ce qui se passe dans la famille et aider la famille, fille

comme garçon...
Et ce n'était plus les filles qui allaient loin. Les garçons aussi, surtout ceux qui avaient fait des études, ils trouvaient du travail à l'autre bout du pays... Donc, ils n'étaient plus là comme dans la tradition, à côté de... sa petite maison

à côté de la maison des parents et il était toujours là à chaque fois qu'on avait besoin
de lui. Non, cette situation avait complètement changé. Je ne voyais plus pourquoi il fallait donner plus de chances aux garçons qu'aux filles.

Et puis j'ai toujours pensé, je me dis mais, les filles, c'est quoi?


C'est ma mère, c'est ma sœur!
C'est ma fille! Moi je ne voudrais pas que ma fille soit..., vive aux dépens de son mari.

Qu'elle reçoive tout de son mari.
Je voudrais qu'elle soit capable de se procurer elle-même ce dont elle a besoin. Qu'elle puisse contribuer au patrimoine familial, parce que ça fait aussi sa fierté, le respect!

Son respect de la famille en dépend aussi.
Donc j'ai grandi vraiment avec ces idées-là.

Si bien que j'aurai pu avoir une famille beaucoup plus équilibrée avec, peut-être, deux garçons


et deux filles, au lieu d'avoir quatre filles d'affilée, mais j'allais être aussi exigeant


et aussi, ce qu'on dit en anglais "Supportive''..., aussi encourageant envers les deux sexes.


Parce que pour moi, il n'y aurait jamais eu de différence.


Et surtout..., beaucoup de gens, c'est encore dans la mentalité des gens, on sait ce qui
se passe en Chine avec l'assassinat des bébés filles.

On sait ce qui se passe en Inde.
On sait que même dans beaucoup de pays africains, on continue toujours à favoriser les garçons

par rapport aux filles.
Et quand, et c'est avec Dieu ou la nature, je ne sais pas comment on m'a donné quatre

filles d'affilée, pour certains ça pourrait être quelque chose de décourageant.


"Oh, je n'ai que des filles!"
J'ai été, depuis le début jusqu'à la fin, très fier d'avoir des filles.

J'étais heureux d'avoir des enfants filles.
À un moment donné, même, je me disais: "Je ne veux plus de garçon". Parce que

je trouvais qu'un garçon allait venir perturber l'harmonie qui existe entre mes filles.


Les filles c'est des enfants extraordinaires.
Je ne dis pas que l'équilibre au niveau du genre est mauvais, c'est toujours mieux d'avoir

des filles et des garçons.
Mais si je peux être heureux avec des garçons, je le serai autant avec des filles.

Mais moi je vais au-delà.
Si j'avais à faire un choix, je choisirais des enfants filles..

S.G.: Alors, bonjour Oscar.
O.G.: Bonjour. S.G.: Merci pour cette suite d'entrevue. La dernière fois qu'on a fait votre entrevue c'était en 2009.

Un an et demie plus tard, on a l'occasion de terminer cette entrevue-là.


Ou la poursuivre.
Là où on s'était arrêtés la dernière fois, donc en 2009, c'était pendant votre

parcours en Éthiopie, donc le temps que vous avez passé en Éthiopie.
On a parlé de la vie là-bas, comment vous étiez perçu dans la communauté rwandaise

d'Éthiopie, comment ça se passait là-bas.
Et on avait terminé un peu avant votre départ de l'Éthiopie vers la Libye.

O.G.: D'accord.
S.G.: On peut revenir sur les causes qui ont conduit vers ce départ vers la Libye. O.G.: Oui, c'était tout simplement une possibilité d'avancement de carrière.

On m'a proposé un poste qui était beaucoup plus important que celui que j'occupais en


Éthiopie.
C'était un centre de recherche qui venait d'être créé par l'Organisation de l'Unité

Africaine et la Commission Économique des Nations Unies pour l'Afrique, qui se trouvaient


toutes les deux basées à Addis-Abeba.
Ce centre-là avait été créé à l'initiative de l'ECOSOC, le Conseil Économique et Social

des Nations Unies pour promouvoir la recherche et la formation dans le domaine du développement


social en Afrique.
Mais on a demandé aux États Africains de manifester leur volonté d'accueillir ce centre,

et la Libye a été parmi les pays qui se sont manifestés et qui a donné les meilleures


conditions pour que ce centre-là puisse avoir lieu.


Notamment, la Libye a promis de donner des logements aux fonctionnaires, de donner les


locaux de ce centre-là.
Et, bien sûr, le personnel expatrié avait le statut diplomatique comme partout ailleurs.

Et j'ai accepté l'offre, j'ai quitté Addis pour Tripoli...
S.G.: Et comment c'était la vie là-bas? Quels sont les souvenirs que vous gardez de la Libye?

O.G.: Écoute, la Libye, c'est un pays qui contrastait à l'époque avec l'Éthiopie,


où j'avais passé plusieurs années.
C'est d'abord que c'est un pays musulman, où la vie est régie par la Loi islamique.

Il n'y a pas de consommation d'alcool.
Au moment où j'ai été, parce que la situation évolue toujours, au moment où j'étais là,

toute l'activité économique était aux mains de l'État.
Donc, c'était l'État qui contrôlait tout, les magasins c'étaient des magasins d'État.

Les loisirs étaient très règlementés aussi.
Les films qui étaient projetés c'étaient des films à caractère politique, comme "Omar

Sharif'' et autres.
C'était le culte de personnalité du Chef de l'État. Bref, pour un étranger, il n'y avait pas grande chose à voir, ni au niveau des arts,

ni au niveau des loisirs en général.
Si bien que souvent on était obligé de sortir de la Libye pour aller se divertir un peu.

D'habitude on allait soit à Malte, ça c'est une île qui est en Méditerranée, soit à


Tunis, qui était à peu près à 700 kilomètres de Tripoli.
La route était bonne, donc on pouvait aller par voiture pour un weekend et retourner,

tandis qu'à Malte c'était 45 minutes de vol, donc c'était très facile.
Donc, essentiellement, c'était vraiment le travail, après le travail, c'était la maison.

On restait chez soi parce qu'on ne socialisait pas non plus avec la population locale libyenne.


C'était souvent, les libyens évitaient de socialiser trop avec les étrangers pour ne


pas être perçus comme des traîtres, des espions de leur propre gouvernement, tout


ça.
Donc c'était très serré. Mais il y avait au moins la paix, c'était paisible, on pouvait se promener où on voulait

à travers la ville, la sécurité était assurée.
S.G.: Donc vous avez passé combien de temps en Libye?

O.G.: Neuf ans.
S.G.: Neuf ans et donc... en 94 vous étiez encore en Libye? O.G.: Oui... J'étais en Libye. S.G.: Et comment vous avez vécu les évènements à distance justement? O.G.: Oui, je les ai vécus comme tout le monde, par télévision interposée.

J'ai été très affecté à partir du jour où j'ai appris que l'avion présidentiel


avait été abattu, j'ai senti que quelque chose de grave allait se passer.


Que compte tenu de la situation qui prévalait au Rwanda pendant toute la période de guerre
qui a commencé en 90. Donc j'ai retenu mon souffle mais ça n'a pas tardé, le lendemain j'ai su que les massacres

avaient commencés et j'ai déjà commencé à m'informer si telle ou telle personne...


Je savais déjà au fur et à mesure que les jours avançaient qui, parmi mes connaissances


et mes parents, qui était mort et qui survivait encore.
Ça a été très éprouvant, je me souviens de ces nuits blanches que je passais à regarder

toutes les émissions de télévision européennes et ailleurs.
Des fois j'étais frustré par le fait que beaucoup de chaînes de télévision occidentales

ne présentaient rien sur ce qui se passait au Rwanda parce qu'il y avait d'autres évènements


qui étaient plus importants, notamment les élections en Afrique du Sud qui se passaient


au même moment.
Notamment la mort du pilote automobile Ayrton Senna, le Brésilien qui est mort pendant

cette période-là, et j'étais surpris de voir que ce sont ces évènements-là qui


étaient beaucoup plus rapportés que des milliers de gens qui mourraient chaque jour


au Rwanda.
Donc ça a été très, très éprouvant. Pendant cette période-là je me sentais en dépression sérieusement. Je passais des semaines, si ce n'est pas des mois, sans dormir. Je faisais les cent pas dans la maison entre une émission et une autre.

J'étais très, très éprouvé par ces évènements-là quand j'étais en Libye parce que justement


je n'avais pas d'autres personnes qui partageaient ma peine avec qui je pouvais socialiser.


L'ambassade du Burundi avait été fermée quelques années auparavant.
Les seuls Rwandais qui étaient là c'était l'ambassade du Rwanda qui entretenait une

certaine hostilité à mon égard...
Il y avait un seul étudiant de mon groupe qui souvent passait les vacances chez moi

mais il n'était pas à Tripoli à l'époque, il était à Bengazi parce que c'est là qu'il
recevait son éducation. Donc j'étais vraiment seul. J'étais seul avec mes petites, qui s'inquiétaient de moi, qui me demandaient comment les choses

évoluaient, qui étaient inquiètes pour moi.
S.G.: Donc les 100 jours que ça a duré vous étiez en Libye. O.G.: J'étais en Libye. Jusqu'à la fin j'étais en Libye et j'étais constamment branché à l'écran de télévision

pour en savoir plus.
Pour la plupart de mes parents c'était même impossible d'avoir des nouvelles.

Finalement ce que je suivais, je pouvais savoir l'avancement du FPR qui... parce que pour


moi, plus le FPR avançait, peut-être le plus de chances il y avait de sauver des vies,


donc je suivais surtout l'état de la guerre entre le FPR et le gouvernement génocidaire.


S.G.: Et donc en juillet le génocide finit, qu'est-ce que vous faites?


O.G.: Au moment où le génocide a fini j'étais miné, j'étais très faible, j'étais malade,


je ne me sentais pas bien, je n'ai pas travaillé pendant cette période-là.
J'ai arrêté le travail et finalement j'ai renvoyé les enfants auprès de leur maman,

qui elle travaillait à Addis-Abeba.
Et j'ai décidé, à ce moment-là je pensais déjà à aller m'établir dans un autre pays.

J'avais en tête le Canada.
Pour y avoir été plusieurs fois, j'ai trouvé que c'était un pays accueillant où il y

avait une province francophone qui pouvait accueillir mes enfants....
Et c'est justement pour les enfants que je voulais partir, parce que mes enfants héritent

un pays comme le Rwanda où, franchement, ils n'étaient plus les bienvenus compte tenu
de ce qui venait de se passer. Pour moi le Rwanda ce n'était plus mon pays, ce n'était plus le pays de mes enfants. Il fallait que je leur trouve un autre pays. Donc j'ai envoyé

les enfants auprès de leur maman... et je suis venu ici au Canada, en visite, pour préparer


le terrain, voir les possibilités pour nous d'immigrer au Canada. J'ai passé quelques


mois ici au Canada, mais j'avais aussi envie de retourner au Rwanda parce qu'à ce moment-là,


le FPR avait déjà pris le pouvoir. Les forces génocidaires avaient fui déjà, se trouvaient


au Congo. On est en fait déjà début '95. Donc je suis retourné au Rwanda pour voir


ce qui s'est passé. Et c'était une scène de désolation que j'ai vue... Kigali était


une ville, un an après presque, c'était une ville fantôme où on voyait partout sur


toutes les maisons, tous les bâtiments les marques des obus, des mortiers, des balles.


Je suis allé à Kibuye, d'où je suis originaire, et j'ai regardé le village où j'avais passé


mon adolescence, une partie de mon adolescence quand je venais visiter ma mère de mon exil


congolais. Et le village était devenu pratiquement une forêt, il n'y avait plus de maisons,


il n'y avait plus personne alors que chaque fois que je venais auparavant, je regardais,


je voyais les troupeaux de vaches sur les collines, les bergers qui échangeaient des


mots ou qui chantaient, des personnes qui se promenaient sur des collines, et tout ça.


Là c'était vide, il n'y avait plus rien. J'ai compris que tout ce monde-là, dont la


plupart étaient des parents proches ou lointains, n'étaient plus. Je suis allé à l'église


qui n'était pas loin de là, qui était ma paroisse de l'époque, l'église de Mubuga,


et l'église était fermée. Et j'ai rencontré une vieille maman appartenant au groupe hutu,


elle m'a reconnu, elle m'a salué. Je lui ai dit: "est-ce que tu sais où mes proches


ont été tués?". Elle m'a dit: "Écoute, la plupart sont morts sur les collines en


train de se battre avec les génocidaires". Elle a dit: "Mais une partie sont venus


ici à l'église, surtout les personnes âgées avec les enfants très, très jeunes, qui


ne pouvaient rien faire, qui ne pouvaient pas participer à la résistance. Ils sont
venus ici à l'église, c'est à l'intérieur de l'église qu'on les a tués". Donc je

suis allé auprès de l'église, c'était... on sentait encore l'odeur de la pourriture


des corps. Je me suis assis juste à côté de l'église, j'ai mis la tête dans mes jambes


et je me suis mis à pleurer... J'étais incapable de contrôler mes émotions devant cette église-là.


Après, je suis retourné auprès des personnes qui m'accompagnaient. J'étais avec mon neveu,


Aimable, qui lui aussi venait d'arriver au Rwanda, parce qu'il était en Tunisie pendant


la période de guerre.Et j'étais avec Immaculée, mon épouse actuelle. Nous sommes allés dans


un petit centre qui se trouve à côté de l'église, et là se trouvait la femme de
mon grand-frère, mon grand-frère était parti travailler, il était prédicateur, pasteur... Et il revenait de l'exil du Congo depuis les

années 60, c'est lui avec qui j'étais parti tout jeune au Congo. Là il était de retour.


Et nous sommes allés là où il logeait. Sa femme était là et on a parlé un peu


de ce qui s'est passé. Elle était elle-même complètement, comment dirai-je, ce qu'elle


avait vu, ça dépassait vraiment ce que l'être humain peut connaître et voir dans sa vie.


C'est quelque chose d'indescriptible, d'indicible... Alors on a un peu parlé de ça, et finalement


moi j'étais pressé de retourner à Kigali et de préparer mon voyage pour le Canada.


Parce que j'avais déjà pris ma décision, c'était quitter le Rwanda pour ne plus y


revenir. Pour moi quand j'ai quitté Kigali en décembre 1995, j'étais convaincu que


je ne mettrai plus pied au Rwanda. Ce n'était plus mon pays, je n'avais plus rien à avoir


avec ça. Mais, pendant mon séjour, je suis allé aussi à Gisenyi, c'était une ville


que j'avais connue auparavant, j'avais des amis, des familles qui m'avaient accueilli...


Et je suis allé là-bas, tout ce monde-là n'existais plus. Et c'est incroyable ce qu'on


ressent quand on entre dans une ville où on a connu des gens, où on a aimé des gens,
et que ces gens-là n'existent plus. La ville change de couleur. Ce n'est plus... Même

à quatre heures, du soleil, tu ne vois plus ce soleil-là... Quand je suis allé à Gisenyi,


ce n'était plus Gisenyi, c'était un lieu macabre qui n'avait aucune caractéristique,


ni physique ni symbolique de ce que j'avais connu avant... Pendant qu'on était là, justement,


il y avait une cérémonie d'inhumation des gens qui avaient été jetés dans des fosses


communes, un peu au nord de la ville. Nous sommes allés là-bas et c'était très émouvant.


Et je me rappelle pendant qu'on était là, les rescapés ont vu un génocidaire qui se


promenait là, ils ont dit: "Mais c'est lui-là qui a tué mes parents!", tout ça.


Ça a été... Et puis les forces d'autorité ont arrêté la personne immédiatement et


ils l'ont amenée à la police pour interrogatoire, je ne sais pas ce qui est advenu de cette


personne-là après. Et tout ça, bien sûr, a augmenté ma déception, ma morosité et


de retour de Gisenyi, j'ai préparé mon voyage pour le Canada. Et voilà donc, j'arrive au


Canada fin 95 et je ne savais pas vraiment par où commencer. Je ne savais pas si j'allais


chercher du travail ou si j'allais étudier, parce qu'il est conseillé que quand tu arrives


au Canada, même si on est diplômé comme je l'étais, il vaut mieux toujours passer
par le circuit universitaire pour un peu avoir une qualification locale plutôt que de présenter

toujours un diplôme étranger. Les diplômes étrangers au Canada ne sont pas très valorisés.


Il faut toujours avoir un diplôme local. Donc... Mais moi j'avais vraiment un autre


problème, c'était mes pertes de repères, j'avais été élevé dans une famille chrétienne,


je croyais en Dieu, tout ça. Et tous ces repères-là spirituels étaient disparus
avec le génocide. C'est comme ça qu'en me promenant sur Sainte-Catherine, j'ai vu les

inscriptions sur un bâtiment: "Institut de Pastorale Dominicain", je suis entré


là comme ça et j'ai vu des annonces de cours qu'ils donnaient, et j'ai senti que certains


cours peut-être m'aideraient à retrouver ces repères que j'avais perdus. Eh bien j'ai


pris un cours dans cet institut et j'ai fini par faire un baccalauréat là-dedans....
S.G.: Un baccalauréat en quoi? O.G.: En théologie. Et même si toutes mes

questions, toutes mes interrogations n'ont pas trouvé réponse dans ces trois années
d'études, j'ai quand même rencontré des personnes extraordinaires qui m'ont écouté,

qui m'ont soutenu, et ça a fait toute la différence dans ma vie. Si bien que quand


j'ai terminé ces études-là, j'étais redevenu la personne que j'étais contrairement au


moment où je suis arrivé, où vraiment j'étais comme quelqu'un de déboussolé, qui n'a plus


de, comment-dirai-je, qui n'a plus de..., qui a perdu la vision du monde qu'il avait


auparavant. Qui se cherche. Qui se cherche à tout point de vue. Voilà, j'ai terminé


donc mon programme mais dans l'entre-temps, mes enfants m'ont rejoint, elles ont commencé


les études. Donc, pour moi, c'était déjà un aspect de ma vie qui était satisfait.


J'avais cette satisfaction-là d'avoir les enfants auprès de moi, et je savais qu'il


était question de temps et elles deviendraient Canadiennes, je deviendrais Canadien, et c'est


ça vraiment, c'était ça l'objectif de ma décision de venir au Canada. Et comme par


hasard, ma conjointe a obtenu un poste à Ottawa auprès de l'ACDI, et c'est comme ça


qu'on a déménagé de Montréal en Outaouais. Les filles qui continuaient ces études sont


restées à Montréal, et nous avons commencé notre vie en Outaouais. Et là j'ai fait connaissance


avec l'Université St-Paul qui offrait une formation, ça c'était l'Institut canadien


de résolution de conflits qui avait ces locaux à l'intérieur de l'Université St-Paul et
qui offrait une formation en résolution de conflits. Et les prérequis pour cette formation,

il fallait avoir un intérêt pour les résolutions de conflits, et moi je me suis senti interpellé


avec ça. Parce que je me disais que si j'ai survécu parmi des milliers, si ce n'est pas


des centaines de milliers, c'est peut-être pour une raison. Je sentais qu'en m'impliquant


dans la gestion de conflits, je fais plaisir, peut-être, à ceux qui sont partis parce


qu'on croit, les Africains, que les morts ne sont pas morts, qu'ils nous regardent.
J'ai senti, peut-être, qu'ils seraient fiers de moi en voyant que je lutte contre ce qui

les a emportés. Et donc pour moi ça a été une révélation, ça a été une prise de


conscience que c'est peut-être là le domaine qui va constituer mon intérêt pour le reste


de mes jours. J'ai fait cette formation avec tout l'enthousiasme que je pourrais avoir


et je l'ai bien terminée, si bien que je suis devenu formateur moi-même à l'intérieur
du même institut. Et au même moment, l'Université St-Paul a ouvert un programme de maîtrise

en études de conflits. Donc je me suis inscrit au même programme, j'ai terminé en 2005,


donc j'avais à la fois la dimension théorique, offerte à travers le programme de maîtrise,


et la dimension pratique acquise grâce à la formation dans l'Institut Canadien de résolution


de conflits. Donc ça faisait de moi un candidat bien indiqué
pour des postes de conseiller en résolution de conflits dans la fonction publique. D'autant

plus que la fonction publique venait de passer une loi comme quoi chaque ministère devait


avoir ce programme de résolution de conflits. Parce qu'il s'était avéré que l'approche


de résolution de conflits fondée sur les droits, sur les conventions collectives, sur
les directives ministérielles, tout ça, était un système juste parce que c'est fondé

sur des lois, donc c'est très clair qui avait tort et qui avait raison, et ainsi de suite,
mais que c'était un système, une approche qui était très longue parce que ça prenait

beaucoup de temps avant qu'un conflit ne soit résolu parce qu'il y avait des enquêtes
qui devaient être faites..., ça allait dans les tribunaux, et ça prenait beaucoup de

temps. Non seulement ça, les parties qui suivaient cette approche, une fois que le


conflit était résolu il y avait un perdant et un gagnant. Et chaque fois qu'il y a un


perdant et un gagnant, bien sûr, les relations ne peuvent plus être comme avant. Donc, les


relations étaient brisées à jamais. Et souvent ces personnes-là, ça pouvait être
un gestionnaire, un employé, ils n'étaient plus capables de travailler ensemble. Alors

que le système formel de résolution de conflits que prône l'Institut canadien de résolution
de conflits..., c'est une approche fondée sur les intérêts où ce sont les parties

qui, grâce à une personne tierce, un médiateur qui, lui, dirige le processus, ce sont les


parties elles-mêmes qui trouvent les solutions à leurs problèmes. Et souvent ça se fait
en une journée ou tout au plus en deux jours. Et, ce qui est bien, c'est que l'accord qu'ils

signent au terme de ce processus..., leur permet de travailler ensemble, préserve la


relation qu'ils avaient et ça leur appartient. Donc, ça renforce l'engagement, parce que


ça a été proposé par les parties elles- mêmes. Donc, c'est une approche qui est très,


très utile dans la fonction publique, et je me sens une satisfaction extraordinaire


en participant à ce processus. Chaque fois qu'à la fin de la journée je suis parvenu


à ce que deux parties qui sont en conflit ouvert parviennent à se donner la main et


à partager une tasse de thé et à dire: "Désormais on va se consulter surtout pour


éviter que ce qui est arrivé ne se reproduise", je me sens vraiment très, très bien. Je


sens la raison d'être, la raison de survivre. Je me dis:"partout où se trouve ma sœur,


mon frère, mon cousin, ma nièce, ils sont fiers de moi, ils sont fiers de ce que je


fais". Donc, et bien sûr tout en travaillant à la fonction publique comme conseiller en


gestion de conflits, j'ai fait aussi des études. J'ai continué, je me suis inscrit à un programme


de doctorat en sciences sociales appliquées. Bien sûr, je le fais à temps partiel, ça


prendra peut-être beaucoup de temps avant que je ne termine mais, encore une fois, c'est


un rêve que j'espère deviendra réalité parce que, toute ma jeunesse, je n'ai pas


eu un pays où j'étais libre d'étudier comme je le pouvais..., au Rwanda, les Tutsi étaient


discriminés systématiquement. En exil, on était des étrangers, donc tu étais toujours


un étranger et quand il y avait des offres de sélection, tout ça, ce n'était pas toujours


facile pour un étranger de s'insérer dans ce circuit-là. Alors, j'arrive au Canada


malgré mon âge, il est possible, les possibilités sont là, je vais en profiter au maximum.


Et voilà, donc je suis quelqu'un de très occupé parce que je travaille à temps plein


et j'étudie. Et parfois, je donne des cours. L'Université St-Paul m'a sollicité il y


a environ trois ans, elle m'a demandé de donner un cours sur le génocide et la réconciliation....


Ça, c'est en raison du fait que j'ai terminé le programme avec une note distinctive, mais

c'est aussi le fait que je suis déjà enrôlé dans un programme de doctorat.


Donc ces deux éléments font que je peux donner un cours à l'Université.
Donc, je donne ce cours-là une fois par an. Des fois c'est deux sessions ou des fois c'est une session, et ça me permet de garder mon

pied dans une Université, parce que j'ai un certain âge, je prendrai ma retraite de
la fonction publique dans quelques années et je voudrais à ce moment-là enseigner

à temps plein à l'Université et me consacrer à la recherche sur le génocide.
Voilà en gros, ma vie... S.G.: Super... Quelle était la place de la communauté rwandaise ici, à Ottawa ? Est-ce que vous avez un groupe

auquel vous appartenez ? O.G.: Je dois dire que les cinq premières


années que j'ai passées à Montréal, je n'étais pas très impliqué dans la communauté,


je ne la connaissais même pas, je connaissais très peu de gens.
Et puis j'étudiais et j'essayais de m'ajuster, de m'établir fermement dans mon nouveau pays

d'accueil.
Et puis, mes enfants venaient d'arriver, donc c'est ça qui me préoccupait essentiellement.

Par contre, quand j'ai déménagé de Montréal en Outaouais, là j'ai trouvé une petite


communauté où tout le monde connaissait tout le monde et on s'est rendu compte qu'à


ce moment-là, il n'y avait pas d'activités de commémoration du génocide, l'ambassade


était fermée...
Et moi, avec un groupe d'autres personnes, on s'est réuni et on a décidé de fonder

une association qu'on a appelée Humura, c'est une association...
S.G.: Qu'est-ce que ça veut dire...? O.G.: Humura ça veut dire... Bon, c'est un mot qui est assez difficile à traduire directement en français. Mais quand quelqu'un vient en courant, poursuivi par un lion ou un ennemi ou quelque chose

et qu'il tombe devant des personnes qui peuvent l'aider, tout ce qu'ils peuvent lui dire c'est


Humura, ça veut dire "Sois tranquille, tu es sauvé, il y a quelqu'un maintenant


qui peut t'aider". Donc, c'est un mot d'apaisement, un mot d'assurance, un mot de consolation,


de réconfort, tout ça.
C'est un mot très, très chargés de sens, mais au sens positif du terme. Humura ça veut dire "Sois en paix, là maintenant il y a quelqu'un qui peut t'aider".

Voilà, donc l'Association a été agréée par le Ministère concerné et la mission


de l'association, c'est essentiellement d'organiser les commémorations annuelles, c'est au mois


d'avril que ça se passe, à partir du 7 avril.
Souvent ça prend le reste du mois d'avril, des fois ça peut aller jusqu'en début mai, dépendamment de la programmation qui a été faite. C'est aussi essayer de construire des projets au profit des veuves et des orphelins au Rwanda.

En troisième lieu, on s'intéresse aussi à ce que justice soit faite à l'égard des


génocidaires.
Donc, l'Association essaie de s'informer sur la présence possible des génocidaires dans

nos communautés et dans nos régions pour qu'on puisse les dénoncer et que le gouvernement


canadien puisse en être saisi, et éventuellement faire les enquêtes requises...


Donc c'est ça essentiellement la mission de l'Association.
Plus récemment, on a aussi institué ce qu'on appelle une "Journée de l'espoir", où

au milieu de l'année, entre une commémoration et une autre, on se rencontre pour célébrer


la vie.
On dit: "On n'est pas là seulement pour pleurer, c'est vrai qu'il y a le temps pour

se souvenir et de pleurer, mais il faut aussi nous dire que si nous avons survécu, continuer,


ne vivre que dans les pleurs, les larmes, c'est faire le jeu de ceux qui nous ont fait


ça.
Ça fait le jeu des génocidaires qui voudraient justement qu'on ne vive que dans la souffrance. Alors on veut défier ça et on veut montrer qu'on vit, et on veut vivre et on vivra.

Et que nous sommes heureux de vivre et que la vie est digne d'être célébrée". C'est


devenu maintenant un événement incontournable et, d'ailleurs, on a contaminé certaines


communautés et certaines associations dans d'autres pays, en Europe en particulier, et
même au Rwanda, maintenant il célèbre la "Journée de l'espoir"... S.G.: En même temps qu'ici? O.G.: Non, pas en même temps mais ils déterminent leur propre date. Mais l'idée, ils reconnaissent que l'idée leur vient d'Ottawa... Donc, c'est ça... Pendant quatre ans, j'ai été président de cette association et c'est pendant que

j'assumais cette présidence que, à la dixième commémoration en 2004, nous avons fait une


mobilisation extraordinaire, on a écrit à tous les députés fédéraux on a fait venir


tous nos amis Canadiens et tous les membres de notre communauté ont dû parler à leurs


élus, et tout ça, pour que la journée du 7 avril soit reconnue au Canada comme la journée


de célébration, de commémoration du génocide de 94 contre les Tutsi.
On a eu la chance aussi que, la même année, les Nations-Unies venaient de proclamer la

journée du 7 avril comme Journée de souvenir de ce génocide.
Et à notre agréable surprise, un des députés a accepté de présenter cette motion à la

Chambre des Communes et tous les Partis, unanimement, ont approuvé la motion.


Et c'était quelque chose d'extraordinaire quand j'ai reçu l'appel du député Boudrias,


qui est la personne qui avait accepté de présenter la motion, il m'a appelé ici à
la maison, il a dit: "Oscar, viens tout de suite!". C'était en début d'après-midi, il a dit: "Viens tout de suite, appelle tes collègues

et tes amis qui sont disponibles, venez à la Chambre des Communes, cet après-midi on
va proclamer la journée du 7 avril comme journée du souvenir du génocide des Tutsi"...

Alors c'est extraordinaire comment j'ai..., je ne sais pas combien de minutes ça m'a


pris pour enfiler mon pantalon et ma veste et j'ai appelé quelques amis, certains étaient


disponibles, d'autres ne l'étaient pas, mais on était à peu près une dizaine à représenter
la communauté à l'intérieur de la Chambre. Et cette émotion a été lue, c'était émouvant! C'était très émouvant! Et après l'adoption de la motion, le député Boudrias et ses collègues qui l'avaient appuyée

fortement, ils nous ont invités.
On est allé dans une sorte de cafétéria pas loin de la Chambre et on a eu une conversation

pleine d'émotions.
Ils nous ont raconté comment le processus avait été engagé, ce qu'ils ont fait, tout

ça et comment finalement ils ont réussi à obtenir l'unanimité autour de cette motion.


C'était extraordinaire....
Et puis, bon, bien sûr, à un moment donné je ne pouvais plus m'acquitter de ces fonctions à cause d'autres chose que je faisais et après quatre ans j'ai demandé au comité

exécutif d'élire quelqu'un d'autre.
Et là maintenant depuis ce temps-là, depuis 2007, il y a eu un autre président, si ce

n'est pas deux.
Deux autres personnes ont assumé la présidence de l'association, qui continue à grandir.

C'est une association qui..., dont le nom est devenu vraiment incontournable à l'intérieur


de la communauté ici.
Tout le monde s'accorde pour dire que c'est une association qui a sa raison d'être, dont la mission est cruciale pour la survie de..., non seulement de ces rescapés qui vivent

ici au Canada, qui ont besoin justement d'un cadre de rencontres pour parler des questions


qu'ils vivent.
Il y en a qui continuent..., beaucoup d'ailleurs de rescapés souffrent de certains traumatismes.

Même si en face on ne voit pas ça, on le voit surtout pendant les commémorations.


On a une soirée de deuil selon la culture rwandaise et pendant ces soirées-là, d'habitude,


on parle de..., on encourage les participants à raconter ce qu'ils ont vécu.


Parce qu'on sait que c'est, psychologiquement, salutaire de faire ça, de passer par là.


Parce qu'il y a des personnes qui n'ont jamais, qui ont vécu des choses horribles mais qui
n'ont jamais eu l'occasion de le dire à qui que ce soit, qui gardent ça en eux, et ça, ça peut être source de dépression... Alors on les encourage à aller de l'avant et à dire ce qu'ils ont vécu ou ce qu'elles

ont vécu...
Des fois on demande les gens à dresser la liste des leurs qui sont morts et à donner

leurs noms.
Juste lire leurs noms devant les autres. "Je me souviens d'un tel, elle avait cet âge, elle avait de tels enfants, elle faisait

ça", et tout ça.
Et c'est là qu'on voit à quel point cette association est essentielle, parce qu'elle

parvient justement à galvaniser, à mettre les gens ensemble pour un échange qui est


psychologiquement salutaire pour la survie de ces gens-là.


En même temps, on est en contact avec les associations de veuves et d'orphelins du génocide


au Rwanda et on échange l'information.
On essaie de savoir comment ils vivent, les problèmes qu'ils ont et tout ça. Et on a été impliqué dans certains projets concrets d'aide à ces personnes-là grâce

aux collectes de fonds qu'on fait ici...
S.G.: C'est bien...! Tout à l'heure vous avez dit que fin 95 vous vous êtes dit "Je vais au Canada et je

ne reviens plus au Rwanda". Quel est votre rapport avec le Rwanda aujourd'hui?


O.G: Alors ça c'est très intéressant, justement, parce que, quand j'ai quitté,
comme je l'ai dit tout à l'heure, j'étais convaincu que c'était définitif.

Que je ne retournerai jamais, jamais.
Bien que, ça je ne pouvais pas me l'expliquer, mais j'avais encore des parents là-bas.

Il y a encore mon grand frère qui a une grande famille, il a fait plus de dix enfants, même
si certains sont morts, mais il en a aujourd'hui au moins huit, quatre garçons et quatre filles,

qui ont eux-mêmes des enfants et des grands enfants d'ailleurs.
Et certains sont déjà grands-parents, donc mon grand frère est arrière-grand-père...

Et ils étaient de retour au Rwanda au moment où j'ai quitté et puis il y avait quelques


neveux et quelques nièces qui avaient survécu aussi.
Mais pour moi, j'allais peut-être garder le contact, savoir comment ils vivent, si

je peux aider, bon...
Mais aller au Rwanda, je trouvais ça terrible. Compte tenu de mon expérience quand j'ai atterri en 95 à Kigali, à l'aéroport-même

j'avais l'habitude de trouver des gens qui sont venus m'attendre, il y avait une sorte
de tour où les gens montaient et puis ils voyaient l'avion atterrir, quand tu sortais de l'avion ils étaient là, ils te regardaient. Et là, en 95, je suis sorti de l'avion et j'ai regardé à la même tour et il n'y avait

personne.
J'ai encore une fois compris que, comme si je ne l'avais pas compris avant, qu'il n'y

avait plus personne.
À Kigali, c'était comme une ville étrangère. Je me promenais à travers la ville, je ne rencontrais personne que je connaissais. C'est des gens qui venaient de l'Ouganda, du Congo, d'un peu partout. Le quartier commercial de Kigali, ce n'est même pas le Kinyarwanda que les gens parler,

je sentais que c'était une langue étrangère, c'était souvent le Luganda, la langue de
l'Ouganda, qui était parlée parce qu'il y avait beaucoup d'Ougandais qui faisaient les affaires, qui faisaient la navette entre Kigali et Kampala, tout ça. Donc, ce n'était plus vraiment le Rwanda. Et tout ça, ça me rongeait tellement le cœur de voir que tout un groupe a été quasiment

exterminé de la surface de la terre et remplacé par un autre groupe qui vient de l'extérieur...


Ce sentiment, je me disais: "je ne peux pas continuer à vivre ce sentiment-là".


C'était tellement atroce..., j'ai dit: "non, non, si je parviens à quitter ce pays et
aller trouver un autre pays qui m'accueille, pourquoi dois-je me torturer en vivant dans

ce milieu où j'ai connu des gens, où j'ai eu des amis, des frères, des sœurs, une


grande famille qui n'existe plus..."
Bon là, j'arrive au Canada bien sûr avec des années...

Des gens allaient, ils revenaient et ils me racontaient les histoires et je trouvais que
c'était de moins en moins traumatisant, ils disaient que le pays a progressé, il y a des bonnes choses qui s'y font... Bon, qu'il y a même des tentatives de réconciliation entre les groupes, que les survivants essaient

un tant soit peu de s'en sortir...
Mais je n'étais pas encore prêt à y retourner.

Et ça a pris 15 ans avant que je n'aie la force morale nécessaire pour pouvoir affronter


ça et même là quand je suis parti j'étais très inquiet, je ne savais pas comment j'allais


réagir, compte tenu de ce que j'avais ressenti en 95...
Il n'y a pas longtemps là, il y a seulement un mois que j'étais là et ce que j'ai rencontré

m'a vraiment agréablement surpris.
J'ai trouvé un pays qui a fait des progrès extraordinaires, au niveau économique au

moins...
Il y a des critiques qui se font au niveau des droits de l'Homme, ainsi de suite..., au niveau de la démocratie. Mais au niveau du développement économique, c'est incroyable. Le pays est..., et même au niveau administratif, je trouve que c'est un pays qui est dirigé,

qui est gouverné.
Tout est en place, le système est cohérent au niveau administratif.

Et surtout, c'est un pays qui a un record en matière de lutte contre la corruption.


J'ai trouvé ça très positif sachant à quel point ça mine beaucoup des pays africains.


J'ai trouvé la plupart de mes parents, mes nièces, mes neveux, tout ça, qui ont survécu


et qui sont encore là au Rwanda et j'ai trouvé que la plupart ils vivaient bien.


Ils avaient tous progressé dans leurs carrières....
C'était incroyable de trouver des gens qui n'ont pas besoin de moi, personne n'avait

besoin à ce que je lui donne de l'argent, au contraire ils étaient fier de montrer


leurs maisons, des maisons qu'ils ont construites, de me parler de leurs carrières et de leurs


études et tout ça.
Ils sont tous en train de faire quelque chose... Une chose extraordinaire c'est que la plupart ont eu des enfants, trois, quatre, cinq enfants,

des enfants que je n'avais pas vu sauf certains par des photos et là je les ai vus de mes


propres yeux.
Ils m'ont gâté parce qu'ils m'ont reçu en groupe où tous les enfants se trouvaient ensemble, et les parents... Et être là parmi eux, ça a été une expérience extraordinaire...

Ils m'ont gâté, ils m'invitaient dans des hôtels, dans des...


Et c'est eux qui payaient, ils disaient: " Non, non, c'est nous qui t'invitons! ".


C'était extraordinaire, vraiment, vraiment.
Si bien que maintenant, je ne m'imagine plus passer deux ans sans aller au Rwanda.

[Rires]...
S.G.: Est-ce que vous envisagez peut-être dans un avenir proche de retourner de façon

permanente au Rwanda ? O.G.: Ça, par contre, non.
Je ne suis pas encore dans des conditions matérielles me permettant de le faire.

J'ai rencontré un ancien ami qui a travaillé pendant longtemps pour une ONG suisse et il


a passé à peu près 25 ans en Suisse.


Il s'est marié presque en même temps que moi, et là il a de grands enfants qui volent


de leurs propres ailes, qui sont en Suisse.
Et là maintenant il a pris sa retraite, il est retourné à Kigali.

Il s'est acheté une maison et sa retraite est transférée directement à son compte


à Kigali et je l'ai rencontré dans un club de tennis.
J'ai un ami avec qui avait vécu avec moi à Tripoli, c'était le seul d'ailleurs avec

qui on avait vraiment une relation réelle et je rencontre cet ami, cet ancien ami de


longue date... qui me dit: " Mais tu es où ? ", j'ai dit " Je suis au Canada ",


il me dit: " Moi j'étais en Suisse, maintenant je prends ma retraite, je suis à Kigali,
pour te dire vrai, je vis au paradis. Je vis bien ". Et il m'a raconté un peu sa journée, il a dit: " Je me lève le

matin, je prends ma raquette..., non, je prends ma tasse de café et puis je prends ma raquette,


je vais au club.
Il y a des jeunes-la qui attendent les joueurs qui jouent très bien..., les ramasseurs de

balles...
Mais ils sont en même temps des joueurs, des bons joueurs d'ailleurs. " Il a dit: " Quand il n'y a personne d'autre avec qui jouer, je joue avec ces jeunes-là...

Mais la plupart du temps, il y a des amis qui sont là.
À onze heures je finis de jouer, je vais au club, je prends ma bière. Vers 13h ou 14h je rentre à la maison et je fais ma sieste, je me lève peut-être

vers les heures de la soirée et il y a toujours des amis qui viennent où je vais voir les


amis...
Voilà, c'est ça ma vie ". Il a dit: " Et c'est paradisiaque ! " [Rires]. Et ça m'a donné des envies, mais je travaille encore et je n'ai pas accumulé beaucoup de

frais de pension, je n'ai même pas encore fait dix ans...


Alors, j'ai encore quelques années à faire dans la fonction publique.


Mais je suis revenu avec la ferme intention de m'acheter une maison au Rwanda, comment...où


je prends ma retraite de la fonction publique canadienne, je puisse enseigner pendant l'hiver


au Canada et pendant les mois ensoleillés...


Non, pendant l'hiver je suis au Rwanda, parce que je voudrais en profiter pour enseigner


dans l'Une des universités du Rwanda, et pendant l'été je reviens au Canada, disons


à partir d'avril jusqu'en décembre, je peux être au Canada, et de janvier à mai ou avril


être au Rwanda.
C'est ça que je projette, c'est ça que je planifie, je ne sais pas si ça va se réaliser

comme je le pense aujourd'hui, mais voilà...


Et ça, ça serait aussi longtemps que je serais capable de travailler, d'enseigner,
sinon je serai en permanence au Rwanda et ne revenir ici que si j'ai besoin des frais

médicaux, de "check-up", des choses comme ça...


S.G.: Très bien.
Et pour terminer qu'est-ce que vous aimeriez que les gens de votre communauté sachent

de votre vécu ? O.G.: Écoute, je voudrais que les Rwandais,
et pas seulement les Rwandais mais aussi tout être humain, mais en particulier les Rwandais,

qu'ils sachent que l'exclusion, le racisme, l'impunité, tout ça, que ça ne sert à


personne.
Ni la victime, ni le " perpétrateur ". Ça ne sert à personne.

Et je pense que cette expérience que le Rwanda a connue en 94 a servi de leçon à tous ceux


qui pensaient qu'ils avaient le monopole du pouvoir, le monopole de la force, le monopole


de la tyrannie, parce que quand on..., c'est ça, c'est l'adage: " Quand on sème le


vent, on récolte la tempête ". J'espère que cette expérience que le Rwanda a connue,


pas seulement en 94, mais pendant des décennies auparavant, d'exclusion, de massacres sporadiques


qui ont conduit aux massacres systématiques, que ça ne leur a pas servi non plus.


Même ceux qui ont fait ça, je ne pense pas qu'ils en ont tiré la satisfaction, la joie


qu'ils escomptaient.
Je crois qu'il y a lieu de reconnaître que l'être humain a des droits inaliénables

qu'il faut respecter.
Et que ce respect de l'autre est une condition essentielle pour vivre côte à côte comme

Rwandais et non pas comme Hutu, Tutsi ou Twa, mais comme Rwandais.


Mon vécu a commencé par mon exil très jeune et tout le parcours à travers le monde comme


quelqu'un en errance, sans avoir commis un crime, sans avoir fait quoi que ce soit qui


m'ait valu ça, montre à quel point l'être humain peut être mauvais envers ses semblables.


Mais je ne suis pas fataliste.


Je pense que les changements sont en cours, et j'ose espérer que ce que j'ai vécu, aucun


de mes enfants ne vivra ça.
Ni mes petits-enfants. S.G.: Très bien. Merci d'avoir partagé votre histoire de vie avec nous.

O.G.: C'était un grand plaisir !.

Transcript

Nom de l’interviewé: Oscar Gasana (O.G.)
Nom des intervieweurs : Sandra Gasana (S.G.) et Neal Santamaria (N.S.)
Nom du vidéographe : Neal Santamaria
Nombre de sessions : 3
Durée de l’entrevue : 5 heures et 5 minutes
Lieu de l’entrevue : Chez Oscar Gasana
Dates des entrevues : 21 juin 2009, 21 novembre 2009 et 6 février 2011
Langue de l’entrevue : Français
Nom du transcripteur : Gisèle Simbi
Nom du vérificateur : Chrysanthe Kayisire
Date de la transcription : 26 janvier 2017
Logiciel utilisé pour lire le DVD : VLC Viewer
Biographie : Oscar Gasana est un Canadien d’origine rwandaise. Il est établi à Ottawa depuis plusieurs années. Étant né au Rwanda, il s’est exilé à un jeune âge au Congo, avant de revenir au Rwanda. Il a aussi vécu en Éthiopie, en Libye, et en Angleterre.