Radegonde Ndejuru

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Alors, Bonjour Radegonde Ndejuru ! Bonjour, Tout d’abord merci d’avoir pris le temps de partager votre histoire de vie avec nous. Avant de commencer, je vais vous demander de vous présenter en quelques mots

et ensuite on rentrera dans l’entrevue. Ok, alors je m’appelle Radegonde


Ndejuru, je suis une Rwandaise, je travaille actuellement au Rwanda dans une organisation


qui s’appelle Imbuto Foundation comme Directrice générale.
Ok très bien. Alors là, on va aller dans les plus lointains souvenirs que vous avez. Et je vais vous demander si vous avez connu vos grands-parents? … j’ai connu, j’ai bien connu ma grand-mère maternelle…, c’est d’elle

seulement que je me souviens…, je pense que…, j’ai vu mon grand-père mais je


m’en souviens pas vraiment. Ok, la grand-mère maternelle…,
quels sont les souvenirs que vous avez d’elle? Mais c’était quelqu’un qui

nous gâtait beaucoup, c’était l’endroit où on allait en vacances, où on buvait du


lait…, c’est ça, quelqu’un qui nous gâtait…, c’est ça mes souvenirs et puis


après…, après 59 [1959], donc sa maison a été brûlée, donc elle a été obligée


de…, de fuir et après elle est venue habiter avec nous, donc jusqu’à ce que je quitte


le Rwanda en 73, elle habitait avec nous. Donc c’était quelqu’un de dynamique,


quelqu’un qui…, qui nous protégeait, qui a continué à nous gâter beaucoup…


Quel était son rapport avec vos parents? Donc vous avez habité ensemble tous?
Mais on a habité ensemble mais avec mon père…, elle n’a pas habité longtemps parce que c’était vraiment dans la période trouble quoi, entre 59 et la mort

de mon père et puis…, donc elle est venue habiter dans la maison de mon père à Nyanza


mais elle a été d’abord là toute seule parce qu’elle habitait avec sa fille et


puis mon père et ma mère eux, comme mon père travaillait pour le gouvernement mais
ils n’habitaient pas là nécessairement quoi... Donc je les vois pas vraiment avec

mon père mais je la vois bien après, une fois que mon père a été tué et que ma


mère est revenue, donc on a toujours habité avec les deux ma mère, ma grand-mère, ma


tante, moi je les voyais quand je venais en famille, puis c’était de très bonnes relations,


elles travaillaient ensemble, elles étaient très respectueuses l’une de l’autre donc…,


elles habitaient dans la même chambre, on mangeait là le soir dans leur chambre, très


bonnes relations, très, très cordiales…, très respectueuses...


Et parlez-nous de vos parents alors…, quels souvenirs vous gardez de vos parents?


Ah là, là…, ça c’est beaucoup d’émotions…, comme ils sont morts tous


les deux, quels souvenirs je garde ? Je garde… du souvenir quand j’étais jeune, d’abord


quand si je parle de mon père, mon père est mort…, j’avais onze ans et puis je


pense le meilleur cadeau que j’ai eu dans ma vie…, d’être sûre d’être aimée


complètement. Tu sais au Rwanda dans la culture, il y a personne qui te dit je t’aime...,


qui t’approche ou qui..., bon ce n’est pas dit comme ça… Mais avec mon père…,


c’était un amour inconditionnel connue de tout le monde…, et je pense que ça,


ça m’a beaucoup, beaucoup aidé dans la vie, de sentir que tu comptes énormément
pour quelqu’un…, et donc mon père c’est…, moi je suis née, j’étais la fille après

quatre garçons, j’avais eu une autre grande sœur mais qui était morte et donc pour mon


père c’était... Moi j’ai grandi, je pensais que je m’appelais ma fille parce
que mon père m’appelait toujours ma fille et les amies de mon père m’appelaient ma fille… Donc c’était vraiment…, donc je sentais que j’étais importante quoi… pour quelqu’un et je savais qu’il allait me protéger tout

le temps, personne ne pouvait me toucher, personne ne pouvait…, j’étais vraiment
gâtée et adorée quoi…, et ça je le savais, je me rendais compte tout le monde le savait,

l’entourage le savait et tout. Donc…, je garde le souvenir, je savais comment mon


père était très diffèrent avec les garçons qu’avec moi, avec les garçons il était
très sévère, avec moi il était un peu gâteau la…, et donc je me sentais super

protégée et c’était vraiment une figure de protection là que je sentais…, et puis


d’amour inconditionnel. Et…, ça c’est le souvenir que j’ai. Quand il est mort,


je pense…, j’ai pas accepté, j’ai pas compris et j’ai pas pleuré. Je dirais que
quand j’ai fait le deuil de mon père, c’est vraiment…, j’ai le deuil de mon père

quand j’ai eu…, quand je me préparais à me marier et c’est là que j’ai vraiment


pleuré, pleuré…, on me parlait de…, quand on est allé voir un prêtre Pierre


et moi, pour la préparation du mariage et puis…, il m’a demandé : « est-ce que…


tu as des parents »? J’ai dit : « oui, oui, j’ai ma mère », et puis il a dit :


« et ton père, qu’est-ce qui est arrivé à ton père »? Et puis là, j’ai pas


pu raconter, j’ai pleuré pendant toute une séance et puis Pierre ne comprenait pas
parce que d’habitude je racontais comment il était mort, comment il avait été tué mais c’était une histoire… Mais là c’était comme si avant le mariage, tu t’engages

avec quelqu’un…, je ne sais pas en tout cas…, c’est en ce moment-là que j’ai


fait ce deuil-là, que j’ai vraiment pleuré mon père et puis…, et que j’ai senti


ce manque quoi… Donc c’est ça, de mon père c’est ça. De ma mère…, c’est
une femme j’admire beaucoup pour ce qu’elle a fait avec nous, elle a été veuve très

jeune, elle n’avait pas 40 ans…, elle avait six enfants, quatre grands garçons


et puis…, moi qui avait 11 ans, puis ma sœur qui en avait un ou deux là, je me souviens


pas…, et elle nous as élevés, elle nous a éduqués…, elle a continué à nous donner


tout ce qu’on avait du temps de mon père, donc l’éducation, c’est sûr que ses


ainés…, les garçons l’ont aidée mais c’était quelqu’un qui avait une discipline


très, très, très forte… Tu sais là…, C’était une personne vraie…, c’est


comme ça que ça doit se passer et c’est comme ça que ça doit se passer…, donc
vous suivez les règles… Elle était très sévère, très sévère surtout avec moi, moi je pensais…, c’est ça, je pense le fait de penser…, c’est une fille, il faut

qu’elle soit bien élevée pour que probablement elle puisse trouver un bon mari ou je ne sais
pas…, moi je trouvais qu’elle était très, très sévère avec moi…, et quand elle

a…, moi je me souviens toujours qu’elle nous a dit…, qu’elle nous disait…, en


Kinyarwanda on dit : « les enfants d’une femme, abana b’umugore »…, ça, ça


veut dire : « vous avez manqué la discipline, vous avez manqué la touche d’un papa quoi


»…, je me souviens très, très bien qu’elle disait : « je veux pas qu’on dise que
vous êtes les enfants d’une femme »…, donc elle faisant et le papa et la maman...,

et après, même si jeune, peut-être je trouvais qu’elle était très sévère mais je suis…,


j’étais vraiment très fière d’elle et puis j’ai eu le temps de lui dire avant


sa mort… Parce qu’elle était à Montréal, que si
elle n’avait pas été…, si dure avec nous, peut-être qu’on n’aurait pas…, on n’aurait pas été où on est…, on n’aurait pas travaillé si fort comme on

travaille, donc c’est ça…, et puis elle me disait toujours : « tu sais, tu auras


tes propres enfants puis on verra comment tu vas faire avec ». Donc j’ai vu qu’avec


les enfants, en ayant les enfants, j’ai vu que ce n’était pas facile non plus…


Donc je l’ai compris…, même si jeune je trouvais qu’elle était sévère. Mais


je pense que j’ai pris beaucoup d’elle…, je pense que je suis sévère aussi…, c’est


ça, tu n’aimes pas nécessairement te voir…, quand je pensais comment je la trouvais sévère,


pour moi je n’aimais pas ça et puis là je me dis : « oups…, moi aussi je suis


sévère la… », et puis mes enfants doivent me trouver comme ça, des fois c’est comme…,


mais c’est ça…, donc c’est des souvenirs que j’ai d’eux…, des gens qui ont travaillé
beaucoup…, qui sont partis trop vite..., c’est ça… Vous avez parlé de vos frères et sœurs, parlez-moi de chacun de vos frères

et sœurs et la relation que vous avez avec chacun d’eux?
Oh là, là…, alors j’ai quatre frères…, le plus vieux Aimable…, c’est

difficile de dire la relation parce que la, la relation évolue aussi, donc Aimable…,


quand mon père est décédé, il a vraiment pris le relais quoi de…, c’est lui qui


a payé nos études, qui a aidé maman, qui a fini ses études, il a commencé à travailler


pour pouvoir nous élever…, donc Aimable c’était la figure du père quoi, on n’a


pas tellement d’années de différence, je pense qu’on a neuf ans mais pour moi


c’était le papa quoi…, c’était lui qui m’amenait chercher les écoles, c’était


lui qui me conduisait quand j’étudiais à Kigali par exemple, c’était le père,


je pense que je le craignais plus que mon père parce que mon père je savais que n’importe


quoi que je disais, ça pouvait passer, mais avec Aimable, c’était la figure du père
mais le père sévère, sévère…, donc ça a pris beaucoup de temps je pense…, pour qu’il accepte…, même après, même quand j’étais mariée…, j’étais pas

son égale avec qui on peut causer…, il a gardé beaucoup de... Maintenant non…,


c’est un grand frère quoi, avec qui j’échange, avec qui je peux parler de n’importe quoi…,


de tout et de rien, des soucis que j’ai, lui aussi va me parler mais c’est ça…,


c’était d’une figure de père sévère, on s’est adapté là, maintenant qu’on


s’entend très, très bien… Et puis j’étais beaucoup proche de sa femme, des enfants,


donc on a été très, très proche. Je pense c’est cette année, cette année c’est


la première fois que je lui ai écrit, il y avait la fête des pères, et puis je lui


ai écrit un petit mot en disant : « mais tu sais, tu as été quand même notre père…»,
et puis je pense que ça lui a fait plaisir, donc en vieillissant on relit l’histoire

différemment…, non ça a été vraiment quelqu’un de chouette quoi...


Et puis Émile…, c’est le deuxième…, je l’ai pas connu beaucoup…, c’est ça


avec les quatre là c’était…, en fait il y avait comme André et Émile qui étaient
amis et puis il y avait Aimable et Bello…, qui se ressemblaient et tout…, et puis moi

j’étais plus avec le groupe André et Émile, mais j’ai pas vraiment de souvenirs avec


Emile, le deuxième... Et puis quand papa est décédé…, lui il est parti étudier


au Congo à Kinshasa, donc on n’a pas été vraiment proche pendant longtemps quoi…,


non, pas de souvenirs…, je sais qu’il était gentil…, mais pas plus...


Bello…, aussi il était un peu espiègle, quand il était jeune, il rapportait beaucoup…,


je sentais bien que c’est quelqu’un en tout cas qu’il vaut mieux avoir de son côté


quoi…, et je me souviens des tas de trucs ou quand mon père nous amenait quelque part,


mon père…, ça lui prenait des fois de nous prendre en voiture, de nous amener se
promener et puis, là il nous amenait chez la grand-mère…, la grand-mère disait :

« mais…, laisse-moi les enfants », puis mon père disait : « oui, oui, vous pouvez
rester ». André et moi, on restait toujours, Bello jamais, parce qu’il n’avait pas demandé la permission, parce qu’il savait qu’il allait être grondé s’il retournait,

etc… Mais il était…, très sage, inquiet, il faillait qu’il fasse tout bien et s’il


le faisait pas bien, il rapportait quand il faisait pas quelque chose de bien…, donc


c’est quelqu’un avec qui on se méfiait. Et puis il y a André…, c’est celui avec


qui on se suit…, André c’est mon préféré…, il m’a protégée depuis que j’étais
petite quoi…, c’était vraiment un grand, un grand protecteur jusqu’à ce qu’on

ait quitté le Rwanda en 1973, on a toujours été ensemble…, c’était un peu mon rôle


modèle…, sauf que même dans ce qu’il faisait de pas correct, moi je l’imitais,
quand il fumait, je voulais fumer, quand il buvait, je voulais boire [rires]…, mais

c’est un gars extraordinaire jusqu’à maintenant. Et André…, il voyait comment


comme fille…, c’était difficile…, il faillait que ce soit moi qui balaie, il faillait


que ce moi qui leur sert le thé à tout le monde, donc moi avant que j’aille manger,
boire, manger petit déjeuner, il faillait que tout soit prêt, tout soit propre et tout…, et puis je pouvais pas m’assoir pour lire, j’adorais lire mais je pouvais pas…, pendant

les week-end, pendant les vacances et donc André, il lisait et puis il venait me raconter


l’histoire... Donc les romans…, les trois mousquetaires, des trucs comme ça, lui et
tout ce qui tombait dessous, les garçons avaient le droit de lire, pas les filles, donc lui il lisait et puis après il venait me raconter…, on était assis dehors et là il me disait : « alors Athos a fait ça…», alors je connaissais toute l’histoire mais moi je lisais pas c’était lui qui lisait et tout… Donc avec André, on a fait les cents coups…, André quand je voulais sortir danser, quand j’ai commencé à danser, c’était lui qui me sortait danser, donc avec André…, c’est vraiment une belle

histoire-là d’amour entre frère et sœur…, et puis ça a continué…, peut-être moins


maintenant on se voit plus comme adultes, on a plus des discussions à tout…, mais


avant c’était vraiment le grand protecteur quoi. Donc…, et puis juste…, pour parler


de mes frères…, tout le monde on était à l’internat, donc on se rencontrait juste


pendant les vacances, à Noël, à Pâques et puis les grandes vacances.
Vous étiez dans le même internat tous ? Non, les garçons étaient à Butare au Groupe scolaire, moi j’étais à Nyanza, moi je me suis baladée pas mal, mais on se rencontrait toujours pendant les vacances. Et… Je pense que dans ma jeuneuse, ce que je retiens c’est comment j’étais révoltée

quand j’étais jeune jusqu’à ce que je comprenne le féminisme, j’étais vraiment
révoltée parce que je me rends compte comment on n’était pas égale moi comme fille,

comme j’étais la plus jeune c’était moi qui devrait servir les plus vieux, j’étais
fâchée quand j’étais jeune tous les matins je pense que j’étais furieuse, j’étais

fâchée parce que j’aimais pas servir les garçons et puis pour eux, c’était comme
oui, quoi amène du thé, amène ceci, je faisais leur lit, je balayais , je nettoyais

la maison et eux ils avaient le droit de s’assoir, de lire, mes frères là, disons qu’une


chance qu’il y avait André, mais en général je n’étais pas très en amour avec eux


et c’était pas eux qui exigeaient, c’était ma mère et quand je refusais, elle disait :
« si tu veux pas le faire, moi je vais le faire », donc je pouvais pas laisser ma mère servir les garçons. Ma sœur, j’ai pas beaucoup de liens avec

elle, elle est née donc on avait 9 ans-10ans de différence, donc moi j’étais à l’internat,


c’était bien d’avoir…, je me souviens quand elle est née, j’étais quand même
grande, c’était mignon tu as une petite poupée, tu vas danser pour elle, j’aimais

occuper un peu comme ça, mais après on était mal séparé parce que j’étais à Butare,


Nyanza à l’internat et je sais pas trop où elle allait là, j’ai pas vraiment beaucoup


de souvenirs et puis après elle a quitté un peu avant en 1973 parce qu’elle a vraiment


autant nous ont pu étudier sans qu’il ait…, le facteur…, le fait qu’ils empêchaient


les Tutsi continuer, nous ça nous a pas vraiment touchés ou pas beaucoup, en tout cas à ce


moment-là mais ma sœur elle, en finissant le primaire, elle pouvait pas continuer, donc
il faillait qu’elle aille dans les écoles privées mais c’était vraiment le…, tu

sais où les Tutsi n’avaient pas le droit d’aller dans les écoles, elle quittait


comme elle avait plus étudié ici, elle a quitté trop jeune, et là elle étudiait


au Congo au secondaire, mais après nous aussi on a quitté, après moi j’étais au Canada,


elle était en Allemagne, en fait on s’est retrouvé quand ils sont venus au Canada et


moi j’étais déjà mariée, j’avais mes enfants. Avec ma sœur, je dirais qu’on


s’est rapproché plus maintenant mais je l’ai pas vraiment connue, moi j’étais


plus proche des garçons que d’elle, c’est pas quelqu’un que je saisis facilement,


comme la dernière fois quand j’étais à Montréal, quand elle était malade, je pense
que ça nous a rapprochés plus, elle voyait que j’étais là pour elle, je passais beaucoup

de temps avec elle et puis on pouvait parler des choses et d’autres, mais sinon je dirais


que avant c’était une relation superficielle quoi, que je restais quand même la grande


sœur, je pense que dans la famille comme la plus grande de fille après la mort de


ma mère, je pense qu’à un moment donné, je pense que c’était comme moi le lien
entre les frères, la famille et tout ça. Ça se rassemblait plus autour de moi, c’est

moi qui les invitait plus, donc c’est à ce moment-là peut être que je me suis rapprochée


d’elle, sinon ça restait quand même, je ne peux pas dire que je la cernais bien ou


que c’est bonne amie, on peut bien rire, on n’a pas été vraiment beaucoup ensemble


ou que c’est une bonne amie. Ce que vous avez gardé de votre


enfance, donc le primaire comment c’était, vous avez fait beaucoup d’internats j’imagine?


R.I : Oui j’ai fait beaucoup d’internats, je pense que j’étais très heureuse. Il
paraît que j’étais très turbulente, tout le monde se souvient de moi, même ici quand

je reviens au Rwanda, tout le monde, les gens avec qui j’étais au primaire, mais j’ai
dit : « comment vous pouvez se souvenir de moi »? Ils disent : « tu étais turbulente, tu rigolais tout le temps ». Je pense que je m’éclatais beaucoup à l’école parce qu’à la maison je travaillais. Les souvenirs que j’ai, je me souviens je rigolais, je

rigolais beaucoup, j’aimais bien mais je n’ai pas beaucoup des souvenirs en fait,


moi c’est grave mon cas, je me souviens de rien. Mais je me souviens par exemple les


bonnes sœurs. Les bonnes sœurs comment elles n’étaient pas gentilles, je me souviens
qu’elles nous frappaient tous les mercredis après-midi, je ne sais pas pourquoi, pour

nous prévenir ou pour…, je ne sais pas trop. Je ne sais pas, je n’aimais pas, j’avais


peur des gens qui me frappaient, pourtant on était frappé souvent. Je garde ces souvenirs-là,
j’allais beaucoup à la messe, on était obligé mais c’était une sortie, ça c’était

mes années primaires. J’avais des bonnes amies, je me souviens de deux ou trois bonnes


amies qui maintenant, je…, plus. Je me souviens aussi quand on parlait de Hutu, Tutsi, je


me souviens nous on était à Nyanza, donc tous les mercredis après-midi ou souvent
en tous cas, je me souviens pas si c’était tous, on allait à Rukari où habitait…,

était le roi et puis on voyait la reine et puis on allait danser pour elle, puis on était


petites, donc on allait…, elle aimait bien les enfants et puis je me souviens qu’on


allait danser pour elle, pour moi je me souviens pas si c’est à ce moment pour moi Tutsi,
quand on me disait Tutsi, c’était la reine, elle était toujours assise, très tranquille, le port avec la coiffure rwandaise, elle se tenait toujours comme ça…, elle nous regardait,

très digne et puis elle était très belle et puis pour moi être Tutsi, c’était ça,


c’était la reine Rosalie Gicanda. Pour moi c’était ça être Tutsi. Alors quand
on a commencé à nous dire que nous on était Tutsi, moi je disais : « non, nous on n’est pas Tutsi », et puis j’ai été voir ma mère…, et oui j’ai dit : « on nous

a demandé si on était Hutu ou Tutsi! Mais nous on n’est pas Tutsi ». Elle dit : « pourquoi


tu dis ça »? Parce que moi je connais les Tutsi, c’est comme la reine Rosalie Gicanda


et puis là, ma mère m’a rien dit, elle m’a pas dit si oui ou non, mais pour moi


l’image de Tutsi c’était ça, c’était cette dame-là. Je pense j’avais jamais
vue le roi à ce moment-là, il était mort…, en tous cas, mais je l’avais pas vue. Mais

pour moi c’était ça les Tutsi. Alors quand on nous disait : « vous êtes Tutsi… »,
comment on peut être Tutsi? Ça c’est mes souvenirs du primaire.

Et puis après au secondaire, j’étais à Save, j’étais à Byimana et puis j’ai


fini mon secondaire à Kigali au Lycée, c’était les souvenirs, les belles années. C’est


sûr que le secondaire c’était après la mort de mon père mais..., quand j’étais


au primaire j’avais vu des maisons qui brûlaient, donc on savait que c’était pas la paix,


mais moi je pense que ça m’intéressait pas, je me posais pas trop des questions,
il y a même la dernière fois que j’ai vu mon père, il était venu en vacances à la maison de Nyanza qu’il venait de compléter et puis on les a attaqués, il est venu avec

ma mère, ma grand-mère, ma tante puis ils sont venus à l’école où j’étais, ils


se sont réfugiés là, puis mon père m’a salué le matin et puis après il est parti,


c’était la dernière fois que je le voyais. Mais ma mère, ma grand-mère, elles sont


restées là pendant une semaine. Mais moi je trouvais ça bien, je ne pouvais pas réaliser
qu’on avait détruit notre maison, ils venaient comme réfugiés, ce qui me faisait plaisir

c’est que j’avais ma mère, moi-même, ma grand-mère, ma tante puis que j’avais


entrevu mon père et puis c’est ça... Est-ce qu’il y avait plusieurs
personnes qui avaient leurs parents aussi dans votre école ou vous étiez les seuls? Non eux ils se sont réfugiés là parce qu’ils habitaient pas loin, donc on

était comme à huit kilomètres, donc ils sont venus de chez nous à pied, ils sont
venus se réfugier là. Pas les autres parents. J’étais la seule qui avait toute ma famille là. Et puis je me souviens, ça c’est drôle, c’est pas drôle, mais je me souviens que le jour où mon père est mort, il a été

tué le 27 mars, ce jour-là, quand on sortait de l’école, on nous disait d’aller balayer


dehors, ce jour là j’y étais et puis j’ai pris un morceau de bois, je me souviens très


bien, je creusais un trou et puis je mettais une croix et puis j’écrivais Pierre Claver,


c’était le nom de mon père. C’est ce jour qu’il est mort, donc j’ai reconstitué
ça après, mais tout le monde venait, puis là les autres me disaient : « mais qu’est ce que tu fais »! Non je m’amuse, mais c’était un trou, une croix et le nom de

mon père autour. Et puis comme il a été tué à Byumba, je pense les sœurs l’ont


appris comme deux-trois jours après et tous les enfants étaient pétrifiés parce qu’elles


disaient : « mais vous vous souvenez qu’elle creusait un trou et qu’elle mettait le nom
de son père » ? Et moi les sœurs sont allées me dire ça, ton père est mort, ce

n’est pas possible…, je ne voulais pas comprendre, et puis après elle dit : « va
à l’église, va prier... », moi la peur que j’avais, c’est qu’ils m’ont dit ça, il était six heures du soir, la nuit tombait, puis moi j’avais peur du noir, puis là elle m’envoyait dans une chapelle où c’était noir, ils venaient de me dire que mon père est mort, moi je n’ai pas pensé à mon père du tout…, ça doit être

une histoire, j’avais juste peur, je me disais : « mon Dieu, fais qu’ils me sortent
dans cette chapelle qui est noire  et tout…» C’est vraiment qu’on peut dire qu’ils

n’avaient pas beaucoup de tact pour raconter..., dire…, pour annoncer les morts comme ça.


J’ai vécu un peu dans le déni après ça. Mais après ça, j’étais à l’école


secondaire, j’avais toujours des grandes filles qui m’aimaient beaucoup, qui prenaient
soin de moi et puis… Moi vraiment à l’internat, j’étais très contente et puis après j’ai

fini à Kigali, c’était des belles années où tu es adolescente, tu commences à avoir


des petits amours, tu aime l’amour pas nécessairement les…, donc j’ai fini à Kigali à 69 [1969]


et puis là, c’était aller à l’université. Et puis moi je voulais aller à l’université,


j’ai demandé pour étudier en économie, mon frère Aimable voulait absolument que
j’aille étudier la kinésithérapie, je ne savais même pas ce que ça voulait dire, ça n’existait pas au Rwanda, donc il y avait peu de chances qu’on m’amenait là-bas,

et finalement il y a une école d’infirmières, créée par les Canadiens, qui s’ouvrait


à ce moment-là, et puis il n’y avait personne qui avait appliqué pour ça, donc ils nous


ont mis dedans, je pense qu’on était six personnes. Et c’est comme ça…, moi j’ai


jamais rêvé, aimé, être infirmière, médecin, c’est vraiment quelque chose qui me tentait


pas, mais donc on m’a dit : « tu vas aller à l’école des sciences infirmières »,


ça ouvrait, c’était la première fois qu’il y avait une au niveau universitaire
et puis moi j’ai dit : « non, je ne suis pas capable de voir le sang, je ne peux pas ».

Alors Aimable est venu, il m’a dit : « tu as le choix, tu as 18 ans, ou bien tu vas


aller enseigner, mais est-ce que tu te vois à 18 ans commencer à enseigner, ou alors
tu prends ça, c’est déjà une chance et tu étudies, on ne sait jamais ». Donc je

l’ai écouté une fois de plus, j’ai étudié et j’ai fini en 72 [1972], ça a été…,


là j’étais une grande fille, j’avais 21 ans, j’avais André qui sortait beaucoup


avec des volontaires du progrès, donc je sortais, je sortais même si ce n’était


pas très courant, mais je sortais toujours parce que j’avais quand même mes frères.
Donc ils étaient tous à Kigali à ce moment ? Oui, André et Bello étaient à Kigali, ils travaillaient à Kigali, Émile était parti à Kinshasa, après Kinshasa, il était en Belgique, il n’était pas revenu, il est venu bien après, quand nous on a quitté ; Aimable était en Allemagne, donc il y avait…,

et puis Assumpta était au Congo. C’était moi avec mes deux frères, donc eux venaient


me voir à Butare, à l’université puis on sortait, c’était des belles années


de liberté…, ou en même temps je savais être une bonne fille avec ma mère, je mettais


des mini-jupes mais après je mettais un pagne quand je rentrais à la maison pour que maman


ne me voit pas. Et puis j’étudiais, je n’étais pas très intéressée, c’était
pas vraiment quelque chose que j’aimais, ça me faisait peur un peu des accouchements,

des affaires comme ça, mais je l’ai fait, j’étudiais, j’ai fini et quand j’ai


fini, j’ai tout de suite un poste à l’hôpital universitaire de Butare, sauf qu’on m’a


jamais payé. Donc j’ai eu un poste, j’ai fini disons au mois de juillet, j’ai dû


commencer à travailler au mois d’ août et on sentait, parce qu’il y avait des évènements


au Burundi, on sentait que c’était pas très sécuritaire au Rwanda, mais jeunes


comme on était, on a continué à s’amuser et puis au mois de février, c’est là que


vraiment ça commençait au Rwanda, on nous a dit : « on veut pas des Tutsi », et


c’était les jeunes qui étaient visés. Donc tu allais au travail, moi je suis allée


à l’hôpital et puis sur un arbre il y avait liste des noms, vous n’êtes plus


désirables, donc là j’ai vu mon nom…, je suis rentrée à la maison et c’était
la même chose avec mes frères. À Butare, mon frère André travaillait chez Phillips,

c’était une boîte privée, on les avait chassés, mon frère Bello travaillait au
ministère, on les avait chassés, donc moi comme je n’étais pas loin de chez nous, je suis allée directement à la maison chez maman et puis ma mère était catastrophique

quoi. Elle disait : « non, non, on n’a déjà tué mon mari, je l’ai vu, on l’a


tué devant mes yeux, je ne veux pas qu’on tue mes enfant, si vous pouvez partir, il
faut partir ». Et puis nous, on disait « mais maman, on ne peut pas te laisser… », elle dit : « non, non, partez, je peux pas…, je ne veux pas vous voir ». Donc moi je me

souviens pas si je suis allé à Kigali, oui, elle a dû me dire d’aller voir mes frères,
donc je suis venue à Kigali, on a essayé de s’enfuir de Kigali, on était allé à

Gisenyi pour essayer de passer à Goma, mais il y avait quelqu’un qui nous suivait tout


le temps, on a vu qu’on était vraiment, c’était un Hutu qui nous suivait et donc


on est revenu, on était avec les amis français, on est revenu et dans la même nuit, on a


décidé de revenir et puis de tenter notre chance pour traverser du côté de Bukavu.


Donc en chemin c’était avec un Français qui nous conduisait, on arrêtait là, c’était


André et moi, Bello avait décidé de rester à Kigali, il a dit : « partez, moi je


vais voir qu’est-ce qui se passe, puis je viendrais après ». Et on nous a arrêtés


à Nyanza pour dire au revoir à maman, et puis après on a continué Butare, on a traversé
Nyungwe, puis André avait fait des contacts avec des gens, je me souviens qu’on est

arrivé à quatre heures du matin chez un monsieur que je connais d’ailleurs, même


au retour ici je l’ai revu, j’avais ce souvenir là…, on arrive à quatre heures


du matin, on était dans une maison et puis il faillait pas qu’on sorte parce qu’il
voyait…, parce que les gens voient qu’on est là, parce qu’ils voyaient qu’il y avait les gens qui commençaient à s’enfuir du côté du Congo, et puis donc notre voiture

est restée loin, et puis on nous as enfermés dans une maison, et puis lui il était allé


traiter les passeurs qu’ils puissent nous passer la nuit suivante.
Et donc nous, on est resté dans la maison, ils nous ont mis un seau, on faisait pipi dans le seau dans la maison parce qu’il faillait pas que les gens voient qu’on cherchait à fuir. Donc on est resté là toute la journée, toute la nuit, je pense au milieu de la nuit

vers les trois heures du matin, ils sont venus nous chercher, il nous a amenés à la rivière,


là où il y avait des pirogues pour qu’ils nous fassent passer et puis quand on est passé,
André avait de l’argent puis il m’avait donné de l’argent… un peu d’argent,

il faillait qu’on se partage l’argent, il m’avait donné un peu d’argent…,
mettre dans la brassière, dans la culotte pour qu’on trouve pas et il a commencé

à négocier avec les passeurs, lui il disait : « j’amène ma sœur qui vas aller étudier


au Zaïre, il faut qu’on parte tout de suite parce qu’il y a une voiture qui nous attendait


de l’autre côté ». Et puis là les gens négociaient, combien tu nous donnes? Et puis
après il y a quelqu’un, je me souviens, moi j’étais là en arrière, il y a quelqu’un

qui est venu dire : « Eh…, qu’est-ce que tu dis »? André a dit : « Ah shut… »,
et puis le gars a pris un sifflet [elle siffle par la bouche]…, et puis des collines on

a vu des gens qui sont arrivés sur nous. Et là André m’a dit : « cache-toi »,


et ça c’était la nuit, cache-toi parce qu’ils pouvaient nous attraper et nous faire


mal, je dis : « mais André, où est-ce que tu veux que je me cache » ? On était


au bord de l’eau, "jya mubyatsi , mu gihuru", vas dans les herbes et puis je dis : « je


ne peux pas aller parce que j’ai peur de rencontrer des serpents ». Il dit : « tu
es bête », mais moi c’était ma plus grosse hantise, « tu vois plein de gens

qui nous descendent dessus avec des machettes et toi tu as peur des serpents » ? C’est
comme si j’avais jamais pensé qu’on pourrait tuer quelqu’un, ils nous ont dit de partir,

on est parti ; moi je ne voyais pas trop, mais là j’ai compris parce que là, ils


se sont approchés, ils ont dit : « non, non, vous êtes les Tutsi, vous voulez vous
enfuir ». André disait : « non, j’amène ma sœur étudier là ». Il a commencé à négocier : « combien vous voulez ? » Puis là il donne l’argent, je sais pas

combien qu’il a donné puis là il nous dit : « ok vous pouvez partir ». Là


je n’étais pas allée dans les forêts pour me cacher là, le pire était à venir
parce que là, je tremblais, là vraiment j’avais eu peur, je sentais que la vie était en danger là je tremblais tellement, je rentre dans une pirogue mais vraiment une pirogue, c’était affreux, j’avais jamais entré dans une pirogue et là je rentre dedans je tremblais vraiment et vous savez…, et je ne savais pas nager. André me dit : « mais

on va se noyer, arrête de trembler », « mais André tu penses que je le fais exprès » ?
Arrête, puis il me tient comme ça, puis là on rentre dedans, on passe, on arrive

de l’autre côté, il y avait une colline qu’on devait monter comme ça…, pour aller


du côté du Congo, là on était presque du côté du Congo mais…, et puis là on
a vu une pirogue où il y avait des militaires qui arrivaient et puis on montait, j’imagine

qu’on disait des prières parce qu’on se disait : « s’ils nous tirent dessous…»,
parce que là on était bien à découvert là, on montait comme ça…, mais on était

passé, d’ailleurs il y a des gens qui sont arrivés après nous qui sont arrêtés ;
donc ces pirogues surveillaient en fait pour attraper les gens qui s'enfuyaient puis les

ramenaient. Donc nous, on a eu le temps de passer et puis on était déjà rendu au Zaïre


et puis je ne sais pas si c’est là où a eu lieu un coup de sifflet, si c’est eux,
non c’était un coup de sifflet que j’avais entendu puis que j’ai vu là-haut les gens qui descendaient de la colline mais après, on est arrivé à Bukavu, et je sais pas pourquoi,

là je me suis rendu compte comment il y avait des sifflets, mais j’entendais un sifflet,
je figeais, même jusqu’aujourd’hui si j’entends un sifflet, moi j’arrête tout de suite parce que je sais ça veut dire danger. Donc là on était allé…, on était allé

à Bukavu, et André, en fait j’ai eu beaucoup de chances parce que André en 72 il avait


des amis Canadiens qui voulaient faire le tour d’Afrique avant de rentrer au Canada,


c’était des grands amis d’André, et puis ils lui avaient dit : « André si
tu veux, on peut faire le tour ensemble, mais on veut que tu mettes de l’argent de côté, on va pas tout te payer, tu mets de l’argent de côté ». Donc au moment où on a quitté,

parce qu’en fait eux, ces amis-là, Albert et Paulette Lévesque, au moment où ils ont


quitté, ils voyaient que ça commençait, l’instabilité quoi. Là ils ont laissé


tomber leur projet de voyage de tour du monde, ils ont décidé de rentrer directement au


Canada, mais la chance pour nous c’est qu’André avait de l’argent de côté quoi, sinon
on n’aurait pas eu d’argent pour faire tout ce qu’on a fait quoi. Donc il avait de l’argent et il avait pu donner ça à quelqu’un pour qu’il nous amène cet argent

quand on serait au Congo, et je me souviens l’angoisse qu’on avait parce qu’il lui
avait laissé tout son argent, on se disait : « et s’il ne vient pas » ? Donc le

gars lui avait dit… Donc nous, on a traversé trop tôt le matin et puis le gars lui avait


dit : « on vous rejoindra à quatre heures, on viendra vous porter de l’argent là à


quatre heures », et puis à partir de trois heures c’était comme…, « et s’ils


ne viennent pas qu’est-ce qu’on va devenir ? » Et puis à quatre heures, le gars est
venu, il lui a donné son argent et c’est comme ça qu’on a pu…, donc on est resté très peu de temps à Bukavu, on ne connaissait pas beaucoup de gens. J’étais tellement

« … ». Tout ce que je t’ai dit qu’on est parti, moi j’avais un petit sac et j’avais


des sous-vêtements de rechange, une brosse à dents, c’est tout ce que j’avais. André


je pense qu’il avait à peu près la même chose, lui avait même pas de sac. On est


arrivé à Bukavu, on se sentait en sécurité, on dit : « on va danser ». Je suis allée
danser, premier jour on me vole mon sac et tout ce que j’avais. Donc je n’avais rien

et on n’est pas resté longtemps à Bukavu. Il a loué une voiture avec d’autres personnes,


on a traversé en contournant le Rwanda, on a traversé pour aller au Burundi et au Burundi,


on était bien parce que les gens chez qui André travaillait, Phillips, c’était des
Belges, un de ses anciens patrons était à Bujumbura. Donc nous, quand on est arrivé à Bujumbura, on n’a pas vraiment cherché…, aller dans les homes ou aller dans des familles…,

on avait peut-être…, mais en tout cas on était là directement vivre chez ce belge
là. Et on est resté là pendant trois, quatre mois, mais on vivait très bien et on a « … ». On

était plus en train d’aider d’autres réfugiés qui arrivaient, qui n’avaient


pas là où aller et nous on avait de quoi manger, on était vraiment…, on était très,


très bien. Donc on voyait bien, on voyait beaucoup de réfugiés mais nous ça a été


très facile au Burundi tout le temps qu’on était là, nous notre but c’était d’aller


en Europe pour rejoindre ou Aimable en Allemagne ou Émile en Belgique et Assumpta était en


Belgique aussi. Et puis…, mais entre-temps, je me souviens pas comment Bello a quitté
le Rwanda après nous, il quittait en juillet après la chute de Kayibanda, après il a

quitté, il était allé chercher Assumpta au Congo, et puis ils sont partis, je ne sais
pas comment ils sont partis, je ne me souvient pas, on n’avait pas de nouvelles, de toute façon, moi j’étais avec André, Bello était avec Assumpta, on se disait…, on verra bien, on va se rencontrer…, et donc finalement au Burundi, on a eu beaucoup des

gens qui nous aidaient et on a pu avoir nos papiers de refuge, des titres de voyage, on


a eu des titres des voyage, une fois qu’on a eu nos titres de voyage, on a essayé en


tout cas c’était très compliqué mais heureusement qu’André était là, donc
on a pu avoir un visa d’Allemagne et puis d’Allemagne…, nous on voulait aller en

France en fait, parce qu’on avait le Blanc qui nous avait accompagné, c’était un


français, puis c’était un très bon ami à nous, et puis nous on se disait aussi bien
on pourrait aller vivre en France, on parle français, qu’est-ce qu’on va faire en Allemagne et tout…, donc on voulait aller vivre en France, mais la France ne voulait

pas nous donner le visa, la Belgique ne voulait pas…, donc on était allé en Allemagne
pour un visa en Allemagne et on a eu le visa d’Allemagne et puis je ne sais pas comment

ça s’est fait, mais on a quitté le Burundi parce qu’André avait mis de l’argent


à côté, on a pu prendre l’avion, on est passé au Congo à Kinshasa, je pense qu’André


était tombé en amour avec quelqu’un là-bas, donc lui il ne voulait plus partir mais moi
j’ai continué. Et moi je suis allée en Allemagne je me souviens, je suis arrivée

en Allemagne toute seule sans parler…, c’était la première fois qu’on prenait l’avion
et tout…, mais André m’a rejoint deux semaines plus tard, mais au moins en Allemagne

il y avait mon frère-aîné, il y avait Rosalie, il y avait les deux filles qui étaient déjà
là, qui étaient nées, donc on est resté en Allemagne, mais on voulait absolument aller à un endroit où on parle le français, on ne voulait pas rester en Allemagne, donc d’Allemagne

on a pu avoir un visa pour la France et on a traversé, on est allé en Belgique saluer


Émile et on est allé en France. Et en France là, quand on était arrivé, on a demandé


le statut de réfugié en France. Mais quand tu demandais un statut de réfugié, ils te
prenaient tous tes papiers et ensuite ils décidaient quand est-ce qu’ils vont t’appeler. Mais moi, c’était vraiment la partie de ma vie depuis qu’on était au Burundi où

je me suis rendu compte comment je ne pouvais pas rester sans rien faire quoi. Donc au Burundi
je disais à André, c’est bien on a une belle vie, je ne peux pas continuer à vivre

comme ça, je ne peux pas continuer être en vacances. Non j’ai fini mes études comme


infirmière, je vais aller à un hôpital, je veux travailler, mais on ne peut pas continuer
à être assis, à boire, à sortir, à aller visiter…, ce n’est pas une vie quoi. Donc

déjà quand j’ai quitté le Burundi, j’en avais marre et voilà que ça recommence quand
on arrive en France. On nous prend tous les papiers et puis on nous dit, oui on fait la

demande mais ça a pris du temps, mais heureusement comme Jean-Pierre notre ami, on était allé


habiter à Dijon, on était allé habiter chez ses parents et puis après il a pris
une voiture puis on se promenait, et puis on connaissait beaucoup de Français qui avaient fait leur coopération au Rwanda, donc on était allé partout, on a visité…, c’était

bien mais une fois que tu fais ça trois, quatre mois, tu te dis : « mais mince comment
qu’on peut vivre et puis on dépend des gens, on n’a pas d’argent », donc après

on était en contact aussi avec les gens du Canada, les amis d’André qui avaient su


qu’on avait fui, qu’on était…, qu’on avait passé partout et puis là, qu’on
était en France et puis là, ils m’ont dit : « mais écoute, toi comme tu as étudié chez les infirmières chez des Canadiens, on va essayer de voir si on ne peut pas pousser

et puis comme tu viennes comme immigrante parce qu’ici on a besoin des infirmiers ».
Et donc c’est comme ça moi…, et ils sont allés chercher du travail chez les bonnes

sœurs canadiennes et puis ils m’ont envoyé un papier comme quoi ils confirmaient que
si j’arrivais au Canada, j’allais avoir un travail. Donc ça faisait déjà six mois

qu’on était en France et puis un moment donné, l’ambassade canadienne m’appelait,


ils m’ont dit : « venez faire l’application, vous avez un travail au Canada ». André


aussi avait essayé mais comme il avait étudié la sociologie, il avait moins de chance, donc
c’est comme ça que moi j’étais…, j’ai fait mes papiers et j’ai eu mon visa comme

immigrant et donc depuis là, j’ai dit à la France : « mais gardez mes papiers,


j’ai pas besoin… ». Donc j’ai quitté, et je suis rentrée…, moi je suis rentrée


au Canada en septembre, donc presque sept mois après, ça a duré sept, huit mois depuis


que j’avais quitté le Rwanda… Je suis rentrée au Canada en septembre ou
octobre avec un visa d’immigrant, sauf que le papier qu’ils m’avaient donné comme

quoi j’allais avoir un travail, c’était un papier bidon, c’était juste me faciliter
d’avoir ça, donc je suis arrivée-là, j’avais 100 dollars en poche, et je ne connaissais

personne, les amis d’André qui étaient au Rwanda depuis…, là ils avaient déménagé


à Moncton, heureusement ils avaient demandé à leur famille de venir me prendre à l’aéroport,


donc je suis arrivée là, comme ça j’ai commencé ma vie canadienne en septembre 1973.


Le Canada, donc je suis arrivée au Canada, 100 dollars en poche, j’ai habité chez


des Canadiens qui sont de la famille de nos amis. Je ne me souviens pas si c’était


des étudiants en médecine, ils étaient jamais à la maison et moi je ne comprenais


pas absolument rien quand ils parlaient, j’atterrissais quoi vraiment…, je me suis dit : « il


faut absolument que je me trouve du travail ». J’ai été voir les bonnes sœurs qui m’avaient


donné les papiers et là ils m’ont dit : « on ne peut pas t’engager parce qu’il


y a l’ordre des infirmiers, il faut que tu passes par l’ordre d’infirmiers, et


puis c’est pas facile, il faut que tu te présentes… », là il fallait que je présente


tous mes diplômes, j’avais rien moi…, mais là il fallait absolument que je travaille,


donc j’ai dit aux sœurs : « mais comment je vais faire ? Il faut que je vive, j’ai


besoin de travailler ». Elles ont dit : « ben…, on peut attester que tu es infirmière


effectivement mais en attendant que ton dossier soit fait, tu peux travailler comme infirmière


auxiliaire et puis comme ça, tu vas t’habituer et tout… ». J’ai commencé à travailler


comme infirmière auxiliaire et puis tout de suite j’étais…, je n’ai pas eu beaucoup


de difficultés, j’ai vraiment commencé…, je ne pense pas que j’ai fait plus que trois
semaines, j’ai commencé à travailler là et puis comme je savais que j’allais être

payée, j’ai tout de suite pris… un appartement, j’étais dans…, c’est un genre de home,


ça existe toujours centre Maria Goretti, coin de Côte Sainte Catherine et Decelles…,


je pense que ça a changé le nom, mais j’habitais là donc, on pouvait avoir une chambre, à


ce moment si tu voulais avoir un téléphone dans la chambre, je pense à ce moment-là


ça coûtait 90 dollars, donc même avec mon argent j’habitais au centre Maria Goretti


et j’ai commencé à travailler à l’hôpital qui s’appelait Sainte Jeanne d’Arc, proche


de l’Hôtel-Dieu. Quand j’ai commencé à travailler, j’ai travaillé de minuit


à 8h du matin, et puis j’ai travaillé…, de 8h du matin jusqu’à 8h du soir, je dormais,


je mangeais presque pas parce que d’abord, d’une part j’avais pas d’argent au début,
mais après j’étais tellement crevée que j’avais juste l’envie d’aller me coucher

avec mes…, en travaillant de nuit avec mes collègues de travail la nuit c’est pas...,
tu n’as pas beaucoup d’interaction tellement avec les gens, et avec les clients je ne comprenais

absolument pas ce qu’ils me demandaient, et juste de voir ce que les autres faisaient
et je faisais la même chose parce que j’étais tellement nulle et incompétente, mais la nuit ce n’était pas beaucoup de techniques, ça allait quoi. Mais moi depuis toujours

quand je faisais les cours des sciences infirmières, tout ce qui m’intéressait, la seule chose


qui m’a intéressé, c’était la psychiatrie, donc moi pendant tous mes trois ans, ce qui


m’a un peu passionnée, c’était la psychiatrie et donc…, mais au Rwanda à ce moment-là,
il n’y avait même pas un hôpital psychiatrique, c’était très théorique ce qu’on apprenait,

donc je n’avais même pas…, mais je trouvais ça, ça me fascinait travailler avec les


fous furieux et au Rwanda les fous que tu voyais, c’est des fous furieux qui sont
dehors, tous sont tout-nus, qui ont des cheveux de côté mais c’est ça qui m’intéressait.

Et puis c’est resté, puis quand je suis arrivée au Canada, je me suis dit : « tiens,


pourquoi pas un hôpital psychiatrique » ? Donc pendant le temps que je faisais aussi
reconnaissance de mes papiers pour avoir…, pour être reconnue infirmière mais en même

temps je travaillais là, donc oui avec les gens qui ne connaissaient pas les Noirs, l’Afrique,


ils me demandaient : « est-ce que c’est en Amérique du sud » ? Je ne parlais pas


du Rwanda, je parlais d’Afrique, ils ne connaissaient pas, je voyais les Haïtiens
mais moi aussi je n’avais pas beaucoup lu sur Haïti, c’est des Africains, entre les

Blancs qui ne connaissaient pas l’Afrique, les Noirs qui ne connaissaient pas l’Afrique,
mais je vivais…, en fait je vivais pas de vie, pas d’amis, je travaillais, je mettais

l’argent de côté, je lisais, j’adore lire, et puis tout ce que je me disais, c’était


à la fin, au bout de six mois ou quand j’ai des vacances, je vais aller en Belgique ou


en Allemagne voir ma famille, donc c’était tout ce qui m’intéressait. D’abord avoir


les amies canadiennes c’était pas possible, on ne se comprenait pas, ils me trouvaient


niaiseuse possiblement, moi je les trouvais incompréhensibles, quand j’arrivais au
centre Maria Goretti, même si c’était un centre des filles, moi je travaillais de nuit, je ne faisais que dormir, je ne savais pas où est-ce que je pourrais prendre un petit déjeuner, finalement on m’a dit qu’il faillait rentrer dans une pharmacie qui était à côté et ou bout d’une pharmacie, il y avait une cantine, donc c’est là que…, j’arrivais, je prenais mes repas là-bas et puis j’allais me coucher et je me réveillais

le soir, la cafétéria était fermée, donc le temps de me préparer, je retournais travailler,
donc les trois premiers mois c’était…, sauf qu’un moment donné, j’ai rencontré

une fille qui travaillait là, qui s’appelait Diane, une québécoise qui travaillait là,


qui travaillait à l’hôpital Sainte Justine, qui est juste à côté et puis qui avait
passé du temps en Afrique au Gabon, donc elle revenait d’Afrique, mais enfin voilà quelqu’un qui sait l’Afrique. Donc on a beaucoup causé, on a beaucoup sympathisé, elle m’a demandé où je travaillais, elle me donnait des tips comment…, si tu veux

faire ça…, tu peux aller voir s’il y a des postes affichés, tu peux demander de


travailler le soir, le jour c’est plus difficile mais le soir tu peux avoir un poste, donc
c’est elle qui…, c’était vraiment…, c’est une très bonne amie. Et c’est avec

elle que j’ai dit : « moi j’ai toujours voulu travailler en psychiatrie », elle


dit : « ah bon…, mais il y a un gros hôpital psychiatrique dans l’Est de Montréal,


tu peux appliquer, il cherche tout le temps les infirmières et tout». Donc j’ai appliqué,


ça s’appelait Saint Jean de Dieu à ce moment-là, il s’appelle Louis Hyppolyte-La-Fontaine


maintenant. Et donc…, appliquer, elle m’a appris…, aller dans un autobus et tout ça
et puis j’ai appliqué et puis j’ai eu un poste. Et puis elle m’a dit : « mes

parents ne travaillent pas loin…, ils ont une maison pas loin de là, donc si tu veux,


tu peux louer une chambre chez mes parents ». Donc j’ai commencé à travailler…, j’ai
quitté le centre-ville et j’étais dans l’Est, je travaillais dans l’hôpital

et j’habitais dans une famille québécoise et donc je me suis intégrée très vite.


Et au niveau professionnel, et au niveau social, j’étais dans cette famille-là, c’était


comme ma famille, et ils avaient une maison dans le bas du fleuve, pendant les vacances


on allait dans le bas du fleuve, donc ils m’avaient vraiment adoptée. Ils m’avaient


adoptée mais je trouvais que les relations étaient froides quand même…, mais ou moins


ils avaient des filles qui avaient mon âge et puis c’était bien. Je vivais dans une


famille québécoise, j’apprenais, j’avais un accent québécois à couper au couteau


tout le monde, en tout cas je suis devenue plus québécoise que les Québécois quoi.


A ce moment-là, une fois que j’étais bien installée, j’avais mon boulot, j’avais


ma petite chambre et j’avais un petit ami entre temps qui était venu me joindre au


Canada, le français qui nous avait sauvés, était devenu mon petit ami, il est venu me


joindre au Canada et puis c’est ça…, c’était quand même une période difficile


dans le sens où..., en même temps j’étais très libre, j’avais tout ce que je voulais…,


mais en même temps je sentais l’œil de ma mère qui me surveillait, mes grands frères


alors…, d’avoir un petit copain, c’était quand même en 1974 et puis décider de vivre


avec…, sans être mariée, j’étais pas en paix avec moi-même quoi, donc je vivais…,


je pense que j’ai beaucoup intériorisé notre culture dans mon éducation et puis


je voulais pas faire mal à ma mère, je me disais : « mon Dieu, je vis avec un gars,


je ne suis pas mariée mais c’était bien d’avoir quelqu’un que tu connais, qui


connaissait le Rwanda et tout ça…, et puis ça m’aidait de passer à travers ces premières


années et en même temps mon travail et tout…, mais en même temps je lui ai dit : « Jean


Pierre, on ne peut pas vivre ensemble sans être mariés, c’est impossible ». Donc
lui comme il avait vécu au Rwanda, il savait et il fallait gusaba, il faillait…, là

j’ai dit : « non, il faut qu’on fasse ça, ma mère elle vit au Rwanda », donc


lui il a tout arrangé, il avait des copains, un qui était encore au Rwanda, il lui a demandé


d’aller acheter une vache, d’aller gusaba et tout ça…, donc je me sentais un peu
en règle là, et puis on avait décidé de nous marier au mois de mai, fin mai, le mariage

civil au Canada et puis mariage religieux en France chez ses parents et puis en même
temps, ma famille d’Allemagne et de Belgique pourrait venir et puis…, donc ils ont fait

les fiançailles au Rwanda, ils ont le gusaba au Rwanda et puis le mois de mai, je pense


deux semaines avant qu’on se marie, j’ai toujours eu un instinct, là je veux dire


je me sentais malheureuse, je me dit : « est-ce que je suis en train de faire une bêtise ?
Puis il me disait : « mais pourquoi » ? « Je suis en train de me marier pour faire plaisir aux gens, à ma mère qui n’est pas là, à mes frères qui ne sont pas là,

mais je n’ai pas l’impression que je t’aime vraiment et puis que j’ai envie de vivre


avec toi, on serait malheureux à vivre ensemble ». Lui il rêvait d’avoir une ferme, d’élever


des poules, moi je suis une fille de ville quoi…, moi ne me parle pas des poules, moi
je ne peux pas toucher une poule mais il était magnifique, il est un très grand ami jusqu’à maintenant c’est notre meilleur ami, quand on va au Canada, on est chez lui et puis il m’a dit : « mais si tu ne veux pas te marier, ne te marie pas, on ne se marie pas par obligation ». Et donc alors qu’on avait fait des invitations, au Canada on ne

connaissait pas grand monde, il y avait peut-être vingt personnes qui allaient venir à notre


mariage, finalement on a annulé, on avait envoyé les invitations pour la France et
puis on leur a écrit sur une feuille de papier, on a dit : « on ne se marie plus mais on

s’aime encore, on vient en vacances tout va bien, signé… ». Quand ils ont eu ça,


ils ont eu le choc de leur vie, mes frères…, mais tout ça pour dire, c’est vraiment


en même temps, tu fais des trucs dans la vie, je serais au Rwanda…, je suis sûre


de me marier…, problème, tu sors, tu rencontres des gens et puis là, tu te dis : « mais


qu’est-ce que je fais » ? Moi c’est ça que le Canada m’a appris, une des choses


de confronter, d’arriver, de discuter, de sentir cette liberté-là quoi…, en même


temps d’apprendre à l’utiliser comme il faut, je pense qu’apprendre à l’utiliser


c’est mon éducation, c’est comment moi j’étais élevée, même si au Rwanda je
n’avais pas beaucoup de liberté mais une fois que je l’ai eue au Canada, je pouvais faire des choix et puis j’étais très confortable avec moi, donc l’exemple du mariage manqué

à quelques jours avant, c’était de pouvoir me dire : « ben attends…,est-ce que c’est


vraiment ça que j’ai envie ? Et même s’il se fâche, même si ma mère est malheureuse…,
parce qu’elle a une vache et je ne suis pas mariée, ce n’est pas grave ».

Et tu vois, après ça je suis retournée en France, moi mon rêve c’était..., je


travaille, je fais des heures supplémentaires, j’ai de l’argent, je me paye des voyages,
je vais voir ma famille pendant…, c’était ça. Après ça que mon copain est retourné en France, j’ai commencé à voir, à chercher les Rwandais mais qui, où sont les Rwandais ?

Il y avait très peu à ce moment-là, mais je les ai rencontrés, les trois - quatre


qu’il y avait, je les rencontrais et j’étais très libre. J’ai mené une belle vie, je


me suis acheté une voiture, il y avait un cousin à moi qui était en Californie, j’ai


toujours rêvé voyages donc là, j’ai dit : « Arthur, je veux venir te visiter en Californie »,
et je suis allée en Californie, après on était allé à San Francisco, la belle vie…, et puis chaque année je partais en vacances en Europe, et puis je voyais ma sœur, mes

amis, mes frères, mes nièces que j’adore et tout ça…, et moi c’était très clair,


j’étais au Canada, je n’avais pas choisi de fuir, j’avais été réfugiée mais tout


ce que je voulais c’est vivre en Afrique. Donc moi j’ai dit, je suis au Canada, à
ce moment-là il fallait passer cinq ans au Canada pour avoir la citoyenneté, après cinq ans je sais que je ne peux pas retourner au Rwanda, c’est hors de question. Donc

après cinq ans, j’ai mes papiers et comme infirmière et ça, ça m’a sauvée même


si je n’aime pas le métier d’infirmière et pour travailler à l’extérieur, c’était


un bon métier. Donc je me suis dit comme infirmière, je cherche un travail et puis


de toute façon infirmière ça veut pas dire ça, ça ne veut pas dire travailler à l’hôpital,


ça peut aussi être en éducation et c’est ça qui m’intéresse. Donc là je me suis
dit, quand je finis mes quatre ans, juste à me disant dans l’année prochaine, je vais être canadienne, j’ai commencé en même temps à regarder dans les ONG internationales

comme j’en avais connu au Rwanda, des ONG, des volontaires et tout…, moi je me disais :
« pourquoi moi je…, je ne viendrai pas au Rwanda mais je serai ailleurs, je serai canadienne », donc moi c’était très clair mon truc, donc c’était ok, dans quatre

ans…, je serai canadienne, je suis contente de ce que ça m’apporte mais je vais vivre


en Afrique…, moi j’adore voyager, j’adore découvrir de nouveaux pays, je me disais,


je découvrirai des pays en Afrique, j’en connaissait pas à part le Burundi et le Congo.


Donc toujours est-il que je faisais ma petite vie de jeune fille de 25 ans, qui sortait,


qui s’amusait et en même temps je gardais mes trucs, donc c’est comme ça que quand
j’ai eu ma citoyenneté, c’était au mois de mai, le même mois ou le mois d’après

je partais pour Guinée Bissau. Donc j’avais approché le CECI, SUCO, les organisations


francophones qui étaient à Montréal, donc j’étais canadienne, le mois d’après
j’avais mon billet pour aller en Guinée Bissau. Je ne savais pas qu’on passait en

Portugal au moins pour avoir une notion de portugais, j’ai tout fait ça et je suis


allée en Guinée Bissau. J’étais avec une grosse équipe de Québécois et donc


c’est après ça que j’ai rencontré Pierre. Pierre était arrivé six mois avant en Guinée


Bissau pour travailler comme médecin. Et donc il était allé vers décembre, moi je
suis arrivée en juin et puis j’étais seule infirmière et il y avait deux médecins qui

devaient aller dans des hôpitaux en dehors de…, et l’hôpital de Pierre c’est l’hôpital


qui s’est ouvert le premier, l’autre médecin c’était une femme mais son hôpital ça


a pris du temps avant de s’ouvrir. Moi quand je suis arrivée, j’étais un peu à Bissau


un peu et puis après quand l’hôpital de Pierre était prêt, déjà on était ensemble
dans le même groupe d’amis et puis quand son hôpital s’est ouvert, moi je suis allée

travailler avec Pierre, on s’est pas quitté depuis ce temps-là, ça c’était depuis
1978. Et puis je pense entretemps, je ne te dirais pas toutes mes histoires d’amour,

mais avant de quitter, j’étais avec…, je sortais avec un Rwandais, et puis il m’a


quitté mais vraiment je l’aimais passionnément, mais je savais très bien que je pourrais


jamais vivre avec un gars comme ça, c’est un gars que tu aimes parce qu’il a quelque
chose, mais tu sens que c’est très…, c’est pas pour longtemps là…, mais en

même temps je me sentais pris par lui, là je disais "mais non, ça c’est pas normal,


je vais quitter" parce qu’il était vraiment très intense et tout…, et moi je me sentais


pas très bien et puis il était pas net…, en tout cas tout ça pour te dire que, quand


j’ai rencontré Pierre c’était l’opposé de ce type-là. Quelqu’un de calme, quelqu’un
qui vit le moment présent, quelqu’un qui…, tu sais, c’était la première fois que

je retournais dans une pirogue ; il y avait une pirogue alors et puis Pierre m’amenait,


m’apprendre aller dans la pirogue, aller au bar du coin, on était dans le petit bar


du coin et puis payer une bière aux gens et puis apprendre sur eux, sur la vie. En


même temps on travaillait beaucoup, on travaillait…, et donc j’ai vécu pendant deux ans en Guinée


Bissau où en même temps je travaillais, en même temps j’ai trouvé un gars extraordinaire,
en même temps il m’apprenait…, j’avais une voiture mais je n’avais jamais su aller à vélo, donc comme on n’avait pas beaucoup d’argent, on s’était acheté un vélo, il m’a appris aller à vélo, moi aussi je me suis acheté un vélo, comme ça on pourra sortir, aller faire des visites dans les campagnes, on faisait plus de travail

communautaire, former les gens, santé de base tu sais juste des choses basiques. Il


y avait un hôpital qui avait ouvert et puis on a commencé aussi à travailler dans l’hôpital,


et puis après ça, on a …, Pierre s’est acheté une moto, il m’a appris aller à


moto, je me suis acheté une moto, donc on faisait des tas de tours à moto, et puis


on se baladait…, non c’était vraiment deux belles années. Deux belles années où


j’étais contente de retrouver l’Afrique, de voir un pays différent du Rwanda mais


moi j’étais contente, je voulais juste habiter en Afrique, je savais que le Rwanda
c’était impossible etc…, donc après ça, on a quitté la Guinée Bissau, on a

décidé de se marier, on a eu nos enfants, on a vécu quatre ans au Canada après la


Guinée Bissau, on est venu, on s’est marié au Canada, on a vécu là et je travaillais


mais vraiment moi j’avais le choix, soit de travailler, je ne travaillais pas vraiment
comme infirmière, j’ai plus travaillé comme…, comment qu’on les appelle ? Professionnel…,

je ne sais pas le mot, agente communautaire…, j’ai travaillé dans les maisons des femmes


battues…, j’ai travaillé dans le social beaucoup, et puis comme j’avais des enfants,


je ne voulais pas non plus travailler trop à temps plein. Et donc on a vécu là…,


non seulement quand je suis revenue, j’avais un mari et j’avais aussi la famille de mon


mari, qui est adorable, qui m’ont accueillie à bras ouverts et tout…, et en même temps


quand…, en fait on aurait plus…, peut être continuer en Guinée Bissau, mais mon
frère Émile qui était entre temps revenu au Rwanda, a décidé de quitter parce que

c’était intenable et en 79 il a pris maman aussi, parce que là il se dit, si on la laisse,


on va l’achever quoi et donc maman aussi était venue en Allemagne, au Canada, elle


était retournée en Allemagne, elle voulait…, elle a voulu m’attendre pour que quand je


reviens de Guinée Bissau, j’aille avec elle au Canada pour habiter…, elle voulait
habiter plus avec moi plutôt que mon frère Émile. Donc moi quand j’ai su que ma mère

avait quitté le Rwanda et tout..., donc là j’ai dit à Pierre : « on finit nos deux
ans, on ne prolonge pas, on part quoi… », donc en passant en Allemagne, on a pris maman

et puis donc je rentrais avec mon mari, ma mère, ma belle-famille bien joyeuse et ça
a été une vie très…, c’était des bons moments où j’étais avec ma maman qui regardait,

qui apprenait à vivre à l’étranger et avec la famille de Pierre qui sont très collés


là, et donc tous les dimanches on allait là, on mangeait toujours ensemble, maman


n’habitait pas loin, à côté de moi, donc j’étais tout le temps avec ma mère…,


elle pouvait m’aider aussi pour les enfants, donc c’était une vie joyeuse en fait…,


mais on a toujours dit que nous ça nous démangeait de repartir, donc on a fait quatre ans et


puis là, entre-temps Aimable est arrivé au Québec, Bello, Assumpta, Émile étaient


arrivés aussi avant, donc finalement ma grande famille aussi était là, et donc quatre ans


après, on est allé en Côte d’Ivoire, Guinée Bissau en 78-80, 80-84, Montréal,


et puis 84 on a décidé de partir en coopération en Côte d’Ivoire. Et là on avait les deux


enfants, on a décidé de partir et à peine…, à partir de 84 comme en juin et puis ma mère


est morte en septembre en 84. Elle était malade, elle avait commencé à être malade


juste avant de partir, j’ai dit à Pierre : « vraiment on fait un grand coup », on
était allé voir tous les médecins comme ça quand on part elle…, nous quand on quittait

Montréal, elle était à l’hôpital, elle était hospitalisé mais on était en train
de regarder qu’est-ce qu’elle avait, je disais à Pierre mais je peux…, pas partir,

Pierre me disait : « mais si on part pas, elle va penser qu’on lui cache quelque chose,


ça va aller de toute façon… » ; donc on est parti trois mois, quatre mois après
ça s’est vraiment empiré et puis elle est morte quoi. Est-ce qu’ils ont su ce qu’elle avait ? Oui ils ont su, c’est une maladie auto-immune…, c’est très rare, on dit

que…, c’est peu de cas…, qui s’appelle crioglobuline…, ça attaque les globules


rouges mais on ne pourrait pas savoir…, il paraît qu’il y avait huit cas dans le
monde en tout cas… Donc c’est ça, alors j’ai commencé la petite vie en Côte d’Ivoire

en étant orpheline, mais en même temps j’avais ma famille propre, donc c’est ça et puis


je savais très bien ce que je voulais, ce que je voulais…, j’ai plutôt voulu créer


les liens avec l’Afrique, moi je me suis dit : « bon si on sait faire… », en
Côte d’Ivoire on savait bien…, on avait la coopération en Guinée Bissau…, on voulait

plus travailler avec les Ivoiriens pour qu’eux fassent le travail plutôt que nous faire


le travail et donc ça a été vraiment de très belles années mais aussi quatre ans


en Côte d’Ivoire, je suis partie pendant quatre ans. En 88 on est revenu au Canada,


et puis là j’avais décidé de retourner à ce moment-là faire ma maîtrise en santé


communautaire et Pierre travaillait beaucoup comme médecin mais il faisait aussi la consultance,


mais il continuait à voyager beaucoup en Haïti et alors tu sais, la vie comme tout


le monde avec beaucoup plus de chance, parce que quand Pierre partait par exemple…, pour


travailler en Haïti pendant trois mois, mais je pourrais partir pour les vacances avec
les trois garçons et puis on allait habiter là-bas, donc moi j’ai toujours voulu connaitre

plus de pays, connaitre plus des gens, et en 88 quand je suis revenue, j’ai toujours


gardé des liens avec l’Afrique, pour moi c’était essentiel quoi… Et on a créé


une organisation qui s’appelle Solidarité Femmes Africaines à ce moment là, parce


que moi j’ai toujours voulu…, je pense qu’avec le Rwanda, j’ai vraiment voulu


couper les liens avec le Rwanda, c’était comme…, on y retournera jamais donc…,


mais en même temps j’ai toujours voulu travailler avec l’Afrique, travailler avec
les rwandais pour améliorer nos conditions de vie ici, fine. Mais je voulais pas aller

avec des Rwandais, parce qu’ils sont Rwandais, parce qu’on a toujours cette coupure Hutu,


Tutsi, même si on ne le dit pas, mais même si tu ne le penses pas, les autres vont penser


que tu le penses, et puis ça va aller autour de tout ce que tu fais…, fait que moi j’étais


comme disons…, c’est trop petit là le Rwanda, regardons plus l’Afrique, puis on
a tellement les besoins comme immigrants, comme les nouvelles refuges, moi je travaillais

beaucoup dans des organisations, dans les ONG non gouvernementales où je faisais des


projets avec les refuges mais en maîtrise en santé communautaire, j’ai travaillé


sur le projet milieu où on regardait un groupe d’immigrants qui était dans le Nord-Est


où il y avait vraiment des conditions de vie incroyables, on voulait voir comment on
pourrait faciliter pour qu’ils aient les services de santé qui sont proches d’eux, donc j’ai toujours travaillé avec les réfugiés, les immigrants, c’est ça qui m’intéressait,

je trouvais que c’était les gens les plus vulnérables et auxquels je pouvais apporter


quelque chose. Donc pendant que je faisais ma maîtrise, je faisais ça et j’ai continué


à travailler énormément avec les immigrants, à faire des séances d’informations aux


nouveaux arrivants, en tout cas c’était vraiment bien faire des…, on a fait des


demandes de subvention pour avoir des projets de prévention de VIH dans la communauté


Africaine en utilisant le théâtre-forum. Ça on a commencé, puis moi j’étais la


coordinatrice de ce projet là. Donc je faisais des trucs qui me plaisaient et ce qui me plaisait


de plus, c’était vraiment être avec les immigrantes parce que je trouve qu’on crée


beaucoup de…, on dit la société raciste, la société est ci… et tout…, mais les


gens nous jugent par ce qu’on fait, il y a les gens qui sont racistes, tu es noir,


ils voient rien mais il y a d’autres qui vont dire les africains font ci…, ils font
ça…, mais il y a des choses que les gens font parce qu’ils savaient pas, parce qu’ils

n’ont jamais été…, quand tu voyais une bonne femme, une organisation qui nous avaient
approché en disant : «il faut leur dire comment nettoyer le plancher parce qu’en

Afrique, en Haïti, tu nettoies les planchers en grand…, tu frottes, tu as l’impression


que c’est la façon d’être propre, mais là quand tu as les planchers de bois franc


et que tu mets de l’eau, ça coule chez les voisins, mais il faut prendre le temps,


il faut qu’il y ait des gens qui connaissent les immigrants, les réfugiés et qui connaissent


ces petits problèmes-là, qui expliquent et puis comme ça il y a moins de malentendus


et donc moins de conflits…, parce que tu as peur de malentendu, tu as l’impression…,


tu sais les africains vont aller à la banque, ou bien faire servir…, il va passer, il


va mettre son papier là et c’est comme ça que ça se passe ici, et si tu lui dis


pas "là au Québec, en occident, c’est comme ça…", comme ça les gens vont respecter,
quand tu viens dans un pays où il y a personne qui fait la queue pour n’importe quoi, il

faut se précipiter pour entrer dans l’autobus, là les gens vont dire : « les africains
se prennent…, c’est les Noirs » ; ça revient aux Noirs, alors que c’est une personne qui est en train de reproduire ce qui se faisait avant, donc pour nous en tout cas, dans notre organisation, c’était important de dire : « il faut qu’il y ait les gens, qu’il

y ait les africains, il faut qu’il y ait des immigrants, il faut qu’il y ait les
gens qui connaissent ces problèmes-là, qui puissent parler et introduire les gens à ces nouveaux modes de vie, comme ça il y aura moins des conflits », parce que sinon

ça part d’un petit rien quoi, c’est un petit rien qui fait que tout s’enflamme,
que commencent les conflits, alors si on peut arrêter les malentendus, moi je travaille

beaucoup avec les immigrants…, avec les rescapés plus tard aussi, mais avec les immigrants
et les réfugiés, et même quand j’avais, parce que des fois je me dis, bon dans ce cercle d’amis mais des fois je… Un moment donné, quand je quittais ce milieu de travail, c’était parce que je voulais travailler avec les jeunes, parce que là j’arrivais à un point où mes enfants étaient à un âge…, on risque de mener une vie parallèle, eux ils ont leur vie, moi j’ai une vie africaine, mère canadienne, mais j’ai besoin de savoir ce qui se passe, j’ai besoin de savoir ces problématiques des enfants, jeunes, et je voulais savoir plus sur les drogues, parce que je trouvais qu’il y avait beaucoup dans notre communauté comme Rwandaise, comme Africaine. Et donc j’ai décidé d’aller travailler dans…, il y avait un nouveau projet, moi j’adore commencer des projets, donc je n’aime pas rester longtemps dans le même projet et puis ça c’est un projet où on commençait, on voulait joindre les jeunes qui sont dans la rue, qui ont des problèmes de consommation d’héroïne, on voulait essayer de voir comment on peut leurs faciliter…, pour avoir accès, parce que les autres programmes qui sont faits, c’est les programmes pour adultes…, qui fonctionnent bien, alors que là, il y a des cas des jeunes, quand tu es sur héroïne, il y a trop peu d’espace, donc il faillait appeler lundi à 1 heure pour avoir la place, mais il faut que tu saches que c’est lundi, il faut que tu saches que c’est 1 heure donc, il faut que tu aies 25 cents à ce moment, donc ils se rendaient compte que les jeunes n’avaient pas accès à ces services-là et ils ont décidé d’ouvrir un programme pour les gens de rue et donc c’est moi qui a été la première coordinatrice, et moi j’y allais par curiosité, pour connaitre les problématiques que vivent les jeunes et éventuellement d’autres qui n’avaient pas accès à ça. Je me souviens quand je passais l’entrevue et puis on me disait : « mais tu n’as aucune expérience avec les drogues », oui je n’ai pas d’expérience mais les drogues c’est…, je n’ai pas d’expérience avec les drogues, pas des expériences avec les jeunes mais j’ai l’expérience avec les gens en général, j’ai l’expérience avec les femmes battues, j’ai l’expérience avec les réfugiés, les immigrants et puis moi, des gens qui prennent des drogues et avec mon expérience de travail avec les gens qui sont vulnérables, je vais après ça étudier la technique de drogue, qu’est-ce qu’il faut donner, l’héroïne, la méthadone, la cocaïne, tout ce qui va avec ça…, ça je peux apprendre facilement, mais d’entrer en relation avec les gens les plus vulnérables, ça je l’ai cette expérience, c’est ça que vous voulez ? Moi je l’ai, c’est comme ça qu’ils m’ont pris quoi. Et donc…, jusqu’à ce que je décide de venir au Rwanda, je travaillais toujours avec les jeunes, les drogues et puis je continue toujours de travailler avec les immigrants, à cause de notre projet panafricain, ça boucle jusqu’à votre arrivée au Rwanda. Tu vois combien c’est long ces affaires-là… Jusqu’à votre arrivée au Rwanda… C’est ça…