Regis Isheja

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>> S.G.: Bonjour, R.I : Bonjour >> S.G.: Aujourd'hui, donc on va parler de votre vie. On aimerait vous demander de vous

présenter. Alors votre nom, votre nom de famille et puis les membres de votre famille.


>> R.I.: Régis ISHEJA le nom. Mon père Joseph BIRUTA. Ma mère Béatrice KABAREMA. Les deux


sont au Canada avec moi. Voilà, j’aime dire que mon père s’appelle Joseph et je


suis un fils unique. Ça fait de moi quasiment le Jésus noir [rires]… Mais c’est bizarre:
Jésus…, fils unique… Mais c’est ça, on est une petite famille de trois. >> S.G.: Et tu as quel âge ? >> R.I.: Je vais avoir 30 ans le 2 décembre. J'ai 29 ans. >> S.G.: D'accord, je me permets de te tutoyer [rires]… >> S.G.: Alors, on va commencer par votre enfance et votre premier souvenir. Si je vous

dis ça comme ça, qu'est-ce que cela évoque ?
>> R.I.: Premier souvenir, on quitte la Belgique pour le Zaïre de l'époque, qui est la République

Démocratique du Congo maintenant. J'avais cinq ou six ans.
>> S.G.: Vous êtes donc né en Belgique ? >> R.I.: En Belgique, oui. Mes parents se sont rencontrés là-bas. Ils étaient tous deux étudiants, à l'époque, Zaïrois. À cause de la révolution cinquante-neuf [1959],

ils avaient dû quitter le pays, aller dans les pays limitrophes et le Zaïre c'était


par excellence le plus proche. Donc ils sont allés là, ils ont continué leurs études
secondaires. À un moment donné ils sont allés en Belgique. Ils ont eu des bourses. Ils ont été chanceux, ils ont eu tous deux des bourses. Ils sont allés là-bas. Ma mère a fait la Suisse entre temps parce qu'elle faisait des études infirmières puis elle voulait, je pense, se trouver en Suisse. Mon père est resté à Bruxelles. Ils se sont rencontrés à Bruxelles plus tard. Puis, je suis né. Comment ? Ne me demande pas…, voilà quoi [rires]… C'est cela, premier souvenir, pour répondre à ta question, cinq ou six ans, on quitte la Belgique, on retourne au Zaïre, eux, retournent au Zaïre, moi

j'y vais pour la première fois. Premier souvenir c’est que je prends l'avion pour la première


fois de ma vie. C'est vraiment, ça il n'y avait rien de très marquant par rapport à


la chose j’avais cinq ans, six ans, tu vois mais sinon c'est ça. Celui qui m'a, disons,


peut-être marqué, c'est à sept… Bien, j'ai commencé l’école cinq ans et demie,


six ans. L’école primaire là mon père me dit, la première année, j'étais en…


Je faisais l'école publique. Là il me dit : Si jamais tu finis premier de classe, et comme


je suis sûr que tous les parents ont dit cela à leurs enfants un moment donné ;
et « si tu finis premier de classe, je te mets à l'École Belge ». À ce moment-là,

l'École Belge, comme l'École Française était une école internationale, une école
américaine, quand tu étudiais là-bas tu avais l'impression de quasiment étudier en Europe, tu vois, d'avoir une formation adéquate par rapport à ce que tu veux faire plus tard.

C'est ça, et j'ai fini premier de classe, je ne sais pas comment. Et voilà, je me suis
retrouvé à l'École Belge l'année d'après et j’ai fait tout mon primaire là-bas.

>> S.G.: Toute l'école primaire au Congo ?
R: Oui, au Congo. À Bukavu, c’est une petite ville qui, moi je trouve, qui est la Suisse

de l’Afrique parce que c'est vraiment beau. Ça ressemble au Rwanda, c’est le même


relief, le même climat. Une toute petite ville très belle au bord de l’eau. On était


une communauté d'à peu près 200-250 Rwandais qui vivaient là-bas, qui avaient fui le pays


à un moment donné et une génération a donné naissance à une autre génération.


>> S.G.: As-tu des souvenirs de tes cinq premières années en Belgique ?
>> R.I.: Le seul souvenir que… je sais que j’appelais les personnes blanches de peau, je les appelais bonjour. J’avais l’impression qu’ils étaient tous…, que c’était ça leur nom bonjour [rires]… Je me rappelle maman, je vais dire quelque chose en Kinyarwanda, je ne sais pas si je peux le faire. Je me rappelle, quand il y avait des invités à la maison et tout, elle avait des invités de couleur blanche qui venaient à la maison,

je faisais : « Hey maman, maman! Bonjour yaje » [Bonjour est venu] [rires]… Ils
commençaient tous à rire. Ils me répètent d’ailleurs ça tout le temps maintenant: « Tu te rappelles quand tu faisais ça ? » 00 :05 >> S.G.: D'accord, alors tu arrives au Congo à cinq ans. Est-ce que tu sais en quelle

année? R.I: C’était en 1985 ou 1986. Je ne me
rappelle pas exactement les détails…, aucune idée; non, quatre-vingt-cinq - quatre-vingt-six [1985-1986] ; ce que je me souviens : je suis né en 1981 c’est ça.

>> S.G.: Quand tu arrives là, est-ce que tu sais de quel pays tu es ?


>> R.I.: Non ! Je ne l'ai pas su jusqu'à ce que j'aie, disons, huit ans. Quand tu commences


à jouer au…, en Afrique on appelle ça le football, ici c’est le soccer. Quand
tu commences à jouer le soccer en Afrique dans le quartier, c'est là que les petites

différences commencent à se…, tu commences à voir qu'il y a des gens qui ne partagent
pas nécessairement ton dernier nom ou bien il y a des noms qui ne sont pas comme le tien.

Les enfants, surtout en bas âge, ont une grande capacité à savoir aller pousser sur


le bouton qui fait le plus mal. Justement, vu qu'on était dans « leur pays », on
était, je veux ne pas dire des victimes de choix, mais quand tu voulais te marier de

quelqu’un, tu pouvais te marier du petit rwandais à côté. C'est là que tu commences
à te rendre compte que : « Ah ! Peut-être que je suis différent de lui ». Et c'est bizarre parce que plus tard, on va le voir plus tard, plus tard c'est resté gravé dans

ma tête. Mais plus tard ça fait un peu l'effet inverse. J'avais l'impression que j'étais
plus Zaïrois que Rwandais alors que j'étais plus Rwandais que Zaïrois, c'était toute une cacophonie dans ma tête. >> S.G.: Tu es à l'École Belge, première année de primaire ?

>> R.I.: Deuxième année. Première année j'étais à l'école publique. C’est un
collège jésuite qui s’appelait le Collège Alfajiri. C’est ça, donc j’ai fini ma première année, mon père m’avait promis que si je finissais premier de classe, il me mettait à l’École Belge et j’ai fini premier de classe >> S.G.: Donc tu te rappelles un peu de ta classe ? Est-ce que les élèves étaient tous Zaïrois? >> R.I.: Au Collège Alfajiri il y avait trois Rwandais dans ma classe à qui je parle encore même aujourd'hui, il y en a qui vivent au Rwanda, il y en a qui vivent ici. On était

trois ; deux autres et moi. Tout le reste était tous des Zaïrois, des Congolais.
>> S.G.: Et à l'École Belge est-ce que c'était la même chose ? >> R.I.: À l'École Belge c'est comme l'ONU, tu as de tout quoi ! Il y avait des Zaïrois,

bien sûr, mais il fallait qu'ils sortent d’une certaine classe parce que c’est
le minerval et tout, ce n’était pas facile. Tu avais quelques Rwandais que tu pouvais compter sur les doigts d'une main. Tu avais des expatriés qui pouvaient se permettre

de placer leurs enfants dans ce genre d’école là parce qu'ils voulaient qu'ils continuent
une certaine éducation qu’ils avaient commencée dans leur pays d'origine mais en plus de ça parce qu’ils se disaient que c’est là qu’ils vont se retrouver avec des gens qui leurs ressemblent etc… Donc des Européens, des Américains et Canadiens ou alors des Ouest-Africains qui travaillaient pour l'UNICEF etc…, des organisations non-gouvernementales. >> S.G.: Et tu évolues, donc tu grandis en te disant : « Je suis Rwandais ».

>> R.I.: À ce moment-là je sais que je suis Rwandais mais je ne veux pas l'affirmer, je


ne veux pas en être fier. Je ne sais même pas si ça se dit comme ça mais je ne veux
pas le ressentir. Un enfant en bas âge surtout avant l'adolescence veut se sentir égal à

tout le monde, aux autres enfants. Donc quand tu le prives de quelque chose déjà, il prend
ça très mal, c'est un souvenir dont il va se rappeler toute sa vie, quand tu l’empêches de fréquenter certaines personnes parce que c'est des personnes qui ne partagent pas nécessairement tes valeurs etc…, ça cause d’autres problèmes. Un enfant c'est quelqu'un qui a une mémoire vive et qui est très susceptible, donc non j’essayais de ne pas y penser du tout, je

savais que je parlais Kinyarwanda parce que même quand j'étais en Belgique avant cinq
ans, mes parents avaient tout fait pour que je parle Kinyarwanda avant toutes les autres langues, avant le Français, avant l'Anglais, avant le Lingala et toutes les autres langues. Ils ont voulu que je parle très bien Kinyarwanda. Est-ce que pour eux ils avaient une idéologie ? Jusqu'à maintenant je comprends pas comment ils pouvaient y penser à ce moment-là mais ils se disaient : « Un jour on va rentrer chez nous, il va falloir qu’il ne soit pas

dépaysé et tout ». Ça a payé mais à ce moment-là tu m'aurais demandé à quoi


ils pensaient, j'aurais dit : « Ils ont problème, je ne comprends pas ».
00 :10 >> S.G.: Et tes amis proches, que ça soit à l’école ou même en dehors de l'école,

enfin des amis de la famille, est-ce que c'était entre Rwandais ou vers Zaïrois?


>> R.I.: À ce moment-là j'avais un ami rwandais qui était dans ma classe mais il y avait


pas de..., je n’avais pas d'amis zaïrois avec qui on s'entendait très bien, on avait
même une équipe de basket-ball, c'était deux Rwandais, trois Zaïrois, quelques personnes

de couleur blanche sur le banc, ça a jamais causé aucun problème, il y avait jamais


de : « Je suis plus Rwandais que to ». À l'École Belge c'était différent. Au


collège tu voulais sentir ça parce que c'est aussi une question de classe, avec la classe
vient une certaine façon d'interagir et tout. À l'École Belge il n’y avait pas ce genre de problème, je peux dire que je me sentais égal à tout le monde, j'avais l'impression d'avoir les mêmes droits que tout le monde et vraiment il y a aucun souvenir par rapport

à quoi que ce soit où je me sois senti lésé, j'avais un ami rwandais, d'autres amis et


puis ça fonctionnait très bien.
>> S.G.: Et à la maison, ta famille élargie, est-ce que tu avais des tantes ou grands parents? >> R.I.: Oui j'avais des tantes qui vivaient à Goma qui est une ville de l’Est de la

République Démocratique du Congo, qui vivaient à Goma avec ma grand-mère maternelle, la


maman de ma mère. Le père de ma mère en fait lui il est décédé bien avant que moi
je ne sois né. Je pense même avant même que ma mère soit née. Il est mort juste avant sa naissance mais sinon la grand-mère vivait à Goma avec quelques tantes. Elles

vivaient dans la même maison qu’une tante et d’autres tantes qui s'étaient mariées,
avaient leur propre foyer etc… Leurs propres enfants qui à leurs tours ont eu des enfants, ils vivaient tous à Goma qui est une ville à 45 minutes en avion, 5h-6h en bateau et

les gens prenaient le bateau justement, j'ai pris le bateau tout le temps, sinon à part
ça la famille du côté paternel ils étaient tous au Rwanda, ils étaient restés tous,

donc ça veut dire les grands-parents, tous les oncles et tantes, cousins, neveux, ils
étaient tous au Rwanda, ils étaient dans une petite ville qui s'appelle Kabuga qui est à côté de Kigali . >> S.G.: Ok, tu as déjà été les voir ? >> R.I.: Je suis allé les voir trois fois avant que la guerre éclate en quatre-vingt-dix

[1990], je suis allé les voir trois fois à six ans, sept ans, huit ans. À cette époque-là


c’était encore quasiment un village, là maintenant on m’a dit qu’il y’a des


constructions, c’est vraiment beau et tout, mais voilà à ce moment-là ce n’était
pas ce que c’est maintenant quoi. Donc j’ai passé deux mois au village. >> S.G.: Et avec tes cousins ? >> R.I.: Mes cousins, mes neveux et tout, c’était un changement de réalité complètement

dramatique, tu te retrouvais du jour au lendemain, tu passais à des jeunes qui viennent d'une


famille très aisée à des gens qui n’ont quasiment rien mais qui ont peut-être une
joie de vivre qui est bien plus grande que tes amis de tous les jours quoi, tu vois ? Ça

te rend très humble ce genre de truc là parce que justement tu côtoies des personnes
différentes et tu te rends compte que dans la vie il y a pas juste une chose, ils m’ont appris de grandes choses, il y a des expressions en Kinyarwanda que j'utilise maintenant que je n’aurais jamais pu utiliser si je ne les avais pas côtoyés. Je comprends mieux la langue grâce à eux. D'ailleurs même maintenant mes amis et les gens que je côtoie

me disent tout le temps : « On n'a pas l'impression que tu as vécu au Zaïre parce
que tu parles Kinyarwanda comme quelqu'un qui a vécu au Rwanda toute sa vie, tu as des expressions que même nos parents n’utilisent pas et tout… » ; je dis : « Justement c’est parce que j'ai été chanceux de la côtoyer, d'avoir des parents qui voulaient que je parle Kinyarwanda », etc... >> S.G.: Et si on parle de la relation de ton père par exemple et ses parents à lui ou ses frères et sœurs, qu'est-ce que tu gardes comme souvenirs ?

>> R.I.: Mon père c’était le deuxième fils de mon grand-père, donc il n’avait


pas l'impression directe du premier mais il avait l’impression de celui qui allait réussir
parce que c'est le seul qui a pu quitter le pays, qui avait pu créer une petite situation

pour lui, qui avait pu envoyer de l'argent au pays pour construire une maison pour les


grands-parents, qui pouvait subvenir aux besoins de la famille de temps en temps. Donc ça,


ça fait que tu deviens un peu le patriarche sans le vouloir quoi, c'est malgré toi. Là,
maintenant il est obligé de le faire parce que la plupart sont morts durant le génocide et tout, donc il est obligé de devenir le patriarche qu'il le veuille ou pas il l’est, mais à cette époque-là je le voyais plus comme un enfant qui est content de revenir chez ses parents et tout…, qu'il avait l'impression du fils... C’est un peu comme le fils prodigue, qui est parti, qui revient, qui a réussi quoi!

00 :15
>> S.G.: Et du côté de ta maman…, comment est-ce que tu décrirais la relation d’elle et sa maman, de ton père et tes cousins aussi ? >> R.I.: Ma mère vient d’une famille où il y avait cinq filles, dont elle. C’est-à-dire

il y en a quatre qui se sont mariées, une qui a décidé de rester avec ma grand-mère


toute sa vie, qui se n’est jamais mariée parce qu’elle voulait prendre soin de la
grand-mère. Les deux sœurs de maman qui vivaient à Goma justement s’étaient mariées,

avaient eu des enfants etc…, donc avaient leurs propres foyers. Il y avait une autre
grande, la grande sœur directe à ma mère, ma mère est la cadette en fait chez eux.

Elle a une grande sœur qui..., sa grande sœur directe qui s’est mariée assez tôt


avec un européen, qui vit en Europe…, en fait la grande sœur de maman a eu la première


impression de celle qui a réussi. Tu vis en Europe, tu es supposé subvenir aux besoins
de ta famille, c'est vraiment..., c'est logique. Le jour ça l’a été, ma mère qui a finalement

pu aller en Europe c'est devenu les deux, tu vois... C'est le souvenir que j'ai, c'est


le souvenir de maman qui s’est toujours battue pour que la famille ne manque de rien,
un peu comme sa grande sœur d'ailleurs. Elle a vraiment emboîté le pas à sa grande sœur. >> S.G.: Donc aujourd'hui avec tes cousins, est-ce que tu as beaucoup de cousins ?

>> R.I.: J'ai énormément…, j’en ai tous les jours hein [rires]… ! Il y en a un nouveau
à tous les jours, c'est comme ça avec les Rwandais, essaie pas de comprendre parce qu’en fait le fait qu'on soit..., qu'on ait vécu dans des pays limitrophes et d'autres d'ailleurs

fait qu'on s'est tous éparpillés à un moment donné. Tout le monde s'est perdu de vue et
ça je parle des anciennes nations, même pas de la mienne, et ce qui fait que moi il y a plein de cousins dans le monde que j'ai jamais rencontrés parce qu'ils sont allés vivre justement aux quatre coins du monde et ça fait que tu en découvrais un tous

les jours et, bien sûr, il y a ceux qui sont revenus de Goma, qui vivent au Rwanda, qui
sont là, t’as des tantes... Les tantes sont au Rwanda aussi, celle qui vit avec ma grand-mère est décédée deux ou trois ans après qu'on soit retourné Rwanda, ma grand-mère

est décédée la première année qu’on est..., la première année après qu’on
aille au Rwanda. C'est ça, les autres sont à Kigali, on a un contact assez constant

mais voilà, beaucoup, énormément de cousins…, énormément de cousines, comme je t’ai
dit, j'en ai un, une tous les jours qui..., qui sort de je sais pas où, et puis voilà,

côté paternel, ils sont tous au Rwanda aussi. Il y en a quelques-uns qui ont pu avoir des
bourses, allés étudier en Éthiopie, en Afrique du Sud mais c'est ça, ici aussi il

y en a plein mais c'est juste que ceux qui vivent ici, vivent à l'extérieur, donc ça
fait qu’ils sont venus ici comme nous sommes venus ici, comme plein d'autres personnes et voilà quoi, c’est une famille très éparpillée, c'est la réalité pour tous les Rwandais, c'est pas spécial chez moi, c'est tout le monde comme ça. >> S.G.: Donc vous me dites que vous arrivez en quatre-vingt-six [1986] à peu près au

Congo, au Zaïre et vos parents ont eu des bourses, ils ont fini leurs études j'imagine...,


ils arrivent au Congo..., est-ce que vous savez ce que ce qu'ils font comme profession
? >> R.I.: Oui, en fait en partant de Bruxelles ils travaillaient tous à la clinique Saint-Gilles qui est connue quand même à Bruxelles et ils avaient tous fait..., mon père avait fait management mais management dans le domaine médical, ma mère était infirmière de formation,

donc ils arrivent à…, en fait ils sont partis de la Belgique parce qu'ils se sentaient
lésés, l'impression que quoi qu'on fasse, on n’accédera pas à l'échelon supérieur, pourquoi ? Parce qu’on est étranger, parce qu’il y a certains pays d’Europe où qu'il y a encore une mentalité qui va prendre du temps pour se rajeunir…, donc c'est pas

facile de percer et [ils ?] se disaient : mieux vaut aller aux Zaïre même si c'est
pas notre pays mais c'était leur pays à ce moment-là parce qu’ils étaient citoyens, tu vois…, ils avaient les cartes d'entités comme tout le monde, donc ils étaient assimilés et là ils disent : « On va retourner, on va se créer un petit commerce », ils étaient allés quelques fois en vacances pour avoir une idée, ils avaient des amis qui faisaient les va-et-vient qui leurs disaient justement comment ça fonctionne ; donc ils sont arrivés, ils ont ouvert une pharmacie qui a donné plus tard naissance à un laboratoire

médical qui était un annexe de la pharmacie en fait et puis plus tard, bien sûr, comme
tous les parents en Afrique qui se débrouillent comme ils peuvent, ils ont eu une alimentation,

une boutique etc…, tu sais ils ouvrent un commerce aussi profitable qu'il peut l'être


quoi! C'est la règle de la survie. 00 :20
>> S.G.: Ok…, donc ils travaillaient très souvent ensemble tes parents ? >> R.I.: Ils travaillaient ensemble tout le temps. >> S.G.: Tout le temps. >> R.I.: Je ne les ai jamais vu un faire quelque chose et l'autre..., en tout cas de mon...,

depuis que je suis conscient de ce qu'ils font, jamais. Ils étaient toujours ensemble
parce que ce n’était pas…, des emplois traditionnels, c'est pas comme ici où t'es architecte, tu vas faire ton bout d'architecte et ta femme va faire son boulot… C'était

vraiment…, et ils avaient un business ensemble et t’étais jamais mieux servi que par toi-même
de toute façon, donc ils préféraient le faire ensemble et je les ai toujours vus ensemble.

Peut-être que des fois ma mère travaillait l'avant-midi et mon père travaillait après-midi.
C'est plus tard, bien sûr la situation et dans les affaires allant mieux, ils ont pu

embaucher des gens parce que ce qui fait qu'au lieu d'être derrière le comptoir par exemple,
ils faisaient des tours, ils venaient à midi pour voir comment la situation était, repartait, mais entre-temps ils ouvraient…, ils pouvaient ouvrir une alimentation. Donc maman pouvait aller à l'alimentation pendant que d'autres personnes étaient à la pharmacie ou au laboratoire. >> S.G.: Ok et donc ça c’est côté profession mais vous, jeune à la maison, quel est l’environnement

enfin ? Qu’est-ce que vous pouvez nous dire de la vie à la maison avec vos parents stricts,
l'école, enfin les règles de la maison ?

>> R.I.: J'étais enfant unique, ce qui fait que quand tu es enfant unique il faut toujours


que tu trouves un moyen de t’en trouver d’autres jeunes, sinon tu vas ressentir
un certain ennui et tu vas devenir fou. Ce qui fait que j'étais toujours chez des amis ou il y avait beaucoup d'amis chez moi. Ça a toujours fonctionné comme ça, je ne me

rappelle pas d'une maison sans chaleur, il y a toujours du monde, ça courait partout,


j'allais comme j'ai dit dans le quartier… J'allais jouer au foot tout le temps et puis


j'ai commencé à jouer au basket et puis j'ai commencé à jouer au tennis et là…,
quand j'ai commencé à jouer au tennis, ça a pris un envol parce que mon père était un grand amateur de tennis pendant qu'il était en Europe et son rêve a toujours été de me voir jouer et comme lui n’a pas pu le matérialiser, comme tous les parents encore une fois il a essayé de le matérialiser à travers moi, ça a marché. J’ai piqué comme on dit le virus, j'ai attrapé le virus du tennis, j'ai adoré de huit ans à je dirais

17-18 ans… C'était une quasi profession pour moi et j’ai pris ça vraiment au sérieux,
j'ai gagné plein de coupes, j’ai gagné plein de tournois, j'ai participé à tout ce que je pouvais participer quoi ! Et puis ça c’est au Zaïre, au Congo, et puis là

on est rentré au Rwanda. Ça a continué avec le même envol, j'adorais ce que je faisais


puis c’est ça, c'était une maison sportive..., c’était une maison où mon père rentrait
à…, je parle du Congo, il rentrait à 8h-7h le soir comme tous les parents là-bas et

il s'asseyait devant la télévision et on regardait un match de foot ensemble, j’étais
un grand amateur de foot aussi, il était un grand un amateur de foot et une anecdote comme ça, des fois ma mère me disait à huit heures : « Bn il est huit heures, il est temps d'aller au lit, demain c'est l'école ». J'allais dormir et puis mon père venait dans ma chambre vers 9h quand le match commençait pour me réveiller parce qu'il savait que…, il ne voulait pas regarder le match tout seul premièrement et puis parce

qu'il savait…, c’est plus agréable de le regarder avec quelqu'un d'autre, il savait
à quel point j'y tenais aussi. Donc c’est un peu ça les souvenirs que j'ai jamais senti le vide de ne pas avoir de frère, de sœur, ce qui arrive très fréquemment chez les enfants uniques et ils se sont toujours arrangés pour que je sois entouré, pour que je ne

sente pas ce vide là justement.
>> S.G.: Ok, donc une complicité avec ton père et ta mère, tu dirais qu'elle a joué quel rôle ? >> R.I.: Ma mère c’était le côté disciplinaire…, parce que papa était un peu papa gâteau

donc il fallait qu'il y ait une discipline à quelque part…, sinon ça ne fonctionne
pas. Donc c’est ça, t’as une maman qui était dure mais qui était dure parce qu’elle savait que c'était le meilleur moyen de m’aguerrir par rapport à la vie et c'est grâce à elle

justement que j'ai pu évoluer…, en tout cas je l'espère de la bonne manière… Mon


père justement c'était vraiment différent, mon père était plus tolérant et puis vue
que je suis un garçon, on se comprend plus qu’elle me comprend mais comme, il y a comédien

en France qui s'appelle Jamel, comme dirait Jamel : « Je l’ai aimé tous pareil »
[rires…], il y a pas de différence, c’est juste qu’en plus pour maman je suis son

seul enfant, donc pour elle je suis la prunelle de ses yeux, il faut pas que quoi que ce soit


m'arrive. Donc c'est ça deux relations différentes mais qui arrivent au même résultat dans


le fond.
00 :25 >> S.G.: Et donc là tu es au Zaïre à l'École Belge et tu vas en vacances chaque été au

Rwanda… ?
>> R.I.: Chaque été pendant trois ans, voilà. >> S.G.: Pendant trois ans tu vas au Rwanda

et comment est-ce que tu perçois ça ? Tu sais que c'est ton pays mais que tu dois retourner
au Zaïre... >> R.I.: C'est très bizarre…, la première année où je suis allé, je pense que j'avais cinq ans ou six ans, je ne savais pas où j'allais mais le souvenir que j'ai c'est qu’on

s’est arrêté..., parce qu'on prenait la voiture et c'était une route de je ne sais
pas..., on dirait facilement entre une dizaine d’heures, peut-être huit, neuf, dix heures ? C’est quand même loin. On prenait la voiture et il y a une forêt en fait entre Bukavu et Kigali. Il y a une forêt qui s'appelle Nyungwe qui est entre la préfecture de Cyangugu

et la préfecture de Gikongoro, ex-préfecture parce que là maintenant cette préfecture-là
n’existe plus mais à cette époque-là elle s'appelait comme ça, c'est dans le sud du pays et la forêt de Nyungwe il y avait toujours des rondes de militaires etc…,

à cette époque-là. Et un moment donné je sais que notre voiture est tombée en panne.


Alors là papa est allé chercher un garagiste dans le coin s’il pouvait en avoir un. Il


faisait soir... Donc là je suis avec maman dans la voiture et puis deux militaires s'approchent


de la voiture, en train de faire leurs rondes justement et là ils viennent, maman qui descend


la fenêtre, il faut que tu comprennes que la plaque de la voiture était une plaque
du Zaïre, donc là ils font : « Bonjour madame » et ils lui posent la question en

Kinyarwanda, donc déjà ils savent qu'elle est rwandaise. « Bonjour madame ». « Bonjour ».
« Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi vous êtes là ? Pourquoi la voiture s’immobilise » ? Donc elle dit : « Justement il y a eu un problème mécanique, mon mari est allé

chercher de l'aide » Donc là il fait : ok. Là moi je ne comprends absolument rien,
donc là ils me disent : « Bonjour », aussi je dis : ‘ »Bonjour », le cœur de ma mère est en train de battre à une vitesse hallucinante parce que c'était des militaires du régime qui nous combattaient, donc pour elle c'est foutu quoi, papa est

pas là, il faut qu’il joue le rôle du mari de la femme, toute une histoire, donc
moi tout enfant que je suis, on a un jeu dans notre langue, je dirais pas que c'est des

charades, on pourrait dire… Ce n’est pas des charades, c'est des devinettes, si tu
veux c'est un jeu…, où tu dis le premier mot puis ça se suit en chaîne et tout le

monde… Quelqu'un dit un mot, l’autre dit un autre mot etc… Donc là la première
question que je pose au militaire c'est : « Quel est le nom de ton papa ? » Parce que c'est comme ça que le jeu commence : « So ninde ? » [Le nom de ton papa?] Là il répond : « Kazitunga » [Nom rwandais », qui est la réponse que tu dois donner. Donc

là je continue..., j’enchaîne avec mes questions quoi ! Il arrive au milieu et il


connaissait plus les réponses, moi je les connaissais à cinq ans. Donc là il regarde
son collègue et dit : « Est-ce que tu te rends compte que cet enfant vient de l'extérieur et il parle Kinyarwanda comme ça » ? Il dit : « Est-ce que ton enfant parle Kinyarwanda comme ça ? » L’autre il dit : ‘ »Non ». Il dit : « Exactement ces gens-là vivent à l'extérieur du pays mais ils ont gardé la culture, la tradition que nous on a… » Ça c'est le souvenir que j'ai quand j'avais cinq ans. Je ne me rappelle pas nécessairement de la scène comme tel, disons à la lettre, je me rappelle de la scène un tout petit

peu, ma mère m'a raconté le reste plus tard et ça c’est quelque chose que tu n'oublieras
jamais, c'est marquant. C'est touchant et c'est marquant en même temps. >> S.G.: Et après cet incident est-ce que ton père revient ? >> R.I.: Oui, oui, il est revenu, ils sont partis… Ils ne cherchaient pas de problème, ils sont partis. Je pense que c'était une époque où est-ce qu'ils ne se disaient pas qu'il y allait avoir à un moment donné une guerre de toute façon, ils savaient qu’on venait de l’extérieur donc qu’on allait retourner à l'extérieur. Eux tant que tu ne viens pas prendre leur espace, ils étaient bien quoi. >> S.G.: Donc là tu vas pour la première fois voir… >> R.I.: Mes grands-parents.

>> S.G.: Tes grands-parents. Tu arrives là-bas tu te sens comment ? Cinq ans, six ans c’est


vrai que ce n’est pas assez pour..., mais est-ce que tu as un petit sentiment de je
suis chez moi finalement ? >> R.I.: Non, non, j’ai cinq ans, pour moi toute chose c’est une aventure, tu aurais pu m’emmener en Écosse, ça aurait été la même chose pour moi [rires…]. Non, non, je vais là, on me présente à mes grands-parents, eux j'imagine ils doivent être..., paroxysme

du bonheur, pour moi c'est des nouveaux vieux que je côtoie, puis j'ai hâte d'aller dans


la cour jouer avec les autres que je ne connais pas d’ailleurs et ce qui était frappant,
c’est qu'ils vivaient dans un village à ce moment-là et que dans la cour il y avait des vaches, il y avait des chèvres, il y avait des moutons et ça c’était tout à

fait normal. 00 :30
Ça, moi je ne comprenais pas, parce que je venais justement d'un autre monde où on m’avait caché, c'est pas qu’on m’avait caché volontairement mais où on ne vivait pas de cette façon-là. Là tu te réveilles le matin…, est-ce que tu veux te lever mais

parce qu'il y a eu une vache qui a beuglé ou je ne sais pas quoi, ça fait quelque chose,


c'est un souvenir qui ne va pas s’effacer facilement et puis tu vois les enfants de
ton âge qui font des neveux, des cousins à toi, qui amènent la vache paître, qui

savent traire la vache, pour moi c'était des héros ces gars-là, je me disais : « Mais


attends, comment ils font ça » ? C’était vraiment quelque chose.
>> S.G.: Est-ce que tu te mélangeais à la masse ou t'étais le petit garçon qui avait

peur ?
>> R.I.: J'avais peur. Pour moi, c'était comme aller dans la forêt pour la première fois, je vois un lion, je veux fuir quoi, c’est clair; instinctivement j'avais peur

mais à la longue disons que les deuxième et les troisième vacances je m'étais habitué


à la situation ; la première fois c'était compliqué, il n'y avait pas de toilettes
à l'intérieur, c'est un fossé qui était à l'extérieur et ça, ça fait que justement

que t'as envie d'aller aux toilettes et mais tu ne veux plus aller aux toilettes, y a un


blocus en fait dans ta tête et il n'y avait pas de lumière, c'était fonctionnel à la


lampe à pétrole qui est une lampe tamisée. C'est bizarre à 18h tu regardes quoi ton


dessin animé c’est tout un monde, c'est un changement complet quoi. À 18h, tout le


monde mange alors que moi j'étais habitué de manger à 20h, il y avait pas d'heure précise…,
qu'on mangeait quoi. Mais là, à 18h tout le monde est à table mais pas à table, sur

un truc là, mais on mange, on partage tous la même bouffe dans le même plat, on mange


à huit, neuf enfants, donc celui qui mange le plus rapidement va se rassasier le plus
rapidement mais quand t'es sur le vif, tu ne te rends pas compte que c'est une leçon

de vie qu’ils sont en train d’essayer de t'apprendre en fait, mais à la longue
tu te rends compte que tu as bénéficié de ça parce que t'apprends à partager. C’est des valeurs qu'ils essaient de véhiculer tu vois, tu apprends à partager, tu apprends

à te mettre au niveau des autres et à comprendre que tu n’es pas spécial, alors que d'où


je venais la culture est différente, on essaie de te faire comprendre que toi t'as un truc
spécial et que l'autre a son truc à lui spécial, là c'était vraiment vous êtes

tous des enfants, vous êtes tous égaux, vous avez tous droit à la même chose, point
ça s’arrête là. Vous avez des tâches, aller traire etc…, et puis quand vous avez

fini tout ça là, vous pouvez aller jouer au foot, moi j'étais pas habitué à ça,


c'est le devoir puis…, au foot mais leurs devoirs sont différents et mais ça m'a appris
énormément, je ne pense pas encore une fois un peu comme l'éducation que ma mère m'a donnée, je ne pense pas que je serai la personne que je suis maintenant si j'étais pas passé partout, ça je pense que je ne donnerais pas autant d'importance à des valeurs auxquelles

je donne de l'importance aujourd'hui.
>> S.G.: Alors de cette façon globalement tu dirais que quelle influence est-ce que

chacun de tes parents a eu sur ton enfance si aujourd'hui tu y repenses? Peut-être que


tu t'imagines un jour en tant que papa, qu'est-ce que tu penses que tu aurais gardé de ce qu'ils
t'ont fait passer ? >> R.I.: Mon père m'a donné la plus belle de mes enfances et il m'a appris qu'en fait

dans la vie il faut te frotter à tous pour savoir qui tu es vraiment et qu’être trop


sec avec toi, c'est pas ça nécessairement qui va te rendre une meilleure personne ou
t'empêcher de faire le mal mais qu’il faut plutôt privilégier le dialogue et avoir une conversation avec toi, te faire comprendre certaines choses et te rendre mature à un âge auquel tu n'es pas supposé être encore mature et il m'a beaucoup appris ça. Je dis toujours : « J'espère qu'un jour je serai un dixième de l'homme qu'il est » ; je ne pense pas que ça va arriver mais si je le suis un jour, je serai comblé. Ma mère

m'a appris les vraies valeurs de la vie. Ma mère a un caractère, elle ne mâche pas


ses mots, elle est très émotive…, mais c'est une mère, elle a un côté maternel


qui est très présent mais elle sait être sèche quand il faut être sèche, elle sait
mettre les limites où est-ce qu'il faut mettre les limites et donc d'un côté, j'ai eu le côté : « Je te responsabilise, apprends à te gérer », de l'autre côté, j'ai eu : « Je suis ta maman, tu vas m'écouter » et donc les deux m'ont aidé. 00 :35 Ça veut dire qu'aujourd'hui je peux écouter autant l'autorité que me gérer moi-même. C'est l’apport des deux parents. En fait, ça aide énormément. >> S.G.: Et tu me dis que tu étais enfant unique, que ça ne t'a pas particulièrement

déplu, est-ce que tu as déjà pensé à ça si tu avais été une fille ? Ça aurait


été différent ? Est-ce que tu voyais autour de toi ta relation des filles et des garçons
? >> R.I.: Je pense que ce qui aurait été différent c'est qu’une fille, quoi que la société dise, il y a toujours un double standard qu'on le veuille ou pas, donc c'est-à-dire

que la liberté que j'ai peut-être eu à 14 ans, elle, elle l’aurait pas eu parce
que c'est une fille, parce qu’on a peur qu’elle soit enceinte ou je sais pas trop quoi. Moi je pense que j'ai été chanceux juste parce qu’en étant un garçon justement, ils se sont dit : « On va pas le montrer à quoi ressemble la vie, il va apprendre à se gérer assez tôt ». Si j'aurais été une fille, ça aurait peut-être été différent. J'aurais peut-être eu besoin d'une grande sœur qui me guide, d’un frère qui me défend etc…, mais non comme garçon, ça ne m’a pas affecté bien sûr. Alors si tu me poses

comme question si tu aurais aimé avoir une sœur ou un frère, absolument! Je pense que
ça ne serait même pas humain de considérer l’autre réponse mais ça ne m'a pas affecté dans le sens où il y a toujours une chaleur humaine autour de moi qui a fait que j’ai eu un développement aussi normal que celui des autres enfants à ce moment-là. D’ailleurs

je pense que ne pas avoir eu de frère ou de sœur a créé en moi des sentiments qui
font que je traite les autres personnes comme si c'était des gens de ma famille parce que justement j’ai pas de famille, j’ai pas eu des petits frères à qui apprendre à jouer au foot, j'ai pas eu de grande sœur et j'ai tendance à traiter beaucoup de personnes de mon entourage comme des frères et des sœurs parce que j'ai pas eu de frère et de sœur justement. >> S.G.: Et donc ça, c’est la première partie si on veut. C'est au Congo et ça c'est le primaire, c'est donc de quel âge à quel âge ?

>> R.I.: C'est de cinq ans et demie, disons six ans, à onze ans-douze ans.


>> S.G.:11 ans-12 ans. Et ensuite qu'est-ce qui se passe ?
>> R.I.: Ensuite donc en quatre-vingt-dix [1990] il y avait la guerre qui éclate au Rwanda, nous on est à la frontière, Bukavu c’est à la frontière. >> S.G.: C'est la frontière du Rwanda… >> R.I.: Et du Congo. Donc là la guerre éclate en quatre-vingt-dix [1990], donc là on ne peut plus aller visiter les grands-parents et donc là les vacances maintenant ça devient

Bujumbura, ça devient à Goma, il faut être créatif, ma mère avait des tantes et des


cousines... qui vivaient à Buja, à Bujumbura, donc on y allait très souvent, on allait
à Goma très souvent. Donc c'est ça moi mon souvenir le plus frais, c'est qu'on allait plus au Rwanda premièrement… >> S.G.: Tu te souviens de ça ? >> R.I.: Absolument, parce que là j’avais neuf ans donc je savais ce qui se passait, deuxième chose c’est que là, la guerre éclate, je sais que les gens qui attaquent

le pays sont plus ou moins des gens avec qui je devrais partager les idées parce qu’ils


vivent à l’extérieur depuis longtemps, ils revendiquent d’avoir un pays, je sais
tout ça. Mais les parents sont plus engagés que moi je le suis ; c’est normal j’ai neuf, j’ai dix ans, ils sont beaucoup plus engagés, eux ils comprennent, ils ont compris depuis bel et bien qu’il fallait qu’ils rentrent au pays. Moi il n’était pas question

que j’aille où que ce soit, c’est-à-dire que j’étais Zaïrois…, un point c’est
tout. On ne négociait pas par apport à ça; je n’étais pas différent du jeune qui habitait une rue plus bas que la mienne, non donc je ne me voyais pas partir un jour, c’était

hors de question, ce n’était pas négociable mais quand la guerre éclate, j’étais je


pense en troisième ou en quatrième primaire, elle éclate, elle a duré trois à quatre


ans, ça culminait avec un génocide. Disons entre quatre-vingt-dix [1990] et quatre-vingt-dix


[1994] pendant la guerre comme telle, on vit ça au rythme des sirènes d’aujourd’hui
quoi, on t’apprend ce qui se passe, tu suis avec beaucoup d’attention parce que ça te regarde, ça te concerne directement, les parents plus bien sûr et puis là, il y a des dynamiques qui commencent à se créer, des réunions qui se font entre jeunes, entre parents, on apprend à danser le Kinyarwanda, moi à cette époque-là je ne savais pas danser, à neuf-dix ans on m’a inscrit dans une troupe et on apprenait à danser d’une

manière la plus sérieuse, c’est-à-dire qu’il y avait des répétitions, c’était
très sérieux et voilà, aujourd’hui ça fait treize ans que je n’ai pas dansé mais

je n’ai pas besoin de refaire des entraînements pour me rappeler des pas. J’ai pas besoin…,


c’est comme pédaler, tu n’oublies jamais, dès que je suis dans une fête ou une boite
de nuit et qu’on met de la musique rwandaise, je danse directement, ça c’est le fruit. Justement de cette époque-là, c’était aussi une façon de véhiculer la tradition et la culture aux jeunes qui vivaient à l’étranger. C’est ça que je me rappelle…, ils se

sont conscientisés des gens par rapport à ce qui se passait. Sinon en passant, mon quotidien
ne change pas, j’allais à l’école tous les jours, je jouais au tennis tous les jours,

c’était la même chose, il y a aucune chose qui a changé; ce qui a changé est que dans
le pays limitrophe qui est supposément le mien que moi je ne voulais pas, je n’étais pas prêt à croire et à accepter, il y avait une guerre… C’est ça, une guerre qui

cumule par une génération d’un génocide, un génocide qui emporte la vie de mes grands-parents
côté paternel, qui emporte la vie de mes cousins, mes neveux, etc… Et là, c’est

là que tu te dis : « Bon je ne vais plus voir mes grands-parents », c’est là que
tu te rends compte en fait que c’est plus sérieux que toi tu en pensais parce que quand tu es enfant, tu as un côté égoïste, tu regardes les choses par rapport, tu te dis : « Est-ce que ça m’avantage ou pas ? Pour le moment j’ai mes biscuits sur ma table, j’ai mon Novartis, j’ai mon Nutella, je suis bien. Je n’ai pas besoin de savoir ce qui se passe à gauche ou à droite ». Mais plus tu grandis, plus tu abordes à l’adolescence, plus tu commences à comprendre ce qui se passe et… Plus tu commences à être conscientisé, tu te rends compte que ok, il y a des trucs qui se passent, qui ne sont pas bien, il y a des gens qui sont en train de mourir, des gens qui sont proches de la famille…, et

là, ça devient quelque chose, ça prend une autre tournure et surtout que je savais
qu’il y avait des gens que je considérais comme les grand-frères qui avaient quitté leurs études là où on habitait, là où on vivait, dans la ville où on vivait pour aller au front, ce sont des gens que…, il y en a ceux qui sont morts d’ailleurs, donc les parents ne les ont plus vus, ne les ont plus revus, moi j’ai été chanceux, j’étais

trop jeune quand ça a éclaté, qui dit que ça n’aurait pas été moi ? Donc c’est
là que tu commences à te rendre compte qu’il y a des trucs qui se passent, qui ne sont pas nécessairement comme tu penses qu’ils étaient. Voilà. >> S.G.: Ok, de quatre-vingt-dix [1990] à quatre-vingt-quatorze [1994] tu es toujours

au Zaïre, quand est-ce que tu quittes le Zaïre ?
>> R.I.: Le génocide éclate en avril, il prend fin en juillet, dès qu’il prend fin

mon père est allé à Kigali pour, comment on peut appeler ça ? Constater les dégâts


si tu veux, comme tous les parents ont fait à cette époque-là, voilà quoi. Il part,


moi je reste avec maman à la maison et puis il revient disons 3 mois après, 3 semaines


après et là, il faut qu’on fasse les valises et qu’on parte parce qu’il y a un flux
de réfugiés, de déplacés de la guerre et du génocide qui sont en train de faire une marche de Kigali vers Bukavu et vers Goma et se déplacent par millions, pas par milliers

ou pas par centaines.
>> S.G.: Des Rwandais ? >> R.I.: Des Rwandais. La moitié qui a commis le génocide, l’autre moitié qui marche parce qu’ils sont en train de fuir la zone de la guerre. Alors il était hors de question qu’on reste là parce que ça devenait trop dangereux…, puis ils ne sont pas cons, ils

savaient à qui ils avaient à faire, il fallait partir. Moi ce que je me rappelle c’est
qu’une certaine nuit, mes parents sont venus me voir et ils m’ont dit : « Fais tes

valises, on va à Goma, on prend un bateau ».
>> S.G.: Tu avais quel âge ? R.I : Douze ans, douze ans et demi. Pour

moi je me dis : « Bon je vais à Goma le temps que ça se calme un peu voir grand maman,


ça ne va pas… ».
>> S.G.: C’est les vacances ? R.I : Ah…, oui c’étaient les vacances. C’est bizarre, c’est tombé pendant la période des vacances parce que c’est en août qu’on est parti et…, justement c’était pendant la période des vacances parce que

les grandes vacances en Afrique c’est de juin à septembre. Donc moi je me dis : Bon
je vais aller à Goma un petit moment puis je reviens mais entre-temps, justement dans

la foule des personnes qui sont en train de marcher vers Bukavu, il y a des membres de
la famille de mon père. Certains qui ont pu fuir le génocide, dont une maman qui vivait à Kigali, qui est une cousine directe à mon père et tous ses enfants et elle avait,

disons 8-9 enfants, donc ils viennent tous. Donc tout à coup on passe de trois personnes


à la maison à une dizaine, 14-15, donc ça fait déjà un changement. C'est-à-dire les


chambres sont plus occupées et le ratio baisse. Là ça va frapper parce que je me rappelle


la première année du secondaire justement que quand le génocide a éclaté, je venais


de finir ma première année de secondaire à Bukavu et ma première année de secondaire
mon père m'avait remis à l'école publique parce que le minerval de l'École Belge devenait

trop cher et c'était quasiment impossible de pouvoir mettre un enfant là-bas à moins…


d'avoir un revenu faramineux. Donc là je suis là et bien sûr je le maudis de tous


les noms parce que c’est différent, parce que c’est plus la même classe. C'est différent
mais là encore quand même les parents s'arrangent quand même je suis fils unique, ils n’ont pas le poids d'avoir plusieurs enfants et tout, vu que je suis seul ils peuvent encore

quand même se permettre un certain luxe, je peux continuer à avoir mes cours de tennis,
mon abonnement au cercle sportif est toujours là, je mange ce que je veux et tout, et puis

tout à coup on est 15. Donc là il n’y a plus de Novartis, plus de biscuits et plus


de corne-bœuf. Tout change et là le souvenir qui me manque, qui me marque c’est que le
matin quand je me réveille et on avait un domestique comme toutes les personnes en Afrique, le domestique, je me réveille et puis il me dit : « Oh ton pain est là » et ça

ne m'est jamais arrivé, c'est toujours moi qui va prendre mon propre pain. Il me dit :
« Ton pain est l », je vais voir et c'était une tranche de pain avec un peu de beurre d'arachide, juste un tout petit peu et genre quasiment dans le centre, dans le milieu du pain quoi ! Et là je dis : « Wow, c'est quoi ce truc-l » ? Et là il me dit : « Non, non, c’est qu’on est nombreux là, il faut que tout le monde puisse manger et on a juste un sachet de pain ». Donc voilà quoi ! Et là je me dis : « Ok, la blague

était bonne mais ça ne marche pas ». Là je vais voir maman et j'en fais toute une
histoire et tout, et elle me dit : « Non, non, c’est le pain que tu prends et c’est tout, et t’auras pas de lait dans ton thé, tu vas boire du thé noir ». Donc là, ce

jour-là en allant à l'école tu maudis tes cousins alors que c'est tes cousins, tu es


égoïste, tu ne te rends pas compte de la situation qu’ils ont passée, tu te dis :


« C'est des gens qui viennent prendre mon luxe à moi en fait », sauf que 2-3 jours


après tu te dis : « Mais attends… », et là en fait tu te rends compte que tu es


en train de faire ton Drama King et voilà quoi ! Tu apprends à vivre comme tout le


monde et c’est différent. C'est très différent déjà que t'es dans l'école que tu n'aimes


pas, les moyens baissent. 00 :10
C'est différent mais justement on va à Goma avec la famille, justement avec tous ces jeunes-là.

>> S.G.: Cette cohabitation a duré combien de temps ?
>> R.I.: Un mois. On va à Goma, ce que je me rappelle c'est qu'on arrive là, on est

chez la grand-mère mais à Goma on était 3-4 peut-être…, on avait d'autres qui avaient


passé mais qui étaient repartis mais par un autre canal, ou qui étaient restés à
Bukavu en attendant de partir. Donc il y avait les parents, trois de mes cousins et moi.

On est chez la grand-mère, moi je me dis : « On est là pour se reposer un tout petit
peu », et en fait tout est calculé, tout a été bien planifié et on est là un jour,

après on prend la route et on passe par Gisenyi qui est la province frontalière à Goma du


Rwanda, on prend Goma, on va vers Kigali. Déjà le souvenir que j'ai c'est qu'on marche


à pied pendant très longtemps, je ne suis pas habitué à ça. Donc ça fait bizarre


et là je dis : « Mais on va où » ? Mon père dit : « On va au Rwanda ». Et je
dis : « Pour faire quo » ? Il me dit : « Mis on rentre chez nous ». Je dis : « Chez nous..., c’est chez nous le Rwanda » ? Il dit : « Non le Rwanda c’est chez toi, c’est que toi tu ne le sais pas, tu es encore trop enfant pour comprendre ». Et je dis : « Non, non, non, je comprends, il y a eu une guerre, vous avez gagné mais

qu'est-ce que j'ai à voir dans tout ça ? Vous ne m'avez pas demandé mon avis, vous me prenez
et on va quelque part comme ça tout d’un coup ». Et il dit : Non, non, non…, c'est notre pays et on va dans notre pays ». L’autorité parentale a fait des siennes. Donc là c'est

ça, on traverse Gisenyi et on va à Ruhengeri qui est une autre province du Rwanda, donc
on s’est arrêté, on a vécu dans une maison de transition si tu veux, il y avait une nièce

à papa qui était venue plutôt, qui s'est quand même arrangé pour qu'on ait un endroit
pour où être en attendant et vu qu'il y avait plein de déplacés de guerre, de réfugiés, il y avait plein de maisons inoccupées à ce moment-là. Donc on est resté là pendant

un mois jusqu'au mois de septembre, début octobre, puis là on est allé à Kigali.
Le souvenir frappant c'était que de Gisenyi à Ruhengeri et de Ruhengeri à Kigali, on

voyage au-dessus du camion et le camion est rempli de tout, donc les armoires, les matelas,


etc… Nous, on est au-dessus de tout ça mais c'est des camions, des gens qui ne tiennent


pas très bien, les routes au Rwanda surtout dans les provinces c'est des routes qui serpentent


beaucoup les collines et tout, donc dès que le camion tourne, tu as l'impression que tu
vas tomber dans…, dès qu'il tourne une autre fois, tu as l'impression que tu vas tomber dans un gros trou. C'est vraiment des trucs de fou quand tu y penses, vraiment tu te dis que t’arrives pas à croire qu'on a des parents qui nous ont fait passer par ce genre d'expérience. Mais écoute, tout ça c'est des expériences de vie, c'est des

trucs qui t'apprennent à être plus tolérant, à comprendre que tout dans la vie n'est pas


donné, à comprendre que c'est dur et d'ailleurs moi j’estime encore qu’on était très
chanceux par rapport à d'autres personnes et donc c'est ça, on voyage de Ruhengeri à Kigali, on arrive à Kigali, on va vivre dans un quartier qui est proche de l'aéroport. On a vécu là pendant 3 ans, puis on a déménagé plus tard, etc…

>> S.G.: Kigali…, tu arrives là-bas, quand est-ce que tu t’installes ? Quand est-ce
que tu commences à être à l’aise au Rwanda ?

>> R.I.: On est arrivé en quatre-vingt-quatorze [1994] en octobre, disons que déjà le fait


qu'on est nombreux dans la maison parce qu’en passant, on arrive à Kigali avec 3-4 cousins


et les parents. On arrive là, puis il y a disons 6-7 cousins, cousines du côté paternel


qui ont survécu au génocide qui sont toujours sur place mais les parents sont morts, mes
oncles et mes tantes sont morts, donc on les prend avec nous, donc ça fait déjà une dizaine plus certaines mamans, certains papa qui ont survécu au génocide, de la famille,

le décompte en janvier 2005 était de 21 à 22 personnes à la maison. Papa ne bossait


pas, maman ne bossait pas, c'était quelque chose et là ça devient…, quand vous mangez


c’est un luxe. Ce n’est pas ce que vous mangez, c'est quand vous mangez, ça devient
un luxe et encore une fois ça t’apprend beaucoup et on partageait bien sûr dans le

même plat tout le monde et on allait puiser de l’eau, ça m'était jamais arrivé dans
la vie. Je ne savais même pas que ça…, pour moi il y a des choses que j'ai découvertes au Rwanda. Donc aller puiser, tu vas puiser avec des gallons d’eau qui sont très lourds,

tu arrives à la maison et tu te dis : bon…, j’ai puisé l’eau…, et en passant, à


ce moment-là il n’y avait pas d’eau courante, il n’y avait pas d’électricité, le pays
venait d’un génocide, d’une guerre. Donc l'eau qu'on transporte en fait va servir à cuisiner, à laver les vêtements donc à lessiver, à prendre nos douches avec, à boire, à laver la voiture si la voiture était… 0 :15 :44

Donc tu te retrouves à faire plusieurs tours parce qu'un tour ne va pas suffire même si


vous êtes 20. Déjà on est 20 personnes qui allons devoir prendre une douche, sans
mettre les parents. Finalement tu amènes de l’eau, bon ça c’est pour la douche des parents, tu amènes de l’eau, ça c’est pour la nourriture. Finalement, tu te dis : « Mais attends, c'est quoi cette vie-là ? » Donc la première année j'ai détesté le Rwanda et je me rappelle, j'ai eu des discussions qui sont légendaires aujourd’hui avec mon père qui finissaient à 2h du matin pendant que tout le monde dormait où je disais : « Pourquoi…, qu'est-ce qu'on est venu faire dans ce pays ? Et tout ce que je suis en train de faire dans ce pays sont des choses que j'aurais jamais imaginé, même dans un monde chimérique, j'aurais jamais pensé à faire ce genre de choses, pourquoi on est

venu, dans soi-disant notre pays, pour souffrir ? Venu étant plus âgé, plus mature ? » Après


il a dit ça de manière plus philosophique, moi c’était terre-à-terre : je n’aime


pas ; lui c’était : « Il faut avoir mal pour réussir plus tard ». Donc…,


ça fait plusieurs nuits, on est allé dormir à couteaux tirés et puis voilà quoi, tu


t’y fais parce que c'est une routine qui s'installe et qui dit routine, dit monotonie


et qui dit monotonie, dit quotidien, dit monotonie et ton quotidien tu le vis tous les jours


et tu t'habitues avec des gens que tu ne connaissais pas mais qui sont ta famille et tu dois comprendre
que c'est ta famille voilà. Ça n’a pas pris beaucoup de temps pour m'y adapter, pour

m’accoutumer à tout ça…, mais ça a été dur. J'ai détesté le Rwanda, détesté
jusqu'à ce que papa commençait à travailler, le revenu a commencé à entrer et là maintenant

je pouvais aller au cercle sportif et puis là, je pouvais côtoyer des jeunes que moi


je pensais étaient de ma classe. C’est égoïste quand on est jeune, quand on est


adolescent mais en même temps il faut passer par ça…
>> S.G.: Mais c'est ça, tu mentionnes très vite que vous alliez puiser l'eau parce qu’après

un génocide, un pays est dévasté. A quoi ressemblait le Rwanda après ce génocide-là
? >> R.I.: Dévasté, un champ en ruines, il n’y avait rien, il n'y avait rien, pas d'électricité,

pas d'eau. La seule chose qui fonctionnait, qui était bon..., qu'on pourrait dire :


au moins ça, ça fonctionne, au moins ça, ça marche, c'est que les rues étaient en


très bon état. À part ça, ça n'allait pas du tout. Bien sûr, bon avec le temps


il y a eu des Rwandais qui vivaient en Ouganda par exemple qui sont venus, qui ont créé
des commerces d’une manière assez rapide quand même, tu as des personnes qui sont venus d'ailleurs, qui ont implanté d’autres choses. La vie a commencé à reprendre petit à petit mais par exemple je me rappelle l'électricité est revenue fin 2004… >> S.G.: C'est tout le monde qui n'avait pas d’électricité ? >> R.I.: Oui, oui…, en fait il y avait des quartiers où est-ce qu'il y avait une alternance

parce que c'était des quartiers aisés ou alors c'est des gens qui achetaient des groupes
électrogènes pour avoir de l'électricité en tout temps, mais ce n’est pas tout le

monde qui pouvait se le permettre. Il n’y avait pas d'électricité, il n'y avait pas
d'eau et tu devais t'y habituer. C'était normal et je me rappelle parce que la première fois que l'électricité est revenue, je pense que c'était au mois de novembre ou décembre, ça faisait deux mois ou deux mois et demi qu’on était à Kigali et je revenais de jouer au basket puis on m'a dit que l’électricité était revenue et je suis parti à la maison en courant, c'était un événement. J'ai allumé la télévision et je n'arrivais pas à croire que la télévision fonctionnait. C'était des choses que j'avais prises pour acquis à une certaine époque, ne l’étaient plus là, c’était devenu un luxe. Avoir

une télévision, avoir de l'électricité, avoir de l’eau. Disons que l’eau même
quand elle est revenue… 0 :20 Tu ne pouvais pas t’y fier en tout temps. Des fois l’eau venait à 2h du matin et

il fallait aller mettre un saut d'eau en bas du robinet et pour profiter de l’eau justement
parce qu’à 7h du matin il y avait plus d'eau! Au lieu de devoir aller puiser, tu puisais à la maison à 2h du matin pendant que les autres dormaient mais l'électricité c'est la même chose, même quand l'électricité est revenue, ils ont eu une politique d'alternance pour que tous les quartiers aient de l'eau et tout…, donc c'était très dur et ça a été vécu très difficilement par ceux qui sont venus de l'extérieur, très difficilement. Ceux de l'intérieur l’ont vécu difficilement, mais eux ils avaient d'autres chats à fouetter parce qu'ils avaient traversé des atrocités que nous on n’avait pas connu, donc eux leur degré de tolérance est bien plus fort que le nôtre parce que eux, ils se disaient : « On a perdu les nôtres, de quoi ils se plaignent eux ? Ils n’ont pas de télévision… ».

>> S.G.: Alors Régis, on parlait du génocide, donc là tu es au Rwanda, tu n'aimes pas.


Est-ce qu’en étant au Rwanda à cette période-là, tu te rends compte de ce qui vient de se passer


?
>> R.I.: Oui je m'en rends compte. C’est-à-dire que c’est comme si j’ai deux personnalités

à ce moment-là. Il y a un côté de moi qui compatis complètement parce que j'ai
perdu des membres de la famille, même si ce n’était pas le cas juste de voir qu'il y a eu un million et plus de personnes qui ont perdu leur vie injustement, c’est révoltant, ça c’est clair. Ça c’est le côté consciencieux. Maintenant, tu as le côté viveur qui ne

compatis pas du tout avec qu'est-ce qui est en train de se passer parce que lui il ne
comprend pas pourquoi, c'est en train de lui arriver à lui. Il se dit : « Je suis sûr qu'il y a un enfant qui est à Namur à quelque part ou à Montréal à quelque part qui n'est pas en train de passer par ce que je suis en train de passer, pourquoi ça doit être moi ? Pourquoi ça doit tomber sur moi » Et là tu ne penses même pas aux autres qui vivent à côté de toi. Tu penses à toi. Pourquoi c'est en train de m'arriver à moi ? Pourquoi je ne suis pas en train de vivre une adolescence comme les autres ? Et en plus justement c’est tombé au mauvais moment, c'est en plein milieu de l’adolescence ! J’avais quinze ans-quatorze ans, là je maudissais l'endroit où j'étais de tous les noms possibles

que tu peux imaginer quoi, bien sûr avec le temps, avec la maturité tu commences à


te rendre compte : « Ah, ok peut-être que je devrais être moins dur avec le pays, avec
qu'est-ce qui est en train de se passer ». Mais initialement c'est la première réaction,

c’était toujours ça. Je disais à papa : « Pourquoi tu ne trouves pas un moyen de
m'envoyer en Europe, aux États-Unis pour que j'aille continuer mes études là-bas ? », et tout... C’était une discussion qui n’en finissait pas quoi ! Ça continuait, ça continuait…,

parce que justement il y avait un malaise par rapport à une situation vécue, lui ou


ma mère ou les autres personnes d’un certain âge étaient tellement heureux d'être chez


eux, d'être retournés dans leur patrie qu’ils ont quittée comme gamin quasiment, que tout


le reste était secondaire pour eux. Ils pouvaient passer une semaine sans avoir mangé, pour
eux ce n’était pas un problème tant qu'ils se sentent en sécurité chez lui, être capable

de dire : « J’ai un chez moi », qui est un des droits primordial d’un être
humain, pour eux ça allait quoi. Mais moi je suis d’une autre génération, je n’avais

pas mon Canal Français International à moi, je n’avais pas mon MCM et je leur en voulais
comme pas possible. >> S.G.: Est-ce que ça t'est arrivé d'avoir peur ?

>> R.I.: Elle est bonne celle-là, très bonne question vu que je vis dans une ville où


on a massacré, génocide…, même des centaines de milliers de personnes, t’as des flashbacks,


tu as des images que t’as vues à la télévision parce que moi le génocide je l’ai pas vécu,
je l'ai vu à la télévision, je ne l'ai pas vécu, c'est pas comme quelqu'un qui a vu la machette de près, qui a vu une arme de près, etc… Donc ça ne te fera pas autant

mais tu restes un être humain, ce qui fait que tu as peur, mais ce n'est pas une peur


de tous les instants, ce n'est pas une peur atrophiant qui fait que je ne peux pas sortir


à minuit. Est-ce que j'aurais dû avoir plus peur ? Oui, parce que justement je n'étais


pas dans un pays où tout allait très bien, où le droit de l'homme pétait des records


et tout…, non. Est-il que le fait d’avoir vécu au Zaïre, d’avoir vécu une autre


réalité faisait que… 00 :25
J’avais une autre mentalité ? Je voyais les choses différemment, j'avais l'impression que ça ne m'affecte pas directement alors que ça m'affectait directement. J'aurais dû avoir peur. J'avais un peu peur parce qu'il y a des milliers de personnes qui ont

été massacré mais à part ça, non je ne me rappelle pas avoir été dormir en me disant


peut-être que demain il y a des tueurs qui vont venir et tout


mais c'est aussi la chance de vivre dans la capitale… C'est sûr que si j'étais toujours
à Ruhengeri, disons en quatre-vingt-quinze [1995], un mois après ou cinq mois après,

ça m'aurait frappé plus parce que là, vu qu'il y avait des génocidaires qui avaient


fui au Zaïre et qui revenaient pour faire d’autres massacres à Gisenyi, à Ruhengeri,
à Cyangugu, à Gikongoro, etc…, là j'aurais plus peur parce que là tu entends quelqu'un

qui est mort sur la rue en bas de chez toi, là tu te dis : « Aujourd'hui c’est lui,


demain c’est moi ». C'est clair mais à Kigali ça ne te frappait pas aussi directement


quoi ! Il y avait un impact mais il n'était pas lourd.


>> S.G.: Et donc cette adolescence qui tombe un peu à l’eau on va dire..., tu l'as vécue


comment ? Est-ce que..., bon adolescent on a tendance à vouloir sortir, tu pouvais avoir
cette normalité ? >> R.I.: Non, qu'est-ce qui s'est passé c’est que la première année justement ça a été l'année où il fallait s'habituer, où on était trop nombreux à la maison, où les

parents n'avaient pas encore les moyens qu'ils avaient au Zaïre, etc… C'était une période
de transition. Donc la première année c'était la catastrophe. La deuxième année, papa a commencé à travailler, maman a commencé à travailler, le revenu a aidé. Et puis là, ils ont pu me réinscrire au centre sportif par exemple, j'ai pu recommencer à jouer

au tennis et là la joie de vivre a recommencé à prendre sa place. Pas totalement, pas comme


au Zaïre parce qu'il y a quand même toujours des petits trucs où tu te dis : « Au Zaïre
papa avait une voiture, là il n'y en a pas... » Quand même il y avait toujours des raisons

d’avoir une petite aigreur, c’était clair mais là, la vie a recommencé. Après une


année, j'ai recommencé à jouer au tennis, l’école a recommencé parce que pendant
6-7 mois, on n’étudiait pas. L’école a recommencé, ce qui ramène un certain côté

normal à la vie parce que là, tu côtoies des gens de ton âge tous les jours. Alors


voilà, c'est vraiment ça et la deuxième année ça allait mieux, disons que ça allait


mieux. Est-ce que j'étais fan de l’endroit pour autant ? Non, parce qu’en moi il y


avait toujours : « Je vivais mieux au Zaïre qu’ici » et personne n’était capable
de m'enlever ça de la tête et d'ailleurs maintenant je le pense toujours. J’ai toujours mieux vécu là-bas et c'était normal parce que c'était deux réalités complètement différentes, mais sur place, au moment même, pour moi la deuxième année était mieux,

beaucoup meilleure.
>> S.G.: Et tu recommences l’école, tu es en quelle année ? >> R.I.: Là j'étais en deuxième secondaire à l’école publique sauf que vu que je

vais au centre sportif, je côtoie des jeunes qui vont à l'École Belge, qui vont à d’autres


écoles internationales, l’École Française, etc…, et là je retrouve ma soi-disant classe


et je retrouve les gens de mon niveau, enfin ce que je pense être de mon niveau et là,


le côté égoïste en moi est un peu content parce qu'il peut côtoyer des gens qui regardent


la NBA, qui écoutent du rap. À l'école je ne pouvais pas parler de Ménélik ou de


doc gynéco ou pacy…, c’était impossible au cercle, oui et ça, ça frappe…, ça


aide, tu as l’impression de te retrouver dans ton élément même si c’est de manière


très égoïste parce qu'il y a des enfants qui n'avaient pas ça et qui ne se plaignaient
pas, mais moi je me plaignais et là j'étais heureux d'avoir un peu ce côté que j'avais

perdu un tout petit peu. Ça fait plaisir, j'avais recommencé à jouer au tennis de
manière compétitive, j'ai recommencé à gagner des coupes comme au Zaïre et à un moment donné en 2006, il y a eu les Jeux Olympiques en Atlanta aux États-Unis, alors

les jeux olympiques le pays envoie des athlètes qui excellent dans leur domaine mais il y


a aussi ce qu'on appelle le camp olympique de la jeunesse et c'est quelque chose…,
00 :30 qui existe depuis le début de l'année quatre-vingt-dix [1990], je pense si je ne m'abuse pas, depuis Barcelone en quatre-vingt-douze [1992] et c’est un camp parallèle aux Jeux Olympiques qui se tient dans la même ville où les jeux

sont en train de se dérouler et c’est un camp où les pays participants au jeux envoient


des jeunes en bas de 18 ans pour vivre ensemble pendant un mois, partager des expériences


olympiques et aller voir des compétitions olympiques et vivre ensemble et partager le


fait de ne pas avoir les mêmes langues et de ne pas venir du même endroit, etc… Et
vu que j'excellais dans mon sport, on m'a choisi parmi les deux jeunes qui allaient

représenter le Rwanda, alors on était deux, les États-Unis en ont envoyé 40 mais c’était
par rapport aux moyens du pays, deux c'est déjà extraordinaire, deux ans même pas un an et demi après le génocide qu'on soit capable d'envoyer des jeunes en plus de la

délégation officielle, c'était énorme! Donc il y avait moi qui jouais au tennis,
il y avait un jeune qui jouait au tennis de table, au ping-pong et voilà! Et là je ne

déteste plus le Rwanda encore une fois avec le côté égoïste de la chose…, là j'étais


content. Ça s'est passé tellement d'une manière drôle parce que je revis la scène


comme si c'était hier. Papa rentre à la maison et il me dit : « Ça va l'école


? » « Ouais ». « T'as intérêt à bien travailler ce semestre ». « J'ai


dit : « Pourquoi ? » Il dit : Parce qu'il y a peut-être une surprise qui t'attend
à la fin et c'est quelque chose qui va te faire très, très…, plaisir ». J'ai dit :

« Est-ce que tu peux élaborer ? » Alors bien sûr il ne m'a pas tout dit sur le champ,


il essayait de traîner le suspense. Un jour, deux jours après, il me dit : « Tu vas
peut-être aller quelque part que t'aimes beaucoup », parce que justement on a eu

de longues discussions toutes les nuits où est-ce que je disais : « Envoie-moi en
Europe, envoie-moi aux États-Unis ». Donc c’est ça il me dit : « Tu vas aller quelque part que t’aimes beaucoup ». Là je commence à me dire que c'est impossible que ça soit ce que je pense parce que si c’est ça, je vais devenir fou, tu sais un adolescent de 15 ans à qui on est en train de dire que tu vas peut-être aller à un endroit que t'aimes ça à ce point. Donc c'est ça, finalement un jour je suis à l'école

en classe, en pleine classe et il vient, il parle au professeur, le professeur revient
et il me dit : « Régis il y a ton père qui veut te parler ». Je sors et puis papa me dit : « Prends tes affaires, on va aller à l'ambassade des États-Unis ». Je ne

me rappelle pas exactement…, ou quelle a été ma réponse, je ne sais pas si je l'ai


embrassé et je ne sais pas si je vais lui sauter dans les bras, à ce que je sais c’est
que je devais être sur une autre dimension ça c'est clair, c'est clair, c’est sûr

que mes camarades de classe m’ont posé beaucoup de questions en rentrant en classe,
je suis sûr que n’ai pas répondu à aucune question parce que ma tête était ailleurs. J'ai dit à mon père que je…, donc c'est ça, je vais à l'ambassade, le visa était déjà prêt et je n’avais pas d'entrevue à passer là parce que j'étais envoyé par

le pays, c'était quelque chose. Donc là tout ça finit, je pars à la maison, je me


prépare. Donc j'allais aller à l'école pendant une semaine, j’allais au Comité


Olympique à tous les jours pour prendre des photos qu'il devait envoyer à Atlanta parce
qu’il devrait nous faire des badges une fois qu'on arrive sur place…, c'est vraiment

ça, c'était quelque chose mais je me rappelle qu’en rentrant à la maison, j'ai dit à
mon père que je l'aimais et c'est ça qui te montre à quel point l'égoïsme…, je

l’aimais parce qu'il m’a permis d’aller aux États-Unis, c'est pas lui c'est le gouvernement
mais quand même est-il que… >> S.G.: T’as passé combien de temps à Atlanta ? >> R.I.: Un mois, les jeux ont duré trois semaines, j’ai passé une semaine de plus chez un oncle qui vivait à Atlanta, en banlieue de la ville, qui était professeur à l'université

Clark. Donc pendant que je suis chez mon oncle, sa femme à un moment donné, elle avait un


enfant d'un an et demi à ce moment-là, donc des fois ils sortaient et me laissaient l'enfant.
Ils me coachaient par rapport à comment justement faire le babysitteur, puis là ils revenaient et se rendaient compte que j'avais tout fait comme ils avaient demandé et là ils ont

appelé ma mère directement et ils ont dit : On le garderait juste parce qu'ici il va s'épanouir,
il va aimer, il est en âge justement de pouvoir s'insérer dans la société, tu sais quinze

ans c'est l'âge idéal, 00 :35
il va finir le secondaire ici, il va commencer l'université ici, il peut jouer au tennis, il peut devenir un joueur professionnel, il a plein de possibilités ». Là ma mère a dit : « Pas question, il a été envoyé par le pays, c'est un honneur, il ne faut pas qu'il arrive là-bas…, qu'il donne une mauvaise image du pays. Il va revenir au pays et puis après, si après il excelle à l'école et qu'il finit son secondaire, on va peut-être

penser à l'envoyer mais pour le moment il revient ici, on l'a envoyé, il faut qu'il


revienne ». Ce soir-là je l'aimais pas beaucoup maman, je l’aimais pas trop. C’est


le souvenir que j'ai en fait, ça c'est ma plus belle expérience quand j'étais au Rwanda.
Il y en a eu d'autres après mais tu ne pouvais pas trouver plus haut que ça, c'est le Mont

Everest, c'est tout ce que tu veux, le sommet du Kilimandjaro, c'était magnifique.


>> S.G.: Après un mois, en rentrant tu reviens à l'école, est-ce que tu restes à…


>> R.I.: Un de mes plus mauvais moments, oui bien sûr. C’est un de mes plus mauvais
moments de mon séjour au Rwanda, des cinq ans que j'ai passé là-bas. C'est que tu

vas dans un gros high à un gros low, ce n’est pas comparable. Tu passes à Atlanta qui est


la 4ème-5ème des États-Unis et tu retournes dans un pays qui est en train d'apprendre


à se relever, qui est en train de se relever économiquement mais il y a encore beaucoup


de lacunes où l'électricité fonctionne de manière très basse. C'était un retour


à la réalité, c'était comme si on m’avait frappé avec un bâton et qu’on m’avait


dit : « Allez réveille-to ». C'est ça mais on a eu une cérémonie à l'aéroport
quand on est revenu qui a été retransmise à la télévision, qui te rend encore plus star pour répondre à ta question. Mais le côté star en Afrique c'est un côté très éphémère. En Afrique t'as besoin d'avoir fait énormément de choses pour devenir une star. Tu passes à la radio une fois tu deviens une star et même avant d'aller aux États-Unis

justement, on est passé dans un journal, on a fait des entrevues, on a été à la
télé et tout ça, ça a fait déjà quand même avant de partir mais en revenant, ça a explosé et tout. Des gens qui ne te parlaient pas, te parlent et l'adolescence tu sais comment

c’est. C'est un concours de popularité, qui connaît qui, qui parle avec qui et qui


se tient avec qui. J'ai eu mon petit moment de gloire. Mais c’est ça, c’était bien,


le retour à la réalité n’était pas aussi bien mais c’était bien.


>> S.G.: Tu retournes au Rwanda, tu es toujours à la même école, tu finis le secondaire ?


R.I : Je finis ma troisième année, puis je suis allé la 4ème, la 5ème et les 6
années, je les fais dans une autre école qui était à cinq minutes de distance par rapport à notre école. >> S.G.: Pourquoi ? R.I : Parce que là où j’étais en fait, il y avait un système à l’école là où j’allais, il y a un système qui s’appelait le tronc commun où la première, la deuxième et la troisième, vous étudiez toutes les matières et puis à partir de la quatrième année, il fallait que tu te spécialises en quelque chose, math-physique ou bio-chimie. Moi et les sciences disons qu'on ne ferait

pas un très bon couple, je ne suis pas réputé pour être doué en sciences, donc il fallait


que je trouve quelque chose qui allait plus avec ma vocation et l’autre école justement
qui se trouvait à cinq minutes de là, il y avait une section lettre, une section de

droit. Il y avait économie, commerce…, aussi mais lettre c’était ce que je voulais,
les langues me passionnaient depuis longtemps, j'ai toujours été un grand fan d'être polyglotte

à un moment donné et les cours qu'il donnait, étaient magnifiques et donc moi c'était


ça que je voulais. Donc c'est ça, j'ai fait la tradition, je suis allé à l'autre école
qui était toujours une école publique, non elle c'était une école privée, mais c'était quasiment de la pareille au même. J'ai fait trois ans là-bas et la dernière année je

suis revenu au Canada, avant de finir la quatrième année
>> S.G.: Est-ce que pendant ces trois dernières années et à la maison tu habites toujours

avec une famille élargie..., cousins ?
>> R.I.: Non, non, non. Oui ! Il y a des oncles entre-temps, il y a eu oncles, certaines tantes

qui se sont dénichés des emplois et qu'ils ont pris leur propre maison et tout, qui sont


partis avec leur fils et leurs filles…, à la maison il y avait papa, maman, deux-trois
cousins et cousines et moi. Au total on était six-sept, ce qui était beaucoup mieux. Le

retour au train quotidien de la vie recommence à devenir normal, le déjeuner recommence
à devenir normal, c’était bien. J'ai recommencé à goûter à la vie de Kigali et en fin quatre-vingt-seize

[1996], début quatre-vingt-dix-sept [1997] qui est l’année qui suit, le début de


l'année j'avais quinze ans et mais pas encore seize ans. Je vais à l'anniversaire d'un


ami qui habite juste à côté de l’eau, la boîte de nuit la plus populaire de la
ville. >> S.G.: Il s'appelait comment ? >> R.I.: Il s'appelait Augustar. Il habitait juste à côté de la boîte de nuit ; son père était la personne la plus riche de la ville, il avait une maison, ce n’était même pas une maison, c’était un château quasiment.

>> S.G.: La boîte de nuit..., c'est quoi le nom ?
>> R.I.: Cadillac. Donc c’est ça, moi je vais à la fête de mon ami. L’anniversaire commence à 17h, à 22h papa vient me prendre pour rentrer à la maison.

S.G. : C’est comme ça que ça fonctionne ?
>> R.I.: Toujours, toujours. A quinze ans-quatorze ans, c’est comme ça que ça fonctionnait en Afrique, ils arrivent pour me prendre à 22h mais à 22h c'est l'heure que les grands

arrivent, 20 ans et plus 18 ans et puis, et moi j'ai toujours voulu être plus âgé que


je l'étais, je n’ai jamais voulu côtoyer les gens de mon âge. Donc là, la sentinelle


vient me dire que papa est à la porte. Là je négocie avec papa, je dis: « Papa, s'il


rentre à la maison et je vais venir, il y a un ami qui est ici, qui va me donner un


lift mais je peux pas rentrer maintenant ». Il me dit : « Mais pourquoi pas ? » Je
dis : « Parce que c'est vraiment bien, tout le monde danse ça mieux, si je pars tout le monde va rire de moi à l'école parce que je suis genre le fils à papa, qui est parti tôt et tout… » Et alors papa, il est un peu comme moi. Il a toujours eu l'horreur de quand je te traite différemment des autres et donc je l'ai dit d'accord mais à une seule condition : à minuit tu es à la maison. Là il était 22 heures parce que là maintenant il va falloir que je m'explique à ta mère, comment ça se fait que tu n’es pas à la maison et dès qu'il a dit oui, je rentre à l’intérieur et les autres disent :

« Mais tu ne pars pas ? On pensait que tu partais ». Je dis : « Non, en fait papa
il avait oublié les clés de la maison, c'est moi qui avais les clés », parce qu'il faut paraître le grand, il faut paraître en contrôle ; parce que c'est ça l'adolescence et d'avoir l'air plus important que tu es. Alors là c'est ça, les filles de dix-huit ans et plus

font : « Mais ah…, tu as grandi, il est minuit et t'es toujours là », ça te rend…,


tu commences à goûter à un certain degré de la vie adulte, est-il que vers 1h-2h du


matin, on est allé à la boîte de nuit, la boîte de nuit d’un peu plus bas, j’ai


rêvé d’y mettre les pieds, donc là on y va, on arrive à l’enclos de la boîte,


je peux déjà entendre les chansons et tout. J’ai hâte… dedans. J’arrive dedans
et je suis cloîtré. Je n’arrive pas à bouger parce que déjà comment ça fonctionne,

t’as des péripatéticiennes qui travaillent à l’intérieur; elles t’abordent sans
problème, elles te donnent leur prix, tout le monde boit, tout le monde fume c’est

normal, je ne m’habituais pas à ça moi et puis…, il y a une fille que je connaissais


qui était vieille, 18-19 ans, qui elle sort depuis longtemps et elle me dit : « C’est
ta première fois ici hein ? » Et je dis : « Ouais », elle dit : « Ça se voit »,

je dis : « Pourquoi », elle dit : « Parce que ça fait 20 minutes que t’es debout


au milieu, tu ne bouges pas, t'observes. Il faut que tu te lâches, sinon ça sert à


rien d’être venu ». Je suis resté jusqu’à 6h du matin et la personne avec qui j’avais
dit que j'allais rentrer, c'est un journaliste qui habitait juste en face de chez nous, que mes parents connaissaient, donc ils lui faisaient confiance mais pas jusqu'à 6h du matin et

donc là j'arrive, la sentinelle me dit: « Ton père va te tuer ! ». J’arrive, je dors


et vers 19h-20h, parce que je me suis réveillé, je suis allé jouer au basket. À 18h-19h


pendant le dîner, mon père se lève, il va dans sa chambre et ma cousine vient me
dire que papa veut me parler, je vais dans la chambre, il y a maman qui est là aussi

et papa me dit : Bon, qu'est-ce que tu as fait hier soir ? » Hélas, il faut que je


m'explique en gros, ça va tourner autour de : « Tu ne peux pas aller au…, jusqu'à
des heures non raisonnables et tu peux pas faire la loi tant que tu vis ici, tu as quinze ans, je ne veux pas entendre que jusqu'à 6h du matin tu étais quelque part », et jusque-là il ne savait pas que j'étais allé en boîte de nuit, donc là j'ai dit : « On va couper le courant à tout ça ». J'avais quinze ans, j'ai dit : « On va couper le courant à tout ça, hier soir j'étais en boîte de nuit », papa dit : « Quoi ? » Je dis : « J’ai été en boîte de nuit », il dit : « Comment ça ? » Je dis : “ » J’ai été en boîte de nuit parce que j’en avais marre d’aller à l’école que tous mes amis allaient en boîte de nuit sauf moi et que le lundi quand tout le monde a des histoires intéressantes à raconter et moi je n'en ai aucune et puis après ça, les gens se foutent de ma gueule, justement moi j'en avais pas. On me considérait comme le fils à papa

qui ne sortait jamais ». Là je savais que j'avais touché une corde sensible chez lui


et pour maman il y avait pas question que ça se reproduise, déjà c'était une fois
de trop, donc là elle a tout fait pour que ça ne marche pas. Papa a tout fait pour que ça ne marche pas mais il essayait quand même de rendre ça un peu plus mou. À un moment

donné, il a fallu trouver un terrain d'entente parce que je leur ai dit: « Écoutez, il
y a deux choses, soit vous me laissez aller…, au moins vous savez où je suis…, vous savez

que vous m'avez donné la bonne indication, j'essaie de faire la différence entre le
bien et le mal, je suis plus mature que les autres jeunes de mon âge et je sais ce qu'il y a en boîte de nuit, il y a des prostituées, il y a de l'alcool et il y a des cigarettes

mais moi, ce qui m'amène là-bas c’est danser et me sentir au même niveau que les
autres point. Le reste je m’en fous ». Bien sûr tu ne peux pas convaincre les parents

comme ça mais mon père savait que ce que je disais était vrai. Ma mère était pas


convaincue et là je leur ai dit: « Ou alors je vais me mettre à mentir comme tous les


autres, je vais faire comme mes autres amis qui disent que tous les week-ends ils vont
à un anniversaire, ou qu’ils vont dormir chez un oncle, ou qui inventent des raisons pour pouvoir aller en boîte de nuit. Je ne pense pas que ça soit ça que vous vouliez ». Il me dit : « Est-ce que tu t’en rends compte que hier ça et ça, et ça peuvent t’arriver ? » J’ai dit : « Oui, oui, mais je ne pouvais pas ne pas y aller parce

que je me sentais inférieur à d’autres personnes alors que je ne le suis pas, je
sais que je ne le suis pas, il fallait que je m’affirme ». Ils n’ont pas accepté. Directement le week-end d’après, on a été à un mariage. En revenant du mariage, on est passé devant la boîte de nuit et j’ai demandé à papa de me laisser devant la boîte

de nuit, il m’a dit : « Pas question, tant que je suis ton père ça n’arrivera
pas ». On arrive à la maison, j’ai pris une clé, j’ai commencé à marcher vers la boîte de nuit contre ses instructions. Je suis allé, il y avait une sentinelle,

quand il revient il ne rentre pas. Je suis allé…, parce que c'est maintenant que je


leur montre que j'ai grandi, ça ne sera pas dans vingt ans. Je suis allé, j'ai tellement
marché à pied et ça m'a pris 1h15min pour aller en boîte de nuit. J'étais mort à marcher à pied qu'une fois que je suis arrivé, j'avais même plus de force pour danser; j’avais des crampes partout, j'étais fatigué. Le lendemain on a eu une grosse discussion avec les parents et je leur ai dit : « Écoutez, c’est clair que je vais vouloir y aller

tous les samedis et vous ne voulez pas que je mente, vous ne voulez pas que je fasse
ce que j’ai fait hier soir, pourquoi on ne trouve pas un terrain d'entente ? Faites-moi confiance et d’autant que vous n'avez pas entendu que j'ai fait quelque chose de mal, laissez-moi agir, je vais apprendre au contact, faites-moi confiance…, laissez-moi agir, je vais apprendre au contact, je suis un garçon de toute façon à la fin il faut me lancer dans la jungle pour que je me frotte à la vie de tous les jours, à la fin ça va porter fruits », et ils ont accepté mais bien sûr avec des réserves et ils ont dit :

« Si des fois tu ne peux pas y aller de tes propres moyens, dis-nous on va te déposer ».


Puis il y a une fois, mon père me dépose…, je me rappelle il voulait regarder un match
de foot et je lui dis papa : « Est-ce que tu peux me déposer en boîte s'il te plaît ? » Là il me dit : « Ah c'est vrai, tu dois aller dans tes trucs..., est-ce que tu es obligé d'y aller ce week-end ? » Et j'ai dit : « Non, mais ce week-end c'est vraiment important », il dit : « C'est ça que tu m'as dit le week-end passé », j'ai dit : « Non, mais celui-ci est plus important que le week-end passé ». Donc là j’y vais et pour faire la manœuvre une fois en boîte de nuit, il fallait qu’il rentre dans l’enclos. Tous mes amis sont à l'extérieur de l'enclos, ils sont en train de fumer des cigarettes, j'étais tellement un sportif que ça ne rentre même pas dans

mon esprit et de boire ou de fumer, donc on entre, la nature fait son tour et avant de


sortir de la voiture il me dit : »T'as amené ton argent ? », je dis : « Ouais »,
il me donne cinq mille francs. Cinq mille c'était comme te dire que t'étais riche

ce soir ou t'es bien. Je lui dis au revoir, bonne nuit. Il part et mes amis dès qu'ils


l’ont vu, il y en a qui se sont cachés derrière les voitures, il y en a d'autres
qui ont lâché leurs cigarettes instantanément, là ils me voient et ils me disent : « Mais qu'est-ce que tu lui as donné ? Est-ce que tu mets des trucs dans son verre ? » Je ne comprends pas : « Est-ce que tu le piques avec une seringue qui l’endort ? » Ils ne comprenaient pas que j'ai une relation comme ça avec lui et j'ai dit : « Non j'ai rien fait, j'ai juste été honnête et je lui ai dit clairement, avec lui et avec ma mère et je leur ai dit clairement ce que je voulais, ce que j'aimais et je leur ai dit que je ne le faisais pas par pression sociale mais parce que moi j'aimais faire ça, bien sûr aussi pour ne pas me faire manquer de respect mais parce que j'aimais me sentir au même niveau que tout le monde ». Ça c’est la relation qui est restée avec

mes parents jusqu’à maintenant, ils m'ont toujours fait confiance. Ça c'est l’autre
partie du Rwanda que j'ai beaucoup aimé. Donc la partie des États-Unis et cette partie-là

où je me suis amusé comme un fou et malade est la vraie découverte de l'adolescence,


donc la première année au Rwanda où j'ai détesté mon adolescence et là je suis en


train de rattraper ce qui a été…, est perdu et où je commence à aimer le Kigali
à un point où quand finalement il était temps de venir ici, j'y ai réfléchi deux

fois.
>> S.G.: Ah ouais? >> R.I.: J'y ai réfléchi deux fois parce que…, j'avais trouvé mon rythme mais…, j'en ai trouvé la clique avec laquelle tu te tiens tes amis,

on avait une ambiance, on se comprenait bien et on jouait au basket ensemble, on faisait
tout ensemble et il y avait des pique-niques, des anniversaires et on n’en avait pas nécessairement

à la même école. C'était ça la beauté de la chose, c'est qu'on se voyait, tu as
le temps et…, sans nécessairement aller à la même école, c'était magnifique. >> S.G.: Est-ce que c'était parce que toi tu avais ce background de quelqu'un qui était

allé à des écoles comme ça…, ou tu dirais que toutes les écoles se mélangeaient et
il y avait pas de classe ? >> R.I.: À cette époque-là je dirais qu'il y avait des classes parce que c'était clair que si tu étudiais à l'École Belge, c'était difficile de côtoyer quelqu'un de l'École

vraiment Publique. C'était difficile, c'était pas impossible que c'était difficile, maintenant


aujourd'hui ce n’est plus le cas, tout le monde se mélange, il y a aucun problème


; mais à cette époque-là, c'était quand même stratifié et c'était différent. Justement


oui, c'est vrai mon background m'a beaucoup aidé et parce que justement quand ils me


parlaient ils avaient l’impression que j'étais un des leurs, on aimait les mêmes choses,


on parlait de la chose, on avait l'expiration et on voulait aller aux mêmes endroits; c'était


vraiment, je me retrouvais avec des gens qui comprenaient la vie comme je la comprenais
et ça c'est très important pour un adolescent, et c'est extrêmement important autant que le concours de popularité. C’était vraiment quelque chose, ça vaut la peine, c'est pour

ça que quand il est temps de venir ici, j'ai eu un petit pincement au cœur car je commençais
à avoir vraiment une affinité avec certaines personnes et c'est un détachement quand tu

commences à y être bien, bon ça fait mal.


>> S.G.: Est-ce que tu dirais qu'avec cet attachement au Rwanda, il y avait un esprit


patriotique qui s'installe en toi ou tu restais Congolais dans le cœur ?
>> R.I.: Congolais dans le cœur... Le patriotisme s'installe ici aussi plus qu’au Rwanda parce

qu'ici le Rwanda m’a manqué. Au Rwanda j’avais pas besoin d’être patriote, je
l'étais, ça allait de soi mais ici ça te manque, il y a des choses qui te manquent

et un bon climat et il y a la fierté de venir d'où tu viens et j'ai toujours dit et les


gens avec qui je traîne, je trouve ça bizarre, j'ai toujours dit que le concept de patriotisme


quelque part est un peu…, il est un peu ridicule quand on est passé l'après ridicule
parce qu'il n'y a personne qui a choisi de naître, j'aurais pu très bien être Brésilien

ou de Saskatchewan et j'aurais pas fait…, ouais Saskatchewan [inaudible, represent ?,]
je comprends, on vient d'un pays qui a connu assez de périodes noires dans l’histoire

où on n’a pas eu nécessairement les droits que d'autres pays ont eu, donc le peu qu'on


a, on a tendance à faire de ça une grande victoire et on est les plus bons, on est les


plus forts. Donc j’ai toujours trouvé le concept de patriotisme un peu ridicule mais
je comprends quand même parce que quand t’as fait quarante-cinquante ans sans pays, une fois que tu l’as, tu veux fêter ça, tu veux que les gens comprennent que maintenant tu en as un et que tu veux le défendre, c’est un acquis mais sinon c’est ridicule de dire

je suis fier d'être..., c’est pourquoi je trouve le racisme ridicule d’ailleurs.
Il n’y a pas personne qui a choisi de naître de race blanche ou de race noire, c’est

un accident. Être raciste pour moi c’est..., que ça soit un noir ou un blanc qui est raciste,


pour moi ça a pas de logique du tout, je préfère dire que je suis un citoyen du monde
point, qui aurait pu naître à un point x, y ou z que très fier d’être Africain,

mais je comprends.
>> S.G.: Donc là tu nous parle de ce pincement au cœur quand il est temps de venir ici,

mais quand c’est arrivé cette idée de venir au Canada qui est un pays très beau
? >> R.I.: Mon père travaillait dans le Ministère des affaires étrangère et puis j'imagine qu’à un moment donné, ils se sont dit qu’il servait bien son pays puis ils ont décidé de l’envoyer ici comme premier conseiller d’ambassade, donc je suis venue avec un statut diplomate, enfin lui, ma mère et moi. >> S.G.: En quelle année ? >> R.I.: En quatre-vingt-dix-neuf [1999]. Donc on est venu, lui, ma mère et moi, on est venu avec le statut diplomate, ça a pas duré longtemps, je pense que ça a duré un an - un an et demi, ils ont fermé l’ambassade directement, ils l’ont ouvert ultérieurement mais c’était plus lui qui était là.

>> S.G.: C’était dans quelle ville ?
>> R.I.: Ottawa. En fait l’ambassade du Rwanda est à Ottawa parce que c’est la

capitale fédérale.
>> S.G.: T’apprends que tu vas aller au Canada ? >> R.I.: Oui j’arrive à la maison, ma mère est en train de regarder les nouvelles à

la télévision et elle me dit : « Devine quoi ». Je dis : « Quoi’ ? » Elle
dit : « On va au Canada ». Je fais : « Pardon » ? Elle dit : « On va au Canada ». Je dis : « Pourquoi » ? Elle dit : « Papa a été nommé ». Là je saute de joie parce que pour moi Canada ça veut dire juste à côté des États-Unis, donc je suis proche de mon but. Je saute de joie comme un fou, comme un malade mais déjà

j’ai dix-sept ans et demi, c'est différent de quatorze ans-quinze ans, t’as eu d’autres


expériences, mais aussi il y a le fait que maintenant j'ai des amitiés quand même assez
fortes, ça veut dire il y a des gens que je ne vais plus voir pendant longtemps, donc

il y a un pincement au cœur et puis c’est pas la même chose que de dire tu quittes


la misère pour aller à Atlanta. Là le Rwanda recommençait à devenir un pays, j’allais


en boîte de nuit, j’allais jouer au basket, on jouait au billard tous les jours quasiment,


c'était bien…, c'était un pays où il ferait bon vivre, bon le Canada c’est le


Canada mais c'était plus difficile, c'était plus comme en quatre-vingt-seize [1996] mais


c’était une joie immense bien sûr; pendant une semaine j’ai pas étudié, le temps
de faire les papiers et tout…, c’est ça, j’arrive ici dans le froid, je suis arrivé en novembre et je pense que c’est la meilleure chose qui peut t’arriver parce que tu arrives,

il fait froid, tu t’y habitues directement, comme ça t’auras pas de mauvaises surprises
en arrivant en juillet ou un truc comme ça. >> S.G.: Et tu arrives à Ottawa en… ? >> R.I.: Novembre quatre-vingt-dix-neuf [1999]. >> S.G.: Et donc tu es content de finalement quitter le Rwanda… ?

>> R.I.: Je suis content de quitter un endroit où je savais que j’allais pas pouvoir réaliser


mes rêves .C’est clair parce que des pays en développement ça va prendre du temps


avant qu’ils arrivent à un certain niveau où les universités ont le même niveau qu'ici
par exemple, donc le côté académique, le côté professionnel est différent, ça je

le savais, en plus le fait que c'est en Occident donc c’est plus beau naturellement etc…


Il y a ce côté-là qui me fait très plaisir et ça c'était clair, ça veut dire que le


oui l'emportait à 90%, le 10% qui était le pincement au cœur, il était quand même
présent parce que c'était des affinités que je venais de créer…, c'est quand la

prochaine fois que je vais le revoir et je me disais, ça veut dire que samedi prochain
je ne serai pas avec eux, ça veut dire que je ne serai pas avec eux, c’est différent, ça change. >> S.G.: Comment tu fais tes au revoir ? >> R.I.: Dans le cercle sportif il y avait des amis qui étaient là, on a joué au billard

mais en fait je n'ai pas fait des au revoir organisés, ce n’était pas quelque chose


de planifié. On m'avait dit qu'à maintes reprises, plusieurs personnes m'avaient dit
à maintes reprise et que quand tu as l'opportunité de pouvoir partir en Europe ou en Amérique et il ne faut pas l'écrire sur tous les toits et au cas où que ça ne marcherait pas et parce que c'est déjà arrivé à pleins de gens de pas partir et de les revoir en ville, alors qu'ils nous ont déjà dit au revoir et tu demandes, il y a une certaine gêne

qui vient avec ça. Donc j’ai évité de le dire, il y a un cousin à moi qui l’a
su parce que sa mère travaillait avec mon père, donc il n’y avait pas moyen d'éviter ça mais bien sûr j'ai essayé d'éviter les dégâts en lui disant de ne pas le dire aux autres mais Kigali c’est une petite ville, les nouvelles courent très rapidement et les gens l'ont appris mais la plupart l’ont appris la veille alors que ça s'est décidé disons trois semaines avant qu'on parte et la plupart l'ont appris la veille, il y avait

des questions, il y avait pleins de questions. Je suis parti un lundi soir, le samedi soir


j'étais en boîte au Cadillac justement avec tous mes amis, le dimanche et il y a eu un


anniversaire…, je suis allé à l'anniversaire, je suis parti de l'anniversaire, la nuit de
dimanche à lundi à 5h du matin je prenais l'avion à 13 h et mes amis qui m'ont déposé à la maison; c’est en me déposant que je leur ai dit que je partais à 13h. Jusqu’à

maintenant ils me parlent encore de ça, ils me disent : « Tu te rappelles du coup que


tu nous as fait ? » Et tout…, c'était quand même émouvant parce que je savais


que c'était pas la même chose, ça va prendre du temps pour avoir d'autres affinités aussi


fortes que je venais de tisser là-bas.
>> S.G.: Tu arrives en Novembre à Ottawa, tu as 18 ans… >> R.I.: Dix-sept ans et demi. J’allais avoir dix-huit un mois après.

>> S.G.: Tu es allé dans un pays où tu n'es jamais allé, qui vous a accueillis ? Qui


sont les personnes que vous côtoyez ?
>> R.I.: À l'aéroport il y a un ambassadeur qui vient parce qu'il y a papa qui vient, qui va être son vice-président mais sinon il y a une communauté rwandaise assez forte

ici, dès qu'on est arrivé, on a pris un hôtel en attendant d'avoir nos résidences,


moi je restais à l'hôtel parce que j'avais pas encore commencé l’école et alors là
c'était la totale, il y avait un 200 chaînes de télévision, pour moi c'était impensable

et pas juste 200 chaînes de télévision, 200 chaînes sans antenne parabolique parce
qu’en Afrique pour avoir 200 chaînes de télévision, il faut avoir une antenne parabolique, une soucoupe est dans ton jardin, donc là je me demande comment ils font pour avoir 200 chaînes sans fin, sans avoir d’antenne et je ne comprenais…, et puis le luxe c’est différent, c'est une autre vie, c'est une autre façon de vivre…, mais justement quand par exemple le chauffeur venait nous prendre pour nous faire visiter la ville ou pour aller prendre papa au travail, là je côtoyais des parents qui travaillaient à l'ambassade, qui à leur tour me faisaient côtoyer leurs enfants et petit à petit tu apprends à côtoyer les gens. Ottawa c’est une ville qui est un peu compliquée, c’est une petite ville, tout le monde se connaît aussi, donc petit à petit tu rencontres des gens et une personne te présente à une autre etc…, et avec tout ce qui se passe comme baptême, communion etc…, et mariage etc…, au bout d’un mois je connaissais quasiment tout le monde.

>> S.G.: Tu as réussi à vite t’intégrer ou tu vivais une période d’adaptation qui
était difficile? >> R.I.: Disons le premier mois il y a les petits frères de la personne qui était le chauffeur de l’ambassade. Ses petits frères jouaient au basket et on jouait ensemble tous

les vendredis, ils étaient de ma génération, donc on a tissé un lien, on est devenu proche,


ils m’ont présenté à d’autres personnes et au fur et à mesure justement tu crées
un petit lien qui disons en un mois, deux mois, je commençais à avoir des amis un

peu partout dans la ville.
>> S.G.: Tu as commencé l’école ? >> R.I.: J’ai commencé l’école en février, j’avais raté les trois premiers mois. Le

souvenir que j’oublierai jamais c’est que j’arrive à l'école pour faire mon


entrevue, après l’entrevue il y a l’entraineur de basket qui entre dans la pièce, il me
voit, c’est un italien, c’est un italo-canadien, il me voit, il me dit : « You, I want you

in my basketball team », comme ça et je n'étais pas encore accepté. Là le directeur
il me dit : « Oui mais il faut d'abord qu'il finisse ses tests ». Il dit: «I don’t care, find a way to get him to pass but I want him on my team», et ils ont ri et tout…

Finalement j'ai passé le test, dis donc, il me dit : « Ce soir on a une pratique ».
J'ai dit : « Oui mais j'ai pas encore commencé le cours », il dit : « Je m'en fous, on a besoin de garder ta taille » et tout…, et ça fait que tu t'intègres directement

et tes coéquipiers deviennent tes amis, les gens qui viennent voir le match deviennent
des amis, tu tisses un lien comme ça et lui il est devenu mon ami, mon entraîneur parce qu'il était quand même assez jeune même si il était un peu plus âgé. Il devient ton ami…, c’est une amitié à vie. C’est très beau. >> S.G.: C'est une école francophone ? Anglophone ? >> R.I.: C'était une école francophone mais à dominance mais la fréquentation était anglophone, en fait les jeunes qui parlaient Anglais et leurs parents étaient des Franco-Italiens ou Québécois voulaient qu'ils parlent Français, donc c'était une école francophone oui, mais dans le corridor ou pendant la récréation, tout était en Anglais.

>> S.G.: Tu parles Anglais toi ?
>> R.I.: À ce moment-là je parle un Anglais qui boitait, disons que j'ai été chanceux.

L’École Belge au Zaïre à partir de la troisième primaire on faisait et on avait


un cours d'Anglais, ce que toutes les autres écoles n'avaient pas, c'est extraordinaire


et puis au Rwanda, les trois premières années, il y avait pas de cours d'Anglais; c'est à


partir de la troisième primaire au Rwanda, à partir de troisième secondaire et qu'on
apprenait l'Anglais, donc j'ai perdu trois ans mais j'avais repris ça justement en troisième secondaire et puis j’ai toujours été curieux de nature, donc je regardais beaucoup la télévision

depuis le Rwanda. Quand t’es jeune, tu prends le moment, tu écoutes la musique, tu veux


comprendre les textes, les paroles, donc tu dois faire un petit effort même quand tu
racontes du n'importe quoi ou parce que tu ne comprends pas qu'est-ce qu’ils sont en train de dire, mais il faut tout de même que t'aies une certaine base…, pour pouvoir copier, répéter ce qu'ils disent, donc tu apprends à parler comme eux, tu apprends

à parler Anglais Américain langue de rue, donc vu que l’Anglais parlé de Londres


tu l’as déjà, tu l’as étudié; le vocabulaire est là, mais c’était le parler qui n’était


pas au rendez-vous, c’est ça et puis une fois que je suis arrivé ici, je m’y suis


frotté sérieusement parce que justement je trainais avec des gens qui parlaient Anglais;
ça a pris quelques mois et je parlais comme eux. C’est un don de pouvoir imiter les

gens mais vraiment à l'accent près quoi. Les Québécois c'est la même chose, des
fois ils pensent que je le fais exprès et je le fais exprès mais des fois ils pensent

que je parle québécois et que des fois je parle comme quelqu’un qui vient de la France


ou de la Belgique. C’est juste que quand je suis avec vous je parle comme vous, ils
me disent : « Mais comment t’as fait pour parler comme ça ?» Je dis : « Mais écoutez-moi; ma philosophie de vie c’est que quand tu quittes ton pays pour aller chez quelqu’un d’autre, d’abord c’est chez lui que tu vas, donc que tu le veuilles ou

pas tu déranges parce que tu vas chez quelqu’un, donc il faut que la personne te fasse de la
place, qu’elle t’accueille, quand elle t'accueille, c’est pas à cette personne-là d’aller faire un effort de te comprendre toi et d'où tu viens etc…, c’est à toi de t'acclimater où t’arrives, c’est à toi de comprendre les mœurs…, et maintenant elle va faire un effort par rapport à..., et vice versa ». Eux quand ils vont en Afrique,

c’est à eux de s’acclimater, quand ils arrivent dans les pays Maghreb à Sud Sahariens
etc… Donc je suis arrivé, j’ai essayé d’imiter leur accent québécois en une fraction de seconde, je suis capable de passer à un accent français classique au jouer

l’Anglais, c’était la même chose, j’avais appris un Anglais de base mais il fallait
que je parle un Anglais de la rue, American English, pour pouvoir interagir avec mes amis,

donc la musique aidant, le basket aidant, les commentaires à la télévision. En fait


la télévision est capable de t'apprendre une langue, je dis ça tout le temps aux gens


qui ne me croient pas. C’est vraiment ça. Une langue s’apprend par le fait de côtoyer
des gens et par le fait de regarder beaucoup de télévision parce que tu imites l’accent et puis le reste c’est la grammaire, le vocabulaire et tout. >> S.G.: Ça c’est la dernière année de secondaire ? >> R.I.: Sixième secondaire c’était la dernière année là-bas. En quittant Kigali, je commençais la sixième secondaire. Quand je suis arrivé ici, ils m'ont reculé d’une année.

>> S.G.: Ce qui donne secondaire 5 ?
>> R.I.: C’est en Ontario. En Ontario ils appellent ça la douzième. Secondaire cinq c’est au Québec. C’était la douzième année et donc j’ai dû faire la douzième année et à l'époque il y avait aussi la treizième année, ça existe plus maintenant. À cette époque elle existait donc j’ai dû faire la douzième et la treizième et puis j’ai été au Cégep, puis l'Université après. >> S.G.: Donc est ce que ton père est toujours à l’ambassade ?

>> R.I.: Non, lui il a été en poste pendant un an après qu’on soit arrivé, puis l’ambassade


a fermé par faute de moyens donc on était supposé retourner au Rwanda. Il a demandé


à ce qu’il reste ici. Le gouvernement le lui a permis, il est même allé là-bas justement
pour demander ça. Le gouvernement lui a permis, il est revenu, on est resté ici et entretemps

l’ambassade a réouvert mais lui il est professeur de Français au gouvernement ici,


il est professeur de Français aux cadres de gouvernement qui parlent Anglais, qui sont


obligés d'être bilingues pour occuper des postes de gouvernement.


>> S.G.: Ta mère travaille-t-elle ?
>> R.I.: Oui, elle est infirmière à domicile. >> S.G.: C’est ce qu’elle faisait en arrivant ici ? >> R.I.: En arrivant ici, elle a dû reprendre des cours parce qu’ils n'ont pas validé son diplôme suisse, parce qu'il y a une équivalence qu'il faut avoir, puis elle ne l’avait pas;

elle a dû reprendre des cours, une fois qu’elle a fini, elle a commencé à faire à domicile.


>> S.G.: Vers la fin de ton secondaire, le Cégep encore à Ottawa ?


>> R.I.: Le Cégep à Ottawa c’est un collège d’art appliqué, c'était collégial. En


fait le terme Cégep est employé juste au Québec, mais vu que le collège d’art appliqué
que j’ai fait est francophone et qu’il est en Ontario, qu’il est à Ottawa, on

l’assimile au Cégep alors tu apprends le journalisme pratique en fait, donc tu fais


de la radio à l’école, tu fais de la télévision à l'école, tu apprends à rédiger des textes


à l’école pour les médias écrits. C’est la vraie formation parce que journalisme à


l’université que j’ai fait après n’est pas aussi terre à terre, là c’est plus


théorique. C’est des livres, c’est la bibliothèque, des passages que tu dois lire
mais qui ne vont pas nécessairement te servir pendant que tu seras en train d’exercer

ta carrière, tandis qu’à l’aspect collégial tout ce que j’ai fait, je vais l'utiliser
dans la vie de tous les jours parce que j’ai couvert des soirées électorales, j’ai eu des entrevues avec les politiciens, je suis allé couvrir ? les jeux de la Francophonie ;

tu vis sur le terrain, ça c’est l’aspect collégial. Quand tu gradues, tu as l’impression
d’avoir fait quelque chose. C’était un programme jumelé en fait, ils ont commencé

à nous jumeler en 2002 et moi j’ai été chanceux de commencer en 2004 l’Université.


Donc j’ai fini le Cégep et j’ai enchaîné avec l’Université, normalement tu devrais


[ inaudible, faire?] deux ans de Cégep et quatre ans d’Université, j’ai fait deux
ans de Cégep, deux ans d’Université avec le même résultat à la fin, un bac. Donc j’ai un diplôme de Cégep, un bac d’Université sans avoir dû faire quatre ans d’Université,

donc c’est très pratique. Sauf que l’Université j’ai pas aimé comparé au Cégep, c’est


pas comparable.
>> S.G.: L’Université d’Ottawa ? >> R.I.: L’Université d’Ottawa, je n’ai pas aimé du tout. Tu lis, tu lis, puis tu rédiges. Il y a rien de tripant comme disent les gens d’ici. Il y a rien de tripant,

il n’y a pas d’adrénaline, moi je fonctionne par passion. J’ai besoin d'aimer ce que


je suis en train de faire ou de trouver quelque chose à l’intérieur qui va me permettre
de pousser à faire ces choses-là, parce que je me sens attaché à la chose, parce que là je suis pas capable de faire une chose sans dormir, parce que j’aime ce que je fais et je vais même oublier que j’ai pas dormi, ça veut dire que le bonheur de faire ce que je suis en train de faire va vaincre le sommeil et la fatigue tandis que quand

tu fais quelque chose par contrainte, il faut que tu aies des points, que tu passes ta classe.
Tu le fais pour avoir des points mais tu n’aimes pas ce que tu fais, finalement tu te fatigues

plus facilement.
>> S.G.: Et donc là tu dis que ton père a dû rentrer au Rwanda pour… ?

>> R.I.: Demander la permission de rester
>> S.G.: Vous devenez résidents ? >> R.I.: On a dû recommencer le processus que tout le monde a fait j'imagine en venant ici. Donc réfugiés, résidents, citoyens canadiens. Tu recommences à zéro parce que

nous on n’avait qu’un statut diplomate mais on avait aussi un passeport rwandais


régulier. Donc là il a fallu tout recommencer à zéro.
>> S.G.: Être réfugié ici, qu’est-ce que ça implique? >> R.I.: Ça implique que tu dois inventer des histoires comme tu le sais très bien mais en même temps, nous dans notre cas on n’a pas dû inventer d'histoires parce que

mon père comme je l’ai dit tout à l’heure, c’est le cadet de la famille et les gens


qui ont tué mes grands-parents, qui ont tué mes tantes, mes oncles etc…, ils ont été
relâchés et ils sont toujours dans les quartiers, tu sais la maison que papa avait acheté à

grand-père, à l’époque à Kabuga et c’est des gens qui ont juré lui faire la peau parce
que c’est lui qui les as fait mettre en prison, parce qu’en arrivant au Rwanda, il les a relocalisés directement. Il les a fait mettre en prison. Donc c’est une menace sur sa vie directe, qui dit une menace sur sa vie dit menace sur maman, sa famille quoi! Donc c’est une raison parfaite pour pouvoir alourdir ton dossier, maintenant ils

l’ont fait plus pour moi que pour eux. Eux si c’était à eux de retourner, ils seraient
retournés au Rwanda c’est clair mais ils se disaient : « Il a dix-huit ans, il a encore besoin d’un encadrement, on peut pas le laisser tout seul ici » et je leur en suis très reconnaissant parce que ça m’a permis d’évoluer justement par rapport à l’école, Cégep et Université en sachant que j’avais une base derrière, en sachant que j’ai un soutien, support moral et tout. Quand je vois beaucoup de jeunes de mon âge, ici ou un peu moins âgés, ou plus âgés, je me dis que j’ai été très chanceux

parce que eux des fois n’ont pas ce pôle système comme on dit et ils ont réussi des


fois même mieux que moi, mais ça prend beaucoup de courage, ça prend beaucoup de force, ça


prend beaucoup d’abnégation pour pouvoir faire ce que eux ont fait, parce qu’ils
n’avaient pas papa et maman à la maison. Ils n’avaient pas la bouffe qui est prête quand tu arrives à la maison, ils n’avaient pas un toit payé, qu’ils ne doivent pas payer. Ils doivent payer leur loyer, payer leur passe de métro, donc j’ai été vraiment

chanceux par rapport à ça. Ils l’ont vraiment fait pour moi et c’est compréhensible un
peu parce qu’ils ont juste un enfant, s’ils échouent, ils n’ont pas d’autres, ils

n’ont pas un deuxième où tu dis : « Bon écoute, on va attendre que ça soit lui qui
réussisse ». C’est lui ou pas ça. >> S.G.: Ce processus-là de demander être réfugié après la résidence, la citoyenneté, comment ça t’a…, est-ce que ça t’a affecté?

>> R.I.: Mes parents c’est sûr que ça a dû leur faire encore plus mal que moi parce


que eux c’était un peu comme admettre qu’ils redeviennent réfugiés alors qu’ils l’ont
été pendant 40 ans, alors qu’ils se sont battus pour ne plus l’être, mais au moins ils savaient qu’ils étaient réfugiés mais en ayant une patrie. Ce n’est pas la même chose, ils savaient qu’ils étaient réfugiés parce qu’il y avait une étape avant de devenir résidents, puis une autre avant de devenir citoyen canadien. Je sais

que ça a dû être difficile pour eux mais moi tant que tu me donnes un papier qui me


donne la disponibilité d’aller à l’école, au travail etc... Donc je dirai que ça les


a probablement plus affectés que moi par rapport à ce processus-là.
>> S.G.: Donc là tu finis l’Université, qu’est-ce que tu fais ?

>> R.I.: Pendant la fin de mon secondaire donc les deux dernières année que j'ai fait
ici à Ottawa, pendant la fin de mon secondaire, le Cégep et l’Université je faisais de

la télévision, déjà mon avant-dernière année de secondaire il y a un programme au
Canada qui s’appelle Coop où on te place sur le marché du travail par rapport à la

carrière que t’envisages d'avoir un jour, moi j’avais dit que c’était les médias,
donc là ils m’ont mis à une chaîne de télévision qui s'appelle Rogers qui est la propriété de Roger’s, la compagnie Roger’s, c’est une chaîne à Ottawa, francophone, il y en a une autre anglophone aussi. Donc ils m’ont placé là, je suis

allé, ils m'ont pris comme recherchiste; j’y allais deux à trois fois par semaine
pendant une période de deux à trois heures à peu près et ils m’ont pris comme recherchiste pour une émission, un talkshow donc pour aller chercher des sujets pour les chroniqueurs.

Après mon stage, ils m’ont demandé s’ils pouvaient me garder, j’ai dit : « Oui’ »,
donc là ils m’ont gardé toujours comme recherchiste, puis un jour il y a eu une dame qui est tombé enceinte et elle devait prendre son congé de maternité. Donc là on m’a

proposé de prendre sa place de manière temporaire, j’ai dit : « Oui », ça me permettait
de passer devant la télévision, je savais que ça allait être comme mon big break, que ça allait être ma façon de me révéler au monde, peut-être que j’allais avoir une certaine chance que d’autres médias allaient me remarquer; finalement elle n’est pas revenue, je suis passé d’un statut de temporaire à un statut permanent et je

l’ai fait pendant huit ans tous les jeudis.
>> S.G.: Est-ce que c’est à la télévision ? >> R.I.: À la télévision. Tous les jeudis à la télévision à Ottawa, c’est une chaîne qui s'appelle Rogers 23, l’émission passait aussi sur le canal Vox à Gatineau,

Hall… 2 :00 :14
C’est ça, pendant huit ans, tous les jeudis pendant une heure, live. C’était un talk-show

qui parlait d’un peu de tout, on pouvait parler autant de politique que de sport, que
de musique, que de sexe, que de cinéma et l’émission s’appelait Arrive en ville!

Parce que c’était par rapport aux sujets qui sont chauds, du moment j’imagine :
Arrive en ville! Dans un terme franco-ontarien qui

veut dire…, in Town or whatever. On était 12 mais on était cinq par émissions, on
faisait des rotations, moi j'étais chanceux, en général j’étais là tous les jeudis parce que j’avais toujours un sujet. On me demandait d’avoir un sujet pour participer

à l’émission comme j’expliquais tout à l’heure qu’il fallait avoir un extrait


vidéo ou des photos à montrer une fois pendant ta chronique. La chronique durait sept minutes,


les autres chroniqueurs pouvaient intervenir pendant ta chronique. On pouvait intervenir
pendant ta chronique. C’était quelque chose. À part les Jeux Olympiques, je pense que

ce soit la plus belle chose qui me soit arrivée surtout que c’est dans mon domaine, maintenant
je sais que n'importe quelle chaîne que je vais m’engager, il y a des phases par lesquelles je ne dois pas passer; l’initiation, l’intégration, comment ça marche et tout ça… Le direct

je n’ai pas de problème. Huit ans c’est beaucoup, huit ans dans les médias c’est


beaucoup donc j’ai emmagasiné beaucoup d’expériences. C’est pour ça que même


si là je ne travaille pas nécessairement dans mon domaine, je ronge mon frein parce


que je sais que je suis capable de prendre mon mal en patience sachant que de toute façon,


fin des fins je veux faire ce que moi j’aime. Ça va prendre du temps…, ça va peut-être
pas arriver demain mais ça va arriver parce que je suis passionné, j’aime ce que je

fais et c'est comme pédaler, ça ne part pas. Ça fait huit ans, huit ans à la télévision.


>> S.G.: C’est ton seul métier, ton seul emploi?


>> R.I.: Oui, pendant les huit ans c’était le seul emploi.


>> S.G.: C’était donc de plusieurs heures ?
>> R.I.: C'était tous les jeudis plus la recherche des entrevues que t'allais faire.

Je te donne un exemple : on a eu les jeunes de la Francophonie à un moment donné qui
sont venus à Ottawa, donc tu avais tous les pays francophones au monde qui étaient à

Ottawa, donc la ville était, tu t’imagines, avec tous les journalistes du monde, etc…
Alors là, il fallait aller chercher des entrevues, etc…, c'était la bagarre entre les journalistes et tout, donc entre aller interviewer [inaudible, l’âiné] dans sa chambre d’hôtel et

aller au concert de Youssou N’dour en espérant que tu puisses l’interviewer après. C’est


une expérience très riche et tout ça justement vu que c'était des heures [inaudible, d’oubli ?],


on comptait ça aussi, ce n’était pas juste live que tu faisais pour tes sept minutes
et en passant quand je dis sept minutes, tu as ta chronique et celle des autres, t’étais

là pour toute l'émission pour une heure mais en fait tu emmagasines de l'expérience,


tu te fais rémunérer pour quelque chose que tu aimes. Je trouve que c'est la plus
belle chose au monde, faire ce que tu aimes. Les sportifs, ils vivent comme ça. Je disais

au travail l'autre jour à quelqu'un que nous, en fait, on travaille pour vivre. Quelqu'un


qui peint, quelqu'un qui fait du sport, de la musique ou du cinéma aime ce qu'il fait


et en plus se fait payer pour faire quelque chose qu’il aime. Moi je jouerai au basket


gratuitement, eux ils jouent au basket et se font payer. Donc tu comprends, si tu le


réveilles à deux heures du matin pour aller jouer, il ne va pas se plaindre. Moi, si tu
me réveilles à deux heures pour aller faire le boulot que je fais, je ne vais pas me plaindre parce que c'est une contrainte, ce n'est pas nécessairement quelque chose que j’aime. Donc, la télévision c'était des heures mobiles, c'était aussi des heures en direct,

beaucoup d'expériences, beaucoup d'aventures folles.
2 :05 :00 Je me rappelle une fois, Bruny Surin qui est

un athlète très connu au Québec, qui faisait de la course sur 100 mètres et 200 mètres,


origine haïtienne. Bruny Surin fait un faux départ, ça devient la controverse partout
à Gatineau parce qu’il est l'ambassadeur des jeux vu que les jeux sont au Canada. Donc

tout le monde le recherchait pour lui poser des questions. Lui, il s’est caché, il
jouait au chat et à la souris avec les journalistes. Il est venu au concert de Youssou N’Dour alors que personne ne le savait. Moi je l’ai remarqué, alors que tu avais les journalistes de Radio 4, de RDI, de TQS, TVA derrière moi, eux ne l’avaient pas remarqué. Eux

travaillaient pour des canaux bien plus importants que Rogers, avec beaucoup plus de moyens.
Donc, moi j’ai dit à mon cameraman : « Ça, c'est Bruni Surin. On risque d’avoir un exclu si on va le voir live »! Dès que le concert a fini, dès que les spots lights

se sont allumés, j’ai couru vers lui. Le garde du corps a essayé de m'empêcher de
lui parler et puis bien sûr il a dit : « C’est bon ». Je posais des questions, tous les journalistes bien sûr arrivent et ça devient un scramble [bousculade], ils viennent tous avec des micros. À la fin, tu as vingt ou trente micros qui sont là, je ne permettais pas aux autres journalistes d’en placer une. Dans le métier on te dit que si tu veux une exclusivité, il faut poser des questions, être créatif, poser des questions le plus

rapidement possible et t'assurer que tu les poses, une fois tu as fini, tu pars, tu ne
laisses pas les autres parler pendant que tu es en train de parler. Parce que quand ils vont faire le reportage, c’est leurs questions à eux qu'on va entendre. Alors il faut t'assurer que toi ton reportage, on entend tes questions à toi et il faut que tu puisses dire que j'ai eu une primeur. Donc j'ai eu la primeur, j’ai pu savoir ce qu’il

pensait par rapport à son faux départ, comment il se sentait par rapport au fait qu’il
était l'ambassadeur et qu'il y avait une controverse qui arrêtait pas de le suivre partout. C’était quelque chose parce que je n’étais pas un gros fan de sa musique.

C’est de la musique de ma génération, donc je savais qu'il y a beaucoup de mes amis
à qui j’allais dire que j’avais fait une entrevue avec…, ils allaient tous devenir fous. À part les Jeux Olympiques, c’était la plus belle expérience de ma vie jusqu'à

maintenant. En touchant du bois qu’il va y en avoir beaucoup plus.
>> S.G.: Mais c’est ça, c’est assez long. Dans le cas de la communauté rwandaise, est-ce

que tu es impliqué ?
>> R.I.: Oui beaucoup, je suis impliqué dans le sens où autant je suis la première personne

que se sentir très fier d’où tu viens, c’est un peu ridicule quasiment mais je


sais d’où je viens, je sais ce qui est arrivé à mon peuple et ça c’est indépendamment


de la race, indépendamment du clan, indépendamment de la tribu, ça n’a rien avoir avec ça,


c’est plus par rapport à…, le pays, la région et ce qu’ils ont enduré, donc je


sais que si moi je ne fais pas quelque chose, je ne donne pas d’exemple à la prochaine
génération, qui ne donnera pas d’exemple à la génération subséquente, je vais avoir des enfants un jour, il va falloir que je leur véhicule certaines valeurs que mes parents m'ont véhiculées. Pour pouvoir le faire, il faut que je sois là, donc c’est-à-dire ce que je fais, c'est que je ne suis pas très actif dans le genre où j’occupe des rôles

donc quelconque dans une organisation quoi que ce soit mais je réponds au présent toutes


les fois que je suis invité, même quand j’ai pas de temps j’essaie de passer au
moins 5-10 minutes, parce que si tout le monde disait : « Ça me regarde pas ou j’ai

pas envie d’y aller etc… », c’est une communauté qui serait morte aussi simple
que ça. Deuxièmement, je sais que la communauté bâtit le pays surtout la diaspora, donc malheureusement

on n’a pas encore de forum par rapport à disons, moi j’ai fait médias, donc qu’est-ce


que je peux apporter à mon pays dans ce sens-là pour qu’on ait des rencontres entre jeunes
et essayer de faire avancer les choses d’ici. On n’a pas encore ça, on a des associations

pour les rescapés et j’en fais partie d’une. On a des communautés d'appartenances, des


communautés rwandaises mais on n’a pas encore d’organisation par rapport aux expertises


de monsieur, madame tout le monde. Ça c’est nécessaire, on n’a pas encore de communauté
par rapport à ce qu’on peut faire pour notre pays. Ça, ça manque cruellement parce que quand tu regardes un pays comme l’Italie; il a été bâti par les diasporas qui vivaient aux États-Unis, qui vivaient…, si tu regardes Israël, c’est la même chose, la Chine y a pleins de pays qui se font développer par les leurs qui vivent ailleurs, on devrait

faire la même chose mais sinon, j’ai participé à toutes les commémorations du génocide,


que ça soit à Ottawa où mes parents vivent toujours, que ça soit ici où moi je vis.


Dès qu’on me demande ma contribution, je suis là mais non plus je n’occupe pas de


poste parce qu’il y a personne qui me l’a proposé, je veux pas non plus, il y a des
gens qui sont plus âgés que moi, qui sont là depuis longtemps, qui s’occupent bien de la chose mais je suis toujours, comme on dit, à la disposition de la République. Le jour où quelqu’un aura besoin de moi, je suis là, il n’y a pas de problème.

>> S.G.: C’est quand la dernière fois que vous étiez au Rwanda?


>> R.I.: Je ne suis pas encore retourné, ça fait douze ans, ça commence à se faire


long. Je devais y aller en l’an 2011. Je devais y aller en décembre 2009, les plans


ont été avortés mais là je vais y aller cet été et peut-être y aller en décembre


aussi, j’ai hâte.
>> S.G.: Pourquoi vous avez hâte ? Qu'est-ce que vous attendez de… ?

>> R.I.: Parce qu’il y a beaucoup d’amis à moi que j’ai pas vu depuis longtemps
qui sont là-bas. J’ai grandi, ils ont grandi, ont à vécu plein d’expériences sans être ensemble, on a beaucoup de choses à se dire malgré que le monde est devenu un village

planétaire et qu’il y Facebook, Twitter et tout ça…, grosso modo je sais où ils


sont rendus dans leur vie mais ce que t’entends au téléphone, ce que tu vois sur internet
et ce que tu vois avec tes propres yeux, c’est toujours différent. Deuxième chose, c’est que le Rwanda a complètement changé par rapport à l’époque où moi j’étais

là. Le développement est impressionnant, on parle du miracle rwandais, il est impressionnant


économiquement parlant, c’est quasiment la référence à l’Afrique actuelle par
rapport au boum économique qui a eu après une tragédie comme celle qu’il y a eu,

donc le côté économique, le côté structurel qui est très fort actuellement, la corruption


qui a énormément baissé, la…, l’indiscipline de l’armée, il y a beaucoup de points positifs,


énormément de points positifs, malheureusement il y a toujours des gens qui sont là pour
abaisser les mérites, ils vont toujours trouver un moyen. Le fait est que les progrès sont

clairs, ils ne mentent pas, le développement est là, il ne ment pas non plus; même moi


qui n’a pas été en 12 ans, je le vois et je n’y ai pas encore mis les pieds, donc
j’imagine comment ça sera quand je vais y aller. Tous les gens à qui je dis que ça fait 12 ans que je ne suis pas encore allé, me disent tous : « Tu vas être choqué, tu vas voir, tu vas avoir besoin d’un guide quand tu vas être là »; alors que moi j’avais l’impression que je connaissais Kigali comme ma poche, mais là je vais avoir

besoin d’un guide tellement que tout a changé, tout est devenu plus beau. Je suis très fier


du progrès du Rwanda, je suis très fier parce que je sais d'où ils viennent…, maintenant


des fois j'ai l'impression que ce n'est pas vrai, tellement c'est beau pour être vrai
mais c'est vrai, c'est quelque chose. >> S.G.: Est-ce que vous auriez le projet de retourner de façon permanente ? >> R.I.: Je pense que tous les Rwandais devraient avoir ce projet, ils ont besoin de nous là-bas,

autant on peut apporter au Canada, autant on a deux pays, donc on peut apporter au Canada


en apportant au Rwanda. On ne peut pas juste apporter au Canada et ne pas apporter au Rwanda,
ça je suis contre. Je pense que j’ai quelque chose à apporter au pays, je pense que tu

as quelque chose à apporter au pays, je pense que plusieurs personnes ont quelque chose


à apporter au pays. Je pense juste que les gens vont devoir se mettre dans la tête qu’à
un moment donné, il va falloir retourner là-bas et développer le pays. Ça va pas être facile parce qu'on a été habitué à vivre d'une autre manière, on est habitué à un autre roulement de la société et qui n'est pas nécessairement le leur là-bas et pourtant, ils sont en train de connaître un exploit économique, autant quand même il y a des valeurs qui ne changent pas du jour au lendemain mais c’est nécessaire qu’on aille là-bas, c’est nécessaire qu’on aille aider au développement, qu’on apporte une pierre à l’édifice. On ne demande pas aux gens nécessairement d’aller vivre là-bas, moi je vais le faire mais si tu te plains ici et que tu peux aller là-bas

et aider pendant x temps fais-le. C’est vraiment c’est nécessaire, une tête de


plus c’est toujours quelque chose de positif, toujours ça ne peut être que du positif


surtout dans les domaines variés, apporter sa pierre à l’édifice dans différents


domaines c’est très important. >> S.G.: Est-ce que après 12 ans au Canada,
à Ottawa, vous êtes allez à Montréal ? >> R.I.: En 2007, en août 2007. >> S.G.: Vous êtes citoyen en ce moment ? >> R.I.: Oui. >> S.G.: Est-ce que vous vous sentez citoyen ? >> R.I.: Canadien ? >> S.G.: Oui. >> R.I.: Oh oui, oui à part entière complètement parce que les valeurs canadiennes sont peut-être

les plus belles au monde; ils sont très accueillants premièrement, deuxième très tolérants


et il fait bon vivre ici, ne nous le cachons pas, il faut dire les choses comme ils sont,
il fait bon vivre ici, c’est un bon pays; c’est un pays où on a des soins de santé

qui restent un sujet tabou aux États-Unis qui est supposément la plus grande puissance
au monde, mais ils envient le modèle canadien, ils voudraient être comme le Canada. C’est un pays où il fait bon vivre, qui devrait être un modèle pour plusieurs pays. Bien

sûr je me sens Canadien 200%, je vais lever le drapeau comme tu viens de le dire tout


à l’heure, je me sens très Canadien mais je me sens Rwandais et ça c’est naturel.


>> S.G.: Est-ce que vous parlez de votre pays d’origine dans la communauté Canadienne?
>> R.I.: Oui, oui absolument, même au travail des fois des gens voient des reportages sur

mon pays et ils veulent en savoir plus; c’est mon devoir d’en parler parce que personne
d’autre ne va le faire. Ils ont une curiosité et ils veulent savoir. C’est à moi de m’assurer qu’ils comprennent ce que c’est et qu’un jour ils veulent y aller; justement tout à l’heure je parlais à quelqu’un en rentrant et il me dit qu’il pense peut-être y aller cet été et je pouvais voir le sourire sur son visage et là il me dit : « J’ai

entendu plein de choses sur le Rwanda, j’ai jamais été, je parle pas la langue, je sais
pas comment ça va se passer » ; je dis : « Écoute, dis-toi que ça sera comme aller à Cuba mais que ça sera à Cuba pendant un mois et que tu vas te retrouver en famille

parce que tu as épousé une Rwandaise, tu vas te retrouver en famille, tu vas t’amuser


comme un malade et là-bas on fait pas de différence, l’ambiance c’est l’ambiance ».


Je lui ai expliqué ça, je lui disais : « C’est mon devoir »; comme je te disais


tout à l'heure, il y a des jeunes qui ont perdu la vie pour essayer de me donner un


pays. Ils n’étaient même pas sûrs d’y arriver. C’est très profond ça. Pendant
ma jeunesse, j’étais très égoïste par rapport à comment je voyais la situation

et tout mais c’est normal, j'étais un enfant, autant avec le recul en étant un adulte maintenant,


ça va te chercher quelque part, tu te rends compte ces gens-là ils se sont sacrifiés


pour nous, en fait ils ont abandonné tout ce qu’ils avaient. Il y en avait qui étaient
en train de faire un PHD, il y en avait qui avaient des carrières très prometteuses. Ils se sont dits : « Non, je veux que mon père ait un pays un jour, qu’il puisse

être enterré dans son pays et ils ont tout laissé et il y en a beaucoup qui sont morts


froids comme ça ». Donc comment moi qui suis vivant, je ne comprendrais pas que je
doive, ne fût-ce que pour leur rendre hommage, un. Deux, il y a un million et plus de gens

qui sont morts durant le génocide. C’est très fort, il y a eu peut-être trois-quatre


génocides dans l’histoire de l’humanité, juste pour la mémoire de ces gens-là, je


dois représenter mon pays partout où je sois, partout. Dans n’importe quelle circonstance,


n’importe quel endroit, avec n’importe qui, c’est-à-dire ce n’est pas parce
que demain on va me donner un siège aux Nations-Unies que je vais oublier qui je suis, ce n’est

pas parce que je vais réussir dans mon domaine que…, non. C’est le Rwanda d’abord,


tout le reste après. Pourquoi ? Parce que je viens de quelque part qui a une histoire


unique en son genre et un million de gens qui meurent pour ce qu’ils sont ou pour


ce qu’ils pensent... Plus jamais et plus jamais veut dire à moi de perpétuer la mémoire,


à moi de m’assurer que les gens sachent ce qui s’est passé parce qu’on n’en


parle pas autant. J’étais en train de regarder la télévision les deux derniers mois avec


ce qui se passe au Maghreb et tout…, je partage leur frustration, je suis tout à


fait d’accord avec leur soulèvement, ils ont raison, tu ne peux pas aller contre le
peuple mais quand je vois la couverture médiatique qu'ils reçoivent alors que moi je viens de

pays où est-ce qu’un million de gens sont morts en trois mois et en passant dans l'histoire


de l'humanité, c'est du jamais arrivé qu’en trois mois on tue un million de personnes
et il y a eu des génocides où il y a eu plus de morts mais pas en trois mois on a

tué un million de personnes. Quand je vois que pendant les trois mois les médias faisaient


la sourde oreille à la chose, agissaient comme s’il n’y avait rien qui se passait
ou que c’était des gens qui s’entretuaient entre eux pour vraiment aucune raison, c'est

révoltant, pas parce que je suis contre ce qui se passe au Maghreb, loin de là, je supporte
leurs causes mais parce que je me dis : « Si tu braques tes caméras et que tu informes

le monde entier sur quelque chose, un événement historique comme un soulèvement populaire


qui conduit un dictateur à quitter le pouvoir et tu devrais faire la même chose quand il
y a un dictateur ou une clique de jeunes qui décident d’enlever la vie systématiquement à x nombre de personnes » et je trouve que la moindre des choses à faire est de

garder leur mémoire présente dans le cœur des gens, même dans la tête des gens et
que ça soit pas un fait divers que les gens ne disent pas : « Ah ouais, tu te rappelles, il y a eu un génocide au Rwanda en quatre-vingt-quatorze [1994] ». Il faut que les gens disent : « Plus jamais et pas juste au Rwanda, plus jamais autour du monde, on veut plus voir ce genre de choses ». Donc c’est mon devoir, c’est peut-être une chance et une malchance d'être venu d'un pays qui a connu ça mais c’est une mission que j’ai envie, tant que je serai capable de la défendre, je la défendrai.

>> S.G.: C’est émouvant, et si on continuait sur cette voie-là, est ce que vous vous considérez


comme étant survivant ?
>> R.I.: J’ai une logique, je suis sûr qu’il y a des gens qui vont m'entendre dire ça et qui vont dire : « Il est fou ». On est tous survivants à des degrés différents

et ça je le dirai tout le temps. Quelqu’un qui a vu la machette approcher ou quelqu’un
qui a vu un proche se faire tuer avec une arme blanche ou je ne sais pas quoi, ne connaîtra

jamais le même traumatisme que quelqu’un qui l’a vu à la télévision, qui l’a
entendu à la radio. Le choc n’est pas le même, l’impact n’est pas le même, la

mémoire n’est pas la même et le dégoût n’est pas le même mais à la fin, quand


tu te remets dans la circonstance, si c’est moi qui avait été au Rwanda, on m’aurait
tué ou je serai un survivant comme eux le sont. Donc on est des survivants à des degrés

différents. Je ne vais pas mentir, la guerre ne m'a pas poursuivi où j’étais, je n'étais


pas en danger imminent sauf bien sûr quand les génocidaires ont commencé à marcher


vers le Zaïre mais ça aurait pu être moi parce que je n'ai pas demandé à Dieu de
me placer aux Zaïre, parce que je ne suis pas né avec des droits plus importants que les gens qui étaient au Rwanda. C'est juste que j'ai été chanceux de ne pas être au mauvais moment au mauvais endroit. Survivant oui mais pas au même degré que quelqu'un

qui a connu la douleur. Quelqu'un qui a connu la douleur, c'est une douleur qui sera toujours
là et eux ils vivent ça d’une manière beaucoup plus passionnelle parce que ça va

les chercher quelque part de très profond et je compatis à 500%, je comprends complètement,


j’ai eu mal oui mais pas physiquement, pas visuellement, émotionnellement c’est différent,


on peut même dire que c’était un mal par procuration, ça reste que c’est un mal


quand même.
>> S.G.: Et si maintenant je vous demandais qu’est-ce que vous voulez que les gens retiennent

de ce qu’est votre vécu ? Et que cette entrevue va passer et qu’on va la transmettre


à vos enfants, petits-enfants, qu’est-ce que vous aimeriez qu’ils retiennent?


>> R.I.: Quelqu’un qui s’est toujours battu pour que la vérité soit dite, quelqu'un
qui a connu une enfance très belle, quelqu'un qui a eu des parents formidables, quelqu'un

qui ne les a pas nécessairement mérités mais qui était chanceux de les avoir. Quelqu'un
qui a toujours respecté l'autorité parentale et qui a toujours respecté ses aînés, qui

a été très chanceux dans son parcours jusqu'à maintenant. Quelqu'un qui donne de la valeur


à l'être humain et qui comprend que l’être humain n'est pas nécessairement celui qui
me ressemble et quelqu'un qui est dégoûté par le fait que quelqu'un peut tuer quelqu'un

qui lui ressemble alors qu'il y a des gens qui ne se ressemblent pas, qui coexistent
ensemble et qui se comprennent complètement, tout ça me dépasse. Un citoyen du monde,

je l'ai dit plus tôt, je suis Rwandais d'origine donc c’est normal que ma fibre sentimentale


soit plus proche du Rwanda. Tu me mets au milieu de deux Zaïrois, cinq Zaïrois, je


suis autant à l’aise si ce n’est pas plus d’ailleurs parce que j’ai quand même
fait le gros de mon enfance là-bas. C’est-à-dire que tous mes premiers, tout ce que tu appelles

tes premiers, ça s’est passé là-bas. Donc mon premier amour pour la musique ça
été là, mon premier amour pour le sport ça a été là et ça fait que j’aurai toujours une fibre qui sera toujours un peu zaïroise mais au-delà

du Rwanda ou du Zaïre, je suis un citoyen du monde, je suis autant à l’aise en Espagne,


qu’en France, qu’au Rwanda et je ne pense pas qu’on devrait faire de séparation entre


les races, couleurs. C’est le concert de notre génération, de notre époque qui devrait


être réglé le plus tôt possible parce que c’est ridicule. D’après moi c’est
très ridicule parce qu’il y a personne qui a demandé d’être ce qu’il est. Mon

enfant, mes petits-enfants, si Dieu me produit et qu’il me donne la possibilité d’en


avoir, je veux qu’il se comporte en citoyens du monde, enfin j'espère qu’il se comporte


en citoyen du monde, qu’il respecte les autres, qu’il ne dise pas qu’il a rien
de plus que les autres, qu’il véhicule des valeurs que mon père m’a véhiculées

aussi simple que ça.
>> S.G.: Encore une fois c’est très émouvant. On a découvert une grande partie de votre

vie jusqu'à aujourd'hui et puis bien sûr vous êtes jeune [rires]…, donc mais est-ce
qu’en ce moment vous faites partie de la communauté rwandaise maintenant à Montréal

? R: La communauté rwandaise à Montréal,
je ne pense pas qu'il y a eu un endroit où on va prendre des fiches de présence. Je

suis dans la communauté ça c’est clair; quand il y a un événement j’y vais mais


faire partie de la communauté comme tel..., il n’y a pas de listes de présence. Ottawa


même chose, quand je suis là pour voir les parents et qu’il y a un événement j’y
vais. Maintenant est ce que je vais dans la communauté ? Je ne sais pas qui est dans la communauté, qui ne l’est pas. >> S.G.: Fréquentez-vous beaucoup de Rwandais par rapport à des personnes du Canada?

>> R.I.: C’est naturel, j’ai plus d’amis rwandais que des amis venant d’autres origines


mais il fut une époque, il y a peut-être cinq ans, six ans tu m’aurais posé la question,
j’aurais dit : « J’ai plus d’amis africains mais d'autres origines que Rwandais, ça dépend des affinités que tu avais avec d’autres personnes de la ville dans laquelle tu vis ». Ce n’est pas quelque chose de technique, c’est très abstrait. Donc c’est

ça, c’est très équilibré, j’ai des amis rwandais et quand je suis avec eux, je
suis avec eux et j’ai des amis d’autres origines, quand je suis avec eux, je suis avec eux. J’ai mon temps pour eux, j'organise ma vie par rapport à…, je sais que j'ai

une obligation par rapport au fait que j’ai beaucoup d’amis et que je sais qu’il faut


que je trouve du temps pour tous ces amis là; j’ai des amis québécois, ontariens


avec qui j’étudiais, avec


qui on est passé à plein de choses, avec qui


on a passé des nuits blanches à écrire les pages du journal étudiant. Je suis autant


à l’aise avec quelqu’un qui vient de la Tchétchénie que quelqu'un qui vient de


Gatineau, ça je


te le garantis. Si c’est ça qu’on peut retenir de notre conversation, c’est que


je suis à l’aise avec tout le monde. Les distinctions c'est ça qui crée les problèmes


et


ça il ne devrait pas y en avoir.


>> S.G.: Vos parents habitent où ?
>> R.I.: Ottawa, absolument. Ils sont à Ottawa. Ils sont au Canada.

>> S.G.: Est-ce qu’ils ont un projet de retourner ?


R.I : Oui, ils sont imminents d’après ce qu’ils m’ont dit. Bon maintenant leur


plan quotidien c’est eux, je n’ai pas nécessairement un mot à dire mais ils me


tiennent au courant, je sais


que c’est imminent, ça va arriver dans un moment à un autre; ça va arriver pour


moi aussi, c’est juste une question de temps, disons que moi j’ai encore besoin de me


rétablir ici avant de pouvoir le faire mais eux ils sont en âge, l’étape de la vie
qu’ils ont maintenant, ils pensent ça serait mieux d’aller là-bas. Je suis tout à fait

d’accord avec eux. Ce qui les rend heureux, moi je signe direct.


>> S.G.: Donc les parents vivent toujours là-bas ?
R.I : Oui ils vivent là-bas mais ils viennent aussi de temps en temps ici en vacances, ils

sont citoyens Canadiens donc il n’y a pas de problème.