Ruppert Bazambanza

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J.S.:: Est-ce que tu peux t'introduire un peu? R.B.:: Ah oui, je m'appelle Rupert Bazambanza, je viens du Rwanda. Je suis illustrateur et infographiste. Conférencier aussi. Donc je fais des conférences genre artistiques, parce que je dessine sur place.

Je suis l'auteur d'une bande dessinée sur le génocide au Rwanda donc... vous voyez
ici. J.S.:: Quand est-ce que tu as fait ce livre là? R.B.:: Heu... le livre je l'ai fait en... 2002, mais il est fini en 2004.

En 2004.
Et ça raconte l'histoire vraie sur le génocide qu'on a vécu au Rwanda.

Donc tous les témoignages que vous allez voir dans son livre, dans ce livre, sont des
histoires vraies. C'est pour ça qu'il y a des photos aussi des... des victimes du génocide au Rwanda.

C'est un livre qui parle d'une famille amie, d'une famille que j'ai vu disparaître durant


le génocide au Rwanda, que j'aimerais rendre hommage, immortaliser, pour que le monde n'oublie


jamais ce qu'on a vécu, et que ça ne revient jamais.
J.S.:: Est-ce qu'il y avait des rescapés de cette famille? R.B.:: Heu... dans cette famille la seule personne qui a survécu c'est la mère, Rose Rwanga, que j'ai essayé de dessiner ici. Elle est présentement ici à Montréal, elle a pu venir se faire soigner au Canada.

J.S.:: Ok.
Et en... en quelle année est-ce que... est-ce qu'elle est venue au Canada? R.B.:: Heu je pense que ça fait trois ans qu'elle est ici. [JS:: Trois ans?] Oui, ça fait trois ans qu'elle est ici. C'est une femme qui a été... qui a vécu des choses horribles, parce que...

La différence entre elle et moi, c'est que moi je peux toujours faire une famille, tandis
que pour elle tout est resté derrière. Donc sa vie est restée derrière elle. C'est ça le problème. En choisissant le titre de mon... de ma bande dessinée qui s'intitule, même en français "Sourire malgré tout". Justement ce sourire qui voulait signifier la vie qu'elle a vécue

avec sa famille.
Parce qu'avant que le génocide emporte sa famille, c'était pas seulement des mauvaises choses qu'ils ont vécues ensemble. J'ai essayé d'être un peu optimiste, pour donner l'espoir. Parce que cette femme va toujours se rappeler de la belle vie qu'elle a vécue avec sa famille,

ce qui peut lui donner cette lueur de sourire.
Ce n'est pas un sourire défini là, mais c'est une lueur.

Et c'est avec ce sourire même que nous les rescapés on essaye de se donner, parce que
on se dit que la vie nous a épargnés, il faut la vivre. Même s'il y a des choses qui nous bloquent à s'épanouir, mais il faut qu'on ait quelque chose qui nous donne espoir. C'est ce qu'on a à partager avec les nôtres, qui sont partis, parce que tout n'était pas négatif avant qu'ils soient partis pour... Donc c'est ce sourire qu'on essaie d'avoir, pour que la vie continue, il faut être optimiste.

J.S.:: Et est-ce que... elle a déjà lu ton livre clairement, et comment est-ce qu'elle


sent...
[RB:: Comment elle l'a pris?] Oui. R.B.:: Elle a vu le livre. Bon, je peux pas dire qu'elle a tout lu, parce qu'elle sait que je maîtrise l'histoire, vu que j'ai vécu avec sa famille, c'était des voisins, vu que j'ai connu ses enfants.

Elle sait que vraiment je sais de quoi je parle.
Mais elle n'a pas le courage de tout lire. Elle n'a pas trouvé le courage, de dire, oui, si la personne qui peut le dire, c'est

toi.
J.S.:: Wow. R.B.:: C'est comme... elle m'a donné une carte de... J.S.:: C'est une grande responsabilité n'est-ce pas, de... R.B.:: Exactement. Parce que pour elle, ça serait comme très difficile de... de passer encore à travers toutes ces choses. Parce qu'elle sait que mon objectif, c'est d'immortaliser sa famille, donc elle n'a pas

trouvé le courage de lire le livre.
Elle a feuilleté, comme ça. Voilà. C'est ça qui se passe quand... J.S.:: Tu... comment est-ce que ça te fait sentir que.... que you know, c'est difficile pour elle de lire son histoire, son expérience, dans une forme de livre heu...

R.B.:: Heu... moi je la comprends, je la comprends.
Je la comprends parce que déjà, le fait d'accepter de contribuer à un livre... elle

a mis plus d'énergies pour rester en vie.
Donc elle peut pas trouver d'autres énergies d'affronter toujours des choses qui lui ont fait mal. Elle a sa façon de commémorer, tous les jours, parce que présentement elle habite toute seule. Heu... c'est pour ça que tout ce qui va avec le génocide, chaque fois que ça arrive, ça la met dans des mauvais états. Ça la met vraiment dans des mauvais états. Ce qu'elle aime, c'est qu'on parle de souvenirs que l'on a de sa famille, sans qu'on arrive au génocide. Comme les fêtes dernières qu'on passait ensemble.

Des bons moments comme ça, c'est ça qui... qu'elle aime entendre, plutôt que de commencer
à reparler de tout ce qui est génocide. J.S.:: C'est difficile. R.B.:: Ça la rend malade, complètement. Surtout qu'elle a le problème de... [tousse] du cœur, donc elle est vraiment suivie de

près par les médecins.
[JS:: Oh wow] C'est ça qui arrive, c'est une femme qui a 63 ans aujourd'hui. J.S.:: Hum... Et... lorsque vous êtes ensemble, avec... lorsqu'elle est avec ta famille, vous ne parlez

pas de vos mémoires ou de... ou de vos expériences ensemble?
R.B.:: Heu... Quand on est ensemble, on parle, comme j'ai dit, de ce qui s'est passé avant le génocide.

Je me rappelle une fois, on avait localisé l'endroit où on avait enterré sa fille.


Bon, ça a été facile à localiser par rapport à son mari et ses deux fils, qui sont morts


avant sa fille, et que, je l'explique dans le livre...
Et puis il fallait déterrer le corps pour l'enterrer dans la dignité. On l'a suppliée de ne pas venir pendant qu'on déterrait.

Parce que quand on déterre, excuse-moi... quand on déterre, pour elle c'est une scène
d'horreur. On ne voulait pas qu'elle soit là. Elle nous a demandé de filmer ce cérémonial. Et on se demandait comment on allait lui montrer ça. Donc on l'a fait, on a filmé, bon... Après, on l'a mis dans un cercueil, on a célébré la messe et l'enterrement.

Quelques jours plus tard elle a demandé qu'on regarde le film!
On se sentait vraiment inconfortables de regarder ce film-là avec elle. Mais elle, elle voulait vraiment le voir. Bon... [tousse] nous avons essayé de voir si vraiment elle était forte pour ça.

On a mis la cassette.
Elle est restée figée comme ça, mais elle a tout regardé.

C'est... c'est mieux des fois pour que ça passe une fois pour toute.
Parce que quelques mois plus tard, elle a connu la même expérience avec son fils, son mari et tout. Parce qu'on avait découvert une fosse commune, là où ils avaient été enterrés [tousse]. Là c'était encore plus traumatisant que... l'expérience de sa fille, vu qu'il y avait

plusieurs corps dans une fosse commune, il fallait cette fois-ci les identifier.


Il fallait qu'elle soit là.
Parce que tu vois, les corps qui sont maganés, seule la mère peut savoir si c'est son fils

ou son mari.
Des choses comme ça. Ça a été une des plus grandes expériences, les plus difficiles, qu'elle a vécues après

le génocide.
Sauf que ça l'a soulagée un peu. Ça l'a soulagée de dire:: "Là je peux faire mon deuil, parce que là cette fois-ci je sais qu'ils sont morts". Parce qu'avant, ils ne savaient pas où ils avaient été

enterrés, peut-être qu'il y avait espoir comme quoi quelqu'un puisse se sauver, échapper.
Mais après avoir vu les corps, donc elle a fait une croix sur ça.

Elle a dit:: "Ils sont partis, je reste toute seule". C'est ça qui arrive.


Oui.
J.S.:: Wow. Et... ça fait combien de temps que ta famille connaît Rose? Est-ce que c'est depuis que tu es un enfant? R.B.:: Hum... Même avant que je naisse, mes parents étaient amis... [JS:: Avec la famille, avec elle et sa famille?]

Avec la famille des Rwanga.
Oui, ils étaient tous amis. Jusqu'au génocide. Ça a été une amitié vraiment qui est restée longtemps, qu'on doit continuer à garder, tant qu'elle sera toujours en vie. Et puis je trouve que c'est dans des situations comme telles que l'amitié vraiment en vaut

la peine.
Oui. Parce qu'on sait pas qu'un jour on va être tout seul sans famille, c'est là qu'il faut avoir des amis, sinon sur qui tu peux compter? Tu comprends? Voilà.. J.S.:: Alors tu étais ami avec. Avec ses fils, ses...

R.B.:: Toute la famille était amis, les parents étaient amis, les enfants étaient amis,
donc... Quand on a vécu toutes ces horreurs ensemble, c'est comme si on a tout partagé,

quasiment. On a partagé les fins d'année, on a partagé les joies, on a partagé des
moments difficiles, mais on n'avait jamais connu de moments aussi difficiles que le génocide. Malheureusement, on n'a pas tous connu la même fin, parce qu'ils sont tous partis. Devant le monde entier, comme on dit toujours, qui était là et... on ne savait pas qui allait s'en sortir, tu comprends? Sincèrement, j'ai pas fait grand-chose. Mais ils sont partis.

C'est pour ça que moi, en faisant ce travail, le livre, c'est une responsabilité, c'est


un devoir personnel. Comment tu peux rester les bras croisés après une chose comme ça?


Peut-être s'ils auraient restés, ils auraient peut-être fait la même chose. C'est pour


ça que c'était une façon aussi de retrouver la paix. Sinon nous on se sentait les lâches.
Parce que lorsqu'ils commençaient à... à amener le monde, et le monde n'a pas fait grand-chose, le monde il a pas fait des choses. Pourtant, en tant que rescapé, si j'ai rien

fait... ça dépend des autres aussi. Parce qu'un génocide, ça peut arriver partout.
Ça peut arriver partout. Si les rescapés de l'Holocauste n'auraient pas fait quoi que

ce soit pour en parler, peut-être le monde n'aurait jamais dit:: "plus jamais". Même


s'ils ne l'ont pas respecté. Mais je me dis que c'est grâce à tous ces rescapés qui
ont témoigné que., qui ont fait toutes ces choses que le monde au moins a voulu faire quelque chose. Mais c'était pas assez. Là il faut continuer, il faut continuer. Parce

que ça revient encore. Ça revient au Darfour, ça a failli revenir au Kenya, tout récemment.
Y a aucune place qui peut dire que... elle est protégée complètement. Tant qu'il y a des humains, il y a des bonnes choses mais il y a aussi des mauvaises choses. On ne sait pas comment ça peut arriver, parce que c'est avec des petites choses à tous les jours, qu'on laisse passer. Parce qu'il n'y a aucun pays au monde qui n'a pas de racisme. Le racisme

est partout. Mais ce racisme-là peut se développer. Tu vois, c'est très... il faut en parler.


J.S.:: As-tu des... des souvenirs de... de ton enfance, avec... avec les fils ou les...


Rose, et la famille, que tu pourrais raconter? RB.:: Hum... les souvenirs... Je me rappelle


une fois, on passait les fêtes de fin d'année, mais on commençait à avoir de la tension


dans le pays. Et c'était après le multipartisme en Afrique, donc c'était fini la politique


d'un parti unique, tu comprends. Ça, ça a dérangé beaucoup l'ancien dictateur, avec


aussi la guerre qui avait commencé dans le pays, des anciens réfugiés rwandais qui...


qui voulaient rentrer, parce que le Président qui était sur place ne voulait pas qu'ils


rentrent. Après trente ans, ils sont rentrés par la force. Trente ans d'exil. Donc... tout


ça a causé des choses dans notre pays... J.S.:: Ok... Tu avais quel âge lorsque ça


c'est... R.B.:: Heu... ce que je suis en train de dire
ou le génocide? J.S.:: Non, ce que tu es en train de... de me raconter. R.B.:: Ah, ce que je suis en train de raconter, là j'avais comme 17 ans. [JS:: 17 ans?] Oui. [tousse] Là on avait fait une fête de fin d'année, mais il y avait justement le racisme, dans l'air. Il fallait fêter sans que les

gens autour le sachent, sans attirer l'attention. Pourtant on voulait mettre de la musique au


fond comme tout le monde, mais il fallait que ça soit un peu silencieux et.... On n'était


pas à l'aise, parce qu'il fallait tout le temps jeter un coup d'œil dans les fenêtres,
pour voir s'il y a pas des miliciens qui... qui arrivent lancer des grenades à travers

les vitrines. C'était vraiment fréquent partout. Il y avait des miliciens partout


qui travaillaient pour le régime raciste, qui détestait tout ce qui était Tutsi ou
Hutu. Chaque fois qu'ils voyaient que c'était la fête, ils nous envoyaient des grenades dans la vitrine. Mais imagine-toi fêter dans ce climat-là. Vous voulez fêter mais vous

pensez qu'on va vous envoyer des grenades aussi. Pourtant c'était la fin de l'année,


il fallait fêter. Donc c'était un des souvenirs là... que j'ai avec cette famille [JS:: Avec
eux]. Sinon bon y'a des souvenirs d'enfance, comme vous disiez, quand on allait voler des goyaves, les fruits, chez les prêtres. [Rires] Des choses comme ça, des comme ça, des souvenirs

comme ça. J.S.:: Ok. Est-ce que tu peux me parler un
peu de... de ton enfance? Peut-être... You know... hum... laisse-moi voir... Des choses que tu aimais faire lorsque tu étais petit, des sports... R.B.:: Heu... moi quand j'étais petit, ce que j'aimais faire, c'était dessiner. J.S.:: Dessiner? Ok... c'est évident! R.B.:: Oui. J'adorais dessiner, feuilleter

des bandes dessinées... je ne lisais pas les textes, mais j'adorais ça. C'est comme
si je comprenais sans lire. Et puis j'adorais dessiner. Mais le problème c'est que dans

mon pays, c'était pas encouragé de faire des dessins.
J.S.:: Et pourquoi? R.B.:: À cause que c'était pas un métier qui pouvait être ton avenir au Rwanda. Le Rwanda c'était un pays qui avait besoin de...

de satisfaire les besoins primaires. Donc les affaires comme l'art, la musique, et tout
ça, ça venait vraiment après. [ J.S.:: Secondaire] Oui, non, plus que secondaire... [ J.S.:: Plus que secondaire!] Ben oui, ça pouvait pas te nourrir. Mais moi j'avais un talent que je voulais pas enterrer, que je ne voulais pas gâcher. Je le développais comme ça...

et heureusement, mon père... lui il ne me décourageait pas. Mais tous ses amis lui


disaient:: "Ah ton fils, faut l'orienter autrement".
J.S.:: Et ta mère, est-ce qu'elle s'entendait bien avec ton père? R.B.:: Ben mes parents quand même ils m'ont pas mis la pression là-dessus. [tousse] Ils voyaient que j'aimais ça, mais chaque fois à l'école j'avais des messages comme quoi il faut l'empêcher de dessiner, il faut surveiller, il dessine... tu vois toutes ces choses... J.S.:: Wow! C'était drôle R.B.:: Moi c'est comme si je voulais pas montrer ces messages mais j'étais obligé. Jusqu'à ce que même ils ont [inaudible] mon dessin, de plus en plus, mes bandes dessinées que je regardais... Ils trouvaient que je dessinais

beaucoup. Donc ils voulaient pas que je m'oriente dans le domaine artistique, mais mes parents
ils ont vu que ma volonté était plus forte. Ben ils ont laissé tomber. C'est ça qu'il

faut faire, c'est ton destin, tu vas le faire. Ça va te nourrir ou a va pas te nourrir,
que Dieu te garde, c'est tout! [C'est laissé à vous] Et regarde aujourd'hui, je fais des

choses qui sont super bien payées. J.S.:: C'est ton travail.
R.B.:: C'est pour ça qu'il n'y a pas beaucoup de rescapés qui ont fait finalement en dessin. Même jusqu'à présent je peux dire que je suis le seul rescapé qui a pu faire une bande dessinée sur le génocide [JS:: Du Rwanda]. Non seulement il n'y avait pas beaucoup d'artistes au Rwanda, mais aussi, plusieurs personnes vraiment sont morts au Rwanda. Donc ça, ça

diminue les chances d'avoir des illustrateurs qui vont faire des choses comme ce que moi
j'ai fait. Dans ce sens. J.S.:: Ok. Wow. Et... comment est-ce que ta

mère, you know, comment est-ce qu'elle se sent maintenant à propos de ton livre?


R.B.:: Heu... ma mère, elle a été impressionnée parce que... avant de le faire, j'ai jamais


consulté personne. C'est... c'est arrivé, moi j'avais cette ambition-là... Après avoir


quitté le Rwanda, je voulais sortir tout ça. Mais je ne savais pas que je voulais
faire une bande dessinée, moi j'avais jamais fait de bande dessinée. Je savais que je pouvais dessiner, il me manquait quelques formations par ci par là... Bon, j'ai pris une formation en infographie-design, après j'ai mis tout sur le papier. Quand ça a commencé

à sortir je prenais le goût même si c'était difficile pendant la conception. C'était


difficile parce que j'ai découvert une thérapie en voulant m'exprimer, tu vois. En voulant


vraiment témoigner, j'ai découvert une thérapie. À chaque scène je m'arrêtais, je me disais::


"Est-ce que vraiment on a vécu tout ça?". C'est comme si je venais de trouver le temps
de réaliser tout ce qu'on venait de vivre. J'avais jamais eu ce temps-là. Parce qu'au Rwanda, ce qu'on faisait après le génocide, enterrer nos morts, déterrer, les enterrés dans la [?]. C'était tout le temps des enterrements, des choses comme ça. On... on était en train

de reprendre... à vivre. Mais oui, parce que la vie était continue pendant la guerre.


T'as des morts tout le temps à-côté de toi. C'est comme si tu es mort aussi, quelque
part. Tu vois que la vie t'épargne, mais tu sais pas quoi faire, tu sais pas quoi faire.

Après tu sais qu'il faut enterrer les gens, tu sais qu'il faut... faire attention aux


miliciens qui vous guettent encore... Quand ils quittent le pays tu sais, tu sens qu'il
y a quand même tout un poids qui vient de... de partir un peu, là tu peux réaliser ce que tu as vécu. C'est en faisant ma bande dessinée que j'ai réalisé tout ça. Je

dessinais des choses, je regarde::"Mais est-ce que c'est une fiction ça ou c'est
une réalité vraiment?" De plus en plus, je vois ces scènes, je... je m'arrêtais

sur les dessins, y'a des choses que je voulais pas dessiner... Je me disais:: "Mais pourquoi
je veux pas les dessiner?". C'est une thérapie. Veut ou veut pas, c'est une thérapie. Parce

qu'une thérapie c'est quoi, c'est sortir toutes ces affaires-là... Tu peux pas le
sortir plus que ça, parce qu'il y a des images, et y'a tout... [tousse] Donc moi... tout ça

c'était en moi, mais aujourd'hui je peux le partager.... Je peux prendre. C'est pour
ça que même, j'inviterais tout le monde qui a des problèmes comme ça... c'est pas

seulement les génocides... ça peut être seulement une seule personne, quelque chose
que tu as vécu dans ta famille, comme des enfants qui sont violés, des choses comme ça, qui n'arrivent pas à le partager verbalement, comme ça, mais qui peuvent, avec des petits

dessins, ou avec la musique... Donc la thérapie, l'art dans la thérapie. Quelque chose que
j'ai découvert qui marche bien.. J.S.:: Est-ce que tu... As-tu dessiné lors du [inaudible] guerre... lors... quand le

génocide a commencé... R.B.:: Si j'ai dessiné pendant la guerre?
J.S.:: Est-ce que tu as dessiné? R.B.:: Pendant le génocide? Non... Bon, je pouvais dessiner sur le sol, sur le sol... Parce que.... on n'avait pas accès au matériel

de dessin. Quand nous avons quitté nos maisons pour se réfugier on n'avait rien. On avait


juste les habits qu'on portait ce jour-là. C'est tout. Il fallait d'abord manger avant


de chercher le matériel de dessin. Mais heureusement. Mais heureusement, le Rwanda n'était pas
un pays asphalté comme ici, on pouvait dessiner sur le sol. Avec un morceau de bois tu fais

des petits dessins, tu vas effacer après. C'est tout. C'était les seuls dessins qu'on
faisait. J.S.:: Et même heu... avant la génocide... R.B.:: À un moment donné quand même, ok, la question était bonne, que tu m'as posée... À un moment donné j'ai pensé que bon, on allait tous mourir, au centre, là où on se cachait. C'est pas comme je voulais vraiment dessiner, mais c'était comme, laisser des messages. Sur les maisons, ou sur les arbres. Malheureusement je n'avais rien qui pouvait

m'aider à laisser un message mais l'idée m'a traversé l'esprit. Comme::"Ils vont
nous exterminer, personne ne saura même c'est qui qui l'a fait". Ou que des réfugiés

qui étaient là ont été réfugiés. Parce que les prêtres nous avaient laissés au
Centre. Moi je me disais que peut-être, après la guerre, ils vont dire::"Ah, les réfugiés

que vous avez laissés ici se sont sauvés, ou ils ont été amenés par les rebelles..."


Des choses comme ça. Mais moi ça me [inaudible]. J'étais pas la seule personne qui a eu cette


idée-là, comme de laisser des messages sur le plancher ou sur un mur, ou sur un arbre,
quelque chose comme ça, mais on n'avait rien pour le faire. Sincèrement. Ça c'est ce

genre... ce que j'aurais aimé faire, mais qu'est-ce que j'aurais dessiné dans ce temps-là...?
Parce que moi j'ai vu que pour dessiner faut avoir tout son... toute sa concentration. Là j'en avais pas. Je me demande même si j'aurais été capable de dessiner, tellement

on tremblait... on avait tout le temps peur. Quand tu as peur, la main est fragile. Comment


j'aurais pu dessiner quelque chose qui aurait été représentatif? Je sais pas.
J.S.:: Ok, et en pensant du... de ce que tu as expériencé avec ta famille durant le

génocide, est-ce que tu peux m'expliquer comment les jours avant que la....le génocide


a commencé, comment c'était pour ta famille? R.B.:: Heu... comment c'était dans ma famille


avant que le génocide commence? On vivait sous une pression. Une pression, une tension,


qui avait été causée, comme j'ai dit, par... la guerre qui avait été commencée, en 90,


comme je l'ai dit par les rebelles du FPR, le Front Patriotique Rwandais. Et comme j'ai


dit, c'est des réfugiés Tutsi qui avaient été chassés en 59, qui ont décidé de
rentrer par force parce que le gouvernement sur place, je me répète quoi, ne voulait pas qu'ils rentrent. Cette guerre a créé beaucoup de tensions parce que le régime

sur place a dit que ah, c'est une guerre des Tutsi, contre les Hutu... Chaque Hutu doit


surveiller un Tutsi, et tout ce qui ressemble à un Tutsi, tout Tutsi qui s'est pris pour


un Hutu, des choses comme ça quoi. Donc ça, ça créait des tensions dans le pays, dans


la famille, chez mes amis, comme ça. Parce que le gouvernement, vraiment, nous ont montés


les uns contre les autres, contre nos voisins, contre tout le monde. Donc c'est comme si
on était des étrangers dans notre propre pays. Étrangers, c'est comme... quand quelqu'un te faisait un geste, il fallait le remercier comme si c'était une faveur, alors que vous avez tous les mêmes droits. C'est... c'est comme s'il fallait laisser passer les gens

devant toi, même dans les autobus, fallait les laisser s'asseoir avant toi... On voulait


provoquer personne pour un moment. Il y en a qui se sentent malades... il faut faire


attention, comme si on était des étrangers, on n'était plus des humains. Et d'ailleurs
il y avait des expressions, des termes, on nous appelait plus des humains, on était

des cafards, des serpents, des choses comme ça. Tu pouvais bousculer quelqu'un par accident,
tu t'excuses, mais lui va lâcher un mot:: "c'est un serpent, c'est un cafard". Mais

on était quand même optimistes. On pensait que tout cela allait partir, vu qu'il y avait


des négociations entre le gouvernement et les rebelles, et que les Nations Unies commençaient
à venir au Rwanda. On pensait qu'on était en train de vivre la fin, mais on pensait

que la fin allait être aussi pire. C'est ça. Quelque part, c'était la fin, mais très


tragédique [tragique?]. C'était... ça a été plus tragédique [tragique?] qu'on l'imaginait
quoi. Donc c'est dans ce climat qu'on a vécu, avant le génocide. Je t'ai parlé des grenades

qu'on lançait dans les maisons... Il fallait dormir avec ça sur son cœur. C'est pas évident.


Des mauvaises nouvelles qu'on entendait de par-ci par-là, des gens qu'on tuait ou qui


disparaissaient. Tout ça. C'était des situations très, très difficiles.
J.S.:: Et tu habitais où, en quelle ville? R.B.:: Moi j'habitais à Kigali [tousse],

la capitale du Rwanda. Parce que le Rwanda était un petit pays. J'ai oublié de situer


le Rwanda... c'était le cœur de l'Afrique, comme on dit, c'était vraiment la... Côté


climatique et out, environnement, c'était vraiment le meilleur pays au monde, oui. Donc


un petit pays de 28000 km carrés, avec sept millions d'habitants. C'était ça le


Rwanda. J.S.::" ... " Et lorsque tu penses avant le
génocide, avant la guerre, est-ce que tu as des souvenirs positifs de... de ton enfance

de... lorsque tu es adolescent, avant que la violence a commencé?
R.B.:: Mes plus beaux souvenirs c'est... À l'âge où on était inconscients. Je peux

dire. Parce que c'est à l'âge où... c'est comme si on vole. On connaît pas la réalité


qu'il y a autour de nous. Comme un enfant... dès qu'il y a un petit enfant, [inaudible]


pour tout le monde, c'était ça les beaux souvenirs. Parce qu'on jouait beaucoup avec
la nature, comme il faisait tout le temps bon, beau au Rwanda... Le Rwanda c'est un pays où y'a le printemps perpétuel, comme on dit, c'est 25 degrés toute l'année. On avait droit au soleil chaque jour, à la même heure, et le soleil se couchait à la même heure. Pour un enfant là, dans un endroit comme ça.... T'as personne qui kidnappait

les enfants. On allait partout. Nos parents là ne se souciaient jamais de savoir ce qu'on
a fait la journée, où on était. Donc heu... je peux dire que les plus beaux souvenirs justement, c'est l'enfance. J.S.:: Et tu penses que... Est-ce que tu penses que tes frères et tes sœurs se sentent comme ça aussi. R.B.:: Oui, effectivement. C'est quand on a été conscients, quand on a su ce qui se

passe dans notre pays, les problèmes des ethnies, des choses comme ça... Ça a coupé


l'ambiance. On a commencé à voir la réalité, à se méfier des gens. On savait que des


gens qu'on pensait qui nous aimaient, on a trouvé qu'ils ne nous aimaient pas... jusqu'au


génocide. Même d'autres personnes qu'on pensait qu'ils étaient bien avec nous, on
les a vus nous attaquer. Ça a été de déception en déception, jusqu'à la fin quoi.

J.S.:: Comme des voisins, des amis aussi... R.B.:: Des voisins, des gens que tu pensais


que c'était des vrais amis... À un moment donné tu vas demander de [inaudible] Ah,
vous êtes Tutsi, non. Alors là on se dit plus rien, c'est de votre faute, vous avez descendu l'avion... Tu t'imagines? Descendre de l'avion c'était... si ça a été fait, ça a été fait par deux personnes, c'était la faute de tout le monde. Y'a même des paysans

qui n'avaient jamais vu d'avion de leur vie et qui ont payé pour cet avion-là qui a
été descendu parce que... Y'avait un dictateur là, ils n'étaient pas tous extrémistes,

mais lui voulait les rendre tous extrémistes. Il a failli réussir. Parce qu'il y a un génocide


qui a emporté un million de Tutsi. Dans cent jours... Il fallait que tout le monde, quelque


part, participe. Donc des paysans qui n'ont jamais vu l'avion, qui ont été tués, parce
qu'ils ont descendu l'avion. "C'est de votre faute, vous avez descendu l'avion. Même si ce sont vos frères qui l'ont fait." Ils en savaient rien les paysans.

J.S.:: Et alors, tu es resté là jusqu'à quel âge, au Rwanda?


R.B.:: Moi j'ai quitté le Rwanda en 1997. J.S.:: Et tu avais quel âge?
R.B.:: Trois en plus tard. 19 ans plus trois, 21 ans. Heu non, 22 ans, 22 ans! 19+3!

J.S.:: Et tu es arrivé à Montréal la première fois?


R.B.:: Montréal, ouais. Bon je suis passé de New York, de New York à Montréal, ouais..


J.S.:: C'était quoi ta première pensée à ton arrivée au Canada?


R.B.:: Bon premièrement je voulais aller en Occident. En Occident parce que... Ce n'est


pas que j'accuse l'Occident mais l'Occident avait plus de moyens donc, parce que nous
on a été en contact avec l'Occident pendant le génocide. Les soldats belges sont allés

au Rwanda, les soldats français, même les casques bleus qui étaient dirigés par un


général canadien, Dallaire. Tout ça représentait l'Occident. Ils avaient tout le matériel


possible. Ils débarquent. On était en contact avec eux parce qu'ils sont venus dans le Centre


où j'étais, mais ils ont évacué juste les Occidentaux. Mais à cette époque on
se demandait "mais où était le monde?". Ces soldats font ça, est-ce que les autres derrière pensent comme eux? Parce qu'ils sont venus évacuer juste les Occidentaux. On pensait que le monde s'en foutait complètement. Moi, en arrivant ici, je voulais savoir qu'a

fait l'Occident, c'est quoi qu'il veut. Moi je voyais des gens qui filmaient un peu mais...


Il y avait les Nations Unies sur place. Mais les Nations Unies représentaient le monde.


On peut pas dire que le monde n'a pas su, parce qu'il y avait des gens sur place. Ces


armées belges et françaises qui sont venues, c'est sûr qu'elles ont donné des comptes-rendus.
Bon moi en arrivant ici, même à New York où je suis passé, je voulais vraiment savoir

ce qui... ce qui les occupait, qu'est ce qui les empêche de faire attention à ce qui
se passe dans un pays pauvre. J'avais jamais connu ce système là de pays riches et tout.

C'est sûr qu'avec mon premier voyage là, j'ouvrais vraiment les yeux, je voulais voir
"qu'est ce qui se passe? qu'est ce qui se passe?". J'arrive à Montréal, j'ai vécu la même chose à New York -mais je suis francophone,

je pouvais pas poser des questions à New York, une ambulance passe, les pompiers, tout


le monde dégage. Ça m'avait fait peur, je pensais que c'était la guerre. Pour moi,
tout ce qui arrivait comme ça c'était comme la guerre. J'arrive à Montréal, je vois

la même chose. Des sirènes dans la rue, des voitures de police, tatata, tatatatata,


tout le monde s'écarte, après c'est l'ambulance. Quand j'ai posé la question au taximan "c'est


quoi ça, cette affaire là?Il y a une guerre qui se prépare? ", parce qu'au Rwanda j'avais
jamais vu ça. Bon il me dit là "c'est une urgence! C'est quoi ta question?". Le taximan n'a pas bien compris pourquoi je posais la question. Quelque par, une vie est en danger.

Ça, ça m'a surpris. Une vie est en danger, tout le monde réagit comme ça? Ben oui.


Moi j'ai pensé que j'avais mal entendu parce qu'il avait dit "une" vie est en danger.


Peut-être une vie ou plusieurs. Donc j'ai compris que l'Occident connaissait l'urgence.


Ça paralyse la ville, tu vois. Je ne pensais pas qu'ils le savaient autant. Moi j'pensais


que ça pressait as quand y'avait des problèmes, tu comprends.
Quand je pense qu'au Rwanda on a attendu pendant trois mois. Ben c'était une urgence, sincèrement

c'était une urgence. Ça c'est une des choses qui m'ont profondément déçu. On montre
l'importance de l'urgence, ils n'ont pas réagi comme ça. Imagine-toi comme au Darfour ça

fait quoi, bientôt trois ans, y'a un génocide. [il soupire]. S'il y avait une ambulance,


qui serait en train de rouler en combien de... Des choses comme ça. C'est pour ça que j'ai
envie qu'on parle aussi du Darfour. Je fais des caricatures, je fais des choses comme

ça. J.S.:: C'est affreux.
R.B.:: Ouais. J.S.:: Est-ce que tu veux prendre une pause? R. B.:: Ouais..