Xaverine Mukandoli

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M.M.:: Merci de nous accorder l'entrevue! X.M.:: Le plaisir est pour moi! M.M.:: Avant de commencer..., peut-être pour aborder le sujet, je vais te demander de t'identifier

pour ceux qui ont accès à cette entrevue, de nous dire par exemple où est-ce que tu
es née, quand est-ce que tu es née et les souvenirs de ce temps? X.M.:: Ok, je suis née à..., Rukara, c'est l'Est du pays, dans le passé c'était dans la préfecture de Kibungo, aujourd'hui c'est dans la province de l'Est... [En train de réfléchir]. Alors euh..., le souvenir, les souvenirs que je garde de mon lieu de naissance, c'est qu'à

l'âge de quatre ans, j'ai été envoyé pour vivre chez ma grand-mère parce que je n'ai
pas beaucoup aimé, c'est une autre commune, commune Kayonza à une trentaine de kilomètres

mais... je ne pouvais pas faire la navette de ma grand-mère à la maison, donc il fallait
y vivre de façon permanente mais les souvenirs d'enfance étaient quand même assez heureux...,

utiles, si je me rappelle bien!
Oui! M.M.:: Ok, je reviendrai peut-être après mais avant ça je vais te demander euh..., dans la famille vous étiez combien, combien de filles et combien de garçons? X.M.:: On était six garçons et ..., non... [en train de réfléchir], on était six filles, quatre garçons, pour le moment on est..., cinq filles et un garçon..., trois des garçons

ont été tués pendant le génocide et une fille, ma grande sœur, et j'avais aussi une


fille à ce temps-là, elle avait l'âge de six ans.
M.M.:: Et puis tes parents ? X.M.:: Les parents sont là, on a la chance,

ils ont survécu..., parmi mes frères et sœurs qui sont morts, l'aîné avait six


enfants, alors les enfants sont là, ils ont survécu.


Le père a été tué, il travaillait..., à Bralirwa-Kicukiro, son corps n'a pas été


retrouvé, on pense qu'il a probablement été tué à Nyanza ou à..., proche de Kicukiro


de toute façon..., Nyanza ou Gahanga, quelque chose comme ça!


Ma fille, ma grande sœur a été tuée avec ma fille..., elle avait un mari et tout curieusement


ses enfants ont été... sauvés; alors c'est nous qui les gardons, ce sont des orphelins,


ils vivent à la maison, deux filles et un garçon...; le garçon que je suivais directement...,


avait une fille mais curieusement, je ne sais pas, dans les circonstances un peu..., pas


claire il a été tué après le génocide parce qu'il était rescapé.
On dit qu'il a été... empoisonné, vous connaissez notre culture mais..., c'est dur

à prouver.
Il avait 28 ans ou quelque chose comme ça, alors..., c'est ça. Alors les filles..., c'est-à-dire les enfants de mon grand-frère, sont là avec leur mère,

parce que leur mère a survécu et puis..., là ils sont comme des adultes.


L'aînée s'est mariée dernièrement, les autres sont à l'école secondaire, mais quand


ils ont la chance que Bralirwa les prend en charge pour les frais de scolarité parce


que leur père travaillait justement à la Bralirwa.
Alors... les enfants de ma sœur sont à la maison, c'est nous qui nous occupons d'eux,

alors..., la fille de mon frère était..., donc est morte comme ça, alors c'est tout.


M.M.:: Comme je te disais je vais peut-être y revenir... sur les circonstances de leur
mort mais [éternuement]..., je voulais rester encore un peu sur les anciennes, les anciens

temps de ton enfance finalement, parce que j'aimerais en..., en savoir un peu plus sur
ton enfance, comment tu as grandi, les amis, l'entourage et puis..., quand tu es née et

puis au souvenir de ton enfance, est-ce que tes parents avaient une occupation, ils avaient
un travail officiellement ou bien ? X.M.:: Non..., si on essaye de comparer avec

le contexte d'ici, je dirais:: ils étaient fermiers, mais c'est vraiment..., comme vous
connaissez notre culture, c'est des..., c'est comme une culture de subsistance mais comme

on habitait à la campagne, donc..., dans un village, donc..., on survivait grâce à...,


à la récolte de... agriculture ou de l'élevage des parents et puis..., donc ils vivaient


à la campagne, ils avaient pas une ferme comme tel, mais culture de subsistance comme


tout le monde..., donc ils n'occupaient pas un travail comme tel, si je peux dire.


M.M.:: Et puis..., donc quand dans... ton enfance, comme tu disais, vous aviez cinq
garçons... X.M.:: Quatre garçons et six filles. M.M.:: Ok. Dans l'éducation des garçons et des filles, est-ce que tu te souviens qu'il y avait une différence dans ce que les parents apprenaient aux garçons ou ce qu'ils apprenaient aux

filles?
X.M.:: ...Oui mais à ce moment-là je ne me rendais pas compte mais c'est en comparant avec cette culture que je me suis rendue compte. Donc l'éducation des filles était comme spécialement consacrée à leur mère, les

travaux de ménage..., comme on avait des vaches à la maison, peut-être une vingtaine


de têtes, alors c'est nous qui devions, on devait s'occuper de l'hygiène, laver les...,


je sais pas si c'est les calebasses ou pas, là on met du lait, humm, et puis à un certain


moment il fallait... faire, je sais pas le processus de passer du lait au beurre...


M.M.:: "Gucunda"? X.M.:: Oui, "gucunga". Alors c'est nous,


tout ce qui..., et on devait débarrasser de la bouse fraîche de l'enclos et aller


les jeter et garder la cour propre.
Les garçons ou la plupart étaient, devaient conduire le bétail au pâturage et le soir

c'est eux qui allaient chercher du..., "kwahira ubwatsi" [aller chercher le foin] je ne


sais pas..., "gucanira" [aller le feu pour les vaches] tout ça,
M.M.:: Le foin, c'est finalement aller chercher le foin? X.M.:: Ils allaient chercher le foin, alors... c'est ça. Et je me rappelle aussi tout ce qui concernait la préparation de nourriture, c'est les filles

qui faisaient ça.
Je me rappelle mon père grondaient les grand-frères ou les petits-frères quand ils nous rejoignaient

autour du feu le soir alors qu'on attendait que la nourriture soit prête, alors il leur
disait:: "non, vous serez des vauriens, les garçons normalement ne vont pas attendre

avant que la nourriture soit prête, c'est l'affaire des filles et des femmes", je
me rappelle un peu de ça... mais c'est comme inconsciemment concernant tout le monde comme

les enfants à la maison, selon votre sexe vous saviez, consciemment ou inconsciemment,


ce qui vous attendait, il y a des choses que vous deviez faire et que vous ne deviez pas
faire selon la division des taches..., selon qu'il s'agissait des filles ou des garçons.

M.M.:: Est-ce que tu vois quand même, c'est sûr que oui la..., mais comment tu décris


la part des parents dans l'éducation des filles et la part des mamans dans l'éducation


des garçons?
X.M.:: ... Je me rappelle un peu plus la part des mamans dans l'éducation des garçons,

c'est un peu l'idée d'encourager; mon père lui, il y a des valeurs là..., pour devenir


un homme plus tard, il y a aussi quand arrivé à l'âge de te marier..., souvent c'est elle


qui disait:: "qu'est-ce que tu attends, pourquoi tu ne te cherches pas une femme"?
Je parle de mon grand-frère, donc l'aîné qui était plus âgé..., dans ce sens oui.

..., c'était plus encourager son mari..., notre père, en disant au fils que oui il


y a une façon de se comporter, il y a les valeurs typiques pour un garçon qui veut
vraiment devenir un homme un jour. Et en même temps, dans les familles rwandaises traditionnelles, probablement aujourd'hui

aussi, avant, un garçon c'était comme un privilège, c'était comme une source de fierté,


alors je l'évalue à vraiment..., comme ça a créé beaucoup d'efforts sur nous et à


un certain moment, on avait l'impression que les filles étaient comme les enfants de seconde
classe, on ne nous le faisait pas beaucoup sentir mais à un certain moment, on avait cette impression. M.M.:: .... X.M.:: Oui. Alors de l'autre coté, comme fille j'ai jamais eu, vu mon père jouer un grand rôle dans

ma vie, donc c'était qu'il était là comme..., comme figure protecteur..., protectrice [rires]...,


mais sinon vraiment il y avait pas de lien direct..., j'aurais aimé avoir un père que


je vais considérer comme un ami à moi mais je n'ai pas eu cette chance, ce privilège.
Je me rappelle des fois, on était à la maison, on causait, on riait mais dès qu'il entrait,

tout le monde se taisait.
Oui, alors c'était comme ça que c'était en ce moment-là mais je déplore un peu que

ce soit..., que ce soit de cette façon..., j'aurais aimé qu'il soit plus proche...,


plus proche de nous, qu'on le considère comme un ami, qu'on se sente à l'aise, qu'on se


sente à l'aise dans différentes difficultés que les enfants rencontrent, enfin en tout


cas j'aurais aimé vraiment être plus proche de mes parents que ce soit de ma mère et
de mon père. ..., je vais sauter et aller plus tard peut-être je sais pas si c'est... M.M.:: C'est bon. X.M.:: Parce que j'ai..., à un certain moment j'ai eu..., j'étais à l'Université j'ai eu un enfant juste comme ça en dehors du mariage et je me rappelle combien... M.M.:: En dehors du mariage ou avant le mariage? X.M.:: ... avant le mariage, pas de mariage en ce moment-là. Et je me rappelle comment je me suis sentie tellement isolée et pointée du doigt et que même mes parents que j'aurais aimé qu'ils soient là comme un support parce que la situation

était déjà là, mais j'aurais aimé qu'ils me soutiennent davantage, mais je ne peux


pas les condamner non plus parce que c'était le contexte social qui était comme trop sévère.


Alors en ce moment-là, je me rappelle, c'était comme un peu isolé et des choses comme ça.


Par après, par la suite quand l'enfant est né, oui ils ont été..., plus proches, plus


collaborateurs mais avant, la grossesse c'était comme l'enfer.
M.M.:: ... X.M.:: Oui. M.M.:: Mais est-ce que ce sont des choses que tu ressentais même en ce moment où ce sont des choses que tu réalises après quand tu vas dans un autre pays finalement et tu vois comment les petits enfants sont avec leurs parents et que tu te dis finalement chez nous ce n'était pas la même chose? X.M.:: Je l'ai senti en ce moment-là..., jeune, jeune adulte et un peu plus tard, mais...,

tellement le contexte social était comme ça, que la plupart d'autres enfants dans
les autres familles avaient peut-être presque le même défi, je me disais:: j'aurais aimé mieux mais le contexte était comme ça. Alors j'ai dit que probablement que c'était comme ça que ça devait être. Alors ça s'est accentué en venant ici, en voyant que, je sais..., je ne dis pas seulement

ici et je sais que dans la plupart, dans quelques familles rwandaises aussi, il y avait des
parents qui arrivaient à être proches avec leurs enfants, qui étaient comme des amis mais ce n'est pas vraiment la norme. Mais je l'ai..., comme je disais tout à l'heure, je l'ai plus constaté en arrivant ici, en

voyant comment les parents sont vraiment impliqués dans la vie de leurs enfants, aller dans leurs


activités ensemble, être présent dans leur anniversaire, donc vraiment plusieurs aspects


de leur vie.
Oui. M.M.:: Et comment tu décris euh... l'entourage, la colline finalement, est-ce que c'était

presque le même niveau social ou bien il y avait des différences, ... vous pouviez


jouer avec les enfants, tout le monde, ou bien il y avait des différences et des familles


qu'on peut voir et celles qu'on ne peut pas voir?
X.M.:: Je pense il n'y en avait pas, il n'y avait pas vraiment de différence dans le sens ou normalement, les voisins étaient d'office, euh... des gens avec qui le contact

était facile.
Alors de ce fait, les enfants pouvaient jouer ensemble, euh... je pouvais, ou mes frères

et sœurs pouvaient aller dans une autre famille et manger là-bas sans problème.


Donc il y avait comme des familles voisins et amies ou alors à un certain moment, il


y avait comme des familles ou on disait:: "non, chez tel, dans telle famille, ce ne
sont pas des gens agréables ou honnêtes, tu ne vas pas là-bas". Donc, on savait

des familles dans lesquelles on pouvait pas aller facilement, euh... mais sinon, en général,


le contexte était que dans ..., les voisins étaient d'office les gens avec qui on collaborait,


avec qui on était à l'aise et souvent même, les enfants quand ils grandissaient, ils pouvaient


dire:: "Ah tel à mon âge, tel a l'âge de mon frère, on allait à l'école ensemble"


et ça aussi ça facilitait le contact.
Donc c'est des gens avec qui, euh..., on partageait le même processus de vie on peut dire.

Oui, oui.
Sauf évidemment quelques familles... M.M.:: La, tu m'as dit qu'il y a quelques familles amies et des familles avec un peu

de méfiance...
X.M.:: Oui. M.M.:: A ton souvenir, est-ce que les parents prenaient le temps de vous dire qu'il y a des familles à voir et des familles à ne pas voir, ou bien il y avait une autre façon

de le savoir?
X.M.:: ...J'ai l'impression que..., que ça a pas été clair. Souvent on..., pas souvent peut-être mais quelques fois on leur disait:: "pourquoi on peut pas aller là-bas? Pourquoi on peut pas être avec?" Et souvent maman disait:: "non, ne pose pas beaucoup de questions". Je me rappelle,

si ma mémoire est bonne, le souvenir que j'ai gardé c'est que, plus on vous disait
qu'il y avait des familles à..., qu'on devait se méfier..., pardon, dont on devait se méfier,

mais souvent la raison n'était pas assez claire.
Alors, on faisait ça par respect pour nos parents mais c'est pas..., ce n'était pas

toujours évident de ne pas aller là-bas.
Alors, il y avait des familles où on disait:: "Ah, la femme de tel..., empoisonne les

gens". Alors, ça aussi comme vous savez dans notre culture, c'est difficile à vérifier.


Donc oui.
M.M.:: ..., et là je voulais parler finalement de ta scolarité mais je me demande, comme

tu m'as dit qu'à quatre ans tu vivais chez ta grand-mère dans une autre commune, est-ce


que ta scolarité primaire est dans ta région natale ou bien elle est du côté de ta grand-mère?


X.M.:: Du coté de ma grand-mère parce que définitivement j'ai quitté la maison pour
ne plus revenir. M.M.:: Est-ce que tu as su pourquoi tu as été envoyée chez ta grand-mère? X.M.:: J'ai su mais je n'ai pas toujours été d'accord [rires]. Je ne sais pas si vous connaissez un peu cette culture traditionnelle, ça appartient à

une certaine..., que quand il y avait des enfants dans la famille, que... le grand-parent,


la grand-mère, le grand-père était resté seul sans enfant, je pense ces propres enfants


s'étaient mariés, donc il faut trouver pour votre père, à un certain moment les parents


décidaient qu'un enfant devait aller chez..., vivre chez sa grand-mère pour l'aider.


Pour que la grand-mère ne vive pas seule; on pouvait aller puiser de l'eau, aller chercher
du bois de chauffage..., donc pour qu'elle ne se sente pas seule. Je pense que c'est dans ce contexte que j'ai été choisie... M.M.:: Mais à quatre ans tu ne pouvais aider à rien! X.M.:: Oui mais j'ai commencé comme ça parce qu'on disait:: "elle va s'habituer, elle va

grandir là-bas" [rires].
Pas vraiment. Je suis partie malgré moi, mais oui. M.M.:: Donc tu as vécu seule avec ta grand-mère. Est-ce qu'il y avait le grand-père aussi? X.M.:: Le grand-père était là..., oui le grand-père était là. M.M.:: Donc c'était les grands-parents et toi? X.M.:: Oui. Les grands-parents et la tante. M.M.:: La tante qui était âgée? X.M.:: Oui la tante maternelle adulte. M.M.:: Finalement, tu étais un enfant avec trois personnes adultes. Comment tu te rappelles de cette vie-là? X.M.:: Je n'aime pas me souvenir [rires].

Le souvenir que j'ai gardé c'est qu'au début j'étais vraiment réticente et je me rappelle


avoir dit à mes parents:: "ma grand-mère m'a fait des choses horribles", à un certain


moment j'inventais des choses, qu'elle m'avait frappé tellement que je pouvais plus marcher
mais c'était pas vrai..., ils ont dit:: "il faut retourner là-bas, elle a besoin de toi"

et je me rappelle que quand j'allais rendre visite à mes parents, de retour chez ma grand-mère,


je pleurais toujours, je voulais pas vraiment aller et ils disaient:: "non, il faut aller".
Alors, par respect pour mes parents, j'allais et je suis donc..., retournée chez ma grand-mère...

M.M.:: Par ailleurs on sait..., je t'ai coupée, désolé, tu sais que les enfants, il y a


beaucoup qui aiment aller vivre... chez les grands-parents pour contourner l'autorité
qu'ils n'aiment pas à la maison puis il y en a moins chez les grands-parents. X.M.:: Pour moi c'était le contraire. Elle était trop sévère cette grand-mère [rires] parce qu'elle nous frappait, elle me disait:: "non de la discipline..., on va se soucier de ce qu'un enfant a à faire, il ne faut pas se soucier qu'un enfant a à travailler ou qu'elle est disciplinée" ou

quelque chose comme ça.
Alors elle m'empêchait d'aller jouer avec les autres, donc c'est pas vraiment l'image

traditionnelle du grand-parent qui gâte les enfants que j'ai, dont j'ai bénéficié,
c'est plus une grand-mère sévère et.... M.M.:: Qui est là... X.M.:: Oui, qui était là et avec qui je devais vivre. M.M.:: Elle était consciente qu'elle t'a pris en jeune enfant, elle voulait pas que tu manques l'éducation? X.M.:: Peut-être, je sais pas, probablement [rires]..., oui peut-être. M.M.:: Donc t'as commencé l'école primaire de ce côté-là finalement? X.M.:: Oui, je suis restée là, j'ai vécu là, j'ai habité là et je me rappelle que j'ai commencé l'école primaire à six ans, à l'époque les enfants commençaient à sept ans mais pour une raison ou une autre, peut-être j'avais un oncle..., maternel justement,

qui s'était marié, qui ne vivait pas là mais qui était proche..., alors qui connaissait
des..., qui connaissait certaines..., mais peut-être le maître principal..., alors

il a dit:: "j'aimerais que ma nièce puisse commencer tôt puisque je la vois un peu éveillé,


si vous ne voyez pas d'inconvénient elle peut commencer". Alors j'ai commencé à


six ans je me rappelle..., donc j'ai..., finalement je me suis habituée à vivre là-bas...,
à apprécier parce que..., avec la scolarité, parce que j'étais brillante en classe en

tout sauf les maths [mathematiques], ça a été l'histoire de ma vie de primaire et


secondaire, c'était comme un problème.
C'est comme il y avait une note, source de réconfort, une source de fierté peut-être qui naissait donc..., j'allais à l'école, je réussissais bien et j'avais le soutien

de tout le monde, de l'oncle maternel qui me suivait partout..., qui m'encadrait...,
qui me donnait le matériel scolaire oui..., un très bon souvenir de cet oncle.

M.M.:: As-tu des souvenirs des amis de l'école primaire, de tes enseignants ou enseignantes?


X.M.:: ...C'est un peu vague, c'est loin dans le temps [rires], mais oui, je me rappelle
de certains noms, comme des voisines..., parfois des amis, parfois des concurrentes, parce

que des fois elle était la première, je sais si elle était la première, je devais


être comme la deuxième ou la troisième ou des choses comme ça.
Mais la plupart étaient des amis..., la même situation était là, il y en a surtout les

voisins qui étaient des amis, dont les enfants étaient des amis et les autres ou on vous
disait:: "Ah il faut pas aller là-bas", évidemment sans donner de raison plus claire, plus explicite, oui on peut quand même dire..., mais mes professeurs et enseignants aussi

étaient..., il y avait des femmes, il y avait des hommes..., de bons souvenirs, de bons


souvenirs...
M.M.:: Est-ce qu'il y en a qui t'auraient encouragée, qui t'auraient marquée comme tu dis:: "quand je vois ma vie au primaire c'est elle qui me revient"? X.M.:: ...Il y a un homme..., il y a un homme qui s'appelle Nyabutsitsi Etienne..., qui je pense, il m'a enseignée pendant deux années, il a commencé comme..., en sixième année,

il m'encourageait, il m'encourageait souvent, j'étais vraiment forte en français et souvent,


même quand j'étais en retard, que les autres devaient être punis, ah moi j'étais exemptée


de cette punition parce qu'il disait::"Ah tu peux répondre, si vous pouvez répondre
à cette question, vous allez vous asseoir". Et souvent j'étais la seule qui pouvait donner de bonnes réponses et j'échappais comme ça aux... M.M.:: Punitions? X.M.:: Aux punitions corporelles..., qu'on donnait. Évidemment j'étais pas souvent en retard mais..., ça m'a souvent sauvé la vie.

Oui.
M.M.:: ...Je voudrais revenir sur..., chez ta grand-mère et puis chez tes parents. Comme tu as été déplacée..., pas déplacée, tu as été... X.M.:: D'une certaine façon oui [rires]... M.M.:: Déplacée de chez tes parents et chez ta grand-mère, comment tu décris la relation finalement avec tes frères et sœurs qui sont restés à la maison? Est-ce que tu as pu connecter avec eux ou... X.M.:: Non, non [rires]..., je me rends compte que je les connais pas, on est resté un peu

étrangère ou étranger les uns des autres dans ce sens ou on me voyait pour quelques


temps, juste pour me dire:: "oui bonjour, comment ça va...", quelques fois j'allais


pour passer un peu de temps, je retournais là-bas, donc ils ne connaissaient pas beaucoup
de moi..., j'étais un enfant unique donc..., les souvenirs dont je me rappelle étaient

de bons souvenirs dans le sens où tout le monde voulait me voir, tout le monde disait::
ah, on m'appelait par mon nom de famille, Mukandoli est là, on va lui dire bonjour, elle est là et j'ai entendu dire qu'elle a réussi son examen, elle va aller à l'école

secondaire..., c'est comme, les souvenirs étaient vraiment heureux dans le sens où...,
c'était comme la lune de miel, on me voyait et on voulait me voir parce qu'on n'avait pas d'occasions de me voir tous les jours. Alors quand j'allais là-bas, c'était de bons souvenirs. Mais de l'autre coté, je me rends compte justement..., que je les connais pas beaucoup...,

dans le sens où je n'ai pas beaucoup partagé avec leur vie, les évènements quotidiens,


ça a été comme..., il y a des choses qu'on vous dit, qu'on vous raconte..., mais ça


donne beaucoup plus d'importance quand vous êtes là, quand vous faites partie de ces
évènements-là. Alors la plupart des évènements de ma famille..., je n'en ai pas fait partie..., c'est dans

ce sens.
M.M.:: Tu es la quantième finalement dans... X.M.:: Cinquième, au milieu. M.M.:: Tu es la cinquième, au milieu. Est-ce qu'il y en a quand même, en grandissant, un ou deux, garçon ou fille avec qui tu aurais

plus connecté, avec qui tu aurais plus de confiance, avec qui tu aurais pu finalement
exprimer le fond de ton cœur ou bien tu es juste resté un enfant... X.M.:: Non, il y a une grande fille, mais une grande fille [rires]..., une grande sœur qui est mort et..., qui est morte, c'est elle qui est morte justement avec ma fille.

Je me rappelle qu'elle était plus proche, qu'elle était..., je pense qu'on était plus


amies, on pouvait se parler plus facilement, elle était plus à l'aise, elle me confiait


des choses, je lui confiais les choses, je pense on était plus à l'aise.
Elle s'appelait Vérène, alors c'est... M.M.:: A quel âge penses-tu que tu aurais pu connecter finalement, t'ouvrir et parler

avec...
X.M.:: A elle? M.M.:: ... X.M.:: Mais on était amies, on était amies plus que les autres. Oui, on se voyait souvent pendant les vacances, parce que quand j'étais à l'école primaire,

je vivais chez ma tante, pardonnez-moi, chez ma grand-mère d'une façon permanente mais
arrivée à l'école secondaire, étant donné que je devais aller à..., quand on était à l'internat, on devait rester à l'internat, alors trois mois, trois mois après on devait aller en vacances, je devais partager le temps chez ma grand-mère et chez mes parents parce

qu'il y avait comme trois ans que..., que j'étais pas allée.
Alors..., à un certain moment, on se voyait pendant les vacances, pendant les..., les

sept années que j'ai passées au Lycée Notre Dame de Cîteaux, alors quand j'allais en


vacances moitié ici, moitié du temps ici et puis moitié du temps là-bas.
Et puis je me rappelle que..., on était à l'aise avec moi et que même quand on avait

la chance d'avoir les visites à l'école secondaire, elle est venue souvent, oui donc
on était plus à l'aise..., et puis je pense..., il n'y avait pas une grande année de différence,

quand même oui cinq années.
Moi c'était..., quand même oui, moi j'étais..., elle était de 60 [1960] et je suis de 65

[1965]..., on était comme plus proche..., d'une certaine façon.
Oui. M.M.:: Finalement de bons souvenirs? X.M.:: De bons souvenirs oui. M.M.:: Quelqu'un qui vient rendre la visite, de ce côté-là c'est positif? X.M.:: Oui. M.M.:: Comme tu dis, c'est toujours chaud! X.M.:: C'est comme la lune de miel! On donne des choses, il y a de petits cadeaux parce que..., on n'a pas la chance de te voir

bientôt, alors on va te donner..., il y avait un 50..., ou 100..., ici à te donner, un


peu dans ce sens.
M.M.:: ... X.M.:: Oui, parce qu'on n'avait pas l'occasion de te voir souvent, oui [rires]... M.M.:: ..., quand on parle de la question du Rwanda, on peut pas éviter les ethnies...,

à ta conscience..., pendant ta scolarité primaire, est-ce que tu avais conscience...,


tu m'as dit que pendant le génocide, il y en a qui ont été tués dans ta famille,


est-ce que pendant ton primaire, tu savais que tu étais Tutsi?
X.M.:: Oui je savais, j'étais consciente parce que je pense qu'à chaque année..., chaque année l'enseignant ou l'enseignante devait demander qui sont..., qui sont Hutu,

levez le doigt, ceux qui sont Tutsi, levez le doigt, je pense que tout le monde qui...,


était là au Rwanda avant le génocide y a goûté, est passé par là..., alors moi
aussi je n'y ai pas échappé. Donc, régulièrement on nous disait..., de nous identifier, on nous demandait de nous identifier et on devait s'y identifier. Alors..., mais... malgré qu'on s'identifiait, à un certain moment ça ne causait pas de problèmes, on pouvait quand même continuer à jouer avec nos amis hutu, filles ou garçons,

alors l'intention est venue plus tard, comme vous savez..., oui c'était un peu ennuyeux


parce qu'on devait s'identifier assez régulièrement..., quelques fois les enfants hutu riaient de


nous, ils riaient de nous, ils disaient:: "vraiment, elle est aussi Tutsi"? C'était
comme..., ils se rendent compte qu'on était différent..., il y a ce rappel qui est....

M.M.:: Je suis en train de penser à la première fois où t'as..., où la question t'as été


posée, est-ce que tu savais que tu étais Tutsi ou tu...?


X.M.:: Non je..., je pense à un certain..., la première fois quand j'étais en première
année ou en deuxième année..., primaire j'ai été..., je ne sais pas et j'ai dit::

"je dois aller parler à mon oncle", à..., l'oncle maternel dont je vous parlais tout


à l'heure qui était comme mon modèle, mon mentor qui m'encadrait, qui assurait mon...,


éducation, assurait le suivi et tout... Alors il m'a dit:: "ah, ah oui", il a dit::


"oui c'est un peu dommage qu'on doit toujours demander aux enfants de s'identifier mais


oui, tu es tel...", mais au début..., les parents ne le disent pas nécessairement,


peut-être inconsciemment, ils pensent vous protéger parce que c'est quelque chose qui
les avait traumatisés ou des choses comme ça... J'ai dû me rendre compte quand j'étais

à l'école primaire parce qu'on nous posait des questions, alors on devait s'identifier.
M.M.:: Et tantôt tu nous as mentionné que tu as vécu à l'internat pendant sept ans...

X.M.:: Oui. M.M.:: Quels sont les souvenirs d'amitié
et le contraire que tu gardes encore une fois de ton secondaire?

X.M.:: Du secondaire? M.M.:: ...
X.M.:: C'était un moment heureux..., mais j'étais très timide à ce moment-là vraiment [rires]..., mais on était..., le Lycée Notre de Cîteaux est..., était, je pense aujourd'hui

je suppose, au centre-ville de Kigali et les étudiants..., les élèves qui étaient là,


pouvaient bénéficier de toutes les activités qui se passaient au centre-ville. Je me rappelle
quand il y avait les activités au centre..., à l'époque c'était le centre culturel...,

culturel franco-rwandais, on allait voir des activités, assister aux spectacles..., on


pouvait bénéficier..., des stagiaires de bureau pédagogique, donc on avait l'impression
que, par rapport à l'emplacement, par rapport peut-être au fait que la directrice et toute

la direction avait le souci d'avoir des filles, des étudiants, des élèves brillants, on


avait ce souci vraiment de nous mettre toujours en contact des choses, être à jour, savoir


ce qui se passait, bien sûr en plus de ce qu'on apprenait en classe mais..., aussi on
pouvait vraiment bénéficier de la plupart des activités..., de ce qui se passait au

Rwanda, spécialement dans la capitale. M.M.:: Évidemment..., vous étiez privilégiées
par rapport...? X.M.:: Vraiment je me rends compte que le Lycée Notre Dame..., était une bonne école, j'en garde de très bons souvenirs. M.M.:: ...Est-ce qu'il y aurait des professeurs qui t'auraient marquée à ce stade-là de ta vie finalement, qui t'auraient encouragée ou [pour?] des projets aussi? X.M.:: ..., [en train de réfléchir]...Encouragé..., je me rappelle que quand j'étais..., deuxième,

troisième secondaire, on était..., je me rappelle un certain Pascal, je pense qui était


professeur d'Anglais..., à un certain moment j'étais en train de..., de bavarder avec
les autres..., et tout..., il me l'a dit comme deux fois; "rappelez-vous que vous êtes privilégiées,

il faut travailler fort pour mériter ça, pour que vos parents soient fiers" ou des
choses comme ça..., je me rappelle... Sinon, la plupart étaient..., étaient là..., pas

qu'on se connaÎt..., que j'étais plus attachée ou moins attachée, je les voyais comme mes


éducateurs. Alors, les profs [professeurs] de maths étaient mes bêtes noires [rires],


pas parce qu'ils étaient mauvais, parce que j'étais faible en mathématiques et à un
certain moment j'étais comme..., sur deux, alors je devais aller en classe mais sans trop d'espoir pour réussir. Alors je ne dirais pas qu'ils étaient méchants envers moi,

c'était plus moi qui avais des problèmes de suivre et qui..., n'étais pas à l'aise


avec les profs de maths. Oui. M.M.:: Mais je suis curieuse de savoir...,
ici quand un enfant est faible, on essaye tout, tu vois que l'école essaye tout..., il te donne quoi, comment on appelle ça, des rattrapages et puis..., je sais pas..., est-ce que de ton temps, il y avait ces..., cette volonté d'aller chercher un enfant

justement qui a des difficultés dans un cours quelconque?
X.M.:: J'ai pas senti ça, peut-être..., non vraiment pas, j'ai pas senti ça..., parce

qu'a un certain moment..., quand j'essayais de faire des efforts, que le professeur m'encourageais


dans le sens où tout le monde devait lever le doigt pour répondre mais il ne dirait


pas par exemple..., évidemment il disait:: "si vous avez des questions, posez-moi des


questions". Mais à un certain moment, tu as tellement des questions que tu ne sais
même pas [rires]..., par où commencer. Alors, oui dans ce sens il disait..."posez des questions"

mais il y avait pas vraiment de..., un certain encadrement pour que par exemple il y ait...,


je ne sais pas comment... M.M.:: Un temps de plus finalement, pendant
le lunch, après l'école...? X.M.:: Non, non non, il y avait pas de temps supplémentaire, c'est l'enfant, c'est l'élève qui devait se débrouiller, aller à Monique

ou quelqu'un d'autre qu'elle pense plus forte dans telle branche..., d'aller demander des


explications, on devait vraiment se démener mais l'encadrement, la structure pour encadrer
les élèves plus faibles, j'ai pas senti ça. Parce que même à un certain moment

quand les échecs s'accumulaient, on pouvait même vous renvoyer de l'école. Alors, j'ai
eu la chance de ne pas être renvoyée, renvoyée de l'école à cause des maths parce que mes points étaient si bas vraiment que ça baissait même ma moyenne; dans le reste des cours

je réussissais mais..., les maths c'était comme... Alors, j'ai pas vraiment senti ce...,
cet encadrement-là, mais j'espérais aujourd'hui peut-être qu'il y a un meilleur encadrement dans les écoles mais en ce moment-là il n'y en avait pas. C'est dans le fond l'élève

qui devait se débrouiller pour se débrouiller à gauche à droite des explications.


M.M.:: ...Des personnes qui nous ont parlé, ils nous évoquaient aussi le passage du primaire
au secondaire, parfois difficile, parfois facile, parfois négocié..., passage il me

semble après trois ans..., après trois ans de secondaire, il fallait faire un autre passage...,


comme...? X.M.:: Ok.
M.M.:: Alors dans ton cas, de ton cas est-ce que..., est-ce que c'était automatique, c'était

négocié ou c'était... Comment a été ton passage de primaire au secondaire et puis
vers la fin? X.M.:: Je pense que j'ai été vraiment chanceuse, j'ai été privilégiée, je me définis comme "inkirirahato" comme on dit en "Kinyarwanda", je ne sais pas comment on le dit en Français. M.M.:: Tu as échappé belle ! X.M.:: ...? M.M.:: Tu as échappé belle [rires] ! X.M.:: Oui, j'échappe toujours belle à la situation à la dernière minute et j'ai..., c'est comme..., ça été comme l'histoire de ma vie et dans plusieurs situations. A

l'école primaire, pour une raison ou une autre, j'ai eu la chance de..., d'aller au


secondaire sans problème, il y avait pas vraiment de négociation que..., je vous ai
dit que mes parents étaient fermiers, alors ils n'étaient même pas fortunés pour pouvoir

aller chercher, donner des pots de vin peut-être à..., aux gens qui travaillent au ministère


de l'éducation, je ne sais pas si vous avez entendu parler de ça, mais j'entendais souvent
que des gens fortunés, qui avaient des enfants Tutsis, de peur que leurs enfants n'ont pas

une place au secondaire, allaient donner de pots de vin à..., aux travailleurs du Ministère


ou quelqu'un qui connaîtrait quelqu'un qui travaille au Ministère pour négocier une
place. Personne ne pouvait le faire pour moi mais j'ai eu l'avantage de..., d'avoir la

chance d'aller au Lycée Notre Dame, ce qui était une bonne école..., trois ans après...,


on devait, la première partie était le tronc commun, on devait passer un examen et je me


rappelle que de mon temps, la plupart étaient..., soit ils avaient ratés..., qu'on disait,


donc ils n'avaient pas eu la chance d'avoir de section ou bien ils étaient envoyés dans


des sections plus courtes, en ce moment-là on parlait de terminal. Au lieu par exemple,


si l'enseignement la section pédagogique était quatre ans la section complète, les


élèves étaient envoyés comme un système plus court ou terminal deux ans. Alors, la


plupart qui n'avaient pas..., qui n'avaient pas échoué, étaient envoyés dans les terminales.


Alors dans mon cas c'était comme wow, je reçois..., je reçois la section, évidemment


je ne voulais pas devenir enseignante mais dans la situation j'ai vraiment remercié


le ciel parce que j'étais privilégiée, j'ai eu la section pédagogique....


M.M.:: Que tu avais demandée ou que tu n'avais pas demandée?
X.M.:: J'avais pas demandé ça mais avec le temps..., je m'y suis faite et j'ai fini

par aimer.
Mais au moins au niveau de l'éducation, au niveau de l'enseignement c'est un contenu plus complet, au lieu d'aller..., comme recevoir une section plus courte..., terminale...,

section de quatre ans où je pouvais approfondir les connaissances..., enfin acquérir aussi
une certaine maturité physique et intellectuelle. M.M.:: Tu es la chanceuse dans le système [rires]...! X.M.:: J'ai toujours été chanceuse même dans la vraie vie, comme..., sauvée in extremis

la plupart du temps.
Oui. M.M.:: C'est bon [rires]... Et puis là on continue, tu as gradué au Lycée Notre Dame? X.M.:: Oui. M.M.:: Et puis tu es..., partie en enseignement, tu venais de finir pour l'enseignement? X.M.:: Je venais de finir pour l'enseignement, j'ai enseigné un an à l'école primaire...,

et puis je suis allée à l'Université..., là aussi..., j'avais demandé des Lettres


[Faculté], j'ai eu les Lettres...
M.M.:: Les Lettres... X.M.:: La littérature. J'ai demandé donc d'aller à l'Université en Lettres, j'avais postulé et je n'étais

pas sûre, alors..., là sans espoir, j'ai eu ça.


Mais..., le grand problème a été ma famille en ce moment-là parce qu'ils ne voulaient


pas que j'aille à l'Université [rires]..., je me rappelle mes tantes disaient:: "c'est


le moment idéal pour se marier [rires]..., et toi tu vas à l'Université"? ..., et


puis mes parents, surtout ma mère disait:: "pourquoi tu vas aller là-bas, de toute


façon..., jusqu'aujourd'hui tu es la plus éduquée dans la famille et pourquoi tu vas
encore aller plus loin, aller à l'Université, j'ai entendu dire qu'il y a des filles et des garçons, si jamais tu tombes enceinte" [rires]..., et malheureusement c'est ça qui

s'est..., qui s'est passé.
Alors c'est ça, comme j'ai dit, parce que dans mon caractère aussi je suis un peu,

un peu têtue, je m'accroche, je suis un peu têtue mais dans le bon sens, les valeurs


pour lesquelles je pense que c'est..., c'est important pour moi, je me bats pour ça.


Alors je me disais:: "il faut aller plus loin"..., évidemment je ne suis pas allée
tellement loin parce que j'ai fait..., seulement fait un bac en Littérature, en langues française

et africaines, alors...
Là aussi, comme je vous disais, le passage n'a pas été très difficile, j'ai postulé

mais j'avais beaucoup d'espoir que je pouvais être retenue mais j'ai eu la chance d'avoir


une bourse, donc en Lettres.
M.M.:: Parce que tu viens encore contrarier l'information que nous avons... X.M.:: Oui... M.M.:: ...D'après les personnes que nous avons interviewées, ceux qui finissaient

pour l'enseignement, qui étaient des Tutsi, non pardon, ceux qui étaient dans l'enseignement...,


devaient aller enseigner pendant x temps avant de..., postuler pour l'Université.


X.M.:: J'ai enseigné une année.
M.M.:: Ok. X.M.:: Oui, j'ai déjà enseigné. Alors, j'ai essayé..., pendant cette année, pendant que j'étais enseignante..., que j'ai postulé. Je suis pas allée directement, j'ai enseigné pendant un an. M.M.:: Tu as enseigné une année au complet? X.M.:: Oui, oui, à l'école primaire. Oui, oui. M.M.:: Donc toi tu as eu la chance de ne pas faire les deux ans qu'on exigeait? X.M.:: Non. J'ai..., j'ai postulé et ils ont dit:: "ok". Pour une raison ou une autre que j'ai eu la chance... M.M.:: L'exception à la règle encore une fois? X.M.:: L'exception à la règle...

M.M.:: Et tu n'avais pas passé par quelqu'un, c'est toi-même qui étais...?
X.M.:: Il y avait..., cette fois-ci j'ai passé par quelqu'un mais je peux pas garantir s'il

a fait quelque chose.
Il y avait un professeur d'Université à Rukara, soit un professeur d'Université,

soit quelqu'un qui travaille au Ministère, je ne me rappelle pas très bien, alors je
lui ai dit:: "j'ai postulé", il m'a dit:: "donne-moi ton nom et..., qu'est-ce que tu as demandé"? Alors, je ne sais pas s'il aurait fait quelque chose ou je ne sais pas

si ça avait été juste un coup de chance.
Ça va être difficile à déterminer parce qu'au moment où j'ai eu la bourse, le gars n'était pas encore là. M.M.:: Non, mais pour avoir les papiers, juste pour avoir les papiers à compléter...? X.M.:: ... M.M.:: C'est toi l'enseignante qui a quitté ton coin? X.M.:: Oui. M.M.:: Et tu es allée au Ministère...? X.M.:: Oui, oui. M.M.:: Tu les as eus? X.M.:: Oui, oui. Et j'ai eu, j'ai complété..., je pense il y avait des amis qui étaient à l'Université ou quelque chose..., qui m'ont aidée à compléter..., des choses comme ça... Alors, le gars s'il a fait quelque chose je ne sais pas.

Ça va être difficile de savoir.
Mais à un certain moment, cette fois-là, j'ai dit:: "j'ai postulé et je ne sais

pas..., si j'aurais la chance", alors il m'avait dit:: "donne-moi ton nom et ce que
tu as demandé comme..., profil..., domaine d'enseignement"... M.M.:: Carrière finalement? X.M.:: Carrière oui. Alors, ça va être difficile de prouver puisque le type n'était plus là...

Oui.
M.M.:: Puis encore une fois, comment ça s'est passé la vie à l'Université, il fallait

rester là, il fallait..., ça se passe comment?
X.M.:: C'est comme l'internat, c'est comme le système au secondaire, c'est comme l'internat

un peu parce qu'il fallait rester là, en même temps c'était loin du pays..., à Ruhengeri,


donc Université Nationale du Rwanda, campus de Ruhengeri, Nyakinama.
Alors c'était loin, il faisait froid, les gens là-bas étaient un peu hostiles aux

gens qui viennent des autres pays..., des autres coins du pays je veux dire..., mais


j'étais..., certaines étudiantes, certaines amies que j'avais rencontrées au secondaire


comme..., il y a une qui s'appelait Patricia Mukarutesi..., avec qui on était dans la


même classe..., ou il y avait des gens que je connaissais soit à l'école secondaire,


soit dans..., c'est la sœur d'une amie ou des choses comme ça, il y avait quelques
amis, quelques personnes, les visages familiers que j'ai rencontrés là qui m'ont aidée à m'intégrer mais en même temps, comparé au rythme du secondaire..., l'Université

on apprend beaucoup de choses, on a peu de temps d'apprendre, on a beaucoup de choses
à apprendre en peu de temps..., à l'époque, on allait plus souvent à la bibliothèque,

alors la plupart du temps je devais..., me consacrer aux études, oui.


M.M.:: ...Et puis ça a duré combien de temps?
X.M.:: Trois ans. En ce moment-là, le bac était de trois ans, mais juste..., ceux qui venaient après nous..., avaient un baccalauréat de deux ans... Alors il fallait tout faire pour ne pas..., doubler l'année, parce qu'en doublant l'année,

on te met dans un ancien système qui est complètement différent, c'était..., les
produits de la réforme scolaire, je ne sais pas si vous avez entendu..., oui sûrement que vous avez entendu parler [rires]..., oui, alors c'est ça. M.M.:: Mais pour ceux qui ne savaient..., qui n'auraient pas entendu parler ou qui ne savaient pas...? X.M.:: Pour ceux qui n'auraient pas entendu parler..., moi non plus j'ai pas compris exactement de quoi il s'agissait..., la réforme scolaire. A un certain moment..., peut-être le Gouvernement a pris la décision de..., faire la réforme

scolaire...
Alors c'était..., probablement il y a choses que je n'ai pas compris mais c'était spécialement

étudier la plupart des matières en Kinyarwanda et encourager aussi l'apprentissage des métiers


pour ceux qui n'auraient pas la chance d'aller au secondaire.
Parce qu'étant donné..., étant donné que le taux des gens qui allaient au secondaire était comme..., peut-être un pour cent ou zéro point quelque chose pour cent, on était

comme une trentaine dans la classe, seulement trois ou quatre personnes au maximum étaient
choisies pour aller à l'école secondaire et le reste qui n'allaient..., qui n'avaient pas la chance d'aller au secondaire, devait retourner dans leur famille respective et souvent ils se retrouvaient démunis, pas préparés à affronter la vraie vie, la vraie

vie c'était l'agriculture ou des métiers..., des métiers domestiques comme la maçonnerie


et la menuiserie, alors c'est dans ce sens qu'ils ont encouragé..., les gens..., les


jeunes qui n'allaient pas..., qui n'avaient pas la chance d'aller...
Attends, aussi..., leur scolarité est passée de six années de primaire à huit ans et

après ça..., je pense il y avait aussi..., les écoles comme les "CERAI"...


M.M.:: École de métiers finalement?
X.M.:: Exactement, les écoles de métiers vraiment pour préparer les personnes qui..., qui n'avaient pas eu la chance d'aller au secondaire, pour se préparer à la vie...,

bientôt..., des pères ou des mères de famille il faut qu'ils puissent se débrouiller et
être de bons fermiers et faire de la menuiserie..., de maçonnerie..., pour les femmes savoir

comment préparer les plats..., santé....
M.M.:: Mais vous qui étiez justement..., tantôt j'ai posé la question..., il fallait

tout faire pour ne pas reprendre l'année et être dans la promotion qui nous suit,


qui est le produit de la réforme, quels sont, qu'est-ce que vous craigniez, quelles sont
les différences que vous appréhendiez..., qui fait que tu ne veux pas être dans...,

dans ce système-là finalement?
X.M.:: On avait peur parce que j'ai eu..., j'ai failli..., il y avait un professeur qui

m'avait..., un cours que j'avais échoué..., je suis retournée et pourtant c'était pas


un cours difficile..., le professeur m'a encore donné une note..., non passable..., je pouvais


échouer mais avoir une note de passage était délibérable parce que..., de crédit, lui
s'est arrangé pour me donner une note..., une note délibérable. Donc un certain moment, je pouvais facilement tomber dans ce système.

Qu'est-ce qu'on craignait..., peut-être la crainte n'est pas..., je pense que la crainte
était fondée parce que c'était pas le même système. On avait..., depuis le primaire on avait suivi le système de six ans..., par exemple si

je donne un exemple en classe..., dans le cours de français..., on étudiait " Matin
d'Afrique", je me rappelle que ceux de la réforme étudiaient "Ma colline", c'était un concept complètement différent..., six ans du primaire..., six ou sept ans de l'école

secondaire..., huit ans du primaire pour les..., pour le primaire pour les gens..., qui suivaient


la réforme, je pense six ans à l'école secondaire, on avait l'impression qu'on n'avait


pas le même contenu au niveau..., de l'enseignement..., alors on disait:: non seulement c'est comme


un retour en arrière, on était en troisième bac [baccalauréat]..., on risquait de retourner
en deuxième bac..., le cycle de trois ans était fini, on était les derniers mais aussi

on avait..., cette peur, moi..., personnellement j'avais cette peur de ne pas m'intégrer en


pensant que le contenu..., était probablement différent..., oui c'était dans ce sens.
M.M.:: Puis là tantôt, tu as parlé de ce professeur qui..., à deux reprises ne t'a

pas fait passer, ça me ramène à ma question encore une fois, à l'Université, on a parlé
du primaire, on a parlé du secondaire... X.M.:: Oui... M.M.:: Est-ce qu'à l'Université..., les professeurs étaient là pour vous, est-ce qu'il y en avait qui étaient contre vous, est-ce qu'ils faisaient tout pour vous faire..., passer s'il le faut ou bien il y en avait qui vous décourageaient, comment tu décris l'atmosphère? X.M.:: L'atmosphère à l'Université..., il y avait..., c'est comme..., ça commençait à se tracer le racisme..., à un certain moment il y avait des profs, on savait qu'ils

étaient là..., encourager les gens mais..., il y en avait d'autres, tu avais l'impression


comme ce prof..., je sais qu'il l'a fait d'une façon délibérée pour me faire échouer...,


on a pensé..., j'ai pensé que..., qu'il était comme raciste, qu'il était contre
moi..., d'une certaine façon. Ça a été le seul prof où j'ai..., j'ai soupçonné le racisme, je ne peux pas le

prouver à 100% mais c'était comme ça parce que..., il ne me l'a pas dit noir sur blanc
mais là à l'Université, le climat était plus tendu de plus en plus, et aussi..., il

y avait quelques fois des gens qu'on disait..., "agents de renseignement" parmi les étudiants,
alors on devait faire attention, quoi dire et pas ne pas quoi dire, parce que j'ai fini

a Nyakinama en 89 [1989] et..., vous savez que..., en 90 c'est là où le FPR [Front


Patriotique Rwandais] a attaqué pour la première fois, alors c'était comme une climat de tension
qui commençait à monter, monter et à un certain moment on pouvait le sentir d'une façon ou une autre... M.M.:: ... X.M.:: Moi je l'ai senti directement probablement à travers ce prof mais de l'autre côté..., il était agréable d'être à l'Université...,

on se sentait plus libre et c'est pas tous les jours qu'on avait cours, donc il y avait
des espaces de temps, on pouvait aller au centre-ville..., à Ruhengeri, ou pouvait

aller faire des films..., avoir des films, on pouvait se faire des amis, donc j'avais
l'impression que la vie était plus relax..., mais sinon le côté, le côté enseignement...,

la perception qu'on pouvait avoir des enseignants, c'est comme..., c'était du cas à cas mais


vers la fin, vers la fin de mon cycle, on pensait que la..., on sentait que la tension...,


éthnique commençait à monter et comme..., comme des agents de sécurité qui étaient


étudiants comme des agents infiltrés finalement.
M.M.:: ... X.M.:: Oui. Mais sinon, au point de vue cours, en général ce se passait bien, sinon dans quelques cas

isolés.
M.M.:: Et puis il n'y a pas de cas qui se serait passé entre des étudiants non plus

pendant votre..., séjour finalement, pendant votre bac?
X.M.:: Pas vraiment, pas vraiment. J'ai..., j'ai entendu dire que..., la situation s'est envenimée..., s'est envenimée après

moi, c'est devenu plus..., plus tendu, évidemment c'est là où il y avait..., où il y avait


l'attaque de 90, donc c'est devenu plus évident..., que la tension était vive mais quand j'étais
là c'était pas si palpable que ça. Et, et c'est bizarre, parce que même l'un de nos profs était Léon Mugesera, le fameux

Léon Mugesera [rires]..., et curieusement c'était pas..., il était parmi les bons


profs..., très à l'aise avec les étudiants..., comme il avait..., il avait étudié au Canada,


quelqu'un qui venait nous demander même après le cours:: " [êtes-vous que?]
vous avez compris, je suis là si vous avez besoin d'explications". Il était vraiment à l'aise, on l'appelait "mwigisha" [enseignant ou professeur], je pense qu'il nous enseignait Linguistique en Kinyarwanda ou quelque chose comme ça, mais c'est curieux, quand je l'ai entendu prononcer le discours, je l'ai pas reconnu parce qu'à cette époque, c'était parmi..., il était parmi de bons profs. Oui, donc le climat de tension raciale, éthnique n'était pas si vive en ce moment-là.

Oui.
M.M.:: Et tantôt tu m'as dit que tu as fait seulement le bac...?

X.M.:: ... M.M.:: ..., Tu n'as pas fait l'étape suivante?
X.M.:: ...Oui peut-être vous allez me donner raison. J'ai pas fait..., j'ai fait le bac parce que ce qui s'est passé, c'est que j'ai eu l'enfant dont je vous ai parlé..., j'ai eu une aventure avec un gars [rires]..., je suis tombée enceinte

et..., évidemment..., j'ai pas pu..., j'étais pas prête, ni le gars non plus et..., j'ai


eu l'enfant encore étudiante et c'était difficile pour moi de l'amener à Ruhengeri


avec les moyens de subsistance comme la bourse que je recevais, c'est vraiment difficile


de louer un appartement au centre-ville de Ruhengeri et en même temps de pouvoir payer...,
avoir de l'argent pour payer mes cours. Alors ce que j'ai fait, j'ai un peu sacrifié l'enfant parce que je l'ai laissé à ma mère...,

j'ai dit:: "oui je sais, je suis fautive, j'ai fait des choses qu'il fallait pas faire,
je suis tombée enceinte étant encore étudiante mais je veux pas tout perdre. J'ai l'enfant mais si tu veux bien, tu peux m'aider à..., à l'élever, j'aimerais que tu la gardes avec toi, qu'elle puisse boire du lait", on avait la chance..., parce qu'à

la maison on avait des vaches, alors elle a bu du lait de vache..., elle a grandi peut-être...,


pas dans les meilleures conditions mais..., elle a quand même grandi.


Alors pendant des vacances, pendant les vacances je devais aller..., donc j'allais à la maison,


je passais du temps avec elle, des choses comme ça.
Alors en finissant mon bac, c'était comme il y avait quelque chose que j'avais laissé en suspens. C'est comme il y avait ma fille qui m'attendait et j'ai dit:: "j'arrête, s'il faut continuer je vais continuer plus tard mais pour le moment je vais m'occuper d'elle". Donc c'est pour cette raison que j'ai arrêté... M.M.:: C'était ta décision de ne pas continuer? X.M.:: C'était ma décision de ne pas continuer, je n'ai même pas postulé, peut-être je pouvais postuler, on pouvait ne pas accepter parce que finalement à chaque étape il y

avait une censure, mais à ce moment-là non..., pour le deuxième cycle.
M.M.:: Je vais te poser une question qui va peut-être relancer la cassette suivante... X.M.:: Oui... M.M.:: C'est pas gentil de ma part... X.M.:: C'est pas grave [rires]..., je dirais si je suis capable d'y répondre ou non... M.M.:: Je pense à la Xavérine qui n'a pas aimé le séjour chez ses grands-parents... X.M.:: Ok. M.M.:: Et puis je te vois mettre ta fille chez ses grands-parents... X.M.:: Ah oui..., ça c'est..., ça c'est... M.M.:: Je ne sais pas si tu y as pensé mais moi je suis en train de penser...

X.M.:: J'y ai pensé, malheureusement j'y ai pensé mais souvent l'histoire se répète


sans qu'on s'en rende compte, oui l'histoire s'est répétée..., j'ai fait garder ma fille


chez ma mère parce que je me disais:: "c'est pas ce que j'aurai aimé" mais étant donné


les moyens que j'avais comme étudiante en ce moment-là, soit je pouvais perdre mon
bac et le bac comme je vous disais..., c'était un système qui finissait peu à peu et recommencer

complètement le système de deux..., le bac de deux ans des gens qui étaient dans la


réforme ou bien c'était de continuer et..., sacrifier un peu ma fille..., pour un temps


et..., la reprendre plus tard.
Malheureusement j'ai pas eu l'occasion de la reprendre plus tard..

M.M.:: Est-ce que ça t'a fait reconsidérer, peut-être..., je ne sais pas, accepter ou


comprendre ce que tes parents..., ou bien tu restes..., avec le même jugement?


X.M.:: Non, j'ai...
M.M.:: Non..., c'est correct. X.M.:: Non j'ai..., ça ne signifie pas que je les ai condamnés comme parents... M.M.:: ... X.M.:: J'ai essayé de les comprendre parce que c'était leur contexte. Socialement parlant, ils se sentaient redevables à leurs parents de m'envoyer mais moi comme

parent..., comme enfant qui était choisie, j'ai pas aimé..., et j'avais le droit de
ne pas... mais je pouvais comprendre le contexte, je pouvais comprendre leur décision, oui, mais... M.M.:: Donc ta décision n'a rien changé à ce que tu pensais? X.M.:: Non, pas nécessairement. M.M.:: Ok. X.M.:: Pas nécessairement. Il y a l'idée de ceux qui posent le geste mais il y a aussi l'idée de ce qui est choisi

pour faire... quelque chose, alors c'est dans ce sens... comme deux choses différentes...


oui.
Dans les moments idéals, je ne ferai pas élever ma fille ou mon enfant par quelqu'un

d'autre mais dans la limite des cas oui, c'est possible, oui.
M.M.:: Ok..., c'était là donc..., ton bac...? X.M.:: Oui. M.M.:: ...Bon, là je vais te demander absolument si tu as travaillé dans le domaine que tu

venais d'étudier..., finalement quel a été ton premier travail après l'Université et
comment tu l'as eu? X.M.:: ...Oui, enfin je me rappelle pas exactement comment je l'ai eu. A un certain moment, on prenait des listes de tous ceux qui venaient de finir à l'Université

parce que même si on était en Littérature..., l'option, le travail qu'on allait faire c'était


l'enseignement.
Alors..., à la fin de mon bac, je pense que les listes sont sorties..., des finissants

et des finissantes et que j'ai été envoyée automatiquement à l'école technique de Kabare


à Kibungo..., c'est ça.
M.M.:: Donc tu as été affectée à...? X.M.:: Je me rappelle pas bien..., je pense que j'ai été comme affectée automatiquement là-bas..., à mon avis. M.M.:: Pour enseigner les...? X.M.:: Pour enseigner les langues..., Français et Kinyarwanda... M.M.:: ...Donc finalement c'était plus facile d'avoir le travail rendu à cette étape?

X.M.:: Oui, rendu à cette étape c'était plus facile parce que dans le système on
avait besoin..., d'enseignants..., dans les écoles secondaires. Je pense qu'à un certain moment on l'avait fait comme systématiquement, on finissait, il y avait..., les listes de ceux qui étaient..., affectés automatiquement dans les écoles,

oui pour aller enseigner.
M.M.:: Et puis Kabare..., c'était où par rapport à ta famille? Est-ce que tu pouvais rentrer...? X.M.:: Non, encore une fois non. C'est loin, c'est proche de..., l'ancien... préfecture, l'ancien..., l'ancien bureau..., de la préfecture de Kibungo..., c'est juste assez proche..., alors c'était loin de chez

moi; pour aller chez moi c'était comme..., deux heures en taxi, c'était..., une centaine,


entre 70 et 100 km..., quelque chose comme ça, oui.
M.M.:: Donc tu rentrais rarement à la maison finalement? X.M.:: ...J'y allais quelques fois une fois ou deux le mois..., mais encore une fois en

revenant à ma fille, la raison principale pour laquelle..., j'ai suspendu mes études


pour m'occuper d'elle..., quand j'ai fini mon bac pour aller travailler là-bas, ma


mère m'a dit:: "elle est tellement habituée à l'ambiance familiale ici..., tes frères


et sœurs..., mes petits frères et mes sœurs..., elle est comme membre de la famille.


Alors, si tu l'amènes là-bas, le temps que tu vas aller travailler, elle va rester seule
avec..., une fille de ménage..., femme de ménage, l'ambiance familiale ne sera pas

là et probablement que..., tu ne vas pas faire ton travail.
Tandis qu'ici elle est comme chez elle, c'est mieux que tu la laisses ici". M.M.:: ... X.M.:: Alors, en suivant son conseil, ses conseils..., je l'ai laissée à la maison. De même que c'était un peu irritant mais c'était la réalité, elle appelait maman

ma maman, elle l'appelait maman et moi elle disait, elle m'appelait..., le prénom...,
ça traduit tout au fait. Oui mais elle était quand même consciente que j'étais sa mère, mais je pense qu'à un certain moment la relation mère – fille, mère biologique, mère...adoptive si je puis

dire, n'était pas tellement claire..., oui..., mais c'est ça.
M.M.:: Et puis donc..., c'était en 89..., tu me disais..., le climat, l'ambiance avec les collègues..., c'était comment..., le salaire, est-ce que le salaire était suffisant...?

X.M.:: Pas du tout, on a jamais assez d'argent [rires]...


M.M.:: ...C'était comment?
X.M.:: ...Je pense que c'était..., vingt..., quelque chose, vingt - trente mille..., c'est

loin, c'est loin dans le temps mais je me rappelle que le salaire n'était pas suffisant
parce qu'on avait une maison de l'école mais il fallait payer, il fallait payer la nourriture...,

il fallait payer..., les vêtements comme..., la vie de tous les jours..., les dépenses,


alors c'est dans ce sens..., oui.
M.M.:: ... X.M.:: Mais on était quatre filles, je me rappelle..., professeurs et on devait se partager les dépenses..., oui. M.M.:: Et encore une fois pas de tension, l'ambiance est amicale...?

X.M.:: ...Il y avait la tension..., les tensions commençaient à monter parce que justement
c'était..., excusez-moi, c'était..., en 90 parce que j'ai fini à l'Université de

Nyakinama à fin 89, en 90 c'est là où les "Inkotanyi", le "FPR Inkotanyi" a


attaqué pour la première fois, alors la tension était palpable, était partout et
on commençait aussi à..., à mettre en place des barrières sur les routes et..., là ça

commençait à être difficile puisque si on devait passer par là, on devait s'apprêter


aux fouilles régulièrement..., des fois on pouvait vous dire:: "restez là pour


quelques temps...", je me rappelle..., il y a..., militaire qui a voulu me violer, on


était sur la barrière mais..., pour une raison ou une autre il a dit:: "reste là"...,
alors la fille avec qui on était, ne pouvait pas partir mais..., à un certain moment il a dit:: "pars", la fille ne pouvait pas partir..., il commençait à faire nuit et...,

à un certain moment il m'a comme accompagné, on devait aller..., on devait jeter..., je


sais..., elle s'appelle Vérédiane..., elle est toujours vivante, alors elle avançait
devant nous et l'autre militaire était avec moi et..., à un certain moment, je ne sais

pas ce qui s'est passé, probablement un camion ou un taxi qui est passé et je me rappelle


que..., j'ai comme..., bifurqué dans le bois, comme il faisait noir..., il a essayé de


me suivre mais ça a été difficile parce qu'il était noir et puis à un certain moment
je suis allée et j'ai comme..., je suis restée à un endroit..., à ne pas bouger et comme il était noir..., le gars n'a pas pu m'attraper. Peut-être j'ai sauté du coq à l'âne rapidement mais..., oui juste pour vous dire qu'à un

certain moment..., la tension commençait à monter..., il y a cet incident, il y a


aussi le fait qu'une de mes filles, une de mes amies avec qui on était, toujours la


même Vérédiane..., a lu un journal dans l'autobus et dans la même, le même autobus


il y avait un agent de sécurité qui l'a vu..., qui l'a suivi mais l'autre ne savait


pas et deux jours après, il est venu à la maison chez nous et on a pris, on est allé


l'interroger mais la fille a dit..., a eu juste le temps de m'écrire..., j'ai amené


un journal dans lequel il y a tout ce qu'on écrit sur le Rwanda, que ce soit ce qui est


écrit à l'intérieur du pays mais aussi ce qui parle des gens qui se trouvent à l'extérieur


du pays et prends-le, va le jeter.
Je l'ai pris et je l'ai jeté..., alors qu'est-ce qui s'est passé?

L'enquête a suivi et la conclusion a été que..., elle était comme malfaiteuse, quelque


chose comme ça, comme elle était contre l'ordre public et j'étais comme sa complice.
On a fait la prison pendant une semaine... M.M.:: C'était quoi le journal? X.M.:: ...Je ne me rappelle pas du titre du journal, je n'ai même pas eu le temps de

le lire..., j'ai juste..., le prendre et le jeter mais le contenu était..., c'est comme...,
tout ce qu'on écrivait sur Rwanda. Donc on allait..., on choisissait les articles pertinents..., on parlait de la tension, on parlait de la mauvaise gouvernance, ce qui s'écrivait sur le Rwanda mais aussi ce qui

était écrit par les gens de l'extérieur comme Kimenyi et les autres..., alors pour
les agents de sécurité bien sûr c'était un peu suspect. Alors avec cette situation on est..., on a fini en prison, oui j'ai porté le rose...,

pendant une semaine et..., on m'a rasé..., moi et mon amie Vérédiane..., c'est ça..


M.M.:: C'était comment en prison?
X.M.:: C'était difficile et je ne parlais pas. Je pense j'ai voulu faire une grève de faim mais..., en un certain moment c'était...,

j'ai mangé un tout petit peu mais les conditions..., très dures, il y avait des rats quelques


fois [rires]..., j'avais dormi avec..., des choses comme ça.
Mais ça a été..., on a été chanceuse..., chanceuse dans notre malchance parce qu'on

a juste passé une semaine..., on est sorti.
M.M.:: Et qu'est-ce qui les a convaincus..., pour vous relâcher? X.M.:: Je pense qu'il y a des gens, à gauche, à droite, les amis qui nous connaissaient...,

je pense aussi le directeur de l'école a dit:: "je connais ces filles..., elles sont
sans histoire..., peut-être elles ont été curieuses pour aller lire des choses mais

normalement c'est des gens qui..., n'ont pas de tendance d'extrémistes..., ou de côté


des rebelles". Je pense qu'il y a quand même des gens qui nous connaissaient à gauche,
à droite, qui ont essayé d'intervenir. M.M.:: ... X.M.:: ...Alors..., on est sorti. En fait c'est en 91, parce que la plupart des "ibyitso", donc les gens qu'on a emprisonnés

en masse...
M.M.:: ...Pour être complices de... X.M.:: Oui. Alors c'était peut-être au mois de..., peut-être mars [1991]. Alors, je me rappelle que la grande masse des gens qui étaient emprisonnés, étaient

sortis, nous c'était un peu après, pendant 91, peut-être au mois de mars ou avril, ou


quelque chose comme ça.
Oui, donc c'est ça. M.M.:: Et puis à part ça justement, est-ce que c'est à la même place où tu as vécu jusqu'en 94? X.M.:: Non. Non, non, non..., ce que je voulais souligner aussi puisqu'on parle de tension, on pouvait

penser dans les écoles, on pouvait voir dans les écoles..., donc à l'école technique
de Kabare là où j'enseignais, même les enfants commençaient à vous dire, à vous

lancer des mots vraiment..., vraiment impolis mais..., en lien avec l'éthnisme..., je me


rappelle un jour je suis entrée dans la classe et..., la porte s'est bloquée et..., j'ai


dit comme une remarque qu'on nous enferme, on nous enfermait ou quelque chose..., c'était
sous une forme de blague et le gars derrière..., il a dit:: "si tu savais ce que..., tes

semblables imposent..., à nos familles..., dans le nord du pays, tu ne dirais pas ça".


Donc..., des remarques vraiment tendancieuses où tu sens qu'il y a la tension..., l'élève


est supposé vous respecter comme enseignante mais..., à cause de la tension qui montait,


du fait que..., les causes commençaient à vraiment se dessiner ou soit on était d'un
côté ou de l'autre alors..., même les élèves, même les jeunes..., se sentaient en tout cas..., de vous insulter ou de vous lancer des remarques déplacées. Donc... M.M.:: J'imagine que dans les conditions normales, un élève qui aurait lancé une observation

comme ça..., enseignante, tu ne l'aurais pas toléré et là je me demande, est-ce


que tu réagis à ça ou tu laisses passer?
Comment tu fais justement dans ces années-là avec les jeunes? X.M.:: Il y avait la tension, ça c'était vrai..., je ne sais pas si c'est avant ou

après le fait que je sois mise en prison mais on voyait tellement de cas, à gauche,


à droite, que ce soit dans la vraie vie, que ce soit au niveau professionnel..., qu'on
savait..., on était consciente qu'on ne pouvait rien faire, qu'on n'en pouvait plus de...,

pouvoir ou de contrôle sur la situation et j'ai fait comme si j'avais rien compris puisque


je savais..., je vais l'amener chez le directeur, peut-être le directeur ne va rien faire,
peut-être le directeur va m'obliger de retourner en classe et d'essayer de faire la paix avec le jeune..., donc..., la situation commençait à se dégrader au point où on disait:: "même

si on fait quelque chose, peut-être ça va rien changer", donc j'ai fait comme si j'ai


rien entendu..., donc..., oui.
M.M.:: ...Donc la question était:: est-ce que c'est là que tu es restée... ? X.M.:: Non, non, non, c'est pas là que je suis restée..., je suis allée justement..., fin 89, à la fin de mon bac à l'école technique

de Kabare..., Kabare oui..., en 92 je pense en septembre..., j'ai déménagé de mon propre


chef, je suis allée..., au collège "APACOPE" et..., c'était une école privée au centre-ville


de Kigali..., là-bas..., le collège avait la réputation que..., étant donné que le


propriétaire, le fondateur était un Tutsi, Charles Shamukiga, la plupart des enseignants


et des élèves étaient des Tutsi..., je pensais que le climat devait être différent.
Oui arrivée là, j'ai trouvé du travail, le climat était différent mais différent

aussi..., d'une autre façon mais on pouvait sentir toujours..., encore une fois..., cette


tension parce que cette fois-ci c'était les élèves de l' "APACOPE" qui étaient
frappés..., qui étaient mises dans les prisons d'une façon injustifiée, alors il y avait

toujours des cas comme ça, la tension était toujours là, donc il n'y avait pas de protection
mais au moins je partageais le sort avec les enseignants, les collègues et..., je me sentais

pas comme visée mais on se sentait comme plus victimes..., ensemble.
C'est dans ce sens oui. M.M.:: C'est plus rassurant pour vous? X.M.:: C'était plus rassurant, alors je suis restée là jusqu'en 94 et..., 94..., quand

le génocide a eu lieu..., pendant les vacances de Pâques, j'étais pas à Kigali, j'étais


partie en vacances chez mes parents.
M.M.:: Justement comment tu as vécu...? X.M.:: [Rires]... M.M.:: ...tu as vécu cette étape de 94 pendant le génocide ?

X.M.:: ..., 94 j'étais partie..., en vacances de Pâques..., mais on sentait déjà que...,


la tension était là, était vive..., tantôt j'ai parlé du collège "APACOPE" mais


aussi..., dans le quartier où on était..., Muhima près de "chez Kabuga"..., près
du..., de la route poids-lourd qu'on appelle..., ou quelque chose comme ça, il y avait la

tension, on voyait les gens, les gens vous surveillaient..., on passait devant quelqu'un...,
il vous regarde comme il est trop fâché contre vous, il ne vous adresse pas le mot..., un mot mais on voyait que la tension était vraiment vive..., dans les quartiers, à gauche,

à droite..., je me rappelle même..., avant la fête de Pâques, il y avait la mort d'un
certain..., [en train de réfléchir], Gatumba.... M.M.:: Katumba...? X.M.:: Katumba..., c'est qui [en s'adressant à M.M.]? Quelqu'un comme ça du "CDR" [Coalition pour la Défense de la République] qui avait été tué, il y avait comme des..., réactions de ses partisans..., à ce moment-là...,

il y avait tellement la tension dans le quartier, je me rappelle que..., à ce moment-là j'habitais


avec..., ma petite sœur Alphonsine et..., je pense qu'on est..., on est allé comme...,
à Kibungo à la maison pour quelques jours, qu'on est revenu après un certain temps...,

j'habitais avec une fille qui s'appelait Kayirangwa Louise..., elle était avec sa petite sœur...,


sa grande sœur Médiatrice, sa petite sœur Christine et Marie Claire..., donc quatre


sœurs et deux sœurs, moi et ma petite sœur. Et je sais qu' à un certain moment on est...,


comme parti à la maison..., parce que la tension était tellement vive et..., après
ça, ça s'est calmé..., nous sommes revenues et on a pu travailler jusqu'à la fin du trimestre

et je me rappelle que j'étais partie, probablement Pâques était le 03..., le 03 avril [1994]...,


au moment où je suis partie..., soit samedi, soit vendredi juste avant Pâques pour aller


à la maison et Louise était restée là..., j'ai entendu dire qu'elle a été tuée là-bas.


Pour ce qui me concerne, en ce qui me concerne, je suis allée à la maison..., fêter la


fête de Pâques avec ma fille et le reste de la famille et..., le 6 avril [1994] c'était


mardi..., si je me rappelle bien..., c'est là où l'avion du président a été descendu...,


alors..., on a eu, je pense on a entendu dans les nouvelles de huit heures du soir [8h00pm]...,


d'un côté il y a des gens qui se réjouissaient mais de l'autre côté, il y a des gens qui
étaient..., qui avaient tellement peur..., on se rappelait c'était comme la fin du monde,

j'étais parmi celles..., j'étais parmi les personnes qui pensaient que c'était la fin
du monde parce que je venais de voir vraiment la tension monter..., à l'école, dans les

quartiers; tes amis n'étaient plus tes amis..., juste parce que l'un était Hutu et l'autre


était Tutsi..., alors en ce moment-là, il y avait..., je me rappelle que j'avais donné


mon sac..., à mon frère qui partait. J'avais un frère qui travaillait à Kigali..., mais


qui était venu en congé aussi, mais étant donné qu'on habitait loin de la route...,
donc de la route principale, je lui ai donné mon sac..., pour qu'il l'amène à Kigali,

j'allais le prendre parce que j'ai dit:: "je ne suis pas sûre..., des moyens de transport,
peut-être je vais avoir un vélo...", ou quelque chose, alors avec mon sac..., je ne pouvais pas emporter tout en même temps..., "prends mon sac, amène-le chez toi...",

donc un sac qui contient mes effets personnels, "alors si j'arrive à Kigali, je passerai


chez toi le prendre...",. Alors ce qui s'est passé c'est que justement on a..., on a commencé...,


même cette nuit-là les gens commençaient à avoir peur, on commençait à entendre


les cris de rien du tout, peut-être les voisins hutu qui voulaient nous faire peur..., mais...,


on savait pas quoi faire. Alors le lendemain midi mercredi [7 avril 1994] ou peut-être


jeudi, un des amis, un des Hutus qui habitait..., qui était à deux collines plus loin de chez


nous avait une amie tutsi... juste un voisin, alors il est venu, il est venu dire à son


amie ou il a envoyé quelqu'un lui dire:: "faites ce que vous pouvez, allez chercher


un endroit où..., où vous vous cachez parce qu'à Gahini, on commence déjà à Gahini,
on commence à brûler les maisons". Alors vous savez ce que ça signifie:: "essayez d'aller dans les églises, essayez de vous cacher...", les gens ont tendance ou avaient

tendance en 94 à aller dans les églises comme un lieu sûr, parce que nos parents


ou les grands-parents disaient:: "chaque fois qu'il y avait les vagues de tuerie, on
allait dans les églises et les gens quand il était..., quand ils étaient là, ils

étaient comme sauvés, comme ils étaient protégés, personne n'allait..., ne venait
attaquer les églises". On les considérait comme les lieux saints mais comme vous savez

en 94 ça n'a pas été le cas..., on est parti dans les églises..., dans les églises
et on a été massacré là-bas. Alors je pense que..., ce qu'on a fait nous, je pense

mercredi ou jeudi on est allé à l'église..., moi et mes parents et on est allé là-bas,


on est resté là-bas, mais déjà vendredi..., je peux ou ne pas..., d'une façon chronologique


respecter les dates parce que..., ça fait..., dans le temps, trois ou quatre jours après...,


les gens ont commencé à venir..., à aller près des églises, on commençait à lancer


des pierres et des grenades mais avant tout, ils se sont assurés de..., d'abord prendre


nos vaches parce que les gens étaient venus avec leurs vaches...
M.M.:: A l'église ? X.M.:: Pas dans les églises mais dans le pâturage environnant parce que finalement on peut pas..., laisser le bétail à lui

seul..., le bétail à lui seul parce que on devait en prendre soin normalement et si


on était dans les églises..., donc l'église pas près de chez nous mais quand même loin...,


trois, quatre kilomètres à pied. Alors, on les a..., on avait emmené les vaches dans
les pâturages entourant les églises et c'est là où..., la plupart comme première fois...,

première chose pour montrer que oui il y a des choses qui vont être fait, ils sont
venus, ils ont pris les vaches, ils appelaient ça "kubohoza", alors ils ont lancé des

grenades, ils ont pris des vaches et tout le monde était là, on pouvait rien faire.
Eux ils étaient armés, ils avaient..., les armes blanches, ils avaient les grenades..., parce que ce que je n'ai pas dit mais qui se faisait..., pendant la période de tension

depuis..., 90, les "Interahamwe" donc la milice armée du..., du "MRND" [Mouvement


Révolutionnaire National pour le Développemen] le parti au pouvoir, avaient commencé des
exercices paramilitaires finalement. Ils savaient tirer..., utiliser le fusil, ils savaient

lancer des grenades..., donc il y avait comme un plan qui était là, qui se dessinait,


qui..., commençait à se..., concrétiser et même quelques fois certains des miliciens


disaient:: "on va vous exterminer"... Avant ça ils lançaient des choses comme
ça mais dans l'esprit des gens, on pouvait pas penser vraiment que c'était..., ça allait

être ça. Alors j'ai pensé, j'ai passé presque trois, quatre jours, j'ai vu les premières


personnes tuées dans l'église et dans la cour de l'église..., la cour de l'église


c'est spécialement les gens qui ont essayé..., d'aller faire..., faire tout pour que les


vaches ne soient pas..., tuées ou..., prises et ils ont été..., on leur a lancé des


grenades..., on les a tués à l'arme blanche, alors c'est là où j'ai vraiment commencé
à dire:: "ça c'est curieux..., c'est fini". Alors, quelques jours, trois semaines ou une

semaine après, en voyant les corps là-bas, déjà certaines aussi dans les églises commençaient


à être tuées..., dans le sens où on a, on a fracassé les fenêtres et que dans les


trous on pouvait lancer les grenades de l'extérieur et que les gens pouvaient être tués ou...,


blessés par les grenades, alors je disais:: "non, non, je veux pas mourir dans une église,


je veux pas mourir enfermée". Je me rappelle une nuit..., à quatre heures du matin, j'ai
dit à une de mes amis qui..., je lui ai dit:: "il faut partir...", elle a dit:: "tu

es folle? Où est-ce qu'on peut aller? Il faut rester ici, même si on meurt, on va


mourir tous ensemble". J'ai dit:: "non, je peux pas mourir, mourir ici". Alors ce
que j'ai fait, je suis sortie de l'église à quatre heures du matin, je me suis cachée dans les arbustes, dans les..., chemins non éclairés, j'ai marché dans les cimetières

qui étaient proches..., mais je me suis éloignée. Direction je ne savais pas mais je me suis


éloignée parce que je me disais:: "s'ils sont..., si nous restons dans les églises,
ils sont déterminés à tuer, ils vont exterminer tout le monde". Alors j'ai dit à maman que je partais, non, non, non, je n'ai dit à personne sauf à l'amie..., j'ai dit::"Cadie...,

ne va nulle part, même si on doit mourir, il faut mourir ensemble", j'ai dit:: "non,


je veux pas mourir, si je dois mourir, je vais mourir ailleurs, je dois pas mourir dans
cette église". Alors, je pouvais pas..., dire à mes parents parce que j'ai dit:: "si je dis à mes parents, ils allaient avoir..., la même réaction". Alors j'ai marché,

j'ai marché et..., pour revenir un peu en arrière, c'est une région où je n'avais


pas grandi, alors c'est une région que je maîtrisais mal, en même temps c'est...,
c'était des nuits pluvieuses, c'était des nuits sombres, alors c'était difficile, alors

je marchais sans direction, peut-être j'ai marché pendant trois, trois nuits, quatre


nuits oui et les jours je devais me reposer [rires]..., je travaillais les nuits, je me


reposais les jours. Alors c'est quoi..., c'est marcher....
M.M.:: Vous deveniez un hibou? X.M.:: Un hibou..., alors je me rappelle la première journée, j'étais dans une plantation

de bananeraies, les gens étaient là-bas, je les entendais vaquer à leur occupation


ordinaire, qui va chercher de l'eau, qui va éplucher les bananes pour..., pour préparer


la nourriture..., et quelques fois ils sont venus chercher..., je ne sais pas qu'on appelle


mais c'est comme une partie traditionnellement..., casserole pour que la nourriture puisse bien


cuire, ils mettent une partie de..., bananeraie fraiche, feuille de bananeraie fraîche pour


couvrir.
Alors il y a une fois, une fille est venue pas très loin de moi..., j'étais couchée

à plat, je pouvais le voir un peu..., quelques mètres mais pour une raison ou une autre


j'avais comme un sang-froid..., j'avais peur mais en même temps je pouvais garder le sang-froid,


je suis restée là-bas à m'étendre, des fois le sommeil venait, je m'assoupissais


un peu mais après ça la réalité me rattrapait.
Et le soir, il y a un homme qui est venu avec un enfant handicapé, handicapé, ça ça

m'a fait mal.
Parce que il était vieux, son enfant était handicapé, il ne pouvait pas marcher, alors

il tenait son fils handicapé, probablement dix, douze ans et il est venu, j'ai dit::


"non..., partez loin, partez loin, je ne veux pas qu'on me voit..."; "non, non,
ne t'en fais pas, nous aussi on est parmi ceux qui sont chassés..., qui sont pourchassés..., juste restez ici, n'aie pas peur". Alors, alors dans les routes comme environnantes...,

les sentiers, on entendait les cris des gens..., qui lançaient de..., comme on fait pour un


animal, pour qu'un animal sorte de...
M.M.:: ... de sa cachette! X.M.:: Oui! Alors c'est comme chasser vraiment, on était pourchassé, on chassait les Tutsi comme on chasserait un animal de proie et on entendait des cris des chiens, les cris des gens à gauche, à droite:: "ne restez pas là, on vous voit, dadada, dadada...", je restais

là.
Alors vers la fin, l'homme m'a dit:: "je vais essayer d'aller à l'église... évidemment...

Je vais essayer d'aller à l'église, il commence à faire nuit, je vais essayer d'éviter les...


routes ou les sentiers connus, je vais essayer de marcher dans le bois ou dans les arbustes,


je vais essayer de marcher si j'ai la chance je vais arriver à l'église, peut-être...,
peut-être arrivés à l'église on aura la chance de..., de survivre avec mon fils, mon

petit-fils", mais j'ai jamais su ce qui s'est passé.
Alors la première journée je suis restée là-bas, évidemment les nuits je marchais

mais j'avais l'impression que je n'allais pas loin vraiment, c'est comme je tournais
en rond..., un jour je suis arrivée..., près d'une maison et le chien a aboyé fortement

et il a dit:: " Fata, fata" pour dire attrape, attrape.
M.M.:: Le propriétaire, le maître ? X.M.:: Oui le maître. Ils étaient dans la maison mais le chien..., normalement quand le chien aboie c'est qu'il y a..., quelque chose. Évidemment j'ai gardé le sang-froid, je n'ai pas couru, je suis allée pas comme très

loin de la maison..., rester à un endroit..., être sûre que je ne suis pas suivie, à


une heure ou deux heures après où je suis sûre que ne suis pas suivie, je sors de ma
cachette tranquillement, je continue à marcher, je ne sais pas où j'allais. Alors une autre fois, je suis allée..., arrivée comme à une plantation..., de manioc et juste

de l'autre côté, j'ai entendu comme..., [comme pour enlever quelque chose dans la
gorge], comme une voix. Alors il y avait deux personnes qui parlaient entre eux, qui discutaient mais qui gardaient

aussi les vaches qu'ils avaient pris des Tutsi.
Donc..., alors je suis allée dans la bananeraie, dans la plantation de manioc et je me suis

couchée comme à plat..., avec beaucoup de sang-froid et j'ai été sûre..., j'ai été


sûre que j'ai réveillé aucun soupçon du côté de ces personnes et quelques temps


après j'ai commencé tranquillement à sortir de ma cachette.
Je pense que je me suis..., que j'ai marché pendant trois nuits, la journée..., je me

cachais et le troisième jour, le quatrième jour, la quatrième jour j'avais très faim,


j'avais très soif..., et pour guise de me tenir debout j'avais une pagne que j'avais


mis autour de la taille pour me soutenir un peu..., je commençais à être fatiguée


et je commençais à..., être fatiguée pour me cacher, fatiguée en disant aussi finalement


je tourne en rond, si j'avais pris la décision de rester à l'église finalement, c'est comme


je suis allée..., je vais finalement nulle part.
Je tourne en rond, je sais même pas si..., je pourrais avoir la chance d'échapper.

Alors, je suis sortie en plein jour, tête haute [rires]..., parce que je voyais une


fille qui était en train de ramasser du bois morte..., du bois mort et je suis allée comme


vraiment..., alors j'ai dit:: "est-ce que tu peux me donner un peu d'eau?"


et la fille a dit:: "vraiment?
Comment oses-tu sortir? Moi il y a pas de problème, si je t'amène chez moi il y a mon frère qui est allé tuer,

il va venir à la maison, il va te tuer et je ne veux..., je ne voudrais pas que tu sois
tuée". M.M.:: Est-ce qu'elle te connaissait ? X.M.:: Non. M.M.:: ... X.M.:: Non, non, non. En fait pour faire tout ce trajet qu'est-ce qui s'est passé? Il y avait un ancien musicien, un chanteur, Nkurunziza François, qui habitait pas...,

deux collines plus loin de chez nous et je savais qu'à un certain moment, un de mes


frères avait donné un lift [rires]..., un lift de vélo, c'est quand même un endroit


pas accessible..., pas près de la route..., de la grande route.
Alors pour aller là-bas, il fallait vraiment faire comme une trentaine de kilomètres,

soit à vélo, soit à moto, aujourd'hui il y a beaucoup de motos c'est assez facile mais
à ce moment-là si tu avais la chance de trouver quelqu'un qui a un vélo..., c'était

des lifts vraiment précieux à ce moment-là.
Alors mon frère avait donné à la sœur de Nkurunziza François un lift de vélo, il l'avait amenée, transportée de Kayonza à Nyagahandagaza qui était le lieu de naissance

de François..., Nkurunziza François et dans ma tête en marchant, je pensais aller à


Nyagahandagaza.
Donc ma colline natale était Rwinkuba et en marchant, je pensais prendre la direction

de Nyagahandagaza mais probablement j'ai comme fait..., j'ai tourné en rond..., je suis


allée pas trop loin.
Alors en sortant de ma cachette, en parlant de..., en disant à la fille..., en parlant

à la fille la première chose..., première question j'ai dit:: "est-ce que je suis


très loin de Nyagahandagaza"? [Rires]..., et la fille a dit:: "Comment oses-tu même
poser la question? C'est trop, trop loin". Alors j'ai dit:: "est-ce que je peux avoir de..., un peu

d'eau pour boire..."?
Elle a dit:: "pourquoi"? Elle était comme perplexe. On voyait qu'elle n'était pas mauvaise mais elle a dit:: "si je t'amène chez moi, mon

frère va te tuer pour sûr.
Je vais pas alerter, je vais rien dire mais les voisins sont là, ils sont même, même

nos voisins sont en train de nous surveiller pour voir si on ne cache pas de Tutsi.
Alors si tu viens chez moi, forcément mon frère, c'est mon frère qui va te tuer et

je ne pourrais rien faire". Alors au moment où on en parlait justement, c'était comme
des collines environnantes, on était sur une colline mais déjà de l'autre colline on pouvait voir des gens, c'est comme des collines qui sont..., face à face et comme

deux collines une vallée, deux collines une vallée.
Déjà de l'autre colline je pouvais avoir comme un groupe de dix personnes qui s'en venaient avec de la viande sur la tête, avec..., beaucoup de choses, elle a dit:: "cours,

cours et va te cacher parce que c'est eux justement, parmi ce groupe il y a mon frère".


Là j'ai dit:: "non, pourquoi j'irai me cacher"? Elle a dit:: "tu sais à quoi


tu ressembles, tu sais à quoi tu ressembles ? Tout le monde va voir que tu es la première


suspecte..., tes cheveux il y a des arbres, il y a les herbes, il y a tout, on voit que


tu es tutsi, on voit que tu n'as pas mangé depuis quelques temps et comment tu penses
que mon frère ne va pas te tuer ? S'il te plaît, va...". Je suis allée mais comme..., marcher d'une façon nonchalante comme si j'avais une certaine certitude. Alors il y avait comme une suite de..., d'arbres et de buissons, comme je vous ai dit c'est

deux collines qui font face à face, qui se font face finalement mais au milieu de ces


deux collines il y avait comme une suite d'arbres, d'arbrisseaux, un peu semblable au marécage


si je puis dire.
Alors je suis allée, je suis entrée dans..., dans cette partie et je suis..., je me suis

installée.
J'étais tellement fatiguée, soif..., j'avais soif, j'avais faim, j'avais soif et j'ai commencé

à dormir.
Mais avant de commencer à dormir, au moment où je commençais à dormir, j'ai entendu

les gens, ah ils disaient..., j'étais pieds nus, ils pouvaient voir où j'ai marché,


alors je les entendais dire:: "elle est passée par ici, elle est passée par là".


Et comme par chance il a plu, alors c'est la pluie qui les a chassés..
M.M.:: ... X.M.:: Il a plu abondamment..., je suis restée dans ma cachette mais je les ai entendus dire:: "continuez à vérifier, qu'elle ne s'échappe

pas, même dans la pluie essayez de rester vigilants". Je suis restée, j'ai dormi,


la pluie a tombé, la nuit est tombée et..., vers la fin quand la pluie a fini de tomber,


ils sont revenus, le groupe est revenu au même lieu parce qu'on était sûr que personne
n'était..., n'était sortie, personne n'était échappée et ils ont cherché vraiment, ils

cherchaient et aussi je sais si vous savez..., si vous avez constaté ça, normalement pour


les gens qui ont habité dans la campagne, quand il y a un animal il y a de petits oiseaux,


de petits animaux..., oiseaux qui vont venir comme être près de cet animal..., où est


localisé cet animal, faire beaucoup de bruits..., mais le fait est que, il y a beaucoup de petits


oiseaux qui..., sont venus comme vraiment là où j'étais...
M.M.:: [Rires]... X.M.:: Mais j'ai eu la chance de ne pas...,

j'ai gardé le sang-froid, j'ai gardé vraiment le sang-froid, j'avais comme..., la conviction
profonde que je devais garder dans la cachette, effectivement je suis gardée, je suis restée dans la cachette et ils ont continué à..., à chercher, chercher, plus ils continuaient

à chercher, plus ils s'éloignaient exactement du lieu où j'étais. Alors je les entendais...,


peu à peu les voix partir c'est comme s'éloigner, faiblir jusqu'à ce que je n'aie plus entendu


personne. M.M.:: ...
X.M.:: Alors la nuit est tombée et j'ai attendu comme pendant..., trois, quatre heures pour

être sûre qu'il n'y avait aucun bruit, aucune présence près de moi..., sortir de ma cachette.


Et la destination maintenant était quoi? C'est retourner à l'église, parce que finalement


je tournais en rond et je venais de me rendre compte que quoi qu'on..., qu'on puisse faire


on peut pas..., on ne pouvait pas échapper. Alors je suis retournée, sans vraiment connaitre


les directions, il faisait noir mais quand même à l'église c'était le seul endroit


dans le village où il y avait l'électricité et je pouvais voir de loin qu'il y avait l'électricité.


Mais je vous..., pour moi c'était tellement loin, il y a un endroit qui s'appelle Rwinkwavu


c'est un ancien..., endroit où on avait les minerais, alors j'ai dit:: "non, cette lumière-là
que je vois c'est loin comme si j'allais à Rwinkwavu, c'est comme si j'allais à la lune"; moi je pouvais pas aller là-bas et pourtant je dois aller là-bas. Alors j'ai continué,

j'ai commencé à marcher et en marchant j'ai vu au-dessus de ma tête, je ne sais pas si


c'est des radars ou quelque chose mais..., une sorte de..., ovni, avion volant..., objet


volant non identifié qui venait, qui éclairait..., le ciel et de façon que tu avais l'impression...,


d'être vraiment vu par tout le monde même si c'était pendant la nuit..., alors j'ai


entendu des autres personnes qui sont cachées..., ailleurs dans les forêts, dans les buissons


qu'ils ont vu des choses comme ça, alors les gens disent que c'est des radars..., radars
américains, au lieu de nous porter secours..., voir ce qui se passait, ils venaient voir

le spectacle, je ne sais pas de quoi il s'agissait mais avec cet objet, je me suis mobilisée,


je suis restée encore une heure, deux heures, trois heures...
M.M.:: A te cacher de l'objet finalement ? X.M.:: ..., pas à me cacher de l'objet mais...,

avec l'impression que j'avais, qu'avec l'éclairage tout d'un coup qui est venu, qui venait, je


pensais que..., comme les voisins de là m'avaient vue..., quelque part, que si j'avançais directement
on pouvait..., me repérer. Et après avoir été sûre que tout allait bien, tout était

calme et encore parti..., je suis encore sortie de ma cachette..., j'ai commencé à marcher,


marcher..., une fois j'ai rencontré comme un animal je pense..., qui s'est enfuyé [enfui?]


aussi, qui a eu peur, qui s'est enfuyé [enfui?], un animal de la taille d'une chèvre, peut-être
une chèvre qui n'avait plus de propriétaire [rires]..., difficile à dire vraiment. Alors

chaque fois j'évitais les chemins utilisés, je vais toujours prendre..., les chemins comme


dans les bois..., quelques fois les épines m'ont rentré dans les pieds ou dans les jambes...,


je devais continuer à marcher, alors à un certain moment j'ai tellement eu peur...,
et tellement eu soif que j'ai humecté ma langue sur l'eau qui était recueillie sur

les feuilles..., des arbres ou des arbustes parce que c'était une période de pluie...,
pluvieuse, je pouvais juste mettre ma langue pour humecter comme..., rafraîchir un peu

ma bouche, ma langue. Et j'ai continué à marcher, j'ai continué à marcher..., alors


je pense le quatrième jour comme trois heures, quatre heures du matin je suis arrivée à


l'église..."Oh mon Dieu..., elle est là, pourquoi tu es là ? On pensait que tu


étais partie, on pensait que..., tu avais pu te sauver et maintenant tu reviens à l'église
et beaucoup de personnes sont..., meurent chaque jour, qu'est-ce qu'on va faire ? On pensait au moins qu'il y avait quelqu'un qui allait..., survivre dans notre famille et

maintenant tu viens ici!" Donc c'était comme la panique totale, j'ai dit:: "j'ai
essayé de me cacher dans..., dans les bois, dans les forêts mais ça a pas marché alors

je reviens. Je reviens à la case de départ parce que..."
M.M.:: Je sais pas où aller! X.M.:: Je sais pas où aller. Donc c'est ça. Je suis restée là. Alors à côté de l'église, il y avait..., un couvent des sœurs et je

connaissais une des amies qui était comme..., novice, qui voulait devenir sœur..., qui


a su, a appris que j'étais là et a envoyé quelqu'un me demander si tu veux venir, on
a encore un peu de farine, on peut faire de la bouillie et tu peux boire un peu de bouillie.

Alors je suis allée, alors..., maman, ma mère, mon père..., trois frères, non trois


sœurs, un frère étaient là aussi et ma fille, parce que la plupart des hommes n'étaient


pas avec nous. Deux de mes grandes sœurs étaient mariées, une et un garçon, un des


garçons était marié aussi, celui à qui j'ai donné le sac qui allait à Kigali, il


n'a pas pu venir à l'église..., l'aîné de la famille était allé se cacher à la


brasserie Bralirwa de Kicukiro, il n'était pas avec nous et aussi mon petit frère qui
vient juste après moi, c'était qui habitait avec lui... M.M.:: Donc il était à Kigali aussi ? X.M.:: Oui il était à Kigali aussi. Donc là c'était mes parents, ma fille..., mes trois sœurs et moi et mon petit frère. Alors

arrivée là-bas j'ai pu boire un peu de bouillie, j'ai pu dormir un peu juste avant que les


assaillants sachent aussi que là-bas il y avait un petit groupe de personnes qui étaient


là et aussi deux enfants jumeaux qui avaient à peine un an ou deux, qui à un certain


moment pleuraient de faim, de soif et de fatigue, qui ont pleuré forcément..., alors ils sont


venus là-bas..., forcément je pouvais plus retourner là-bas..., donc comme à l'église,


c'était vraiment des immeubles proches mais pas exactement..., donc il fallait marcher
comme quelques mètres pour y aller. Donc les assaillants ont su qu'on était là...,

ils ont..., ils nous ont identifiés et ils ont dit:: "..., pour le moment c'est les
garçons, on va d'abord nettoyer les garçons, on va d'abord tuer les hommes et les garçons,

les filles après". Et l'un des..., l'un des voisins a lancé:: "non, non, non les


filles aussi, regarde Mukandoli, tu sais que le premier ministre du Rwanda était Agatha


Uwilingiyimana, c'était une femme, elle aussi [ X.M.] elle est dangereuse, alors oui on tue


les hommes mais aussi les femmes un peu plus influentes, qui peuvent jouer un rôle quelconque,


on va les tuer". Alors on venait de me viser mais..., je disais, pour une raison ou une


autre j'ai gardé le sang-froid et..., alors à un certain moment ils ont forcé les entrées,
en voulant forcer les entrées on a dit qu'on ne sait pas où les sœurs sont parties, ils

ont fermé à clé, on ne peut pas sortir, on est comme des otages, si vous voulez entrer
c'est par la fenêtre, il y avait des grillages dans la fenêtre, tout ce qu'ils pouvaient faire c'est juste comme lancer les grenades. Mais je gardais le sang-froid..., le sang-froid...,

je suis restée là avec un autre groupe de femmes, surtout les femmes qui avaient des
enfants parce qu'il y avait encore de petites provisions dans le couvent des sœurs, ils

étaient partis pour demander des biscuits ou de la bouillie pour leurs enfants et c'est
là où, comme par hasard quand je suis revenue de mon..., de mon excursion, c'est là où

je suis allée boire la bouillie et c'est là où justement..., les gens sont venus


me trouver et je me rappelle..., en parlant de la chance aux hommes et aux garçons, je


me rappelle de mon petit frère qui est venu et je lui ai donné la [le] pagne que j'avais::


"porte-le, porte-le, peut-être on va penser que tu es une fille...", mais malheureusement


oui il a été tué, on n'a pas su où, qui l'a tué ni où il a été jeté mais je me


rappelle de..., de cet appel vraiment, comme si je pouvais l'aider, je pense..., il pensait


que je pouvais faire quelque chose même si j'étais là-bas mais..., c'est pas possible
[en train d'essuyer les larmes]..., alors c'est ça. Il est parti avec un autre voisin..., un autre voisin d'un même âge, ils sont allés et on a jamais su où ils sont allés

mais sûrement ils ont été tués en cours de route parce que..., la préfecture de Kibungo...,


actuellement s'appelle, je pense, la province de l'Est, est proche de la Tanzanie, pas proche


mais si on marche vraiment, le pays le plus limitrophe c'est la Tanzanie..


J'ai entendu dire qu'il y a des gens qui ont pu marcher jusqu'en Tanzanie mais mes deux
frères, finalement celui qui devait porter mon sac..., allait à Kigali et mon petit frère à qui j'ai donné le pagne..., n'a pas pu, ils n'ont pas pu aller en Tanzanie...

M.M.:: Ah celui qui devait prendre le sac n'était pas encore parti ?
X.M.:: Non, non. Il n'a pas pu partir à temps j'ai entendu dire [rires]..., alors j'ai entendu

dire qu'ils ont été tués quelque part en essayant de s'enfuir, en essayant d'aller
en Tanzanie mais ils n'ont pas pu, ils ont été tués en cours de route..., et malheureusement...,

peut-être je ne suis pas la seule mais la plupart ou tout le monde qui a été tué


dans ma famille, on n'a jamais retrouvé leurs corps, donc..., c'est difficile de..., faire


le deuil..., on n'a jamais enterré..., mais je me dis::"je ne suis pas la seule, la


plupart des rescapés du génocide sont passés par là". Alors c'est ça..., donc étant


donné qu'on était [proche?]..., oui de la Tanzanie mais en même temps aussi proche
de l'Ouganda..., une semaine ou deux semaines après, après le début des massacres, les

combattants du FPR sont venus à l'église, ils nous ont libérés. Donc on n'a pas, oui


on a..., on a vécu le calvaire, il y avait beaucoup de personnes qui étaient tuées,
qui venaient d'être tuées mais on a aussi eu la chance d'être secouru deux semaines

après. Alors on a été amené dans le camp de refugiés à Gahini et..., on a commencé


à revivre, apprendre à revivre cette tragédie donc..., ce qui s'est passé aussi entretemps...,


ma mère à un certain moment il y a des groupes de gens qui priaient, qui sont venus à l'église


comme pour demander pardon pour les gens avec qui ils priaient et deux de mes..., de mes


nièces, donc les filles de mon oncle paternel, étaient dans le mouvement évangéliste,


dans un groupe de prière, ils sont sortis, donc grâce à..., à leurs voisins ou à


leur..., leur groupe qui sont venus demander pardon pour eux de les..., de les sauver,


ils sont partis et c'est là où ma mère a dit:: "partez avec Francine", ma fille


s'appelait Francine, "partez avec elle, probablement si vous êtes sauvés, elle peut


être sauvée aussi. Nous ici on est sans issue, probablement, sûrement on va mourir,
on va périr mais si vous partez et que vous avez la chance de survivre, peut-être elle

va être sauvée aussi". Alors..., à ce moment-là quand on a été libéré, donc


les massacres étaient finis..., à l'église, donc..., aux paroisses, pas de l'église...,


l'église mais c'est la paroisse de Rukara..., alors quand on est..., on a été libéré,


qu'on est parti à Gahini..., donc ma fille n'était pas là. Lui était partie plus tôt


avec le groupe..., j'ai parlé à ces filles après et ils ont dit qu'à un certain moment...,
ils ont entendu les grenades et tout le monde a essayé de se cacher et dans la débandade

ils se sont perdus de vue. Mais j'ai appris aussi par après que ma fille avait pu rencontrer


ma grande sœur..., Vérène..., celle que..., celle dont j'ai parlé plus tôt, avec qui


j'étais proche..., qu'elles ont pu être ensemble mais qu'ils ont été tués aussi,
oui donc..., elle et son mari également. Donc c'est ça...

M.M.:: Vérène c'est pas elle qui était mariée à un Hutu ?


X.M.:: Oui. M.M.:: Et le Hutu a été tué avec ?
X.M.:: ...Donc c'est ça. Oui. S'il y a des éclaircissements je suis...

M.M.:: Non je suis..., en train d'avaler tout ça finalement...
X.M.:: Oui [rires]... M.M.:: Donc finalement on est allé vous prendre, toi tu étais encore chez les religieuses ? X.M.:: Oui juste à côté. M.M.:: Ok. Donc on a ramassé chez les religieuses

et à la paroisse? X.M.:: Oui c'est comme vraiment deux immeubles
proches-proches, proches l'un de l'autre. M.M.:: ... X.M.:: Parce qu'à un certain moment les tueurs ont senti l'avancée des troupes du FPR et

ont fui, ils ont commencé à fuir vers la Tanzanie..., il y en a qui sont venus de...,
préfecture de Byumba à l'époque, ils ont commencé à marcher..., plus le nombre grandissait

et les gens, les tueurs de Rwinkuba, de Rukara disaient:: "Ah si les Inkotanyi sont proches


et s'ils nous trouvent ici, ils vont nous tuer tous, alors autant partir maintenant".
Alors c'est pourquoi je pense ils sont partis deux semaines après quand les autres tueurs

qui venaient de Byumba..., marchaient vers la Tanzanie.
M.M.:: Et pendant que vous étiez dans le camp, vous n'aviez pas de nouvelles, vous

ne saviez pas que ceux qui n'étaient pas avec vous ont été tués, vous les pensiez...?
X.M.:: Oui, oui, on les pensait tués mais on n'était pas sûr... M.M.:: ... X.M.:: Ce n'est que par après qu'on a appris qu'ils étaient tués, par exemple mon frère, donc comme je vous ai dit, il y a deux frères

qui..., qui étaient allés se cacher à..., à Bralirwa parce que... l'un des frères,
le grand frère était..., travaillait là-bas mais à un certain moment il a dit au petit

frère:: "on peut pas rester tous ici, alors je te chasse, débrouille-toi, je vais rester


ici mais on ne peut pas rester ici". Alors l'autre est parti. Il a..., il s'est caché


à gauche, à droite mais l'idée est que il a..., il a échappé au massacre..., il
a échappé au génocide et qu'il a été recruté par..., par le FPR, qu'il est devenu

militaire. M.M.:: ...
X.M.:: Alors il est parti. Alors à ce moment-là on ne savait même pas si tout le monde était

tué ou non, ce n'est qu'un an après, comme en..., ou même deux ans après en 96 quand


j'étais à Butare, un de mes amis mais en même temps famille, Marcellin..., Marcellin


était venu à Butare pour une raison ou une autre, je pense il y avait des amis à lui


ou à elle, à lui pardon, qui a dit:: "tu sais j'ai trouvé ton frère à la barrière
à Gitarama". J'ai dit:: "quel frère ?" "...Il y a ton petit frère qui est là! Je l'ai vu une fois dans le passé, je me rappelle de lui, on a même parlé. J'ai eu la curiosité, je suis allé lui parler, il a dit que c'est lui". J'ai dit:: "vraiment

?" Alors je me sentais comme ressusciter [rires]...
M.M.:: ... X.M.:: J'ai dit:: "vraiment il est là ?" Et lui a dit, il a essayé de décrire où il était..., alors nous sommes..., j'ai essayé

de prendre le contact et finalement je suis allée..., lui rendre visite, il était bel


et bien en vie... M.M.:: ...C'était lui ?
X.M.:: C'était lui, il était bel et bien en vie! ..., mais lui non plus à cause peut-être du travail des militaires et tout, toute la discipline, il ne pouvait rien faire, il ne

pouvait pas demander pardon....
M.M.:: Il n'avait pas été là où vous étiez pour vous voir qui reste là ? X.M.:: Non, il n'était pas encore là. M.M.:: C'était difficile ? X.M.:: Oui, oui. M.M.:: Pendant deux ans il n'avait pas...? X.M.:: Non. M.M.:: Pas de nouvelles ? X.M.:: Non, parce qu'à ce moment on l'a pris, à ce moment-là on le nommait docteur [rires]..., on l'a initié a comme..., devenir infirmière ... [infirmier?], comme de fortune, il est

devenu infirmière [infirmier?] alors on l'appelait "docteur"; c'est lui qui donnait les médicaments.
Alors on a besoin de lui quand on se déplaçait ici et là, donc il devait absolument être là..., donc il n'avait pas encore obtenu le temps, la permission d'aller rendre visite

et voir s'il y avait des gens qui étaient..., qui avaient survécu. Alors c'est à ce moment-là
qu'il a demandé:: "tel est mort ?" J'ai dit:: "oui, tel est mort ?" J'ai dit:: "oui. Oh mon Dieu". Il n'avait..., il n'avait pas pensé que la tragédie pouvait être si grandE; d'après lui, c'est comme s'il a été échappé, il était du groupe

de ceux qui combattaient, qui allaient libérer les gens mais probablement dans..., en lui


il avait comme espoir que même les siens avaient survécu..., "tel est... ? Oh mon
Dieu!" Oui..., alors plus tard il a pu venir à la maison..., finalement il a même...,

cessé le service, il a été démobilisé..., aujourd'hui..., la chance, il est encore en


vie, il est retourné dans le civil, là il est marié, il est père de deux enfants.


Donc... M.M.:: Il est toujours docteur ? [Rires]...
X.M.:: Oui, il a suivi l'orientation, maintenant il est infirmier... M.M.:: ...Est-ce que cette fois-ci pour vrai, il est allé étudier ? X.M.:: Pour de vrai, il est allé..., à l'école, il a fait ses humanités et en infirmière...,

en sciences infirmières et là il est médecin..., pas médecin, mais il est infirmier. Mais


à ce moment-là je me rappelle, on l'appelait doctor, doctor et j'ai dit:: "vraiment ?" Il
dit:: "oui [rires]..., parce que je donne quelques pilules, alors on me dit:: docteur".

Alors c'est ça. M.M.:: C'est une bonne..., de bons retrouvailles
finalement ? X.M.:: De bons..., ça a été de bons retrouvailles vraiment! D'un côté c'était vraiment triste, ça on en convient mais de l'autre côté,

il y avait comme des cas..., c'était..., des retrouvailles, de bons retrouvailles.


M.M.:: ... X.M.:: ...
M.M.:: ..., et on vous a amené dans le camp et j'ai à te demander finalement la vie dans

le camp..., le quotidien ça ressemblait à quoi ? Et vous avez vécu combien de temps
là-bas ? X.M.:: ...Bonne question! Le quotidien ressemblait à..., c'est la survie si je puis dire au niveau le plus bas, au niveau primaire si

je puis dire, je veux dire..., c'était juste manger, était chercher quelque chose à boire...


juste rester là..., il y avait des choses, il y avait une terme qu'on avait forgé comme


fouiller, on disait qu'on allait fouiller. Alors pratiquement on allait dans les champs
de patates douces..., haricots ou bananeraies, on allait chercher de quoi manger. Ce qui

s'est passé c'est que les familles..., ou peu de membres de famille qui..., survécu


essayaient de se reconstituer ou se remettre ensemble pour créer un semblant de famille


et chaque matin justement, on n'avait rien d'autre à faire que..., la survie comme primaire


si je puis dire, on allait chercher quoi manger... C'était pas toujours facile, des fois il
fallait marcher des kilomètres et des kilomètres pour aller chercher les bananeraies..., des bananes, des patates ou des haricots ou d'autres choses... Alors les relations sociales c'était

quoi parmi les rescapés avec qui étaient blessés, il y avait qui étaient malades,
alors on était [avait?] la chance, à Gahini dans le camp, près du camp il y avait aussi

un hôpital, alors on avait la chance que les blessés et les malades allaient là-bas.


Mais alors, moi je me suis engagée, non j'ai fait du bénévolat quand j'étais là-bas.


Alors j'allais, je me rappelle pas exactement si c'était les fonds de l'hôpital, si c'est


les subventions qui venaient ailleurs, ailleurs mais ce que je faisais, c'était aller distribuer


de la nourriture parmi les malades. Alors..., il y avait les gens qui faisaient la cuisine


et moi j'étais la coordinatrice, je faisais la liste qui devait avoir..., donner la nourriture,
qui n'avait plus de famille, je devais faire la liste, on devait faire le tour des salles

pour aller distribuer de la nourriture, des choses comme ça...


M.M.:: ... Dans l'hôpital ? X.M.:: Dans l'hôpital. Oui, alors...
M.M.:: Et vous êtes restés pendant combien de temps là-bas..., plus ou moins ? X.M.:: Probablement deux, trois mois si je me rappelle. Oui..., là c'était au mois d'avril..., pour une raison ou une autre, je ne sais pas où je suis allée après le

coup..., ah oui! [rires]..., oui pendant le camp, ça c'est une histoire un peu drôle.


Pendant le camp..., on a recruté les gens pour aller..., pour aller suivre les enseignements


du FPR, il y a des gens qu'on a ramassés à gauche, à droite, les jeunes ou les gens
qui avaient étudié, un minimum d'éducation, minimum d'éducation, éducation secondaire,

quelques fois universitaire pour devenir cadres du FPR, je suis partie. Alors il y avait une


formation près de Rwamagana, c'était dans une..., 70 kilomètres ou quelque chose comme


ça..., près du lac Muhazi et il y a eu des entrainements..., pour, comme parler d'idéologie


du FPR..., comme..., parce que la plupart d'entre nous n'étaient même pas au courant,


ils avaient entendu parler mais ils n'étaient pas au courant. Là ils parlaient, ils expliquaient


le..., le pourquoi de leur lutte..., les différents moments qu'ils ont traversés pour arriver


à la victoire..., et puis de..., en même temps les autres parties du pays..., aussi


il y avait..., la guerre continuait..., la proximité géographique de Kibungo a permis


que, même s'il y a eu beaucoup de morts, mais en même temps les gens ont été secourus


tôt, une semaine, deux semaines après. Alors..., c'est ça..., c'était aussi une façon d'enseigner


ou de dire parmi les rescapés..., les gens qui avaient un minimum d'éducation comme


de jouer, jouer un rôle-clé dans la communauté, être plus sensible par rapport à la sécurité


et à ce qu'on peut faire comme pour..., rester ensemble comme communauté. Alors là on a


passé comme deux, trois semaines et..., alors curieusement..., curieusement là j'ai rencontré


mon premier mari, ça c'est incroyable [rires]... M.M.:: Ah oui!
X.M.:: Parmi les cas des familles, les enseignants, il y avait un gars que j'avais connu quand

j'étais enseignante au collège"APACOPE", avec qui on a habité ensemble, pas ensemble


mais dans le même immeuble à Muhima, il y avait les appartements..., qu'on appelle


"SOFERWA", alors j'ai habité là quand j'enseignais au collège "APACOPE" et
le gars habitait dans l'immeuble aussi, on s'est connu rapidement..., il a voulu me draguer

mais à ce moment-là ça n'a pas marché mais pour une raison ou une autre quand je


l'ai rencontré pendant le génocide, juste après quand on était à..., rescapé du


génocide pendant cette formation, les émotions sont venues d'une façon ou d'une autre et


à ce moment-là, il y avait pas de moyen terme, il y avait pas de long terme, il y


avait seulement le court terme. Si je retourne un peu à ce moment-là, je ne sais pas comment


j'ai pris la décision de me..., pas que je le regrette mais..., ça a été d'une façon,
une décision qui a été prise comme très, très rapidement..., je dis quand je retourne en arrière, je dis:: "C'est moi ou...? Pourquoi"? Mais j'ai essayé d'analyser

et penser, probablement les gens avaient tellement perdu des gens proches..., on était passé


par..., on était comme proche de la mort et on n'est pas mort. Alors on a..., probablement


que tout ce qui nous rappelait la..., la vraie vie, la vie antérieure qui était quand même


assez agréable, on s'y accrochait forcément sans, sans, sans trop y penser..
M.M.:: ... X.M.:: Probablement c'est pour cette raison et... M.M.:: Vous n'étiez pas mariés là-bas ? X.M.:: ... ? M.M.:: Tu n'étais pas mariée là, là dans la formation ? X.M.:: ...Après... M.M.:: [Rires]... X.M.:: Après, près du lac Muhazi, après. M.M.:: ... X.M.:: Oui. M.M.:: Mais attends, la date où tu es partie du camp à la formation...? X.M.:: Oui, avec le groupe des autres. M.M.:: Avec le groupe des autres mais quand la formation est finie, est-ce que ça coïncidait avec la fin de la guerre, finalement on retourne dans les familles ou bien vous..., tu es retournée

dans le camp ? X.M.:: Je suis retournée dans les camps pour
un temps mais pour une raison ou une autre j'étais comme emballée, je..., devais me marier [rires]... M.M.:: Oh..., ok! X.M.:: Et je suis retournée dans les camps mais comme pour une courte période, parce que je me rappelle que..., 95 [1995] déjà, je me mariais.

M.M.:: Mais le camp, j'imagine que le camp était fini en 94 [994] août, septembre,


il fallait revenir...?
X.M.:: A ce moment-là..., qu'est-ce qui s'est passé ? [En train de réfléchir]..., ah oui, oui, oui, vous m'avez..., ça c'est évident! Fin 94, on a été chercher une maison où on pouvait s'établir. Alors, moi et ma famille, on a trouvé une maison pas très loin du camp, on a habité

là-bas parce que l'ancienne maison familiale avait été détruite.
M.M.:: Ok. X.M.:: En même temps, avec la fin de la formation, avec cette idée de se marier et tout, j'ai

vécu avec mes parents mais pas pour une courte..., pas pour une longue période parce que, là


je me mariais et après ça nous sommes allés vivre à Kigali.


Alors dans..., une autre maison à Kigali...
M.M.:: Toi et ton mari ? X.M.:: Oui. M.M.:: ... X.M.:: ...Alors c'est ça. Donc..., on est retourné..., on a cherché une famille oui, mes parents et quelques sœurs...,

qui étaient là et après ça je me suis déplacée...
M.M.:: Et toi tu... X.M.:: Oui je me suis déplacée..., à Kigali parce que je venais de me marier mais le gars restait à Rwamagana pour la formation, pour un certain temps, il m'a rejoint par après

à Kigali.
M.M.:: Ok. X.M.:: ... M.M.:: ...Pendant..., je suis en train de me demander quand est-ce que finalement vous avez appris des nouvelles de chaque membre de la famille, qui est mort ? X.M.:: Ça a été..., peut-être j'en prendrai..., j'en apprendrai encore aujourd'hui..., ça a été comme de fil en..., comme là compte-goutte si je puis dire. M.M.:: ... X.M.:: Comme je vous disais, mon petit frère, celui qui me suit directement, je l'ai su grâce à Marcellin qui m'a dit:: "j'ai

trouvé ton frère à..., à la barrière à Gitarama"; je suis allée, ça c'était
en 96... M.M.:: ... X.M.:: Début 96. Comme deux ans après..., alors là dans le camp, j'étais..., avec trois petites sœurs,

Alphonsine, Dancilla et Maria..., et finalement..., et les parents.


Et finalement c'est avec eux avec qui j'étais à l'église.
M.M.:: ... X.M.:: Parce que le frère n'était pas là, même à l'église, celui qui était venu là a été chassé, a été tué quelque part..., le grand frère..., n'était pas là, il a été tué à Bralirwa, Gérard

celui qui me suit directement était recruté dans les militaires mais on ne savait pas


encore, donc finalement comme on était à l'église, on était là.
Alors..., Vérène, celle qui était avec ma fille, était partie, peut-être ils voulaient aller en Tanzanie ou quoi mais on n'a jamais su tout de suite, ça a pris quelques temps,

ça a pris peut-être un an ou deux..., et c'est là où les enfants sont justement revenus,


ses enfants sont revenus à la maison.
M.M.:: Seuls ? X.M.:: Je pense il y a [en train de réfléchir]..., comme j'étais là, des fois il y a des moments où je ne pose des questions ou il y a des questions, il y a des choses qui me disent que j'oublie, pour une raison ou une autre je ne sais pas, je sais pas c'est qui, qui est revenu avec les enfants... Probablement un membre de famille du côté de son père... M.M.:: Est-ce qu'ils ont raconté la mort de leurs parents ? X.M.:: Non. M.M.:: Ils n'en savaient rien ? X.M.:: Peut-être ils ne, ne, ne veulent pas ou c'est quelque chose de très sensible, même si elles ont vu des choses..., on n'en parle pas.

M.M.:: ... X.M.:: Alors je ne sais pas si un jour on
pourra essayer de leur demander mais j'ai demandé à ma petite sœur..., qui est à

Kigali, qui est au Rwanda, elle m'a dit:: "elles, elles n'ont jamais parlé de quoi
que ce soit". M.M.:: Est-ce que vous avez eu les corps de ceux qui sont morts ? X.M.:: Les corps de ceux qui sont morts, c'est difficile à dire. Je me rappelle qu'un matin, c'était en 2002, c'était en 2002, j'étais au centre-ville...,

j'enseignais à Ottawa et première chose, je vérifie mes emails avant de commencer


le travail et là je vois l'email de ma, ma petite sœur qui me dit:: on a retrouvé le


corps, les corps, probablement de notre sœur Vérène et de Francine, ma fille mais on


n'est pas sûr a 100% parce que dans cette fosse, comme une petite fosse, il y avait
déjà onze personne avec... M.M.:: ... X.M.:: Il y avait rien..., point particulier sur lequel on pouvait s'accrocher pour dire oui c'est elle, on a pris des listes, on les

a..., on les a..., parce qu'à ce moment-là il y avait la campagne de dire:: "inhumez..."


M.M.:: ...Je pense...
X.M.:: Pas inhumez. Amenez toutes les restes des gens que vous pensez..., dans les sites..., ensemble, fosses

communes à la paroisse ou à la commune.
Alors ma sœur m'a dit ça, probablement. Alors, peut-être, peut-être pas, on ne saura jamais. M.M.:: ... X.M.:: Donc..., c'est ça. Mais le..., les autres comme mon petit frère..., il s'appelait Marcel, celui à qui j'ai donné

le pagne..., mon grand frère, celui qui avait pris le sac [rires], et mon autre grand frère


qui était, qui s'était caché a Bralirwa, on n'a jamais su.
M.M.:: Pas de nouvelles ? X.M.:: Pas de nouvelles. On sait qu'ils sont morts..., parce qu'ils n'ont jamais revenu, ils sont jamais revenus

à la maison mais on n'a jamais su par où..., où exactement ils ont été inhumés...,


non, on n'a jamais su.
M.M.:: ... X.M.:: Oui. M.M.:: Donc finalement, tu quittes la famille comme ça, tu t'en vas, tu vas recommencer

la vie?
Comment ça s'est fait ? X.M.:: Je..., je recommençais la vie, j'ai quitté la famille mais sans beaucoup de remords parce que j'ai..., il y avait aussi..., la

faim, la détresse dans la famille..., parce qu'on était déplacé, les maisons étaient


brûlées, matériellement on était vraiment démunis, démunis.
Alors je pensais si je vais à Kigali, c'est pas la raison pour laquelle je me suis mariée mais je me disais:: "si je vais à Kigali, probablement il y a des choses qui vont s'ouvrir,

je pourrais travailler, je pourrais subvenir aux besoins de la famille" et c'est pour


cette raison..., je disais:: "il faut partir, de toute façon rester avec eux sans rien
faire..., ça n'aide pas nécessairement mais si je vais loin, si j'ai la chance de trouver

du travail, probablement je pourrai..., envoyer un peu d'argent..., pour la subsistance".


M.M.:: Tu as pu travailler ? X.M.:: ...J'ai pu travailler mais pas à Kigali,
à Butare, parce que fin 95..., j'étais engagée à l'Université Nationale du Rwanda..., dans

le département des activités sociales..., socio-culturelles et sportives et c'est là


où j'ai travaillé jusqu'à ce que je vienne au Canada..., en 98. 95 à 98 j'ai travaillé
à l'Université. M.M.:: Ma prochaine question va être, quelqu'un qui sort de la guerre, du génocide, qui vient

de se trouver un bon emploi si je peux dire, pourquoi décider de partir ?.
X.M.:: Quitter..., je..., je voulais quitter parce que je me rendais compte que même si

on..., j'avais la chance d'avoir du travail mais il y avait beaucoup de choses sur lesquelles


on était passé sous silence, on n'avait pas pu pleurer nos morts et je voyais que


le contexte dans lequel on était, était tellement infeste si je puis dire, si je peux


retrouver le nom, le mot..., on ne se rendait même pas de l'ampleur de..., de la catastrophe,


tellement on était mêlé dans le quotidien pour la survie, alors je me disais:: "si
je me distance un peu, je mieux vivre mon deuil, je pourrais mieux comprendre certaines

choses et je pourrais..., comme réparer un peu ce qui a été perdu dans ma vie", pourrais


dans ce sens oui. M.M.:: ...
X.M.:: Et aussi j'avais entendu que certaines amies, des gens que je connaissais..., habitaient au Canada, on disait que le Canada c'est un pays où il fait bon vivre...

M.M.:: Humm. X.M.:: Alors, j'ai dit:: "pourquoi pas ?" Alors
c'est là où j'ai tenté, j'ai commencé le processus de..., d'immigration. M.M.:: ... X.M.:: Oui. M.M.:: Et puis tu es arrivée à Montréal, c'était en quelle année ? X.M.:: C'était le 6 mars 98. M.M.:: Wow! Très précis! [Rires] X.M.:: Oui! Je me rappelle comme si c'était hier! M.M.:: En plein hiver! X.M.:: En plein hiver! M.M.:: Est-ce que tu savais que tu venais en plein hiver ? X.M.:: Non! M.M.:: [Rires]..., est-ce que tu connaissais quelques personnes à Montréal ? X.M.:: Je connaissais Monique! [Rires] M.M.:: Tu savais qu'elle était là ? X.M.:: [Rires])..., je savais que Monique

était là mais c'est pas elle qui est venue m'accueillir à l'aéroport mais il y a des


voisines..., une voisine qui habite à Montréal..., Espérance Gasherebuka..., on a été voisines...,


alors ses parents aussi et quelques frères et sœurs étaient avec moi à la paroisse


Rukara, ils ont été tués...Alors je me suis, j'ai dit..., j'ai créé les contacts
avec..., avec Espérance Gasherebuka grâce à une sœur, à sa sœur qui habite au Rwanda...,

Concilie, il me donnait le contact d'Espérance et j'ai créé le contact avec Espérance,


je lui ai dit que je venais et je lui ai demandé de venir m'accueillir à frontière et il


est venu mais je savais que Monique et quelques autres personnes que je connaissais habitaient
là-bas, je me disais finalement il y a certaines personnes que je connais, probablement c'est

bon. Mais le Canada a, ou à ce moment-là, avait la réputation à ce moment d'être


une terre d'accueil, que les gens immigrent au Canada, qu'il fait beau de vivre là-bas,
je me disais:: "pourquoi ne pas aller essayer voir à quoi ça ressemble ?" Alors c'est

pour cette raison que je..., suis venue. M.M.:: Donc si je comprends bien il y a des
personnes de la société qui t'auraient facilité l'intégration si je puisse dire ? X.M.:: Oui. M.M.:: Mais aussi je voulais savoir, est-ce que tu as eu quand même recours aux autres institutions ou organismes qui t'auraient

facilité aussi ce travail-là ? X.M.:: ...L'organisme ça a été le Bien-Être


Social; on m'a donné l'argent pour survivre..., les amis m'ont aidé à chercher du..., un


logement..., me dire comment chercher l'autobus, je sais aussi qu'il y a un organisme d'intégration


en emploi, j'ai suivi cette formation aussi, même si après cette formation je n'ai pas


nécessairement eu un emploi..., alors j'ai suivi des conseils à gauche, à droite, ils
m'ont dit:: "c'est mieux de retourner à l'Université". Je suis retournée à l'Université, j'ai fait le travail social même si avec ce diplôme je n'ai jamais travaillé comme

travailleuse sociale, oui il y a des..., des hauts et des bas, il y a certaines choses
qui se sont bien passées mais pour revenir vraiment à ta question, il y a certaines personnes que je connaissais ou que j'ai connues à Montréal qui m'ont facilité l'intégration ou les organismes communautaires qui m'ont aidé à m'intégrer. M.M.:: Donc on peut facilement dire que même si tu ne connaissais personne, les services

mis en place finalement par le Canada...? X.M.:: ...
M.M.:: ...auraient pu faciliter l'intégration ? X.M.:: Ils ont facilité l'intégration oui, mais l'intégration vraiment au niveau de

la survie, parce qu'ils ne savent pas ce que tu as traversé, euh... ils ne connaissent


pas nécessairement ton cheminement et aussi, les services de..., comme le counseling, comme


aller parler à un travailleur social, les services existent dans cette société mais


pas dans la nôtre, pas dans laquelle d'où je venais. Je ne pouvais pas penser si j'avais


un peu de dépression ou si les souvenirs du génocide devenaient lourdes, je ne savais


pas ou je savais pas comment m'y prendre, comment aller chercher ces services; par après


j'ai appris que les services existaient mais probablement, culturellement j'étais pas


enclin à aller chercher ces services, peut-être même pas aujourd'hui, pas encore tout à
fait, mais je sais, je sais qu'aujourd'hui je suis plus ouverte à l'idée..., oui, donc

ils m'ont aidé, ils m'ont facilité l'intégration mais plus au niveau de..., de la survie, quoi


vivre..., me donner de quoi payer le loyer ou des choses comme ça...


M.M.:: ... X.M.:: Acheter le billet d'autobus, des choses
comme ça... M.M.:: Quelle a été ta grande surprise ou

qu'est-ce qui a été aussi le plus difficile ou qu'est-ce qui a été ta grande déception


pendant tes premiers moments à Montréal ?
X.M.:: ...,Oui, la déception..., c'est, c'est la..., la dure réalité, de réaliser que

même si on habite avec les gens, si les gens marchent dans la route, si on connaît des
personnes, c'est aussi de se rendre compte à quel point on est vraiment seul..., parce

que les gens, j'imagine aussi la plupart des rescapés qui sont au Canada, elles n'ont


pas nécessairement, je ne sais pas, peut-être ils n'ont pas nécessairement cet espace pour
ventiler et pour parler des choses qui n'ont..., qu'ils n'avaient pas eu l'occasion de...,

de dire pendant le génocide..., oui quand même..., pendant la commémoration..., je


me rappelle que j'ai donné comme un témoignage..., à Montréal mais c'était seulement pendant


la semaine mais après ça j'aurais aimé avoir un peu d'encadrement, mais si je retourne


ou si j'essaye de retourner en arrière, c'est comme si c'était un luxe. Parce que finalement,


chacun est là pour la survie..., si vous avez une chance de rencontrer des gens pendant


le mariage, pendant les baby shower ou bridal shower, c'est là, c'est comme une occasion


assez courte pour parler aux gens mais la réalité avec lesquelles tu es venu comme


rescapé du génocide, qui n'a pas pu parler, qui n'a pas pu exprimer ta colère, ta déception,


ta frustration, euh... qui n'a pas pu pleurer ou enterrer tes morts, tu es toujours avec,


le cadre comme tel n'a pas été possible pour..., s'exprimer, des choses comme ça.
M.M.:: ... X.M.:: Oui. Peut-être ça aurait été mieux d'aller chez..., comme..., intervenant..., travailleur social pour ventiler, parler,

parler mais j'ai dit:: "probablement c'est pas le moment, donc...", ou alors, probablement


à cause de cette..., traditionnellement on n'est pas enclin à aller parler de cette


personne, parler de toute chose à un étranger... M.M.:: ...


X.M.:: Donc..., c'est dans ce sens oui. M.M.:: La surprise ?
X.M.:: ...La surprise..., la bonne surprise ou la mauvaise surprise ? M.M.:: Les deux [rires]... X.M.:: Ce que j'ai aimé de cette société,

c'est quand même une société ouverte, c'est une société où on se sent en sécurité...,


mais..., oui, les gens sont assez gentils même les gens ici juste en apparence, juste


dans la route, de ce côté..., tu les vois vraiment accueillants, vous perdez..., je


me rappelle un hiver j'ai perdu un gant, un gant sans m'en rendre compte, il faisait tellement


froid, j'ai mis la main dans la poche mais en retirant la main de la poche j'ai perdu


mon gant. Je me rappelle quelqu'un qui a marché quelques mètres en me suivant..., a dit::
"madame, madame vous avez perdu votre gant"; j'ai dit:: "vraiment ? Quelqu'un se donne la peine de me suivre pour me dire que j'ai perdu un gant" ? M.M.:: ... X.M.:: C'était une surprise, on a l'impression, j'avais l'impression, même aujourd'hui j'ai l'impression que les gens sont accueillants mais juste vraiment là, c'est comme quelque chose de surface mais aussi on en a besoin,

quand on est immigrant, quand on est..., dans la société, on voit que les gens sont...,
accueillants..., la réalité change quand on commence à devenir des amis avec quelqu'un,

ça ça change..., c'est complètement différent mais vraiment le premier contact s'est bien


passé, c'est des gens assez accueillants, assez..., respectables et respectueux. Oui.


Ça c'était la surprise. M.M.:: [Rires]..., là tantôt tu me disais
que tu as fait l'Université, tu n'as pas pu travailler dans le domaine mais quand même

tu travailles, où est-ce que tu es rendue maintenant ?
X.M.:: Oui je sais que vous savez où je suis rendue mais [rires]..., alors pour les besoins

de l'entrevue..., j'ai fini mon bac en 2005..., j'ai déménagé à Calgary pendant trois


ans et là j'ai travaillé à Calgary immigrant, Calgary Remain Immigrant..., ok, j'ai travaillé


au centre communautaire de Calgary. Pour une raison ou une autre je n'arrive pas à prononcer


ça et j'ai travaillé là-bas pendant trois ans. Alors là j'ai travaillé dans le domaine


social mais au sens large, c'était l'accueil et l'intégration des immigrants..., spécialement


les femmes immigrantes et ce que je faisais c'était faciliter les groupes..
Donc j'étais facilitatrice des groupes, les enseigner à..., leur enseigner les compétences

parentales qui peuvent être différentes d'une société à une autre par rapport à


ce qu'on a au Canada.
Par exemple la discipline, dans certaines sociétés, la discipline corporelle est tolérée

mais au Canada si vous punissez votre fille ou fils et que vous laissez un marque, une
marque, c'est..., c'est considéré comme étant criminel. M.M.:: ... X.M.:: Les enseignants ou les travailleurs sociaux..., peuvent..., peuvent..., parler de ça, les travailleurs sociaux...

M.M.:: ... X.M.:: Alors c'est dans ce sens, il fallait


donner l'information pour mieux... les aider à prendre des décisions bien informées...,


oui.
Donc..., amenaient leur culture, ce qui..., ce qui était accepté dans leur culture qui

pouvait être accepté aussi au Canada..., donc comme parent ou qui était accepté dans
leur culture qui n'était pas correct au Canada. C'était plus..., travailler au niveau des compétences, leur donner cette information

pour s'intégrer mais plus l'intégration au niveau familial..., qu'individuel parce


que notre client était essentiellement des familles.
M.M.:: ... X.M.:: Alors..., arrivée là-bas, pour une raison ou une autre j'ai déménagé, je suis revenue dans la région, j'ai essayé de chercher

du travail dans le domaine du travail social, je continue encore..., j'ai aussi un compte


du gouvernement fédéral, j'espérais que c'est le moment idéal pour entrer au gouvernement
fédéral mais avec les coupures, difficile à entrer. Alors..., je suis..., ben..., je suis aujourd'hui professeure de Français langue seconde...,

dans une école privée et j'enseigne..., les employés du gouvernement fédéral anglophones


qui veulent..., apprendre le Français ou qui veulent remettre..., qui veulent mettre


à jour leur profil.
Certains ont déjà..., le niveau mais c'est comme la mise à jour ou certains veulent apprendre pour la première fois. C'est ce que je fais aujourd'hui. Oui. M.M.:: Tu ne l'as pas mentionné mais je vais le mentionner pour toi, c'est à Calgary que

tu as..., rencontré le père de ta fille maintenant parce que tu as une fille!
X.M.:: Oui, j'ai pas parlé de ça! M.M.:: Mais t'as une fille maintenant! X.M.:: Oui j'ai une fille..., grâce à Dieu, grâce au ciel. Et je remercie..., vraiment Dieu qui m'a aidé à..., parce que même son nom s'appelle...,

c'est Ishimwe, c'est comme "Dieu merci", alors..., oui j'ai eu la chance d'avoir Shanny


Ishimwe..., ma fille..., comme parent, comme mère, oui je suis contente, je suis heureuse


mais j'ai..., j'ai toujours..., je vis..., le deuil de Francine que j'ai jamais..., que
j'ai eu mais que je n'ai pas pu garder, qui est morte à l'âge de six ans, c'est comme

le deuil des parents..., il est là et toujours présent mais je me sens privilégiée d'avoir


aujourd'hui eu, pu avoir Shanny, donc oui.


M.M.:: Comment..., comment..., la question que j'ai envie de poser...


X.M.:: Oui.
M.M.:: Comment on peut décrire l'apport, le fait, la part de justement avoir perdu un enfant, ce que ça apporte à l'enfant que tu as aujourd'hui ? X.M.:: ...Ce que ça apporte... M.M.:: ... X.M.:: Là elle est encore jeune..., elle

ne comprend pas mais quand elle va devenir plus grande..., quand elle va comprendre les
choses parce que j'ai des photos de Francine, je pourrais lui dire c'est ta fille..., ta sœur, ta demi-sœur qui a été tuée pendant le génocide, elle va me demander c'est quoi

le génocide ? Et je pourrais lui expliquer et..., plus elle va grandir, plus elle va


se faire une idée de ce qui s'est passé..., elle pourra connaitre plus davantage, donc


au fur et à mesure qu'elle va grandir, elle va connaitre davantage à propos de sa demi-sœur,


Francine, parce qu'elle a aussi d'autres demi-sœurs du côté de son père...
M.M.:: ... X.M.:: Alors elle prendra, elle apprendra à jongler avec ça, je pense. M.M.:: Est-ce que tu aurais été la même personne, surtout la même mère si tu n'avais

pas traversé cette période ? X.M.:: ...Probablement oui, probablement non,
parce que ça c'est hypothétique..., traverser la période je ne pourrais pas me définir autrement. Mais je pense que..., le fait d'avoir traversé cette période, même si j'ai..., je vous

dis que..., je garde le deuil de cet enfant, je..., je vis quand même, j'essaye de me


battre..., pleinement pour..., pour pouvoir offrir une vie pleine, remplie à Shanny...,


et en même temps je ferai plus parce que, comme j'ai mentionné tout à l'heure, j'ai
eu Francine quand j'étais encore étudiante à l'Université, il y a beaucoup de choses que j'ai pas pu faire parce que j'étais pas là physiquement, parce que financièrement je pouvais pas lui offrir des choses..., alors aujourd'hui c'est plus dans ce sens je dis::

"physiquement je dois être avec elle, je dois être avec Shanny"; la présence d'une


mère, la présence d'un parent est irremplaçable, même si on n'y pense pas tous les jours mais


je suis sûr que c'est..., c'est ça...
M.M.:: ... X.M.:: On crée, on crée un lien solide et formidable avec son enfant. Alors..., c'est comme si depuis qu'elle est née, j'ai comme laissé tout tomber pour

être là..., qu'elle ne manque de rien, oui elle manque des choses [rires] mais ma présence...,


est là, parce que je me rappelle un jour, quelques fois ils m'ont proposé de travailler


les soirs ou les fins de semaine mais étant donné que je suis..., le seul parent qui


vit avec Shanny, je disais:: "non.
Elle ne peut pas passer la journée en garderie et le soir je suis allée, soit disant pour

lui donner..., financièrement pour..., pour..., donner plus de capacités financièrement,


parce qu'en travaillant les soirs et les fins de semaine j'aurais plus d'argent", mais
j'ai dit:: "je laisse tomber ça, je..., je peux vivre minimalement mais au moins être

sûre qu'on est ensemble, qu'on peut faire des activités ensemble..., qu'on peut jouer,
qu'on peut faire des choses ensemble...", c'est pas toujours que j'y pense mais je dis::

"j'ai pas pu donner ce temps à Francine, je peux au moins le donner à Shanny".


M.M.:: ... X.M.:: Donc, probablement ça m'a influencé
d'une façon ou d'une autre mais dans le bon sens.

M.M.:: D'être loin du Rwanda, est-ce que ça a facilité le deuil ou ça l'a rendu


plus difficile ? X.M.:: ..., les deux, les deux parce que il
y a des choses que j'aimerais, que j'aurais voulu voir de mes propres yeux..., voir...,

par exemple si j'avais eu l'occasion de voir ces..., ces restes de Francine et de ma sœur,


je sais qu'on n'était pas à 100% sûr que c'est elle...
M.M.:: ... X.M.:: Mais m'accrocher même à l'idée que ça pouvait être elle, j'aurais pu peut-être pleurer, comme peut-être me sentir plus proche...,

donc..., sentir les odeurs, ça m'aurait mieux aidée à me remémorer cette période, ces


odeurs, ces..., même les restes des habits..., je ne sais pas, tout ce qui..., tout ce qui


de près ou de loin t'aurait approché de ton être cher, j'aurais préféré être
là physiquement mais..., les choses, le peu de choses qui s'est passé dans ma famille

parce que je vous ai expliqué qu'on n'a pas pu trouver les corps..., le peu de choses


qui s'est passé aurait été bon ou même pour les..., la commémoration, c'est des


lieux connus où j'ai survécu, comme à la paroisse Rukara, on a construit une petite


mémorial où on va se recueillir..., en avril pendant la commémoration, je pense ça m'aurait


aidé à..., me sentir plus proche, même les rescapés du génocide avec qui on était
à ce moment-là..., alors me sentir loin c'est difficile mais en même temps je profite

des commémorations qui sont fait à travers les pays où se trouve les..., à travers


les différentes villes..., région où se trouve le génocide où..., pardon, où se
trouvent les rescapés du génocide..., comme à Montréal au sein de "Page-Rwanda" [Association des parents et amis des victimes du génocide au Rwanda] comme ici dans la région de la capitale nationale à "Humura" et arrivée à Calgary aussi j'ai pu encourager

les gens à..., à faire la commémoration.
Je me rappelle la première fois on est allée à Edmonton pour la commémoration, je pense en 2006, et 2007, je pense 2007 mais 2008 et 2009, je ne veux pas m'en orgeuillir mais

je sais que je suis la personne qui a poussé, poussé en disant:: "même si on est 10


personnes, on peut faire quelque chose"..
M.M.:: ... X.M.:: Et on a fait quelque chose évidemment avec le peu de rescapés qui sont là, avec les gens d'ici mais qui connaissent ce qui

s'est passé au Rwanda..., alors je me rappelle que en 2009, il avait..., il y avait l'association


"Mbabazi" de l'Université de Calgary..., qui s'était intéressée sur le cas du Rwanda


et un groupe de travailleurs sociaux voulait aller bénévolement faire du counseling,


comme une sorte de thérapie au Rwanda parce qu'on savait que c'est un pays où il n'y


a pas nécessairement..., socialement le contexte social ne permet pas de comme..., counseling,
pour aller parler, parler à un étranger..., raconter sa vie mais aussi par rapport aux

moyens financiers dont dispose le pays, je pense pas qu'il y ait des travailleurs sociaux
bien équipés et bien expérimentés. Alors ce groupe de l'Université de Calgary voulait aller donner de son temps, donner

de l'expertise pour aider..., les rescapés du génocide..., j'ai pas fait le suivi mais


je sais que..., oui on a fait certaines choses..., quand j'étais là.
M.M.:: ... X.M.:: Oui j'espère que le groupe a continué! M.M.:: Donc pour toi il faut absolument souligner..., la commémoration... ? X.M.:: Oui il le faut, il le faut pour le

respect, pour la mémoire de nos survivants, non pour la mémoire de ceux qui sont partis


parce que nous sommes là, nous avons vraiment eu la chance de survivre à ce génocide,
nous sommes la voix des sans-voix, ils auraient pu être là mais ils n'ont pas pu, nous, nous avons eu la chance d'être là, alors il faut encore une fois crier haut et fort

ce qui s'est passé, on est les témoins vivants de ce génocide et on va dénoncer aussi les


atrocités qui ont emporté nos..., les nôtres M.M.:: ...
X.M.:: Alors il faut toujours le souligner, il faut parler et par la même occasion informer

les gens, ceux qui n'étaient pas là, les expatriés comme les gens du Canada et aussi...,


dénoncer l'impunité parce qu'on sait qu'il y a des génocidaires qui..., encore se baladent
à gauche, à droite..., lutter contre le négationnisme, parce qu'on a eu..., on sait

que les dernières années il y a eu la montée du révisionnisme..., du négationnisme, alors
il faut être là pour dire, pour dénoncer..., pour respecter les nôtres. M.M.:: Comment tu te situes par rapport au concept de pardon et de réconciliation qui

sont trop d'actualité après ce génocide ?


X.M.:: ...Je pense personnellement, je suis persuadée que le pardon est avant tout personnel...,


je pense parce que quand vous portez un..., un fardeau ça devient à un certain moment


très lourd même pour vous, c'est comme..., quelque chose de toxique que vous vivez, avec
qui vous vivez..., avec lequel vous vivez..., alors je pense c'est d'abord un processus

personnel..., pardonner, parce que c'est comme le poids qui part de vous et en deuxième,


c'est pas facile je sais ça prend du temps et chacun va y aller de sa façon, chacun...,


pour certaines personnes c'est facile de pardonner, d'autres disent:: "jamais de ma vie, je


ne pardonnerai pas", mais je me dis, je suis convaincue c'est avant tout vous, vous


enlevez ce fardeau que vous portez et pouvoir avancer..., il y a une idée..., que j'allais


dire mais qui m'a échappé en fait...
M.M.:: ... X.M.:: Et deuxièmement..., le processus de réconciliation ça c'est un processus politique, je trouve à mon avis c'est politique...

M.M.:: ... X.M.:: ...Mais si le pays est un pays de droit,


si on arrive à punir ceux qui sont dans..., donc ceux qui ont commis le génocide, probablement


que même les rescapés du génocide aujourd'hui, qui parfois cohabitent ou vivent de près


avec les anciens bourreaux, ils se sentiront plus respectés, plus écoutés.
Mais la réconciliation peut-être c'est nécessaire mais je considère ça comme un processus

politique..., mais le pardon est personnel à mon avis..., vous le faites d'abord pour


vous mais pardonner ne dit pas nécessairement oublier, on se rappelle que ça s'est passé,


pour ne pas..., pour ne pas sombrer dans l'oubli, dans l'ignorance mais pardonner à mon avis


c'est personnel, vous le faites d'abord pour vous, pour que ça ne vous gâche pas la vie
puisque c'est comme une intoxication, comme un poids qui vous..., que vous trainez partout, alors il faudrait pardonner pour..., pour se permettre d'avancer, oui.

M.M.:: ...Je sais qu'après le génocide il y a..., certains, pas beaucoup peut-être,


qui ont su, qui a tué les leurs.
Dans ton cas à toi, si tu le connaissais, est-ce que tu irais le rencontrer ou tu préfères le laisser loin et toi tu restes loin de ça ? X.M.:: L'attitude que j'avais à ce moment-là est différente de celle que j'ai aujourd'hui...,

je suis chrétienne..., aussi ça m'aide mais à un certain moment, après le génocide,


j'avais tellement..., j'étais tellement en colère que je voulais même pas voir les


gens, ou faire quoi que ce soit..., je me rappelle qu'on a fouillé une maison à Kigali,


on est allée en fait vivre dans une maison non occupée..., quand je venais de me marier...,


c'était permis, on vous disait:: "allez..., des maisons, habitez là-bas". Mais j'étais


tellement en colère en voyant que tout était là, tous les meubles..., rien n'avait été
touchée..., et j'ai dit:: "ils sont là, ils sont en vie, même leur maison, même

leurs meubles, tout est encore intact.
Et pourtant, je n'ai plus de famille..., du moins la plupart de ma famille était tuée,

je n'ai plus de maison et je..., comme une injustice, je voulais comme crier ou peut-être


brûler la maison..., ou quelque chose, j'avais vraiment..., j'étais enragée à ce moment-là".
Mais petit à petit, le temps est passé et je me suis rendu compte, non il faudrait pas

avoir la même attitude que les bourreaux, ils ont tué, ils ont brûlé les maisons,


ils ont mangé les vaches mais finalement qu'est-ce qu'ils ont récolté ? ...Peut-être


la misère, peut-être la case de départ, peut-être pire qu'auparavant qu'il était.
Alors j'ai dit, probablement je me suis basée sur..., les enseignants ou la parole chrétienne

qui dit:: "œil pour œil, dent pour dent...", ça n'a jamais résolu le problème et en


même temps, je me rends compte..., à quel point il faut toujours faire du bien..., parce


que..., surtout quand on vit dans la vie, dans la communauté..., avec les gens.


Il y a certaines choses qu'on partage forcement et je me dis:: d'une façon ou d'une autre,


je vais le rencontrer à un coin de rue, il peut être un tueur, il peut..., pas être


un tueur..., dénoncer quelqu'un..., je dis:: "je ne serais pas à l'aise de lui parler,


d'aller lui parler mais si le pardon dépendait de moi, je lui pardonnerais.


Mais au niveau politique ou au niveau judiciaire, j'aimerais qu'il soit puni pour ce qu'il a


fait.
Oui, alors peut-être petit à petit..., je pourrais lui parler, peut-être il ne va pas

être mon ami mais je ne garder..., je ne veux pas garder cette rage..., vouloir me


venger, ce que j'avais juste après le génocide". Donc avec le temps, peut-être le fait que


je sois chrétienne a beaucoup aidé aussi, j'ai dit:: "se venger ça ne m'appartient


pas, ça ne va rien m'apporter sauf avoir..., à la conscience que j'ai tué ou que j'ai


fait tuer quelqu'un..., ça ne m'aidera à rien.
Oui sauf porter ça sur ma conscience. Mais si c'est possible aussi que au niveau judiciaire et politique que, qu'il soit...,

qu'il y ait des choses qui passent correctement, que les bourreaux soient punis, ça ce serait


mieux.
On ne va pas ressusciter les morts, on va toujours vivre avec ça, toutes les blessures

qu'on a..., qu'on a eues, on va peut-être rester avec..., mais pour un meilleur avenir,


pour nos enfants, pour les générations à venir, je pense le pardon et la réconciliation


est nécessaire.
Parce qu'on partage la même terre, on respire le même air..., d'une façon ou d'une autre"....

M.M.:: ... X.M.:: On va être là, ils vont être là...,
alors..., autant le prendre d'une façon positive que porter toujours ce poids qui risque d'envenimer

notre vie..., oui.
M.M.:: C'était sage [rires]..., c'est sage de le voir comme ça!

X.M.:: Oui.
M.M.:: Je sais que tu vas au Rwanda de temps en temps... X.M.:: Oui. M.M.:: Puis là, justement voir ce que tu viens de me dire, je me dis:: si toutes les conditions étaient facilitées, étaient offertes au Rwanda... X.M.:: ... M.M.:: Est-ce que tu te verrais retourner, t'y installer ou bien tu te vois rester ici ? Où est-ce que tu te vois dans conditions

égales ? X.M.:: Si les conditions étaient égales...,
j'aimerais..., en fait c'est oui ou non, mais si les conditions étaient égales, je sais

que la vie est plus facile là-bas..., on a des gens, la famille, tout, tout, tout...,


on a des amis..., le contexte..., peut-être 14 ans après..., ce n'est plus une réalité,


ce n'est plus..., parce que il y a 14 ans que j'ai quitté le Rwanda.
Mais dans le passé quand j'étais là, les bons souvenirs..., dont..., que je me rappelle,

j'aurais aimé mieux..., être là-bas si les conditions étaient égales parce que
la vie est plus facile et la famille est là, on a l'impression de servir à quelque chose.

Ici, je dirais oui ou non, j'aime mieux ici, ici les conditions de vie..., sont bons...,


plus en sécurité..., je sais que la sécurité est venue au pays aussi mais je commence vraiment


à prendre goût, à vivre ici et..., que je me sentirais..., ce serait difficile 14


ans après d'aller s'installer là-bas...
M.M.:: ... X.M.:: Et en plus de ça, j'ai une fille, elle a à peine deux ans et demi, elle est née dans cette société et je voulais qu'elle profite de tous les avantages que..., qu'offre cette société, comme la vie en général,

les études, l'école donc l'éducation en général et les conditions de vie sont quand
même meilleures qu'au Rwanda et je me dis:: "pour moi, mon enfant, pour ma fille, j'aurais...,

je serais plus portée à rester ici, à faire ma vie plus ici qu'au Rwanda..."


M.M.:: ... X.M.:: Oui.
M.M.:: Je ne passerai pas..., la camera, je ne finirai pas sans te demander quel message

tu aimerais adresser aux..., aux survivants de ce génocide qui sont partout dans le monde


finalement ou peut-être particulièrement ceux qui sont ici ?
X.M.:: ...J'ai aimé ce projet..., "Projet de vie Montréal", parce que je trouve que

c'est un projet rassembleur..., parce qu'à un certain moment, j'ai pas senti ça directement


mais à un certain moment, on commémorait le génocide..., et on avait l'impression


que c'était plus les, les gens qui étaient au Rwanda, les rescapés directs de 94 qui


étaient là et c'était comme si c'était les seuls qui..., oui je sais qu'en grande


partie..., sont..., la plupart du temps..., d'eux mais de cette façon, il y avait d'autres


Tutsi qui étaient partis dans les années 69..., 59, 63 et cætera..., qui se sentaient


comme mis à l'écart.
Mais avec ce projet "Histoires de vie Montréal"..., c'est comme un projet qui est plus rassembleur,

où tout le monde quand même, même s'ils étaient partis avant mais ils étaient partis
pour la même raison, ils étaient partis pour fuir..., les atrocités ou les..., les

humiliations..., à leur endroit parce qu'ils étaient nés Tutsi.
Alors pour cela donc je remercie..., l'initiative et je loue les efforts de "Histoires de

vie Montréal". Le message que j'aimerais..., donner aux rescapés, oui on a été victimes...,


de ce génocide, mais aussi..., rester dans un état constamment de victimisation jusqu'à


la fin de nos jours..., n'est pas une solution non plus.
M.M.:: ... X.M.:: Il faudrait qu'un jour on se sente capable..., qu'on prenne les forces en mains..., les choses en mains, qu'on ait le contrôle...,

qu'on soit plus proactive...
M.M.:: ... X.M.:: Vous avez parlé tantôt de la réconciliation, si c'est possible d'initier un tel dialogue du point de vue société civile, parce que je me dis que la..., l'État ou le gouvernement et les politiques..., existantes aussi ont

leur rôle à jouer, mais si au niveau civil on peut initier un certain dialogue pour préparer


un meilleur avenir de nos enfants, ce serait quelque chose de formidable dans la mesure


du possible..., oui continuer à être témoin vivant de ce génocide, lutter contre le négationnisme


mais rester positive dans sa..., le désir de se venger parce que ça n'arrangerait rien...,


mais rester vigilants..., pour que, pour garder vivante aussi la mémoire des nôtres mais


être plus proactives..., parce que j'ai l'impression qu' à un certain moment, oui on est victime


mais on reste tellement dans cet état qu'à un certain moment, on oublie qu'on a des forces...,


qu'on a le potentiel pour pouvoir avancer, pour pouvoir changer des choses..., mais aussi


pour préparer le monde meilleur à nos enfants, à la génération future...
M.M.:: ... X.M.:: Je pense c'est le message que je donnerais. M.M.:: Qu'est-ce que tu dirais aux Canadiens qui, qui côtoient les survivants de ce génocide

? X.M.:: ...Je dirais aux Canadiens, la plupart
des Canadiens sont peu ou mal informés..., je leur donnerais l'information qu'il faut

donner justement...
M.M.:: ... X.M.:: Et nul..., pas de meilleur, pas plus grande information que mon témoignage, comment j'ai été rescapée du génocide..., mais

aussi les..., leur rappeler leur responsabilité..., leur manque de responsabilité à..., pour


avoir..., pour n'avoir pas pu..., pour n'avoir pu rien faire finalement pour apporter assistance


à personne en danger qu'on était..., je sais que les institutions comme l' "ONU"


ou les gouvernements sont plus fortes que les personnes mais la société civile peut


s'immobiliser, étant donné qu'ils sont plus informés..., pouvoir faire des choses qu'ils


n'ont pas pu aider..., et intervenir en ce moment-là mais s'il y a des choses, s'il
y a des projets, s'il y a des "ONG" qu'ils peuvent amener au Rwanda pour aider, pour

mieux encadrer les survivants du génocide, je les encouragerais à le faire et aussi


en leur donnant l'information, je lutterais, je dénoncerais haut et fort le négationnisme...,


parce que certains sont négationnistes pas parce qu'ils le veulent mais que, ceux qui


les ont approchés, ceux qui les ont contactés avant, leur ont dit que c'est comme ça la


situation.
M.M.:: Humm. X.M.:: Donc essayer de défaire..., les mauvaises informations, de cette façon donc lutter contre le négationnisme mais aussi leur rappeler leur responsabilité de pouvoir intervenir...,

de pouvoir faire quelque chose, pour faire pression sur le gouvernement au cas où un


tel problème se reproduit, que ce soit au Rwanda ou ailleurs...
M.M.:: ... X.M.:: Qu'ils soient plus ouverts à ce qui se passe autour du monde et aussi plus ouverts à encadrer les rescapés du génocide qui

sont ici..., leur donner un meilleur contexte pour parler, pour s'exprimer..., pour les


thérapeutes ou les travailleurs sociaux, leur informer un peu plus sur ce qui s'est


passé, savoir détecter les syndromes post-traumatiques chez les survivants..., rendre disponibles


les services parce que je dis..., je me dis que les services de counseling..., ne sont
pas nécessairement adaptés aux gens qui ont vécu les traumatismes aussi graves que le génocide. Donc..., oui.. M.M.:: Je suis sûre que si tu le disais à quelqu'un qui travaille dedans, il te dirait::

"qu'est-ce qu'on doit changer ?" X.M.:: ...Ce qu'ils doivent changer, il y
a le côté professionnel, eux devraient peut-être..., ceux qui ont par exemple l'expérience, l'expertise

en santé mentale, ils devraient s'adapter au cas de génocide, est-ce qu'il y a des


choses qu'on doit observer, est-ce que les méthodes..., les méthodologies..., doivent


être différentes ? Il y a le côté que le professio..., que le professionnel doit


faire, il y a aussi encourager les gens à aller chez les professionnels, parce que je


me dis que le contexte, notre contexte, notre société comme tel ne nous a pas préparé


à..., à parler, à aller chercher cette sorte..., d'aide.
Donc il faudrait que des deux côtés, on soit plus ouvert... M.M.:: ... X.M.:: Pour aller vers les services existants, pour qu'eux aussi puissent adapter les services existants à nos contextes ou aux autres qui

ont connu les génocides comme les Cambodgiens ou les Arméniens...
M.M.:: ... X.M.:: ..., que l'ouverture soit fait, soit faite de deux côtés. M.M.:: ... X.M.:: Oui. M.M.:: Écoute, moi je pense que j'ai fait le tour... X.M.:: Ok! M.M.:: Je ne sais pas si tu avais quelque chose à ajouter que moi je n'ai pas demandé peut-être ? X.M.:: Non, je pense que j'ai fait le tour aussi! M.M.:: [Rires]... X.M.:: Évidemment, j'ai suivi ce que vous m'avez posé comme questions..., j'ai l'impression que j'ai répondu..., on est allé dans le fond des choses..., non je pense qu'il n'y

a pas d'autres questions pour moi.
M.M.:: Qu'est-ce que je peux te souhaiter pour la fin ? X.M.:: ...C'est à vous de... M.M.:: [Rires]..., qu'est-ce qu'on peut te souhaiter ? X.M.:: Mais souhaitez-moi quelque chose par rapport à ce que j'ai dit, à trouver un souhait qui irait avec ce que j'ai dit! M.M.:: De rester forte, comme, comme je le sens! X.M.:: Ok! M.M.:: Positive! X.M.:: Merci! M.M.:: Et de profiter de ce qui est ouvert devant toi! X.M.:: Merci! M.M.:: Merci, bonne chance! X.M.:: Oui merci, à la prochaine!.